États-Unis d’Amérique du Nord, habités par des Anglo-Saxons, et les
États de l’Amérique du Sud, peuplés d’Espagnols plus ou moins mélangés
d’éléments indigènes.
Bien que toutes les Républiques latines de l’Amérique aient adopté les
institutions politiques des États-Unis: séparation des pouvoirs,
ministres, parlement, liberté de la presse, c’est-à-dire toute la façade
des institutions démocratiques, elles n’ont pu arriver à aucune
stabilité. Des dictatures absolues sont restées, jusqu’à présent, leur
seul régime réel.
De ce qui précède, on déduit facilement qu’une grande différence existe
entre les peuples dont l’âme a été fixée par un long passé et ceux dont
l’âme ne l’est pas encore. Les premiers peuvent, comme les seconds,
subir des révolutions violentes; mais le passé, c’est-à-dire l’action
des morts, reprend bientôt son empire. Ce fut justement le cas de
l’Angleterre lorsque le hasard des élections amena les socialistes au
pouvoir. Leur gouvernement différa bien peu de celui des conservateurs.
La stabilisation de l’âme d’une race par l’escorte de ses morts lui
confère une grande force, mais cette stabilisation peut devenir, si les
morts sont par trop influents, une cause d’arrêt et même de décadence.
Si les pays sans passé, et par conséquent sans âme stable, sont à la
merci de tous les hasards et sans lendemain assuré, les nations trop
stabilisées, c’est-à-dire dont l’élément conservateur est trop actif,
ont souvent beaucoup de difficulté à réaliser des progrès. Fréquemment
en retard, elles n’arrivent parfois à s’adapter aux nécessités nouvelles
qu’au prix de révolutions violentes.
Les morts étant très conservateurs entrent parfois en lutte avec les
vivants, condamnés au changement par les variations de milieu. Les
peuples oscillent alors entre des combinaisons politiques extrêmes,
suivant que les vivants ou les morts ont momentanément triomphé.
* * * * *
Ces conflits entre les vivants et les morts furent observés en France
comme en Angleterre, mais beaucoup plus fréquemment dans le premier de
ces pays, dont l’unification est incomplète encore. Depuis cent
cinquante ans, nos révolutions n’ont été séparées les unes des autres
que par un petit nombre d’années. A la grande révolution qui prétendait
établir l’égalité et la liberté, succède un dictateur militaire qui
supprime toutes les libertés et rétablit, par la noblesse qu’il
institue, les anciennes inégalités. Il est remplacé par des souverains
prétendant ramener plus ou moins l’ancien régime, puis par un roi
constitutionnel que renversent les révolutionnaires socialistes. Ces
derniers finissent par effrayer tellement la nation que l’immense
majorité du peuple acclame un dictateur dont les erreurs psychologiques
conduisirent la France à la ruine après une prospérité passagère.
La République qui le remplaça dure depuis plus de cinquante ans; mais si
elle évita les révolutions dynastiques, elle n’empêcha nullement les
changements de régime. Sur une dizaine de présidents de la République,
la moitié furent forcés de quitter le pouvoir et les formes du
gouvernement oscillèrent entre le conservatisme excessif, sous la
présidence d’un célèbre maréchal, et le radicalisme non moins excessif
durant la longue période des persécutions religieuses.
La grande guerre mit momentanément fin à ces dissensions. Elles
reprirent bientôt et la France est retombée encore dans ses perpétuelles
oscillations entre l’anarchie et la réaction.
Elle se trouve actuellement dans une période où dominent les influences
extrémistes: menaces contre le capital et l’industrie, luttes de
classes, persécutions religieuses en Alsace, etc. Toutes ces dissensions
résultent des conflits entre les vivants et les morts.
CHAPITRE IV
LES CONSÉQUENCES POLITIQUES DES ERREURS DE PSYCHOLOGIE
Le rationalisme kantien, qui fait le fond de la philosophie
universitaire, cherche toujours à expliquer par la logique rationnelle
des événements auxquels, en réalité, cette logique fut toujours
étrangère.
Le savant, dans son laboratoire, a comme base de ses raisonnements
l’expérience et l’observation. Les multitudes raisonnant fort peu n’ont
que des opinions suggérées.
En dehors des sujets purement scientifiques, les hommes les plus
instruits n’ont pas souvent des opinions mieux fondées que celle des
foules. C’est pourquoi leur conduite politique est parfois si chargée
d’erreurs.
* * * * *
A ne considérer même que quelques-uns des événements accomplis depuis
cent cinquante ans, on pourrait dire que notre histoire est, en grande
partie, créée par des erreurs de psychologie.
Ce furent des erreurs de cette nature qui conduisirent Napoléon à
entreprendre les campagnes d’Espagne et de Russie, qui préparèrent sa
chute. Une autre erreur de psychologie détermina Charles X à faire
afficher les ordonnances qui le renversèrent.
Une erreur de psychologie plus importante encore conduisit Napoléon III
à favoriser l’entreprise de la Prusse contre l’Autriche, qu’un mot de
lui pouvait facilement empêcher. L’erreur d’où résulta Sadowa devait
bientôt engendrer Sedan, qui provoqua la fin de l’Empire.
Cette erreur si chargée de conséquences ne fut pas seulement une erreur
impériale, mais une erreur collective, car la majorité des Français, y
compris les journalistes influents et les universitaires, accueillirent
avec enthousiasme la victoire de la Prusse.
La défaite de l’Allemagne en 1918 est également la conséquence d’une
lourde erreur de psychologie commise par l’empereur Guillaume. Il
croyait raisonner très juste en supposant qu’un peuple de marchands sans
armée, enrichi par son commerce avec les belligérants, n’aurait jamais
l’idée d’entrer dans une guerre qui, d’ailleurs, ne l’intéressait
nullement. On pouvait donc impunément torpiller les vaisseaux dépassant
les limites fixées.
Rationnellement assez juste, cette argumentation était très fausse au
point de vue de la logique collective. Plus familier avec les lois de
cette logique spéciale, le Kaiser eût compris que l’amour-propre blessé
d’un peuple lui fait oublier tous ses intérêts. Il fut vaincu, en
réalité, pour avoir ignoré que les lois de la logique rationnelle et
celles de la logique collective n’ont pas de commune mesure.
Prétendre appliquer la logique rationnelle à l’interprétation de la
conduite des peuples conduit, le plus souvent, à de graves erreurs. On
le vit une fois encore avant la guerre de 1914, lorsque les socialistes,
appuyés par plusieurs professeurs éminents de la Sorbonne, affirmaient
qu’une guerre avec l’Allemagne étant rationnellement impossible, il
fallait réduire les armements.
* * * * *
La psychologie enseigne l’art difficile de manier les foules et de
transformer au besoin leurs sentiments. Shakespeare en donne un exemple
frappant dans le discours attribué par lui à Antoine haranguant la foule
devant le cadavre de César. Bismarck en fournit un exemple probablement
plus réel lorsque, utilisant l’irritabilité du peuple français, il
falsifia quelques mots d’une dépêche inoffensive dans le but de
provoquer une explosion de fureur nationale assez forte pour déclencher
la guerre dont ne voulaient ni le roi de Prusse, ni l’empereur des
Français.
L’art de gouverner est, en grande partie, formé de la connaissance des
réactions collectives sous l’influence d’excitations diverses.
Ces réactions sont soumises à des lois générales qu’il serait facile de
déterminer, si elles étaient identiques d’un peuple à un autre. Mais
elles varient suivant les races. Anglais, Français, Espagnols, etc.,
réagissent différemment sous des excitations identiques. Bismarck n’eût
probablement pas obtenu en Angleterre, avec sa dépêche falsifiée, les
mêmes résultats qu’en France.
* * * * *
Ce n’est pas seulement parce que les lois de la psychologie individuelle
n’ont que de lointains rapports avec celles de la psychologie collective
que le gouvernement des hommes est si difficile.
Cette difficulté est accrue par le phénomène des transformations de
personnalités, qui se manifeste à certains moments de la vie des
peuples, notamment pendant les grandes périodes révolutionnaires.
Contrairement aux idées généralement admises, la personnalité de chaque
être n’est qu’une synthèse, ou même qu’une simple addition de
personnalités multiples superposées. Ces diverses personnalités se
manifestent quand les circonstances de la vie viennent à changer.
La constance apparente de notre individualité résulte simplement de la
constance du milieu où nous vivons. Encadré par le groupe social dont il
fait partie et ses occupations journalières, l’homme ne change guère.
Si, au contraire, les circonstances viennent à se modifier, il sera
transformé; l’homme doux pourra devenir violent; le pacifiste,
belliqueux; le vertueux verra se désagréger ses vertus.
J’ai, jadis, appliqué cette conception à l’interprétation de la conduite
des grandes assemblées de la révolution française. Elle seule permettait
d’expliquer comment des bourgeois pacifiques: notaires, magistrats,
médecins etc., devinrent des êtres sanguinaires faisant couper des têtes
par milliers, arracher les restes des rois de leurs tombeaux, briser des
monuments précieux, etc. La tourmente passée, les mêmes hommes, devenus
les serviteurs dociles de Napoléon, n’arrivaient pas à s’expliquer leur
conduite antérieure. Avec la rudimentaire psychologie de l’époque, ils
ne pouvaient la comprendre.
* * * * *
Si les personnalités nouvellement formées s’évanouissent avec la
disparition des événements qui les avaient fait surgir, la persistance
des mêmes événements peut maintenir ces personnalités nouvellement
formées pendant un temps très long.
Les illusions religieuses et politiques semblent avoir le privilège de
créer et de maintenir les personnalités artificielles durables.
La grève prolongée des mineurs, qui ébranla les fondements de l’Empire
Britannique, montre les changements possibles que les mentalités même
très stables peuvent subir, malgré la puissance des influences
ancestrales. Des changements plus profonds encore furent jadis créés
dans l’âme britannique sous l’influence religieuse de la Réforme.
L’histoire de la révolution russe fournit d’autres exemples de telles
transformations, exemples moins probants, d’ailleurs, parce que l’âme
slave est restée trop amorphe pour avoir jamais pu subir une
stabilisation durable.
* * * * *
Si les grandes variations de personnalités observées pendant les
révolutions sont généralement sans durée, c’est que l’âme de la race
agit bientôt pour ramener à l’état normal les personnalités
momentanément formées.
Mais dans les cas de cataclysme prolongé comme celui de la dernière
guerre, l’âme de la race étant atteinte, sa reconstitution demande
parfois la durée d’une génération.
Nous sommes justement à une de ces périodes d’altération prolongée des
personnalités. La jeunesse conçue à l’époque des combats, aussi bien que
celle influencée par ces combats diffèrent notablement des générations
précédentes.
L’idéal de la jeunesse actuelle n’est pas bien nouveau, puisqu’il est
identique à celui que pratiquaient les jeunes Romains au temps d’Horace
et que résumait la maxime: _Carpe diem._ Elle est misérable et
ambitieuse. Peu soucieuse de la valeur des théories politiques, elle se
tourne vers les chefs capables de servir ses aspirations.
* * * * *
Malgré tous les progrès réalisés, la psychologie en est encore à une
période aussi rudimentaire que l’était l’alchimie avant de devenir la
chimie. Le jour où elle constituera une science, les hommes d’État
sauront éviter les formidables erreurs politiques dont est tissée
l’Histoire.
LIVRE II
LES ILLUSIONS SUR LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ
CHAPITRE PREMIER
LES RIVALITÉS DES PEUPLES ET LES ILLUSIONS PACIFISTES
Tous les peuples sont avides de paix et cependant ils ne réussissent pas
à s’unir pour la maintenir, même au sein de leur propre pays. De grandes
nations restent divisées en partis politiques ne cherchant qu’à
s’arracher des lambeaux de pouvoir et disposés à sacrifier le sort de
leur patrie, aussi bien que celui du monde, au triomphe de vains
principes. De nouveaux petits États, formés aux dépens de l’antique
monarchie autrichienne et dont l’existence économique est chaque jour
plus difficile, ne songent qu’à conquérir des lambeaux de territoires
sur leurs voisins. Aux limites orientales de l’Europe, un immense
empire, retombé dans la barbarie sous l’influence d’illusoires
doctrines, menace la paix du monde. Plus loin encore la fourmilière
asiatique est prête à se dresser contre une Europe que des rivalités
intestines empêchent d’apercevoir le danger.
* * * * *
Nous avons souvent rappelé que les nécessités industrielles de l’âge
actuel ont créé une interdépendance des peuples qui devrait les rendre
solidaires les uns des autres et, par conséquent, les conduire à
s’entr’aider au lieu de s’épuiser en d’inutiles luttes. Mais ces
nécessités, étant d’ordre purement rationnel, restent encore sans action
sur les sentiments et les passions régissant la conduite des foules.
Cette interdépendance est cependant telle qu’un gouvernement ne peut
plus prendre la moindre mesure sans qu’elle entraîne des répercussions
dans le monde entier.
Si les grandes civilisations survivent aux bouleversements que nous
traversons la solidarité des peuples deviendra une loi universelle.
Mais, avant qu’elle puisse régner, il faut vivre avec les réalités de
l’heure présente et tâcher de se protéger contre les menaces que nous
voyons grandir.
Sur l’existence de ces menaces, les erreurs sont redoutables. Le
souvenir de ce que coûtèrent à la France les illusions pacifistes qui
précédèrent la catastrophe de 1914 devrait servir de leçon.
* * * * *
Pour résoudre le formidable problème du maintien de la paix, il
semblerait suffisant d’amener plusieurs nations à déclarer qu’elles
s’associeraient contre un futur agresseur.
Cette conception primitive de garantie est due, on le sait, au président
Wilson. D’après son projet, les États-Unis et l’Angleterre devaient
s’engager à se ranger aux côtés de la France si l’Allemagne l’attaquait
de nouveau. Dans ces conditions, l’empire germanique n’aurait pu songer
à une guerre de revanche et la paix se fût trouvée ainsi garantie au
moins pour quelque temps.
Rien de plus simple, en apparence, mais en apparence seulement. Malgré
les conseils humanitaires du président Wilson, le Parlement des
États-Unis refusa énergiquement d’accepter son projet.
Les différences de mentalité des divers peuples constituent les
principaux motifs qui empêchèrent les grandes nations de s’unir pour
fonder la paix alors même que la raison leur en prouvait la nécessité.
Une trentaine de conférences ont déjà montré l’impossibilité pour des
peuples de mentalité et d’intérêts dissemblables de s’associer dans un
but commun.
Que les conceptions des anciens alliés de la France soient justes ou
injustes, force est bien d’en tenir compte. Les idées de droit et de
justice varient entièrement, d’ailleurs, suivant les peuples qui les
invoquent.
Il est donc politiquement inutile de prétendre imposer les idées d’un
peuple à un autre lorsque la mentalité de ces deux peuples est
différente.
N’oublions pas d’ailleurs qu’à l’heure où la réalité surgit, les
formules établies en temps de paix deviennent généralement dépourvues
d’efficacité. On sait combien furent vaines, quoique universellement
acceptées, les décisions humanitaires du tribunal de La Haye, prétendant
raréfier les guerres et rendre plus humaines celles qui pourraient
naître. Elles n’empêchèrent aucun conflit, et, loin de se caractériser
par son humanité, la dernière guerre fut la plus sauvagement féroce de
toutes celles enregistrées par l’histoire. Elle s’avéra féroce surtout
pour ceux qui voulurent d’abord respecter les conventions de La Haye
devant un ennemi ne les respectant pas.
Vénérons l’idéal pacifiste, tout en le considérant comme lointain,
irréalisable actuellement et sans efficacité possible contre les
passions et les haines qui animent encore les peuples.
* * * * *
La grande difficulté pour les nations est de rester unies au dedans pour
n’être pas vaincues au dehors.
Les philanthropes, rêvant d’une paix universelle fondée sur la
fraternité supposée des nations, croient volontiers les mentalités de
tous les peuples identiques et ces peuples séparés seulement par des
différences d’intérêts.
Les divergences d’intérêts sont profondes évidemment, mais celles des
mentalités plus profondes encore.
Les nombreuses conférences réunies depuis la paix suffiraient à montrer,
je le disais plus haut, combien les incompatibilités de sentiments et de
pensées entre peuples sont irréductibles. Des mots semblables
n’éveillant pas les mêmes idées dans les divers esprits, une
incompréhension totale domine leurs relations.
Les conférences, congrès, etc., ont également prouvé à quel point les
forces rationnelles restent impuissantes à diriger la conduite des
peuples. L’humanité a vu naître des cerveaux capables de calculer le
poids des astres et de capter la foudre, mais dans le domaine de la vie
sociale, elle a compté bien peu d’esprits sachant orienter utilement la
destinée des nations.
Ce n’est pas dans les trente conférences réunies depuis la paix qu’il
faudrait chercher de tels cerveaux. Sans doute les collectivités sont
intellectuellement très médiocres, mais lorsqu’elles se composent
d’hommes appartenant à des races différentes, leur infériorité mentale
est plus manifeste encore.
C’est seulement à la lumière de ces notions, et en n’oubliant pas que la
France et l’Angleterre ont été en lutte pendant des siècles,--sans même
parler des vingt ans de guerre contre Napoléon--qu’on peut expliquer
l’insuccès des conférences destinées à concilier les peuples.
On remarquera, du reste, que ces conférences ont révélé une grande
continuité dans la politique de certains peuples. Quels qu’aient été, en
Angleterre, les partis au pouvoir: conservateurs, libéraux, socialistes
même, ils ont tous pensé et agi d’une façon identique. Grâce à cette
continuité l’Angleterre obtint dans ces conférences tout ce qu’elle
pouvait souhaiter.
Après une des conférences internationales tenues à Londres sous la
présidence d’un gouvernement socialiste, les délégués furent invités à
voir évoluer cent cuirassés formidablement armés. Ils comprirent alors
sans d’inutiles discours que l’Angleterre entendait conserver sur
l’Europe l’hégémonie conquise par la guerre et qu’exerçait jadis
l’Allemagne.
* * * * *
On ne saurait trop insister sur l’incompatibilité mentale entre peuples,
dont les politiciens tiennent parfois si peu compte et qui, cependant,
domine leurs relations. Elle se manifeste dès que des hommes de races
différentes sont réunis dans un congrès pour discuter leurs intérêts ou
leurs doctrines.
Quelle que soit l’incompréhension réciproque des peuples, les guerres
sont devenues si meurtrières et si coûteuses, qu’ils hésiteront sûrement
pendant quelque temps encore avant de se jeter les uns contre les
autres.
Les guerres modernes diffèrent beaucoup d’ailleurs, par leurs
conséquences, de toutes les guerres antérieures, notamment celles du
premier Empire, qui les dépassèrent cependant en durée, et les égalèrent
parfois en violence.
Les longues luttes de la période napoléonienne n’appauvrirent pas
l’Europe parce que leur fin coïncida avec des découvertes capitales,
telles que la force mécanique du charbon, qui permit d’accroître
immensément la puissance et la richesse des peuples.
J’ai montré ailleurs qu’au début de la grande guerre, la puissance
motrice de la houille annuellement extraite en Allemagne représentait le
travail qu’auraient pu produire neuf cent cinquante millions
d’ouvriers[2].
[2] Voir, pour les détails de ces calculs, les _Enseignements
psychologiques de la guerre_, 36e édition, chez Flammarion.
* * * * *
Les volontés des rois dominaient, jadis, la vie des nations, et les
guerres résultaient surtout du désir de conquérir des provinces ou de
propager des croyances. Aujourd’hui, les volontés des peuples ont
remplacé celles des rois, mais les conflits ne deviennent pas plus
rares: ils sont simplement plus meurtriers, non pas seulement en raison
de la découverte d’armes nouvelles, mais surtout parce que les progrès
des idées démocratiques ont conduit à remplacer les petites armées de
jadis par des effectifs de plusieurs millions d’hommes, comprenant toute
la partie valide d’une population.
L’interdépendance économique des peuples les aidera-t-elle sinon à
s’aimer, au moins à se supporter?
Qu’un gouvernement soit monarchique, démocratique, communiste ou
théocratique, il n’importe. Sa conduite se trouve aujourd’hui,
directement ou indirectement, réglée par des volontés étrangères sur
lesquelles il est sans action. Rien ne sert à un peuple de souhaiter la
paix si ses voisins veulent la guerre.
Et c’est pourquoi l’incertitude dominera longtemps encore les relations
internationales. Malgré de prodigieuses découvertes l’âge moderne reste
toujours soumis aux influences de l’antique barbarie.
CHAPITRE II
LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT ET LES ALLIANCES
Lorsque, après la plus effroyable des guerres dont l’Histoire ait gardé
la mémoire, fut signé le traité de Versailles, les peuples restèrent
convaincus que, grâce aux combinaisons savantes imaginées par le
président Wilson et son escorte de professeurs, une ère de paix profonde
allait s’ouvrir pour le monde.
Jour après jour toutes ces espérances se sont évanouies. Les conflits à
coups de conférences entre les anciens alliés ont remplacé les luttes à
coups de canons contre l’ennemi commun. Les menaces de guerre surgissent
partout. L’enfer, que l’on croyait appartenir au passé, reparaît à
l’horizon.
De ces désillusions est né un mécontentement universel qui réagit sur
tous les éléments de la vie politique et sociale. Les peuples se
tournent vers les rhéteurs faisant luire à leurs yeux de nouvelles
espérances.
Les causes d’inquiétude sont tellement connues qu’il suffira de les
rappeler brièvement. Cette énumération montrera surtout le rôle des
illusions dans la vie des peuples.
* * * * *
La question du désarmement, qui a provoqué tant de congrès, est une de
celles qui met le mieux en évidence le pouvoir des illusions dont je
viens de parler.
Tous les projets de désarmement visent, naturellement, l’Allemagne, mais
les solutions proposées restent bien enfantines.
Prétendrait-on priver l’armée allemande de ses canons et de ses fusils?
Elle n’aurait alors qu’à en fabriquer dans le voisinage des frontières
qui séparent la Prusse Orientale de la Russie. Voudrait-on l’empêcher de
fabriquer des explosifs? C’est complètement impossible, puisque les
plus dangereux de ces explosifs--la nitro-glycérine, par
exemple--s’obtiennent avec un simple mélange de produits absolument
inoffensifs quand ils sont séparés et d’un usage courant dans
l’industrie. Songerait-on à interdire la fabrication d’avions de guerre?
Mais un avion de guerre n’est autre chose qu’un avion de commerce dont
les marchandises ont été remplacées par des explosifs ou des canons.
Il est donc de toute évidence qu’on ne saurait espérer désarmer
l’Allemagne et, en fait, toutes les commissions de surveillance n’ont
absolument rien obtenu.
Les projets de désarmer l’Allemagne, ou d’ailleurs un peuple quelconque,
sont donc entièrement illusoires.
* * * * *
L’espoir d’une paix obtenue par des alliances semble aussi chimérique.
J’ai plusieurs fois montré combien était faible leur utilité et rappelé
notamment une réflexion de M. Iswolski, alors ambassadeur de Russie, me
conseillant de supprimer comme trop évident, dans mon petit livre
d’aphorismes qu’il traduisait en russe, un passage où je montrais que
les alliances ne survivent pas à la disparition des intérêts qui les
firent naître.