Nombreux dans l’histoire furent les cas analogues à celui de l’Italie

qui, dans la dernière guerre, se tourna, je le rappelais plus haut,

contre l’Allemagne, malgré son traité d’alliance avec cette puissance,

dès que ses intérêts lui prouvèrent l’utilité de changer de camp.

En matière d’alliance, les intérêts des peuples constituent, on ne

saurait trop le redire, leur seul guide.

Connaissant les intérêts de la politique anglaise, on voit de la plus

indubitable façon qu’avec ou sans traité de garantie, la Grande-Bretagne

serait obligée, sous peine d’être bientôt attaquée elle même, de

s’allier à la France en cas d’agression germanique. Les concessions

faites pour obtenir une alliance britannique étaient donc parfaitement

inutiles.

* * * * *

Nos gouvernants ont eu certainement raison de donner satisfaction aux

aspirations populaires en réclamant avec énergie, dans d’innombrables

congrès, le désarmement et la sécurité par les alliances. Mais ces

congrès ne pouvaient conduire à aucun résultat pratique, étant données

les divergences d’intérêts et de mentalité en présence. Leur seul effet

utile fut de créer les espérances illusoires dont les foules semblent ne

pouvoir se passer.

Il serait fort dangereux de prendre ces espérances pour des certitudes.

Si, grâce au pacte de garantie tant de fois réclamé, les peuples se

croyaient assurés de la paix, leurs représentants au Parlement

demanderaient aussitôt de telles réductions du service militaire que nos

effectifs deviendraient vite des milices impuissantes, comme toutes les

milices, devant une armée disciplinée.

La croyance aveugle dans une paix assurée aurait d’autres conséquences

encore. La France est, actuellement, divisée en partis politiques que

séparent d’irréductibles haines et d’inconciliables aspirations. Le seul

facteur maintenant encore un peu d’union entre ces partis est la crainte

d’un ennemi qui profiterait de leur désunion.

Les philosophes n’oseraient pas d’ailleurs affirmer qu’une paix assurée

serait un bienfait. Les lignes suivantes d’une grande revue étrangère

n’ont rien de trop paradoxal:

«Des philosophes soutiendront sans peine que partout où il y a vie, il y

a guerre, et qu’on ne peut concevoir la paix universelle que sous la

forme d’un despotisme universel courbant tous les hommes sous le même

joug.»

Ce fut, d’ailleurs, par un despotisme semblable que l’Empire romain

réussit, pendant plusieurs siècles, à faire régner la paix. Elle ne

devint générale que le jour où le monde n’eut plus qu’un seul maître.

* * * * *

Il était intéressant de connaître l’avis d’hommes d’État éminents et de

savants professeurs sur les questions qui précèdent. M. Ludovic Naudeau

a justement publié les opinions de quelques-uns d’entre eux dans un

livre fort intéressant: _La guerre et la paix_. Nous reproduisons ici

plusieurs extraits de son enquête. On y verra qu’une grande incertitude

règne dans les esprits et que, même chez les professeurs distingués, les

idées chimériques restent prédominantes.

C’est par M. Aulard, ancien professeur à la Sorbonne, que débute la

série des réponses.

Suivant lui, «la France ne peut avoir de sécurité que dans une

fédération européenne faisant partie de la Société des Nations».

L’auteur oublie d’indiquer les moyens d’assurer cette problématique

fédération, et c’est pourquoi, comme il le reconnaît lui-même, sa

réponse «est vague et insuffisante».

M. Seignobos, également professeur à la Sorbonne, est moins précis

encore. Il fait remarquer que les questions qui lui sont posées portent

sur l’avenir.

«Or, dit-il, la prévision de l’avenir suppose des lois. Il n’y a pas

de lois de l’Histoire, puisque l’évolution humaine, objet de son

étude, ne s’est produite qu’une seule fois.» Il espère que «la guerre

pourra disparaître comme a disparu l’esclavage» et considère comme

possible la formation «d’une morale internationale qui rende tous les

peuples incapables de désirer la guerre».

Le problème de la sécurité se ramène, suivant lui, «à empêcher les

gouvernements de faire la guerre aux peuples»; pour y arriver, «il

suffirait: 1º De désarmer tous les grands États, les seuls capables de

vouloir la guerre; 2º De supprimer toute fabrication d’armes».

Rien, on le voit, de plus simple!

M. de Launay, de l’Académie des Sciences, est moins chimérique et

considère comme illusoires les moyens proposés pour assurer la sécurité.

«La guerre, dit-il, serait, malgré son horreur, l’état normal de tous

les êtres vivants. Jusqu’à la création d’une humanité supérieure, nous

devrons nous contenter de trêves et chercher par tous les moyens

matériels et moraux à assurer une sécurité sans cesse menacée. Comment

s’attendre aux progrès de la fraternité générale quand on assiste

chaque jour, dans son propre pays, au développement rapide de la haine

entre concitoyens?... Je reste partisan des ententes économiques et

coloniales avec l’Allemagne...

L’auteur conclut en disant:

«Si nous avons la moindre prudence, il faut nous tenir sur la

défensive armée.»

M. Maurice Bompard, ambassadeur de France, a également une faible

confiance dans le Tribunal de La Haye et la Société des Nations.

«Le système de la Société des Nations, dit-il, n’assure pas la

sécurité, pas plus que celui de l’équilibre européen ne l’a jamais

fait... Malheur au peuple qui désarmerait en comptant uniquement sur

un acte diplomatique pour sauvegarder son indépendance. La sécurité

est un problème des plus terre à terre qui ne relève pas de la

métaphysique. Il n’a jamais pu, jusqu’ici, être résolu

abstractivement, et les peuples qui ne lui ont pas donné la solution

simple et pratique qui s’impose encore aujourd’hui ont disparu de la

surface du globe sous les coups de nations, plus barbares peut-être,

mais, en tout cas, plus énergiques.»

M. Painlevé[3], membre de l’Académie des Sciences, et ministre de la

guerre, arrive à des conclusions presque identiques. Tout en se refusant

à croire que:

[3] Il est permis de ne pas partager les idées politiques de M.

Painlevé, mais on ne peut contester que cet illustre savant possède

une grande indépendance d’esprit. J’en eus moi-même la preuve

lorsque à la suite de mes recherches expérimentales sur la

dématérialisation de la matière considérée alors comme impossible,

il publia, en tête de _La Revue Scientifique_ de janvier 1906, un

grand article intitulé: «Réflexions à propos de la Théorie de la

Matière de Gustave Le Bon.» Il y défendait mes idées, sans tenir

compte de l’opposition générale, à cette époque, de ses confrères de

l’Académie des Sciences.

«Les peuples ne s’aperçoivent pas que les guerres ne résolvent rien,

n’arrangent rien et n’engendrent qu’un appauvrissement général de

l’humanité».

Il ajoute:

«Tout en nourrissant l’ardente espérance de n’avoir jamais à s’en

servir, la France, dans l’intérêt même de la paix, est obligée de

maintenir sur ses flancs une cuirasse chaque jour retrempée.»

* * * * *

Si, des citations qui précèdent, sont éliminées les idéologies

pacifistes qui ne feraient que faciliter les projets de revanche

germanique, on constate que des hommes éminents, de partis forts divers,

s’accordent pour affirmer que la seule possibilité de sécurité actuelle

réside dans un armement suffisant pour ôter à d’autres peuples l’idée

d’attaquer leurs voisins.

La défense n’est d’ailleurs réalisable que si les partis politiques qui

divisent la France arrivent à s’unir contre l’ennemi commun. Un des plus

sûrs enseignements de l’Histoire est que les peuples désunis

disparaissent bientôt de la scène du monde. La Grèce dans les temps

antiques, les Républiques italiennes au Moyen Age, la Pologne dans les

temps modernes, furent réduites en servitude par suite de leurs

dissensions intestines.

La grande force politique d’un peuple réside dans son unité de

sentiments et de pensées. Quand cette unité est perdue, il a tout perdu.

CHAPITRE III

LES ILLUSIONS SUR LA VALEUR DES ARBITRAGES

Les opinions collectives formulées dans les diverses réunions de la

Société des Nations sont encore trop vagues pour justifier les espoirs

qui accompagnèrent la naissance de cette société. Ses comptes rendus

sont cependant très intéressants car ils révèlent la pensée réelle des

représentants de chaque pays.

Des discours prononcés à Genève, un des plus caractéristiques fut celui

du chef du gouvernement anglais de cette époque, le socialiste Mac

Donald. Il suffirait à montrer combien sont grandes parfois les

illusions des gouvernants.

La thèse fondamentale du premier ministre britannique était que

l’arbitrage suffirait à établir une paix certaine dans le monde.

Les esprits assez simples pour supposer qu’un arbitrage peut assurer la

paix apprendraient dans un livre d’histoire quelconque avec quelle

facilité un gouvernement qui souhaite une guerre trouve des prétextes

pour la provoquer ou se la faire déclarer.

Inutile de remonter, pour trouver des exemples, jusqu’au roi de Prusse

Frédéric II qui, lorsqu’il envahissait brusquement une province,--la

Silésie, notamment,--laissait aux juristes à sa solde le soin de trouver

ensuite des arguments justificatifs. Rappelons qu’en 1870, Bismarck

n’eut qu’à changer quelques mots dans une dépêche anodine pour provoquer

en France une explosion d’indignation tellement violente qu’elle obligea

un gouvernement pacifique à déclarer la guerre. Cet unique mobile: une

France assez armée pour se faire craindre, eût alors empêché Bismarck de

risquer son aventure.

Croit-on davantage qu’un arbitrage eût empêché les Japonais de fonder

leur puissance par une lutte avec la Russie ou les Turcs d’essayer de

sauver leur empire par l’expulsion des Grecs de leur territoire?

Il est donc bien probable, comme nous l’avons montré dans le précédent

chapitre, que pendant longtemps la force armée restera le seul soutien

efficace du droit et des ambitions transformées en droit.

Les ministres anglais eux-mêmes n’en ont probablement jamais douté

puisqu’ils consacrent des sommes énormes à augmenter les flottes

aérienne et maritime de l’Angleterre. Ce sont seulement les autres

peuples--la France notamment--qui suivant eux devraient se contenter,

comme arme défensive, d’arbitrages. Protégés de cette façon ils

devraient désarmer!

* * * * *

Le discours du ministre anglais auquel je faisais allusion plus haut

contenait d’ailleurs, à côté de conseils dangereux, des réflexions assez

justes. En voici quelques-unes:

«Les partisans d’une politique superficielle s’imaginent qu’en mettant

certaines phrases sur le papier, ils assureront des obligations et

pourront dormir tranquilles. Il est insensé de s’en remettre à des

apparences de sécurité et de se reposer sur le droit des nations à

l’existence, de croire qu’il sera assuré par des papiers et par des

pactes. Croyez-moi, jamais un papier ni un seul traité ne vous

donneront la sécurité. Vous êtes les victimes d’une éternelle et

dangereuse illusion.»

Persuadé que la paix peut être maintenue uniquement par un système

d’arbitrages, M. Mac Donald formulait les prédictions suivantes:

«Je dis aux petites nations:

«Vous serez toutes écrasées dans une prochaine conflagration, si vous

vous en remettez de votre sécurité à des apparences trompeuses qui

n’existeront que sur le papier. Le seul moyen d’échapper à la

catastrophe, c’est l’arbitrage.»

Le même ministre nous dit, ensuite, comment fonctionnerait suivant lui

le tribunal d’arbitrage:

«La première épreuve à faire subir aux intéressés sera de leur

demander:

«--Êtes-vous prêts à accepter l’arbitrage?

«Et la deuxième sera de leur dire:

«--Expliquez-vous. Avez-vous peur de la lumière ou bien êtes-vous

toujours les enfants des ténèbres?»

Bien que l’ancien chef du gouvernement anglais ait été, comme son

prédécesseur Lloyd George, un homme de grande piété, il doit lui être

difficile de croire que les représentants des puissances prêtes à entrer

en lutte puissent reculer devant la perspective d’être qualifiés

d’«enfants des ténèbres». L’intervention d’une flotte de cuirassés

serait probablement beaucoup plus efficace.

* * * * *

Pendant que les orateurs de Genève prononçaient de philanthropiques

harangues dans l’espoir d’élever des barrières devant les haines qui

animent les peuples et les précipitent si souvent les uns contre les

autres, l’évolution industrielle du monde continuait et tendait à créer

cette solidarité d’intérêts dont j’ai, bien des fois, montré la

supériorité sur les alliances.

Et c’est pourquoi, en dépit des obstacles issus des conséquences de la

dernière guerre, on entrevoit le moment où, malgré les incompréhensions

qui les divisent, Français et Allemands seront condamnés, par la force

même des choses, à l’association de leurs intérêts. On en voit déjà de

nombreux exemples. C’est ainsi que les métallurgistes lorrains ayant

besoin du coke allemand, et les Allemands du minerai de fer français,

ont été conduits à s’unir.

Il semblerait donc que, sous l’influence de ce destin mystérieux qui,

suivant la sagesse antique, dominait les volontés des dieux et des

hommes, la France soit, finalement, obligée d’associer ses intérêts à

ceux de son héréditaire ennemie. C’est même cette association, comme l’a

si bien compris M. Briand à Locarno, qui pourrait devenir une source de

paix prolongée.

* * * * *

La conférence de Locarno ne fut pas caractérisée seulement par une

association d’intérêts entre des peuples, mais surtout parce que le

grand homme d’État français qui la dirigeait sut étayer les arguments de

la logique rationnelle d’influences mystiques si puissantes sur l’âme

des hommes.

Ce qui était notoirement irréalisable ne fut pas formulé à Locarno, et

c’est pourquoi on y parla fort peu des grands projets de désarmement.

Plus d’une fois au cours des âges, les peuples ont vu se dresser devant

les réalités le mur de leur incompréhension. Jamais, peut-être, ce mur

ne fut si épais qu’aujourd’hui.

La cause de l’incompréhension actuelle et de l’anarchie qui en résulte

tient surtout à ce que les maîtres des peuples prétendent résoudre par

la logique rationnelle des problèmes dérivés d’influences affectives et

mystiques, obéissant aux enchaînements de logiques spéciales que ne

connaît pas la raison.

Et c’est justement pourquoi tous les arguments rationnels invoqués à

Genève en faveur de la paix universelle eurent si peu d’action alors que

ceux d’ordre mystique employés à Locarno provoquèrent de si importants

résultats. En réalité, l’action utile de la société de Genève ne

pourrait être que d’ordre mystique. Elle deviendrait alors un de ces

grands conciles religieux où se fondent des croyances nouvelles

capables, comme le bouddhisme, le christianisme et l’islamisme jadis, le

socialisme et le communisme aujourd’hui, de se transformer en mobiles

d’action dès qu’elles ont conquis les âmes[4].

[4] C’est ce qu’avait fort bien compris M. Aristide Briand lorsqu’il

résolut de profiter de sa haute situation morale pour établir entre

la France et l’Allemagne l’état mental qu’on a qualifié d’esprit de

Locarno. Les difficultés colossales de cette tâche n’avaient pas

échappé à l’éminent homme d’État. J’en eu la preuve dans la petite

carte illustrée qu’il m’envoya de Locarno au début de son

entreprise:

Locarno, 17 octobre 1925.

«Mon cher bon Docteur,

«Dans ce magnifique paysage, aux prises avec mes soucis, j’ai

souvent pensé à vous et aux sarcasmes dont vous ne manquerez pas,

dans un prochain déjeuner, de cribler ce que vous appellerez ma

chimérique entreprise:

«Enfin le destin favorise quelquefois les fous.

«Toutes mes amitiés. A bientôt.

«ARISTIDE BRIAND.»

C’est qu’en effet, malgré tous les progrès de la science, les illusions

mystiques ont, je le répète encore, conservé le pouvoir dominateur

qu’elles exercèrent toujours. Sous leur magique influence, le monde a

plusieurs fois changé. Elles firent surgir le possible de l’impossible,

édifièrent ou détruisirent des empires et transformèrent de grandes

civilisations.

LIVRE III

LES GUERRES MODERNES, LEURS CAUSES ET LEURS CONSÉQUENCES

CHAPITRE PREMIER

CARACTÈRES DESTRUCTEURS DES PROCHAINES GUERRES

Les philosophes germaniques soutiennent sur la guerre des thèses parfois

assez différentes de celles des autres savants européens. Suivant eux la

force constituerait l’unique source du droit et l’issue des batailles

pourrait seule montrer où est ce droit. Ils assurent aussi que les

guerres détermineraient la sélection des plus capables. Elles auraient

donc une grande utilité pour les pays victorieux.

Les sélections produites par les guerres pouvaient être avantageuses aux

époques où les armées de métier ne comprenaient qu’une infime partie de

la population et où les victimes se comptaient par milliers et non comme

maintenant par millions.

Les conséquences des sélections guerrières sont bien différentes

aujourd’hui. Les luttes modernes ruinent non seulement le vainqueur mais

aussi le vaincu; elles abaissent en outre la vigueur de la population.

Les hécatombes militaires faisant périr les plus vigoureux, il ne reste

pour la reproduction que les éléments les moins forts. Cette sélection

négative est donc source de régression et non de progrès.

Les conceptions démocratiques nouvelles, que les anciens philosophes

allemands ne connaissaient pas, sont l’origine principale du caractère

meurtrier des guerres modernes. Les dix millions d’hommes que coûta la

dernière conflagration européenne furent des victimes des nouvelles

idées démocratiques sur le service universel. Pour leur obéir les

petites armées de métier ont été remplacées par des millions de

combattants. Les théories démocratiques se trouvèrent ainsi satisfaites,

mais leur succès fut terriblement onéreux pour l’humanité.

* * * * *

Il n’était pas difficile, dès les débuts de la grande guerre, de prédire

les conséquences meurtrières de l’introduction démocratique du nombre

dans les luttes modernes.

On se faisait pourtant, au commencement de la campagne, d’étranges

illusions sur sa durée, sa nature et son caractère. Il semblait évident

qu’elle serait très courte et que, grâce aux prescriptions du tribunal

de La Haye, les batailles se livreraient avec beaucoup d’humanité.

Contrairement à toutes ces prévisions, la guerre fut très longue, très

meurtrière et la plus barbare peut-être de toutes celles enregistrées

par l’histoire. Il fallait vraiment l’aveuglement des philanthropes et

de certains diplomates pour ne pas le prévoir.

Plusieurs journaux reproduisirent, dans les premiers temps du conflit,

les lignes suivantes que j’écrivais, voici plus de vingt ans, dans «ma

Psychologie politique», sur les conséquences qu’entraînerait une guerre

en Europe:

«N’oublions pas qu’elle sera une de ces luttes finales qui amènent la

disparition définitive et totale de l’une des nations aux prises.

«_Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées

entières seront méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne

renferment ni une maison, ni un arbre, ni un homme._»

On m’a souvent demandé sur quoi je m’étais basé pour formuler ces

prédictions. Mes raisons étaient fort simples et n’exigeaient aucune

pénétration particulière. Les mêmes prévisions auraient pu être faites

par le plus modeste des diplomates considérant que, dans la nouvelle

guerre, des millions d’hommes seraient en présence, alors que, dans les

anciennes, chaque pays ne possédait qu’une petite armée impossible à

renouveler. Il suffisait donc jadis d’une ou deux batailles perdues pour

contraindre le vaincu à demander la paix.

Avec les armées de plusieurs millions d’hommes, forcément étendues sur

un front immense, que pouvait signifier la perte de une, deux, trois ou

dix batailles, alors même qu’elles eussent coûté chacune cinquante mille

hommes?

Impossible donc de songer à une de ces courtes campagnes réalisables

seulement du temps de Napoléon. Il devenait alors évident que le

vainqueur, reconnaissant, comme le firent les Allemands, l’inutilité des

victoires, chercherait à triompher de l’adversaire par des moyens de

terreur plus efficaces que le gain des batailles.

C’est justement ce qui arriva quand les armées germaniques ravagèrent

une dizaine de départements et emmenèrent en esclavage, pour la

soumettre à un travail forcé, une partie valide de la population. Ces

procédés de terrorisation étaient d’ailleurs préconisés par les

écrivains militaires allemands les plus influents, Bernhardi, notamment.

Quant à la disparition de grands empires annoncée dans la prédiction

précédente et que devait vérifier la désagrégation de l’Autriche,

c’était une hypothèse dont la réalisation était rendue infiniment

probable par la durée de la lutte. Si les alliés avaient été vaincus ce

n’est pas l’Autriche qui eût politiquement disparu, mais la Belgique et

plusieurs départements français.

* * * * *

Des éléments qui m’ont servi jadis à prédire le caractère féroce de la

dernière guerre, on peut déduire que les prochaines luttes deviendront

beaucoup plus féroces encore, destruction des villes et de leurs

habitants par des explosifs lancés au moyen d’avions, gaz axphyxiants,

procédés bactériologiques, etc. La population civile souffrira

certainement plus de la guerre que les armées.

Ces perspectives ne doivent pas être dissimulées, mais au contraire

proclamées bien haut afin de faire comprendre aux peuples l’immense

intérêt qu’ils ont à s’unir pour ôter à un agresseur éventuel toute idée

d’entreprendre une nouvelle guerre. On ne s’attaque pas à une

collectivité que ses moyens de défense font juger invincible.

CHAPITRE II

POURQUOI CERTAINES GUERRES SONT INÉVITABLES

En attendant que la Société des Nations possède l’autorité et le

prestige dont elle semble encore dépourvue, il est utile de dissiper les

illusions que les peuples se font sur la protection que cette grande

association pourrait leur fournir en cas d’agression.

La formule arbitrage, désarmement, sécurité est fort dangereuse. La

nature humaine n’ayant pas changé encore, les enseignements de

l’histoire restent toujours applicables. Ils montrent ce que deviennent

les peuples désarmés ou insuffisamment armés.

* * * * *

Deux raisons catégoriques s’opposeront longtemps à une paix durable.

La première est que certaines guerres sont inévitables; la seconde que

si la plupart des guerres sont aussi ruineuses pour le vainqueur que

pour le vaincu, il en est cependant dont le vainqueur retire des

avantages très supérieurs à ceux qu’auraient procuré la paix.

Considérons d’abord les guerres inévitables.

Une guerre est forcément inévitable lorsqu’un peuple est attaqué par un

autre, telle la guerre franco-allemande, telles encore les luttes

soutenues par la France en Syrie et au Maroc, telles également autrefois

la guerre entre le Japon et la Russie et de nos jours celle de la

Turquie contre la Grèce.

L’exemple du conflit gréco-turc montre qu’une guerre peut être à la fois

inévitable et très avantageuse pour le vainqueur.

On connaît les origines de cette guerre. La lutte mondiale avait

colossalement accru l’Empire britannique. La Mésopotamie, la Palestine,

l’Afrique allemande, etc., étaient tombées sous ses lois. Sa domination

en Orient, comme aussi en Europe, s’étendait chaque jour.

Pour compléter ces conquêtes, il importait d’y adjoindre Constantinople,

clef de l’Asie. C’est alors qu’eût semblé vérifiée l’assertion de M.

Lloyd George, que «la Providence a donné à la race anglaise la mission

de civiliser une partie de l’univers».

Pour réaliser ce dessein de la Providence, il ne restait plus qu’à

refouler les Turcs hors d’Europe et à faire occuper Constantinople par

un peuple que sa faiblesse eût maintenu facilement sous la main de

l’Angleterre. La Grèce fut chargée de cette mission.

Afin d’échapper à leur sort, les Turcs envoyèrent une série de délégués

à Londres. Le ministre qui devait plus tard subir pendant trois mois à

Lausanne leurs ironiques propos, ne consentit même pas à les recevoir.

L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités · 第 3 / 16 段