COMMENT L'AMBASSADEUR DE M. LE DUC D'ANJOU ARRIVA A PARIS, ET LA
RÉCEPTION QUI LUI FUT FAITE.
Cependant on ne voyait reparaître au Louvre ni Catherine ni le duc
d'Anjou, et la nouvelle d'une dissension entre les deux frères prenait
de jour en jour plus d'accroissement et plus d'importance.
Le roi n'avait reçu aucun message de sa mère, et, au lieu de conclure
selon le Proverbe: «Pas de nouvelles, bonnes nouvelles,» il se disait,
au contraire, en secouant la tête:
--Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles!
Les mignons ajoutaient:
--_François, mal conseillé_, aura retenu votre mère.
_François, mal conseillé;_ en effet, toute la politique de ce règne
singulier et des trois règnes précédents se réduisait là.
Mal conseillé avait été le roi Charles IX, lorsqu'il avait, sinon
ordonné, du moins autorisé la Saint-Barthélemy; mal conseillé avait
été François II, lorsqu'il ordonna le massacre d'Amboise; mal
conseillé avait été Henri II, le père de cette race perverse,
lorsqu'il fit brûler tant d'hérétiques et de conspirateurs avant
d'être tué par Montgomery, qui, lui-même, avait été mal conseillé,
disait-on, lorsque le bois de sa lance avait si malencontreusement
pénétré dans la visière du casque de son roi.
On n'ose pas dire à un roi:
«Votre frère a du mauvais sang dans les veines; il cherche, comme
c'est l'usage dans votre famille, à vous détrôner, à vous tondre ou à
vous empoisonner; il veut vous faire à vous ce que vous avez fait à
votre frère aîné, ce que votre frère aîné a fait au sien, ce que votre
mère vous a tous instruits à vous faire les uns aux autres.»
Non, un roi de ce temps-là surtout, un roi du seizième siècle eût pris
ces observations pour des injures, car un roi était, en ce temps-là,
un homme, et la civilisation seule en a pu faire un _fac-similé_ de
Dieu, comme Louis XIV, ou un mythe non responsable, comme--un roi
constitutionnel.
Les mignons disaient donc à Henri III:
--Sire, votre frère est mal conseillé.
Et, comme une seule personne avait à la fois le pouvoir et l'esprit de
conseiller François, c'était contre Bussy que se soulevait la tempête,
chaque jour plus furieuse et plus près d'éclater.
On en était, dans les conseils publics, à trouver des moyens
d'intimidation, et, dans les conseils privés, à chercher des moyens
d'extermination, lorsque la nouvelle arriva que monseigneur le duc
d'Anjou envoyait un ambassadeur.
Comment vint cette nouvelle? par qui vint-elle? qui l'apporta? qui la
répandit?
Il serait aussi facile de dire comment se soulèvent les tourbillons de
vent dans l'air, les tourbillons de poussière dans la campagne, les
tourbillons de bruit dans les villes.
Il y a un démon qui met des ailes à certaines nouvelles et qui les
lâche comme des aigles dans l'espace.
Lorsque celle que nous venons de dire arriva au Louvre, ce fut une
conflagration générale. Le roi en devint pâle de colère, et les
courtisans, outrant, comme d'habitude, la passion du maître, se firent
livides.
On jura. Il serait difficile de dire tout ce que l'on jura, mais on
jura entre autres choses:
Que, si c'était un vieillard, cet ambassadeur serait bafoué, berné,
embastillé;
Que, si c'était un jeune homme, il serait pourfendu, troué à jour,
déchiqueté en petits morceaux, lesquels seraient envoyés à toutes les
provinces de France comme un échantillon de la royale colère.
Et les mignons, selon leur habitude, de fourbir leurs rapières, de
prendre des leçons d'escrime, et de jouer de la dague contre les
murailles.
Chicot laissa son épée au fourreau, laissa sa dague dans sa gaîne, et
se mit à réfléchir profondément.
Le roi, voyant Chicot réfléchir, se souvint que Chicot avait, un jour,
dans un point difficile, qui s'était éclairci depuis, été de l'avis de
la reine mère, laquelle avait eu raison.
Il comprit donc que, dans Chicot, était la sagesse du royaume, et il
interrogea Chicot.
--Sire, répliqua celui-ci après avoir mûrement réfléchi, ou
monseigneur le duc d'Anjou vous envoie un ambassadeur, ou il ne vous
en envoie pas.
--Pardieu, dit le roi, c'était bien la peine de te creuser la joue
avec le poing pour trouver ce beau dilemme.
--Patience, patience, comme dit, dans la langue de maître Machiavelli,
votre auguste mère, que Dieu conserve; patience!
--Tu vois que j'en ai, dit le roi, puisque je t'écoute.
--S'il vous envoie un ambassadeur, c'est qu'il croit pouvoir le faire;
s'il croit pouvoir le faire, lui qui est la prudence en personne,
c'est qu'il se sent fort; s'il se sent fort, il faut le ménager.
Respectons les puissances; trompons-les, mais ne jouons pas avec
elles; recevons leur ambassadeur, et témoignons-lui toutes sortes de
plaisir de le voir. Cela n'engage à rien. Vous rappelez-vous comment
votre frère a embrassé ce bon amiral Coligny qui venait en ambassadeur
de la part des huguenots, qui, eux aussi, se croyaient une puissance?
--Alors tu approuves la politique de mon frère Charles IX?
--Non pas, entendons-nous, je cite un fait, et j'ajoute: si plus tard
nous trouvons moyen, non pas de nuire à un pauvre diable de héraut
d'armes, d'envoyé, de commis ou d'ambassadeur, si plus tard nous
trouvons moyen de saisir au collet le maître, le moteur, le chef, le
très-grand et très-honoré prince, monseigneur le duc d'Anjou, vrai,
seul et unique coupable, avec les trois Guise, bien entendu, et de les
claquemurer dans un fort plus sûr que le Louvre, oh! sire, faisons-le.
--J'aime assez ce prélude, dit Henri III.
--Peste, tu n'es pas dégoûté, mon fils, dit Chicot. Je continue donc.
--Va!
--Mais, s'il n'envoie pas d'ambassadeur, pourquoi laisser beugler tous
tes amis?
--Beugler!
--Tu comprends; je dirais rugir s'il y avait moyen de les prendre pour
des lions. Je dis beugler... parce que... Tiens, Henri, cela fait, en
vérité, mal au coeur de voir des gaillards plus barbus que les singes
de ta ménagerie jouer, comme des petits garçons, au fantôme, et
essayer de faire peur à des hommes en criant: «Hou! hou!....» Sans
compter que, si le duc d'Anjou n'envoie personne, ils s'imagineront
que c'est à cause d'eux, et ils se croiront des personnages.
--Chicot, tu oublies que les gens dont tu parles sont mes amis, mes
seuls amis.
--Veux-tu que je te gagne mille écus, ô mon roi, dit Chicot.
--Parle.
--Gage avec moi que ces gens-là resteront fidèles à toute épreuve, et
moi je gagerai en avoir trois sur quatre, bien à moi, corps et âme,
d'ici à demain soir.
L'aplomb avec lequel parlait Chicot fit à son tour réfléchir Henri. Il
ne répondit point.
--Ah! dit Chicot, voilà que tu rêves aussi; voilà que tu enfonces ton
joli poing dans ta charmante mâchoire. Tu es plus fort que je ne
croyais, mon fils, car voilà que tu flaires la vérité.
--Alors que me conseilles-tu?
--Je te conseille d'attendre, mon roi. La moitié de la sagesse du roi
Salomon est dans ce mot-là. S'il t'arrive un ambassadeur, fais bonne
mine; s'il ne vient personne, fais ce que tu voudras; mais saches--en
gré au moins à ton frère, qu'il ne faut pas, crois-moi, sacrifier à
tes drôles. Cordieu! c'est un grand gueux, je le sais bien, mais il
est Valois. Tue-le, si cela te convient; mais, pour l'honneur du nom,
ne le dégrade pas: c'est un soin dont il s'occupe assez
avantageusement lui-même.
--C'est vrai, Chicot.
--Encore une nouvelle leçon que tu me dois; heureusement que nous ne
comptons plus. Maintenant laisse-moi dormir, Henri; il y a huit jours
que je me suis vu dans la nécessité de soûler un moine, et, quand je
fais de ces tours de force-là, j'en ai pour une semaine à être gris.
--Un moine! Est-ce ce bon Génovéfain dont tu m'as parlé?
--Justement. Tu lui as promis une abbaye.
--Moi?
--Pardieu! c'est bien le moins que tu fasses cela pour lui après ce
qu'il a fait pour toi.
--Il m'est donc toujours dévoué?
--Il t'adore. A propos, mon fils....
--Quoi?
--C'est dans trois semaines la Fête-Dieu.
--Après?
--J'espère bien que tu nous mitonnes quelque jolie petite procession.
--Je suis le roi très-chrétien, et c'est de mon devoir de donner à mon
peuple l'exemple de la religion.
--Et tu feras, comme d'habitude, les stations dans les quatre grands
couvents de Paris?....
--Comme d'habitude.
--L'abbaye Sainte-Geneviève en est, n'est-ce pas?....
--Sans doute; c'est le second où je compte me rendre.
--Bon.
--Pourquoi me demandes-tu cela?
--Pour rien. Je suis curieux, moi***. Maintenant je sais ce que je
voulais savoir. Bonsoir, Henri.
En ce moment, et comme Chicot prenait toutes ses aises pour faire un
somme, on entendit une grande rumeur dans le Louvre.
--Quel est ce bruit? dit le roi.
--Allons, dit Chicot, il est écrit que je ne dormirai pas, Henri.
--Eh bien?
--Mon fils, loue-moi une chambre en ville, ou je quitte ton service.
Ma parole d'honneur, le Louvre devient inhabitable.
En ce moment le capitaine des gardes entra. Il avait l'air fort
effaré.
--Qu'y a-t-il? demanda le roi.
--Sire, répondit le capitaine, c'est l'envoyé de M. le duc d'Anjou qui
descend au Louvre.
--Avec une suite? demanda le roi.
--Non, tout seul.
--Alors il faut doublement bien le recevoir, Henri, car c'est un
brave.
--Allons, dit Henri en essayant de prendre un air calme que démentait
sa froide pâleur, allons, qu'on réunisse toute ma cour dans la grande
salle et que l'on m'habille de noir; il faut être lugubrement vêtu
quand on a le malheur de traiter par ambassadeur avec un frère!