La force de l’homme dominé par une croyance mystique devient

Bibliothèque de Philosophie scientifique

Dr GUSTAVE LE BON

L’évolution actuelle

du monde

Illusions et réalités

Les forces immatérielles dans l’histoire.

Les conflits entre les vivants et les morts.

Les illusions sur la sécurité.

Pourquoi certaines guerres sont inévitables.

Le nombre contre les élites.

Les futurs maîtres du monde.

L’évolution de l’Europe vers la dictature.

La religion socialiste.--Visions d’avenir.

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PARIS

1927

PRINCIPALES PUBLICATIONS DE GUSTAVE LE BON

1º VOYAGES, HISTOIRE ET PSYCHOLOGIE

VOYAGE AUX MONTS TATRAS, avec une carte et un panorama dressés par

l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).

VOYAGE AU NÉPAL, avec nombreuses illustrations, d’après les

photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration

(publié par le _Tour du Monde_).

L’HOMME ET LES SOCIÉTÉS.--LEURS ORIGINES ET LEUR HISTOIRE. Tome Ier:

Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome Il:

Développement des sociétés. (_Épuisé._)

LES PREMIÈRES CIVILISATIONS DE L’ORIENT (Égypte, Assyrie, Judée, etc.).

In-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies.

(_Épuisé._)

LA CIVILISATION DES ARABES. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4

cartes et 11 planches en couleurs, d’après les documents de l’auteur.

(_Épuisé._)

LES CIVILISATIONS DE L’INDE. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures

et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur.

(_Épuisé._)

LES MONUMENTS DE L’INDE. In-folio, illustré de 400 planches d’après les

documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.)

(_Épuisé._)

LOIS PSYCHOLOGIQUES DE L’ÉVOLUTION DES PEUPLES. 11e édition.

PSYCHOLOGIE DES FOULES. 31e édition.

PSYCHOLOGIE DU SOCIALISME. 40e édition.

PSYCHOLOGIE DE L’ÉDUCATION. 30e mille.

PSYCHOLOGIE POLITIQUE. 19e mille.

LES OPINIONS ET LES CROYANCES. 17e mille.

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS. 16e mille.

APHORISMES DU TEMPS PRÉSENT. 9e mille.

LA VIE DES VÉRITÉS. 11e mille.

ENSEIGNEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA GUERRE EUROPÉENNE. 30e mille.

PREMIÈRES CONSÉQUENCES DE LA GUERRE. 29e mille.

HIER ET DEMAIN, PENSÉES BRÈVES. 12e mille.

PSYCHOLOGIE DES TEMPS NOUVEAUX. 42e mille.

LES INCERTITUDES DE L’HEURE PRÉSENTE. 4e mille

LE DÉSÉQUILIBRE DU MONDE. 11e mille.

L’ÉVOLUTION ACTUELLE DU MONDE.

2º RECHERCHES SCIENTIFIQUES

LA FUMÉE DU TABAC.--ANALYSES CHIMIQUES. (_Épuisé._)

RECHERCHES ANATOMIQUES ET MATHÉMATIQUES SUR LES VARIATIONS DU VOLUME DU

CRANE. In-8. (_Épuisé._)

LA MÉTHODE GRAPHIQUE ET LES APPAREILS ENREGISTREURS, contenant la

description des nouveaux instruments de l’auteur, avec 63 figures.

(_Épuisé._)

LES LEVERS PHOTOGRAPHIQUES. Exposé des nouvelles méthodes de levers de

carte et de plans employés par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol

in-18. (Gauthier-Villars.)

L’ÉQUITATION ACTUELLE ET SES PRINCIPES.--RECHERCHES EXPÉRIMENTALES. 4e

édition. 1 vol. in-8º, avec 57 figures et un atlas de 198 photographies

instantanées. (Flammarion.)

MÉMOIRES DE PHYSIQUE: Lumière noire. Phosphorescence invisible.

Dissociation de la matière. Énergie intra-atomique, etc. (18 mémoires.)

L’ÉVOLUTION DE LA MATIÈRE, avec 63 figures. 43e mille

L’ÉVOLUTION DES FORCES, avec 42 figures. 25e mille.

Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien,

Portugais, Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc,

Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.

A LA LIBRAIRIE FLAMMARION

L’ŒUVRE DE GUSTAVE LE BON, par le Baron MOTONO, ambassadeur du Japon,

in-8º avec portrait.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour

tous les pays.

Copyright 1927, by ERNEST FLAMMARION.

Au

COLONEL SADI CARNOT

en souvenir

de longues années d’amitié.

GUSTAVE LE BON.

INTRODUCTION

PHYSIONOMIE ACTUELLE DU MONDE

L’âge actuel représente une période de progrès et de bouleversements qui

différencient profondément la civilisation moderne de toutes celles que

l’humanité a vu naître, grandir et disparaître au cours de sa longue

histoire. Les peuples se trouvent entre un monde qui finit et un monde

qui commence.

La structure du monde nouveau dépendra de l’issue du conflit entre les

forces créatrices, les forces conservatrices et les forces destructrices

qui agitent la vie des peuples.

Les forces créatrices nées chaque jour dans les laboratoires et les

usines ont transformé la vie matérielle et donné aux civilisations une

physionomie nouvelle.

Les forces conservatrices représentent l’héritage ancestral des peuples.

C’est le domaine de la vie inconsciente où s’élaborent les principaux

mobiles de la conduite.

Les forces destructrices agissent en sens contraire des précédentes. Les

ambitions des souverains, les rivalités entre peuples, le mécontentement

des multitudes, les révolutions, appartiennent au grand cycle des forces

destructrices. Les catastrophes observées depuis les débuts de la

dernière guerre montrent à quel point elles peuvent ravager le monde.

La plupart des problèmes que nous étudierons dans cet ouvrage résultent

des menaces que les forces destructrices continuent à faire peser sur

les divers pays. La grande préoccupation des gouvernants est de trouver

les moyens de limiter leur action.

Il suffit de jeter un coup d’œil sur la physionomie actuelle du monde

pour constater ce rôle des forces destructrices.

* * * * *

Presque tous les pays de l’Europe: Allemagne, Italie, Pologne, etc.,

sont divisés par des rivalités de frontières et ne songent qu’à

s’agrandir aux dépens de leurs voisins.

A ces menaces de conflits extérieurs se joignent encore des menaces de

conflits intérieurs déterminés par les rivalités des partis. Pour se

soustraire à l’anarchie résultant de ces luttes intestines, de grandes

nations telles que l’Espagne et l’Italie en ont été réduites à subir des

dictatures.

Les peuples les plus stabilisés par un long passé n’ont pu échapper à

l’anarchie dont l’Europe est aujourd’hui victime. C’est ainsi qu’une

grève générale faillit ruiner l’Angleterre et que celle des mineurs

occasionna des pertes dont le montant a été évalué au coût d’une grande

guerre.

La politique extérieure de l’Empire britannique n’est pas moins troublée

que sa politique intérieure. Après avoir perdu l’Irlande il voit les

dominions réclamer leur indépendance et les marchés étrangers, qui le

faisaient vivre, se fermer devant lui. 1.500.000 chômeurs montrent la

gravité de cette situation.

Les autres États européens ne sont pas dans une situation meilleure. La

Russie retourne à la barbarie, l’Allemagne essaie péniblement de refaire

sa situation économique, la France est en proie à des divisions qui ont

failli ruiner son existence financière.

L’anarchie qui pèse sur l’Europe pèse aussi sur d’autres parties du

monde. L’Orient entier, de la Turquie à la Chine, se trouve livré à des

luttes civiles redoutables.

* * * * *

Alors qu’une grande partie du monde semble plongée dans le chaos,

l’Amérique, seul pays ayant profité de la guerre, a pu se soustraire aux

causes de ruine dont tous les peuples furent victimes. Plus de la moitié

de l’or du monde est passée entre ses mains. Les plus grands États de

l’Europe sont ses débiteurs. Elle exerce de plus en plus sur eux une

hégémonie financière parfois très lourde. Affranchis de toute influence

socialiste, ses ouvriers reçoivent des salaires fort supérieurs à ceux

des autres pays et mènent une existence aisée qu’envieraient la plupart

des bourgeois européens.

* * * * *

Un des grands dangers de l’heure actuelle, le plus grand peut-être,

puisqu’il menace l’existence même des civilisations, résulte des progrès

réalisés dans les moyens de destruction. Les découvertes de la science

ont mis au service de sentiments, dont l’évolution n’a pas suivi celle

de l’intelligence, des procédés de destruction tellement puissants que

de grandes capitales pourraient être anéanties en quelques heures. C’est

un péril que le monde n’avait pas encore connu.

Dans l’espoir de prévenir cette perspective redoutée, des hommes d’État

éminents ont fondé une Société des Nations, où les représentants des

peuples cherchent, au moyen d’arbitrages, à maintenir la paix.

Ils n’y ont pas réussi encore. Leurs discussions montrent que les hommes

sont souvent plus séparés par des différences de sentiments que par des

divergences d’intérêts.

Cette tentative d’établir une paix prolongée n’est d’ailleurs pas

nouvelle. Après les grandes périodes de luttes, les pays épuisés

cherchèrent toujours des combinaisons capables de maintenir la paix. A

la suite des vingt ans de guerres napoléoniennes le congrès de Vienne,

véritable société des nations, espérait, lui aussi, terminer l’ère des

conflits.

Toutes les combinaisons de cet ordre sont efficaces tant que

n’apparaissent pas des difficultés que les décisions pacifiques sont

impuissantes à résoudre. On a justement remarqué que si la Société des

Nations avait existé à l’époque où se fondait l’unité de l’Italie, la

réalisation de cette unité eût été impossible. Chacun des minuscules

États dont se composait alors l’Italie se fût adressé à la Société des

Nations qui aurait dû employer son influence à les protéger.

Tous ces édifices juridiques prétendant éterniser la situation du monde

à un moment donné ont une utilité provisoire incontestable; mais leur

influence ne saurait longtemps durer. On ne stabilise pas plus les

nations qu’on ne stabilise l’évolution de la vie.

* * * * *

A côté des efforts tentés par la Société des Nations pour établir la

paix, les diplomates cherchent à la fixer par la vieille méthode des

alliances. L’histoire ancienne ou moderne montre malheureusement que les

traités restent sans effet dès qu’ils cessent d’être en harmonie avec

les intérêts des parties contractantes. On le vit une fois de plus dans

la dernière guerre, lorsque l’Italie n’hésita pas à se tourner contre

son alliée germanique dès qu’elle y eut intérêt, malgré de formels

engagements.

De nos jours, les seules bases efficaces des alliances résident dans la

communauté des intérêts économiques. C’est à une telle communauté qu’est

dû le rapprochement de la France et de l’Allemagne.

Les associations économiques internationales, comme celle formée

récemment entre la France, l’Allemagne et divers pays pour régler

certaines productions, celle de l’acier notamment, feront plus pour le

maintien de la paix que tous les projets d’alliance, de désarmement et

d’arbitrage péniblement élaborés dans les congrès.

* * * * *

Il est facile de montrer qu’au point de vue rationnel les peuples ont

plus d’intérêt à s’aider qu’à se détruire. Malheureusement la raison

joue un rôle bien faible dans la vie politique. Ce rôle a diminué

encore, depuis la prédominance des forces collectives, caractéristique

de l’évolution démocratique moderne.

Les forces collectives sont aveugles, soudaines et la raison n’agit pas

plus efficacement sur elles que sur le cours d’un torrent. Les futures

guerres naîtront peut-être du déchaînement de fureurs populaires qui

balaieront en un instant toutes les conventions péniblement édifiées par

les diplomates. La guerre de 1870 est justement née d’une explosion de

fureur des multitudes déchaînée par une dépêche habilement falsifiée.

Il est probable, d’ailleurs, que les plus dangereuses des luttes futures

seront des guerres intérieures issues de révolutions populaires

provoquées par les apôtres de la religion socialiste.

* * * * *

On dit justement que gouverner, c’est prévoir; mais comment lire dans

l’enchevêtrement compliqué des causes dont les grands événements

résultent?

La difficulté est considérable parce qu’en politique des causes très

petites produisent parfois des effets très grands. C’est ainsi que jadis

les visions d’un obscur chamelier de l’Arabie eurent pour premières

conséquences, avec la création d’une religion nouvelle, la fondation

d’un immense empire et, comme conséquences lointaines, les croisades qui

précipitèrent l’Europe sur l’Orient.

Avec l’interdépendance actuelle des peuples, les moindres rivalités

entre états voisins, même fort petits, peuvent déchaîner un conflit

universel. La dernière guerre en est un exemple.

* * * * *

Sans prétendre lire dans le livre du destin, on peut au moins mettre en

évidence quelques-uns des facteurs principaux qui semblent devoir

influencer l’évolution prochaine du monde.

Aux forces destructrices d’origine plus ou moins ancienne, énumérées au

début de ce chapitre, se joignent des forces destructrices nouvelles, le

syndicalisme et le socialisme notamment, résultant de la prédominance

moderne des influences collectives.

Sous l’action du syndicalisme les sociétés tendent à se diviser en

petits groupes ne considérant chacun que ses intérêts et totalement

indifférents à l’intérêt général. La puissance des syndicats est devenue

très grande. Tout récemment ils ont failli désorganiser entièrement

l’Angleterre en provoquant une grève générale.

Limités jadis au monde ouvrier, ils comprennent maintenant la classe des

fonctionnaires et celle des instituteurs. La Confédération générale du

travail, qui les a fusionnés, se trouve ainsi avoir absorbé les

défenseurs professionnels de l’État.

Il en est résulté que le gouvernement se trouve aussi impuissant contre

les exigences de ses employés que l’était le gouvernement italien avant

l’arrivée du fascisme.

* * * * *

L’association des intérêts corporatifs constituant le syndicalisme ne

doit pas être confondue avec le socialisme qui remet à l’État, et non

aux corporations, la gestion générale des entreprises.

Le socialisme est à la fois un mouvement politique et religieux, il tire

sa force non de sa doctrine mais des éléments mystiques qui lui servent

de soutien.

Son succès contribue à prouver que, des âges les plus reculés de

l’histoire aux temps modernes, les hommes ne se passèrent jamais d’une

foi religieuse pour diriger leur vie. Ce mystique besoin semble aussi

irréductible que la faim et l’amour.

* * * * *

Aux forces destructrices dont nous venons d’indiquer la puissance

s’opposent, non seulement les forces créatrices issues des laboratoires,

mais aussi les forces conservatrices créées par le passé.

Une des plus dangereuses illusions politiques de notre âge est de croire

qu’un peuple puisse se dégager des influences ancestrales d’où sa nature

dérive.

De cette illusion furent victimes les hommes de la Révolution quand ils

croyaient pouvoir fonder une ère nouvelle destinée à marquer leur

rupture complète avec le passé.

De la même illusion sont encore victimes aujourd’hui les partis

politiques extrêmes, prétendant transformer les sociétés à coups de

décrets. Ils oublient que l’homme ne sort jamais de lui-même. Fils de

son passé, il ajoute bien peu à l’héritage apporté en naissant. Des

combinaisons politiques diverses pourront lui être imposées un instant,

mais elles ne dureront qu’à la condition d’être en rapport avec le

substratum ancestral des mentalités que ces institutions doivent régir.

Les organisations en apparence nouvelles dérivent le plus souvent des

organisations passées comme la plante dérive de la graine. C’est

justement pourquoi l’histoire des peuples stabilisés par leur vie

antérieure présente une grande continuité, malgré les bouleversements

apparents dont elle est parfois remplie.

* * * * *

Un célèbre homme d’État assurait récemment que:

«Les questions économiques, politiques et morales sont subordonnées à

des lois générales, dont la méthode expérimentale, sainement appliquée,

permet de rechercher les fondements et d’établir la permanence.»

En réalité ces lois générales sont fort mal connues et c’est pourquoi

l’empirisme joue en politique un rôle prépondérant.

Cet empirisme n’a pour guide que la connaissance des mobiles qui font

mouvoir les hommes. C’est donc à la psychologie qu’il faut s’adresser

pour essayer de comprendre les événements dont la succession constitue

l’histoire. Elle explique un grand nombre de phénomènes politiques,

militaires et sociaux. Les causes de la propagation du socialisme, les

oscillations des volontés populaires, le rôle mystique des croyances,

les finances elles-mêmes sont du ressort de la psychologie.

Pour les gouvernants modernes, cette science est devenue indispensable.

C’est en utilisant ses lois que les Américains sont parvenus à résoudre

sur leur territoire le problème de la lutte des classes qui menace le

vieux monde de formidables conflits. C’est pour avoir méconnu certaines

lois de la psychologie collective, que les chefs de grands empires ont

plongé l’Europe dans l’abîme de ruines et de désolations dont elle n’est

pas sortie encore.

Étant donnée la prépondérance moderne des influences collectives c’est

surtout la psychologie des foules qu’il importe de bien connaître. Nous

savons aujourd’hui que la mentalité individuelle et la mentalité

collective sont bien différentes. Contrairement à une croyance très

générale encore, l’être collectif est fort inférieur à l’être

individuel.

Une des grandes erreurs de la politique moderne est de croire que les

jugements des hommes en groupe sont supérieurs à ceux de l’individu

isolé. Pour les politiciens les décisions des foules représentent de

suprêmes vérités.

Sans doute les vertus collectives maintiennent la prospérité des peuples

mais c’est seulement de la pensée individuelle que jaillissent les idées

qui élèvent le niveau d’une civilisation et assurent sa grandeur.

* * * * *

C’est encore au domaine de la psychologie collective qu’appartient

l’étude des influences ancestrales qui dominent la vie des peuples. Chez

ceux ayant un long passé l’âme de la race limite les oscillations des

volontés populaires que les événements font naître. L’âme d’une race

c’est la mer immuable et profonde, l’âme d’une foule représente les

vagues mobiles que la tempête fait surgir. C’est en vain que l’homme

cherche parfois à rompre avec son passé. Nous verrons dans cet ouvrage

que malgré toutes les révolutions les actes des vivants restent soumis à

l’impérieuse volonté des morts.

L’évolution actuelle du monde

LIVRE PREMIER

LES FORCES QUI MÈNENT LE MONDE

CHAPITRE PREMIER

LES FORCES MATÉRIELLES ET IMMATÉRIELLES DANS L’HISTOIRE

Les sentiments et les passions qui mènent les hommes ont peu varié, mais

les peuples furent successivement soumis à des influences qui les

orientèrent de façons différentes.

Aux impulsions affectives et mystiques ayant toujours guidé l’homme au

cours de son histoire, sont venues s’ajouter les forces nouvelles,

issues des laboratoires. Elles ont transformé les civilisations. En

moins d’un siècle, quelques-unes de ces forces: la vapeur, et

l’électricité notamment, ont exercé sur la vie des peuples des

influences beaucoup plus profondes que toutes celles subies pendant la

succession des âges antérieurs.

Le rôle des forces créatrices nouvelles étant trop connu pour qu’il soit

utile de l’étudier longuement, il suffira de rappeler à quel point une

seule des découvertes modernes, celle des forces motrices extraites de

la houille, a changé la vie sociale des nations et conditionne les

volontés des gouvernements.

La vie politique du monde est en partie soumise, aujourd’hui, au

prodigieux pouvoir que la science a fait surgir de l’inerte houille,

considérée, il y a un siècle à peine, comme une insignifiante matière.

C’est, d’elle, pourtant, que sont sortis non seulement tous les éléments

de la civilisation moderne, mais aussi des moyens de destruction d’une

puissance telle que dans les prochains conflits, ils pourraient anéantir

instantanément les plus brillantes capitales.

Les peuples possédant des mines importantes de houille--ou de son

succédané, le pétrole--détiennent, par ce seul fait, une supériorité

économique et politique immense.

C’est grâce à la houille que l’Angleterre put dominer les mers et, par

conséquent, le commerce du monde. Ce ne furent pas du tout, comme on l’a

répété parfois, les succès militaires de l’Allemagne en 1870, mais bien

la découverte de mines nouvelles de houille sur son territoire, qui la

conduisit à son haut degré de prospérité. La houille fut l’origine de la

puissance industrielle de l’Allemagne. Elle lui permit d’aspirer à

supplanter l’Angleterre dans son hégémonie commerciale sur tous les

points du globe. De cette prétention une guerre mondiale devait

fatalement sortir. Les autres causes invoquées pour expliquer les

origines du conflit sont accessoires.

Le pétrole a sur la houille une supériorité énorme au point de vue

commodité, mais sa production reste limitée. C’est pourquoi nous voyons

tous les peuples rivaliser d’efforts aujourd’hui pour se procurer les

sources d’un si précieux liquide.

Le pétrole et la houille ont déterminé la politique mondiale de

l’Angleterre. Pays industriel sans agriculture, elle est obligée

d’importer ses vivres. Ils sont payés avec des marchandises fabriquées

dans ses usines. L’arrêt des exportations engendrerait bientôt le

chômage.

Nombreux sont les exemples prouvant que le rôle des forces motrices

grandit chaque jour dans la vie politique des peuples. Leur influence ne

se fait pas sentir seulement en Europe, mais jusqu’aux extrémités de

l’univers. Si, aujourd’hui, le Japon manquant de charbon et n’étant pas

très sûr que l’Amérique lui en fournira toujours, négocie d’importants

traités avec la Russie soviétique, c’est dans l’espoir de pouvoir

exploiter à son profit les mines de Sibérie.

* * * * *

Le rôle considérable joué dans l’histoire politique des peuples par les

découvertes scientifiques permet de pressentir les transformations que

d’autres découvertes feront surgir.

Sans parler de la libération de l’énergie intra-atomique qui changerait

entièrement les conditions d’existence des hommes, on peut dire que la

nature contient des forces inutilisées encore, telles que la chaleur

solaire, qui seront sûrement captées.

Dans un travail déjà ancien je faisais observer que la machine à vapeur

qui utilise à peine la dixième partie du charbon qu’elle consomme était

un instrument barbare destiné à figurer comme curiosité dans les musées

de l’avenir.

Dès à présent on entrevoit que la force motrice extraite du charbon,

sous forme d’électricité, au fond des mines, pourra être expédiée au

loin par de simples fils.

* * * * *

A côté des forces matérielles dont le rôle créateur est si grand se

trouvent des forces immatérielles dont l’action fut toujours

considérable et même prépondérante à certaines périodes de la vie des

peuples.

Malgré la découverte de vérités éclatantes issues des laboratoires et

qui ne se contestent pas, le monde continue à être régi par une série de

forces mystiques extériorisées sous forme de croyances religieuses ou

politiques et tenues pour d’indiscutables vérités. Elles gouvernent les

peuples depuis les origines de l’Histoire et leur forme seule a changé.

Les divinités qui de Jupiter à Bouddha et au Dieu de Mahomet servirent

de base à de grandes civilisations ont vu leur prestige pâlir ou

disparaître. Mais elles ont été remplacées par des illusions politiques

ou sociales auxquelles est attribué un pouvoir magique analogue à celui

des anciens dieux.

* * * * *

Le mysticisme, qui continue à régir l’âme des peuples, et aussi celle de

leurs maîtres, est, comme je l’ai souvent rappelé ailleurs, d’une

définition facile. Il se trouve constitué par l’attribution d’un pouvoir

surnaturel à des dieux, des dogmes ou des formules. L’homme soumis à une

croyance religieuse est un mystique. Robespierre, faisant couper

hâtivement des têtes pour établir le règne de la vertu, était un

mystique. Mystique au même degré, le communiste persuadé que la

réalisation de l’évangile judéo-germanique de Karl Marx ferait surgir le

paradis ici-bas.

La force de l’homme dominé par une croyance mystique devient

considérable. Rien ne lui semblant au-dessus du triomphe de sa foi, il

sacrifiera sa fortune et sa vie pour l’imposer.

Lorsque la foi mystique envahit le champ de l’entendement, aucun

argument ne pourrait l’influencer. L’amour maternel lui-même cède devant

elle. A l’époque, récente encore, où la secte babiste se propageait en

Perse, les femmes, plutôt que de renoncer à leur foi, amenaient

elles-mêmes leurs enfants aux bourreaux et les voyaient déchiqueter sous

leurs yeux avec une délirante joie. En Russie, il existe encore des

sectes où, sous l’empire de leur mysticisme, les hommes et les femmes

s’imposent les plus atroces mutilations, et nous ne sommes pas très loin

du temps où, dans le même pays, des prophètes persuadaient à des

centaines d’hommes de périr avec eux sur des bûchers.

La force du bolchevisme est justement de posséder un certain nombre de

convaincus disposés à ravager le monde pour faire triompher leur

croyance.

* * * * *

Comment naît, grandit et meurt une foi mystique? J’ai trop souvent

traité ce sujet dans mes livres pour y revenir encore. D’une très

sommaire façon, on peut dire que la persistance du mysticisme dans

l’Histoire tient au besoin irréductible de l’homme de soumettre

l’orientation de sa vie à des pouvoirs supérieurs tenus pour

infaillibles.

Ce besoin est si fort que dès qu’un peuple perd ses dieux, il cherche

aussitôt à les remplacer. La doctrine socialiste possède, aujourd’hui,

le pouvoir mystique attribué aux anciennes divinités.

* * * * *

Ce rôle du mysticisme dans l’Histoire fut pendant longtemps méconnu, et

le mot mysticisme lui-même, de plus en plus usité en politique

aujourd’hui, était, il y a une quinzaine d’années à peine, employé

presque exclusivement dans un sens religieux. Me trouvant un jour avec

Bergson chez Émile Ollivier, nous eûmes une longue discussion sur le

vrai sens du mot _mystique_. Bergson m’opposait les dictionnaires

accumulés sur une table pour me prouver que ce terme ne pouvait avoir

qu’une signification religieuse. Cet avis n’était pas le mien, puisque

je venais d’écrire un livre sur _La Révolution Française_, où je

montrais le rôle tout à fait prépondérant du mysticisme dans cette

grande tragédie.

Je ne convertis naturellement personne, mais je suis certain

qu’aujourd’hui, avec les mêmes interlocuteurs, j’aurais plus de succès.

Une preuve m’en fut récemment fournie par un petit livre publié sous ce

titre: _Une Nouvelle Philosophie de l’Histoire_, écrit par un ancien

Normalien, M. Gillouin. Pour ce distingué universitaire, la connaissance

du rôle du mysticisme dans l’Histoire fut une grande lumière, comparable

à celle qui éclaira saint Paul sur le chemin de Damas.

Les idées ne triomphant en France qu’après avoir passé par l’Université,

l’action du mysticisme dans la politique ancienne et moderne deviendra

bientôt une vérité classique et se substituera à des interprétations

dites rationnelles qui n’expliquaient rien[1].

[1] Aujourd’hui le mot mystique à pénétré dans toutes les

harangues-officielles. Je l’ai noté deux fois dans un discours du

Président du Conseil. Devant la fédération de la Seine du parti

républicain socialiste, M. Painlevé a prononcé un discours, où

l’influence du mysticisme, est plusieurs fois invoquée: «Quand un

parti fait un programme, il doit y verser de la mystique»... Si l’on

abandonne la mystique des programmes, etc.

En fait, le mysticisme domine l’Histoire. Des rives du Nil à celles du

Gange, il a peuplé le monde d’êtres divins, imaginaires sans doute, mais

assez puissants cependant pour avoir orienté de grandes civilisations.

De nos jours, les dieux personnels ont fait place à des formules

mystiques douées de magiques pouvoirs et capables, elles aussi,

d’asservir les âmes.

* * * * *

Jusqu’à nos jours, une foi mystique n’avait de rivale possible qu’une

autre foi mystique. Il n’en est plus de même maintenant. Des nécessités

économiques impérieuses, ignorées de nos pères, se dressent contre les

formes diverses du mysticisme.

Mais quelle que soit la puissance des forces économiques nouvelles,

aujourd’hui, comme hier et probablement comme demain, les peuples auront

besoin d’un idéal mystique pour orienter leur vie. S’ils se tournent

vers le socialisme, le communisme et les pires formes de l’illusion,

c’est surtout parce que, ayant perdu les idéals qui soutenaient leurs

âmes, ils cherchent à en découvrir d’autres, capables d’orienter leurs

pensées et leurs volontés.

* * * * *

A côté des influences mystiques qui mènent les peuples, il faut placer

les influences affectives, c’est-à-dire cette gamme immense des

sentiments et des passions qui dirigent la conduite. Comme les forces

mystiques elles dominent souvent des forces rationnelles qu’on pourrait

croire irrésistibles.

Bien des fois dans le cours de cet ouvrage, nous aurons à montrer

combien est faible le rôle de la raison devant les influences mystiques

et affectives qui jusqu’ici ont gouverné le monde et continueront

longtemps sans doute à le gouverner encore.

CHAPITRE II

COMMENT NAISSENT LES OPINIONS ET LES CROYANCES.

ROLE DE LA CRÉDULITÉ DANS L’HISTOIRE

Des âges les plus reculés aux temps modernes, la crédulité a joué un

rôle fondamental dans l’histoire. Elle a créé des divinités puissantes

qui ont orienté les âmes et servi de guide aux grandes civilisations.

Elle a fait surgir du néant les pyramides, les pagodes, les cathédrales

et toutes les merveilles de l’art qui ont embelli la vie. Sans la

crédulité, l’homme vivrait peut-être encore au fond des cavernes,

disputant aux monstres qui l’entouraient sa maigre pâture.

* * * * *

La crédulité antique peupla le monde d’une légion de divinités de

l’existence desquelles on ne doutait jamais.

Pendant des milliers d’années, ces divinités bienfaisantes ou nuisibles,

redoutables toujours, se mêlèrent constamment aux actions des hommes.

Quelques rares philosophes comme Lucrèce avaient bien fini par douter de

leur existence, mais son scepticisme n’avait pas d’écho.

L’histoire des dieux de tous les âges constitue un des plus merveilleux

et des plus instructifs phénomènes de la psychologie. Que des peuples

arrivés aux phases les plus diverses de civilisation aient pu considérer

comme indubitablement prouvée l’existence de divinités purement

chimériques, montre clairement que l’imagination est capable de créer

des phénomènes illusoires tenus ensuite pour d’incontestables vérités.

En dehors des phénomènes scientifiques expérimentalement démontrés, on

peut toujours se demander où finit la vérité et où commence l’erreur.

* * * * *

Grâce aux lumières de la raison, l’âge moderne se croyait libéré de

toutes les illusions du passé, la raison pure devenait son seul guide.

L’observation plus attentive des faits a prouvé cependant la persistance

de l’antique crédulité. En dehors des laboratoires, cette

crédulité--crédulité religieuse, crédulité politique, crédulité pour

toutes les formes du merveilleux,--continue à dominer les esprits.

Et, contrairement à ce qui s’enseigne, la crédulité n’est pas du tout un

simple résultat de l’ignorance puisqu’elle s’observe, ainsi que le

démontrent les faits relatés dans ce chapitre, chez les plus illustres

savants. Les vieilles croyances religieuses, la magie et le spiritisme,

trouvent chez eux de fervents adeptes.

Ce phénomène m’avait beaucoup frappé à l’époque où je cherchais à

déterminer les sources psychologiques des opinions et des croyances qui

ont le plus influencé l’âme des peuples. Comment comprendre la foi

d’illustres penseurs dans une religion où l’on voit le Créateur des

mondes innombrables qui peuplent l’espace laisser périr son fils dans un

affreux supplice, pour racheter la faute de lointains ancêtres. De

telles énormités ont été pourtant acceptées par des maîtres de la raison

comme Galilée, Descartes et Pascal. Il ne leur a pas semblé prodigieux

de voir un Dieu assez féroce pour condamner au feu éternel de faibles

créatures ayant oublié un instant d’obéir à ses rigides décrets.

Des croyances du même ordre observées dans toutes les religions, chez

tous les peuples, démontrent d’une péremptoire façon que l’absurdité

d’un dogme ne saurait nuire à sa propagation et que l’intelligence la

plus haute n’empêche pas la croyance dans des dogmes qu’aucun argument

rationnel ne saurait défendre.

Nous verrons bientôt l’explication de ce phénomène en constatant que la

genèse des connaissances scientifiques et celle des croyances obéissent

à des formes de logique différentes superposées quelquefois, mais ne

s’influençant jamais. Cette dualité va être étudiée maintenant.

* * * * *

En dehors des besoins organiques à la satisfaction desquels est

consacrée la plus grande partie de son existence, l’homme est orienté

dans la vie par des opinions plus ou moins provisoires et des croyances

généralement durables.

Croyances et connaissances sont des opérations mentales fort

différentes.

Les croyances ne sont ni rationnelles ni volontaires contrairement à

l’opinion de plusieurs philosophes.

Une croyance est un acte de foi d’origine inconsciente qui fait admettre

en bloc une doctrine et accepter ses prescriptions.

Le prestige, l’affirmation, la répétition, la contagion mentale et

rarement la raison sont les facteurs habituels des opinions et des

croyances.

La connaissance diffère beaucoup de la croyance, c’est une opération

consciente lentement édifiée par l’observation et l’expérience.

L’humanité eut pendant longtemps des croyances avant de posséder des

connaissances.

* * * * *

Croyances et connaissances appartenant à des cycles différents de la vie

mentale, ne s’influençant pas, on comprend que des hommes éminents

puissent professer d’enfantines croyances. Admettre par exemple, comme

d’indiscutables certitudes les plus chimériques réminiscences de la

sorcellerie du moyen âge.

Ce serait donc une illusion de croire que la compétence sur certains

sujets scientifiques doive s’accompagner d’une compétence égale sur des

sujets religieux ou politiques.

Les croyances politiques et religieuses ont des raisons que la logique

rationnelle ignore et n’influence guère.

On verra par les exemples qui vont suivre que la crédulité continue à

jouer un rôle essentiel dans l’histoire des peuples, c’est pourquoi nous

avons consacré un chapitre spécial à son étude.

* * * * *

Au moyen âge, les envoûtements, les évocations des morts, le sabbat, le

diable, les maléfices, etc., exercèrent une grande influence. De leur

pouvoir, nul ne doutait alors. Des milliers d’hommes avouaient leurs

relations avec le diable et confessaient, malgré la crainte des

supplices, s’être rendus au sabbat.

Les procès de sorcellerie étaient à cette époque si nombreux que les

bûchers destinés à brûler vifs les sorciers ne s’éteignaient guère. De

savants ouvrages rédigés par des magistrats éminents indiquaient la

marche à suivre pour déjouer les maléfices des démons.

Le dernier de ces procès, en France, eut lieu sous Louis XIII. Convaincu

d’avoir envoyé une légion de diables dans le corps des Ursulines de

Loudun, Urbain Grandier fut brûlé vif après avoir subi les tortures

qu’on ne ménageait pas aux suppôts de Satan.

Devant les progrès scientifiques, tout ce peuple de diables, de larves,

de fantômes, fils des ténèbres, avait fini par s’évanouir. On croyait

les sorciers relégués dans des villages éloignés de toute civilisation.

La crédulité étant indestructible, les illusions ont changé de forme,

mais sans disparaître. C’est ainsi que de nos jours on a vu renaître et

grandir, sous des aspects à peine différents de ceux du passé, toute

l’antique magie: évocation des morts au moyen de tables tournantes,

lévitation, matérialisation des esprits, etc.

Des savants célèbres furent victimes de ces illusions. Le grand chimiste

William Crookes assure avoir vécu pendant plusieurs mois avec un fantôme

qui se matérialisait journellement devant lui. Le distingué physicien

anglais Lodge a publié un livre où il relate, avec force détails,

l’existence que mène dans un autre monde son fils Raymond, tué à la

guerre. Le célèbre physiologiste Richet assure avoir vu et examiné

longuement un guerrier casqué sorti du corps d’un médium.

De telles croyances, appartenant au domaine de l’irrationnel, ne peuvent

être discutées. Les millions d’hommes persuadés que l’archange Gabriel

fut envoyé par Dieu à Mahomet afin de lui enseigner les fondements d’une

religion nouvelle ne sauraient être influencés par aucun raisonnement.

La foi du croyant, ignorant ou savant, reste inébranlable. Dans le cycle

de la foi mystique la raison est sans prise. J’ai pu constater moi-même,

par diverses expériences, avec quelle facilité les savants se laissent

illusionner dès qu’ils pénètrent dans le cycle du mystique.

* * * * *

La crédulité est infinie même sur des sujets de science pure. Il suffit

que les opinions soient suggérées par des hommes auxquels leur situation

confère un grand prestige. Les lettres de personnages illustres,

fabriquées de toutes pièces par un faussaire peu lettré, et insérées

dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, la polarisation des

rayons uraniques affirmée par Becquerel et l’existence imaginaire des

fameux rayons N en sont de mémorables exemples.

L’histoire des faux autographes est trop connue pour qu’il soit utile de

la rappeler. On sait que cette prodigieuse aventure fournit à Daudet les

éléments de son roman: _L’Immortel_.

L’histoire de la polarisation supposée des rayons uraniques est aussi

caractéristique. Lorsque Becquerel découvrit, en 1895, après Paul de

Saint-Victor, les émanations spontanées de l’uranium, il crut se trouver

en présence d’une sorte de phosphorescence et il institua des

expériences «prouvant catégoriquement suivant lui que les rayons émis se

réfractent, se réfléchissent et se polarisent comme ceux de la lumière».

Cette opinion, que j’étais seul alors à combattre au moyen d’expériences

relatées dans mon livre _L’Évolution de la matière_, fut acceptée

pendant trois ans par tous les savants de l’Europe et retarda

considérablement la découverte des phénomènes radio-actifs. On reconnut

finalement, comme je n’avais cessé de le répéter, être en présence d’une

force jusqu’alors inconnue, sans parenté avec la lumière à laquelle je

donnais plus tard le nom d’énergie intra-atomique.

Le cas des rayons N, que tous les physiciens français crurent voir

pendant deux ans et n’aperçurent plus une seule fois quand fut dissipée

la suggestion dont ils étaient victimes, est plus instructif encore.

Sans entrer dans tous les détails de leur histoire, je me bornerai à

rappeler que la découverte illusoire des rayons N fut faite par un

professeur auquel ses titres académiques conféraient un grand prestige.

Ce professeur, de tempérament très nerveux, possédait à un haut degré le

pouvoir de suggestion particulier plusieurs fois observé en Europe et

dans l’Inde surtout, qui fait admettre comme réalités toutes les

affirmations du suggestionneur. C’est ainsi que le physicien Mascart,

que délégua l’Académie des Sciences pour aller constater au laboratoire

de l’inventeur l’exactitude de ses assertions, fut victime de cette

prodigieuse hallucination: mesurer la déviation et la longueur d’onde de

rayons qui n’existaient que dans la cervelle du suggestionneur.

Un prix de 50.000 francs fut alors voté par l’Académie pour récompenser

l’auteur de cette grande découverte et pendant deux ans les _Comptes

rendus de l’Académie des sciences_ fourmillèrent de notes où étaient

décrites les propriétés chaque jour plus merveilleuses de ces rayons. M.

Jean Becquerel annonçait les avoir chloroformés; M. d’Arsonval faisait à

leur sujet des conférences enthousiastes. Mon excellent ami, Émile

Picard, en perdait le sommeil.

L’existence de ces rayons ne se constatait d’ailleurs que par de légères

variations d’éclat d’une plaque phosphorescente sur laquelle ils étaient

projetés. Ce qui explique un peu la suggestibilité des savants croyant

les observer.

L’illusion collective fut brusquement dissipée par la célèbre expérience

d’un physicien étranger auquel l’inventeur des rayons N montrait la

déviation supposée de ces rayons par un prisme. Le prisme ayant été

subrepticement retiré dans l’obscurité, l’inventeur des rayons N

continua néanmoins à mesurer la prétendue déviation des imaginaires

rayons.

L’expérience était catégorique. Elle fut définitive puisqu’aucun des

physiciens qui avaient vu tant de fois les rayons N ne parvinrent jamais

à les revoir. L’envoi de notes sur ces rayons à l’Académie des sciences

cessa brusquement.

Il serait facile de multiplier des exemples analogues du rôle de la

crédulité, surtout dans les sciences demi-exactes comme la médecine.

* * * * *

Je crois pouvoir résumer dans les propositions suivantes les lois

générales de la naissance et de la propagation des croyances:

1º Les cycles du mystique, de l’affectif et du rationnel sont

complètement indépendants et ne s’influencent pas.

2º Des savants éminents peuvent perdre tout esprit critique dès qu’ils

pénètrent dans le cycle de la croyance.

3º L’absurdité des dogmes--dogmes religieux et politiques,--ne saurait

nuire à leur propagation.

4º Les croyances mystiques s’établissent et se propagent par l’influence

du prestige, de la suggestion et de la contagion. Le raisonnement ne

joue aucun rôle dans leur propagation.

5º La conversion à une croyance mystique se fait souvent instantanément

comme celle de Pauline dans _Polyeucte_ adoptant brusquement une

religion dont elle ne savait d’ailleurs rien et s’écriant: «Je vois, je

sais, je crois, je suis désabusée!»

6º Certains sujets possèdent un pouvoir de fascination qui fait admettre

comme des réalités toutes leurs suggestions.

7º La caractéristique d’une croyance mystique quelconque est de n’être

influençable ni par l’observation, ni par l’expérience, ni par le

raisonnement.

8º La foi créée par la suggestion n’est ébranlée que par une suggestion

plus forte. Le croyant ne renonce alors à sa croyance que pour en

adopter une autre du même ordre.

9º Certaines croyances politiques, telles que le socialisme et le

communisme, se répandent surtout parce que, possédant tous les

caractères des croyances religieuses, elles créent rapidement la foi.

10º Le croyant éprouve toujours un besoin intense de propager sa foi et

sacrifie volontiers sa vie et celle des autres pour la faire triompher.

11º La vision d’un phénomène d’ordre mystique par de nombreux témoins ne

prouve rien en faveur de sa réalité. Les témoignages des milliers

d’hommes ayant vu le diable et assisté au sabbat n’ont jamais constitué

une preuve de l’existence du diable et du sabbat.

12º L’origine mystique des croyances les différencie des simples

opinions. Ces dernières sont constituées par l’adhésion momentanée à une

proposition. C’est pourquoi l’expérience, sans action sur la croyance,

réussit à modifier les opinions.

13º Les dieux périssent quelquefois, mais l’esprit mystique reste

indestructible.

CHAPITRE III

LES CONFLITS ENTRE LES VIVANTS ET LES MORTS

Parmi les éléments divers qui orientent la vie des peuples il faut

encore citer, à côté des besoins matériels et des influences mystiques,

l’impérieuse volonté des morts.

La psychologie, qui n’examinait jadis que l’âme des vivants, commence à

étudier celle des morts dont l’invisible armée domine le monde et

gouverne l’Histoire.

Ce n’est pas, en réalité, dans les cimetières que reposent les morts.

Continuant à vivre en nous-mêmes, ils sont les vrais maîtres de la

plupart de nos actions. Quand nous croyons agir librement, nous

obéissons, le plus souvent, à leurs volontés.

Cette armée des morts représente ce qu’on appelle très justement l’âme

d’une race, âme d’autant plus forte que la collectivité constituée par

les morts est plus homogène.

Sa formation n’est pas l’œuvre d’un jour. Stabiliser une race au moyen

de morts possédant des volontés communes et agissant, par conséquent,

d’identique façon dans les circonstances importantes, demande

généralement des siècles.

* * * * *

Comment se forme l’âme d’une race?

Une masse d’hommes assemblés au hasard des invasions ou des conquêtes

représente une simple poussière d’individus, momentanément agrégée par

la volonté d’un chef. La poussière se désagrège dès que le chef

disparaît ou que sa puissance faiblit.

Pour qu’une multitude devienne un peuple, il faut qu’elle ait subi,

comme en Prusse, une discipline militaire rigoureuse, ou qu’elle ait

accepté pendant des siècles, comme en Angleterre, un réseau de

traditions, de coutumes et de croyances identiques.

Lorsque les caractères psychologiques d’une race sont suffisamment

fixés, ils se transmettent par l’hérédité avec autant de régularité que

les caractères anatomiques. L’agrégat d’individus, d’abord sans

cohésion, possède alors une âme ancestrale qui lui donne une même

orientation de conduite.

A cette âme ancestrale, inconsciente, constituant l’armature mentale de

la race, se superpose l’âme individuelle consciente sans cesse modifiée

par le milieu, les événements, l’éducation, etc.

Cette âme individuelle présente souvent la mobilité des vagues de la

mer, mais, chez les races stabilisées, ses oscillations sont limitées

par l’influence de l’âme ancestrale.

* * * * *

Les morts ont leur psychologie. Elle diffère de celle des vivants par

certains caractères,--notamment la fixité.

Toujours conservateurs, les morts possèdent des volontés impérieuses qui

ne fléchissent pas.

Leur action se manifeste surtout lorsque les intérêts de la race,

c’est-à-dire la vie des morts, est aussi menacée que celle des vivants.

Ce furent les morts qui, en 1914, obligèrent tout un peuple surpris par

une mobilisation imprévue à renoncer instantanément à ses intérêts

journaliers pour marcher à la frontière.

Aucun des socialistes ayant juré de faire grève en cas de guerre ne

recula. Pourquoi? Leur obéissance spontanée fut-elle le fruit de

réflexions rationnelles? En aucune façon. Elle eut pour unique source

l’irrésistible volonté des morts.

Les haines des morts sont redoutables. Ils ne supportent pas les vivants

qui ne sentent pas comme eux. C’est l’armée des morts qui força

l’Angleterre à donner la liberté à l’Irlande, et les peuples de

l’Autriche à se diviser en États distincts. Le rôle des morts dans les

origines de la dernière guerre fut considérable.

La puissance des morts est si forte qu’elle ne peut être détruite que

par celle d’autres morts. C’est justement ce qui arrive lorsqu’on croise

des individus de races diverses. Les morts d’origines différentes ne

s’accordant pas impriment à l’âme consciente des impulsions

contradictoires. C’est pourquoi les croisements sur une grande échelle

dissocient rapidement l’âme ancestrale. Flottant entre des influences

contraires, un peuple de métis est comparable au vaisseau voguant sans

gouvernail au gré des vents.

C’est pour avoir méconnu ces principes que les Espagnols perdirent

toutes leurs colonies alors que les Anglais, qui ne se mélangent pas aux

indigènes, ont conservé les leurs.

Les observations précédentes, vérifiées par des expériences séculaires,

conduisent à une loi fondamentale de la politique moderne que beaucoup

d’hommes d’État semblent ignorer et qu’on peut formuler de la façon

suivante:

_Les institutions politiques d’un peuple jouent un rôle très faible dans

la vie de ce peuple. Son âme ancestrale, et non les institutions qu’on

voudrait lui imposer, oriente sa destinée._

Inutile d’invoquer des faits historiques pour justifier cette assertion.

Il suffit de considérer des pays voisins soumis à des institutions

identiques, mais formés de races différentes. Tel est, précisément, le

cas de l’Amérique.

L'évolution actuelle du monde: illusions et réalités · 第 1 / 16 段