--Mais n'y a-t-il pas dans l'armée allemande, et même parmi les

officiers, une multitude de jeunes gens qui ne se destinaient point à la

carrière des armes, d'étudiants et de professeurs qui travaillaient en

paix dans les bibliothèques et dans les laboratoires, et qu'aujourd'hui

la guerre fauche par milliers! Refuseras-tu à ceux-là aussi toute

compassion?

--Ah! oui, les universitaires! s'écria Marcel, se souvenant de quelques

conversations qu'il avait eues sur ce sujet avec Tchernoff. Des soldats

qui portent des livres dans leur sac et qui, après avoir fusillé un lot

de villageois ou saccagé une ferme, lisent des poètes et des philosophes

à la lueur des incendies! Enflés de science comme un crapaud de venin,

orgueilleux de leur prétendue intellectualité, ils se croient capables

de faire prévaloir les plus exécrables erreurs par une dialectique aussi

lourde et aussi tortueuse que celle du moyen âge. Thèse, antithèse et

synthèse! En jonglant avec ces trois mots, ils se font forts de

démontrer qu'un fait accompli devient sacré par la seule raison du

succès, que la liberté et la justice sont de romantiques illusions, que

le vrai bonheur pour les hommes est de vivre enrégimentés à la

prussienne, que l'Allemagne a le droit d'être la maîtresse du monde,

_Deutschland über alles!_ et que la Belgique est coupable de sa propre

ruine parce qu'elle s'est défendue contre les malandrins qui la

violaient. Ces belliqueux sophistes ont contribué plus que n'importe qui

à empoisonner l'âme allemande. Le _Herr Professor_ s'est employé par

tous les moyens à réveiller dans l'âme teutonne les mauvais instincts

assoupis, et peut-être sa responsabilité est-elle plus grave que celle

du _Herr Lieutenant_. Lorsque celui-ci poussait à la guerre, il ne

faisait qu'obéir à ses instincts professionnels. L'autre, en vertu même

de son éducation, de son instruction et de sa mission, aurait dû se

faire l'apôtre de la justice et de l'humanité, et au contraire il n'a

prêché que la barbarie. Je lui préfère les Marocains féroces, les

farouches Hindoustaniques, les nègres à la mentalité enfantine. Ce n'est

point pour le _Herr Professor_ que Jésus a dit: «Pardonnez-leur, mon

Dieu: car ils ne savent pas ce qu'ils font.»

--Mais, chez les Allemands comme chez nous, il y a aussi de pauvres gens

qui ne demandaient qu'à vivre en paix, à cultiver leur champ, à

travailler dans leur atelier, à élever honnêtement leur famille.

--Je ne le nie pas et j'accorde volontiers ma commisération à ces

soldats obscurs, à ces simples d'esprit et de cœur. Mais ne t'imagine

pas que, même dans la classe des paysans, des ouvriers de fabrique et

des commis de magasin tous les Boches méritent l'indulgence. Cette race

gloutonne, aux intestins démesurément longs, fut toujours encline à

voir dans la guerre un moyen de satisfaire ses appétits et à l'exercer

comme une industrie plus profitable que les autres. L'histoire des

Germains n'est qu'une série d'incursions dans les pays du Sud,

incursions qui n'avaient pas d'autre objet que de voler les biens des

populations établies sur les rives tempérées de la Méditerranée. Le

peuple germanique n'a que trop bien conservé ces traditions de

brigandage, et les Boches d'aujourd'hui ne sont ni moins cruels, ni

moins avides, ni moins pillards que les Boches d'autrefois. Si le

kronprinz, les princes et les généraux dévalisent les musées, les

collections, les salons artistiques, l'homme du peuple, lui, fracture

les armoires des fermes, y agrippe l'argent et le linge de corps pour

les envoyer à sa femme et à ses mioches. Quand j'étais à Villeblanche,

on m'a lu des lettres trouvées dans les poches de prisonniers et de

morts allemands: c'était un hideux mélange de cruauté sauvage et de

brutale convoitise. «N'aie pas de pitié pour les pantalons rouges,

écrivaient les Gretchen à leurs Wilhelm. Tue tout, même les petits

enfants... Nous te remercions pour les souliers; mais notre fillette ne

peut pas les mettre: ils sont trop étroits... Tâche d'attraper une bonne

montre: cela me dispensera d'en acheter une à notre aîné... Notre voisin

le capitaine a donné comme souvenir de la guerre à son épouse un collier

de perles; mais toi, tu ne nous envoies que des choses insignifiantes.»

Et la bonne Luisa, ahurie par ce débordement soudain d'éloquence et de

textes justificatifs, se contenta de répondre à son mari par une

nouvelle crise de larmes.

* * * * *

Au commencement de l'automne, l'inquiétude fut grande chez Lacour et

chez les Desnoyers: pendant quinze jours, ni le père ni la fiancée ne

reçurent de René le moindre bout de lettre. Le sénateur errait d'un

bureau à l'autre dans les couloirs du ministère de la Guerre, pour

tâcher d'obtenir des renseignements. Lorsque enfin il put en avoir,

l'inquiétude se changea en consternation. Le sous-lieutenant

d'artillerie avait été grièvement blessé en Champagne; un projectile,

éclatant sur sa batterie, avait tué plusieurs hommes et mutilé

l'officier qui les commandait.

Le malheureux père, cessant de poser pour le grand homme et de radoter

sur ses glorieux ancêtres, versa sans vergogne des larmes sincères.

Quant à Chichi, blême, tremblante, affolée, elle répétait avec une

douloureuse obstination qu'elle voulait partir tout de suite, tout de

suite, pour aller voir son «petit soldat», et Marcel eut beaucoup de

peine à lui faire comprendre que cette visite était absolument

impossible, puisqu'on ne savait pas encore à quelle ambulance était le

blessé.

Les actives démarches du sénateur firent que, quelques jours plus tard,

René fut ramené dans un hôpital de Paris. Quel triste spectacle pour

ceux qui l'aimaient! Le sous-lieutenant était dans un état lamentable;

enveloppé de bandages comme une momie égyptienne, il avait des blessures

à la tête, au buste, aux jambes, et l'une de ses mains avait été

emportée par un éclat d'obus. Cela ne l'empêcha pas de sourire à sa

mère, à son père, à Chichi, à Desnoyers, et de leur dire, d'une voix

faible, qu'aucune de ces blessures ne paraissait mortelle et qu'il était

content d'avoir bien servi sa patrie.

Au bout de six semaines, René entra en convalescence. Mais, lorsque

Marcel et Chichi le virent pour la première fois debout et débarrassé de

ses bandages, ils éprouvèrent moins de joie que de compassion. Marcel

avait peine à reconnaître en lui le garçon d'une beauté délicate et même

un peu féminine auquel il avait promis sa fille; ce qu'il voyait,

c'était un visage sillonné d'une demi-douzaine de cicatrices violacées,

une manche où l'avant-bras manquait, une jambe encore raide qui tardait

à recouvrer sa flexibilité et qui ne permettait au convalescent de

marcher qu'avec l'aide d'une béquille. Mais Chichi, après un sursaut de

surprise qu'elle n'avait point réussi à réprimer, eut assez de force sur

elle-même pour ne montrer que de l'allégresse. Avec la générosité de sa

nature primesautière, elle avait pris soudain le bon parti,

c'est-à-dire le parti de l'amour fidèle et du noble dévouement. Si son

«petit soldat» avait été maltraité par la guerre, c'était une raison de

plus pour qu'elle l'entourât d'une tendresse consolatrice et

protectrice.

Dès que René fut autorisé à sortir de l'hôpital, Chichi voulut

l'accompagner avec sa mère à la promenade. Si, quand ils traversaient

une rue, un chauffeur ou un cocher ne retenaient pas leur voiture pour

laisser passer l'infirme, elle leur jetait un regard furibond et les

traitait mentalement «d'embusqués». Elle palpitait de satisfaction et

d'orgueil lorsqu'elle échangeait un salut avec des amies, et ses yeux

leur disaient: «Oui, c'est mon fiancé, un héros!» Elle ne pouvait

s'empêcher de jeter de temps à autre un coup d'œil oblique sur la croix

de guerre et sur l'uniforme de son compagnon. Elle tenait

essentiellement à ce que cet uniforme, défraîchi et taché par le service

du front, ne fût remplacé par un autre que le plus tard possible: car le

vieil uniforme était un certificat de valeur guerrière, tandis que

l'uniforme neuf aurait pu suggérer aux passants l'idée d'un emploi dans

les bureaux. Non, non; cette croix-là, son «petit soldat» ne l'avait pas

gagnée au ministère de la Guerre!

--Appuie-toi sur moi! répétait-elle à tout moment.

René se servait encore d'une canne, mais il commençait à marcher sans

difficulté. Elle n'en exigeait pas moins qu'il lui donnât le bras. Elle

avait un perpétuel besoin de le soigner, de l'aider comme un enfant, et

elle était presque fâchée de le voir se rétablir si vite.

Lorsqu'il n'eut plus besoin de canne pour marcher, Desnoyers et le

sénateur jugèrent que le moment était venu de donner à ce gracieux roman

le dénouement naturel. Pourquoi retarder plus longtemps les noces? La

guerre n'était pas un obstacle, et il semblait même qu'elle rendît les

mariages plus nombreux.

Eu égard aux circonstances, les cérémonies nuptiales s'accomplirent dans

l'intimité, en présence d'une douzaine de parents et d'amis. Ce n'était

pas précisément ce que Marcel avait rêvé pour sa fille; il aurait

préféré des noces magnifiques, dont les journaux auraient longuement

parlé; mais, en somme, il n'avait pas lieu de se plaindre. Chichi était

heureuse; elle avait pour mari un homme de cœur et pour beau-père un

personnage influent qui saurait assurer l'avenir de ses enfants et de

ses petits-enfants. Au surplus, les affaires allaient à merveille et

jamais les produits argentins ne s'étaient vendus à un prix aussi élevé

que depuis la guerre. Il n'y avait donc aucune raison pour se plaindre,

et le millionnaire avait retrouvé presque tout son optimisme.

Marcel venait de passer l'après-midi à l'atelier, où il avait eu le

plaisir de causer avec Argensola des bonnes nouvelles que les journaux

publiaient depuis plusieurs jours. Les Français avaient commencé en

Champagne une offensive qui leur avait valu une forte avance et beaucoup

de prisonniers. Sans doute ces succès avaient dû coûter de lourdes

pertes en hommes; mais cela ne donnait aucun souci à Marcel, parce qu'il

était persuadé que Jules ne se trouvait pas sur cette partie du front.

La veille, il avait reçu de son fils une lettre rassurante écrite huit

ou dix jours auparavant; car presque toutes les lettres arrivaient alors

avec un long retard. Le sous-lieutenant s'y montrait de bonne et

vaillante humeur; il était déjà proposé pour les deux galons d'or, et

son nom figurait au tableau de la Légion d'honneur.

--Je vous l'avais bien dit! répétait Argensola. Vous serez le père d'un

général de vingt-cinq ans, comme au temps de la Révolution.

Lorsqu'il rentra chez lui, un domestique lui dit que, en l'absence de

Luisa, M. Lacour et M. René l'attendaient seuls au salon. Dès le premier

coup d'œil, l'attitude solennelle et la mine lugubre des visiteurs

l'avertirent qu'ils étaient venus pour une communication pénible.

--Eh bien? leur demanda-t-il d'une voix subitement altérée par

l'angoisse.

--Mon pauvre ami...

Ce mot suffit pour que le père devinât le cruel message qu'ils lui

apportaient.

--O mon fils!... balbutia-t-il en s'affaissant dans un fauteuil.

Le sénateur venait d'apprendre la funeste nouvelle au ministère de la

Guerre. Jules avait été tué dès le début de l'offensive, près d'un

village dont le rapport officiel donnait le nom; et ce rapport

spécifiait que le sous-lieutenant avait été enterré par ses camarades

dans un de ces cimetières improvisés qui se forment sur les champs de

bataille.

La mort de Jules fut un coup terrible pour les Desnoyers. Le sénateur

usa de tout son crédit pour leur procurer au moins la triste consolation

de rechercher la tombe de leur fils et de pleurer sur la terre qui

recouvrait la chère dépouille. Avant d'obtenir du grand état-major

l'autorisation nécessaire, il dut multiplier les démarches, forcer de

nombreux obstacles; mais il insista avec tant d'opiniâtreté et mit en

mouvement de si puissantes influences qu'il finit par atteindre son but.

Le ministre donna ordre de mettre à la disposition de la famille

Desnoyers une automobile militaire et de la faire accompagner par un

sous-officier qui, ayant appartenu à la compagnie de Jules et ayant

assisté au combat où celui-ci avait été tué, réussirait probablement à

retrouver la tombe. Lacour, retenu à Paris par ses devoirs d'homme

politique,--il ne pouvait se dispenser d'assister à une importante

séance où l'on craignait que le ministère fût mis en minorité,--eut le

regret de ne pas accompagner ses amis dans leur triste pèlerinage.

L'automobile avançait lentement, sous le ciel livide d'une matinée

d'hiver. De tous côtés, dans le lointain de la campagne grise, on

apercevait des palpitations de choses blanches réunies par grands ou par

petits groupes, et qui auraient évoqué l'idée d'énormes papillons

voletant par bandes sur la campagne, si la rigueur de la saison n'avait

rendu cette hypothèse impossible. A mesure que l'on approchait, ces

palpitations blanches semblaient se colorer de teintes nouvelles, se

tacher de rouge et de bleu. C'étaient de petits drapeaux qui, par

centaines, par milliers, frémissaient au souffle du vent glacial. La

pluie en avait délavé les couleurs; l'humidité en avait rongé les bords;

de quelques-uns il ne restait que la hampe, à laquelle pendillait un

lambeau d'étoffe. Chaque drapeau abritait une petite croix de bois,

tantôt peinte en noir, tantôt brute, tantôt formée simplement de deux

bâtons.

--Que de morts! soupira Marcel en promenant ses regards sur la sinistre

nécropole.

Marcel, Luisa et Chichi étaient en grand deuil. René, qui accompagnait

sa femme, portait encore l'uniforme de l'armée active; malgré ses

blessures, il n'avait pas voulu quitter le service, et il avait été

attaché à une fabrique de munitions jusqu'à la fin de la guerre.

René avait sur ses genoux la carte du champ de bataille et posait des

questions au sous-officier. Celui-ci ne reconnaissait pas bien les lieux

où s'était livré le combat: il avait vu ce terrain bouleversé par des

rafales d'obus et couvert d'hommes; la solitude et le silence le

désorientaient.

L'automobile avança entre les groupes épars des sépultures, d'abord par

le grand chemin uni et jaunâtre, puis par des chemins transversaux qui

n'étaient que de tortueuses fondrières, des bourbiers aux ornières

profondes, où la voiture sautait rudement sur ses ressorts.

--Que de morts! répéta Chichi en considérant la multitude des croix qui

défilaient à droite et à gauche.

Luisa, les yeux baissés, égrenait son chapelet et murmurait

machinalement:

--Ayez pitié d'eux, Seigneur! Ayez pitié d'eux, Seigneur!

Ils étaient arrivés à l'endroit où avait eu lieu le plus terrible de la

bataille, la lutte à la mode antique, le corps à corps hors des

tranchées, la mêlée farouche où l'on se bat avec la baïonnette, avec la

crosse du fusil, avec le couteau, avec les poings, avec les dents. Le

guide commençait à se reconnaître, indiquait différents points de

l'horizon. Là-bas étaient les tirailleurs africains; un peu plus loin,

les chasseurs; l'infanterie de ligne avait chargé des deux côtés du

chemin, et toutes ces fosses étaient les siennes. L'automobile fit

halte, et René descendit pour lire les inscriptions des croix.

La plupart des sépultures contenaient plusieurs morts, dont les képis ou

les casques étaient accrochés aux bras de la croix, et ces effets

militaires commençaient à se pourrir ou à se rouiller. Sur quelques-unes

des sépultures, des couronnes, mises là par piété, noircissaient et se

défaisaient. Presque partout le nombre des corps inhumés avait été

indiqué par un chiffre sur le bois de la croix, et tantôt ce chiffre

apparaissait nettement, tantôt il était déjà peu lisible, quelquefois il

était tout à fait effacé. De tous ces hommes disparus en pleine jeunesse

rien ne survivrait, pas même un nom sur un tombeau. La seule chose qui

resterait d'eux, ce serait le souvenir qui, le soir, ferait soupirer

quelque vieille paysanne conduisant sa vache sur un chemin de France, ou

celui d'une pauvre veuve qui, à l'heure où ses petits enfants

reviendraient de l'école, vêtus de blouses noires, n'aurait à leur

donner qu'un morceau de pain sec et penserait au père dont ils auraient

peut-être oublié déjà le visage.

--Ayez pitié d'eux, Seigneur! continuait à murmurer Luisa. Ayez pitié de

leurs mères, de leurs femmes veuves, de leurs enfants orphelins!

Il y avait aussi, reléguées un peu à l'écart, de longues, très longues

fosses sans drapeaux et sans couronnes, avec une simple croix qui

portait un écriteau. Elles étaient entourées d'une clôture de piquets,

et la terre du monticule était blanchie par la chaux qui s'y était

mélangée. On lisait sur l'écriteau des chiffres d'un effrayant

laconisme: 200... 300... 400... Ces chiffres déconcertaient

l'imagination qui répugnait à se représenter les files superposées des

cadavres couchés par centaines dans l'énorme trou, avec leurs vêtements

en lambeaux, leurs courroies rompues, leurs casques bosselés, leurs

bottes terreuses: horrible masse de chairs liquéfiées par la

décomposition cadavérique, et où les yeux vitreux, les bouches

grimaçantes, les cœurs éteints se fondaient dans une même fange. Et

pourtant, à cette idée, Marcel ne put s'empêcher d'éprouver une sorte de

joie féroce: son fils était mort, mais il avait été bien vengé!

Sur les indications du guide, l'automobile avança encore un peu et prit

à travers champs pour gagner un certain groupe de tombes. Sans aucun

doute, c'était là que le régiment de Jules s'était battu. Les

pneumatiques s'enfonçaient dans la glèbe et aplatissaient les sillons

ouverts par la charrue; car le travail de l'homme avait recommencé sur

ces charniers où les labours s'étendaient à côté des fosses et où la

végétation naissante annonçait le printemps prochain. Déjà les herbes et

les broussailles se couvraient de boutons gonflés de sève, et, sous les

premières caresses du soleil, les pointes vertes des blés annonçaient

qu'en dépit des haines et des massacres la nature nourricière continuait

à élaborer pour les hommes les inépuisables ressources de la vie.

--Nous y sommes, dit le guide.

Alors Marcel, Luisa et Chichi mirent aussi pied à terre, et la promenade

funèbre commença entre les tombes. René et le sous-officier allaient

devant, déchiffraient les inscriptions, s'arrêtaient un moment devant

celles qui étaient difficiles à lire, puis continuaient leurs

recherches. Chichi marchait à quelques pas derrière eux, taciturne et

sombre. Marcel et Luisa les suivaient de loin, péniblement, les pieds

lourds de terre molle, les jambes flageolantes, le cœur serré.

Une demi-heure s'écoula sans que l'on trouvât rien. Toujours des noms

inconnus, des croix anonymes, des inscriptions qui indiquaient les

chiffres d'autres régiments. Les deux vieillards ne tenaient plus debout

et commençaient à désespérer de retrouver la tombe de leur fils. Ce fut

Chichi qui tout à coup poussa un cri:

--La voilà!

Ils se réunirent devant un monceau de terre qui avait vaguement la forme

d'un cercueil et qui commençait à se couvrir d'herbe. Il y avait au

chevet une croix sur laquelle un compagnon d'armes avait gravé avec la

pointe de son couteau le nom de «Desnoyers», puis, en abrégé, le grade,

le régiment et la compagnie.

Luisa et Chichi s'étaient agenouillées sur le sol humide et

sanglotaient. Le père regardait fixement, avec une sorte de stupeur, la

croix et le monceau de terre. René et le sous-officier se taisaient, la

tête basse. Ils avaient tous l'esprit hanté de questions sinistres, en

songeant à ce cadavre que la glèbe recouvrait de son mystère. Jules

était-il tombé foudroyé? Avait-il rendu l'âme dans la sérénité de

l'inconscience? Avait-il au contraire enduré la torture du blessé qui

meurt lentement de soif, de faim et de froid, et qui, dans une agonie

lucide, sent la mort gagner peu à peu sa tête et son cœur? Le coup fatal

avait-il respecté la beauté de ce jeune corps, et la balle meurtrière

n'y avait-elle fait qu'un trou presque imperceptible, au front, à la

poitrine? Ou le projectile avait-il horriblement ravagé ces chairs

saines et mis en lambeaux cet organisme vigoureux? Questions qui

resteraient éternellement sans réponse. Jamais ceux qui l'avaient aimé

n'auraient la douloureuse consolation de connaître les circonstances de

sa mort.

Chichi se releva, s'en alla sans rien dire vers l'automobile, revint

avec une couronne et une gerbe de fleurs. Elle suspendit la couronne à

la croix, mit un bouquet au chevet de la tombe, sema à la surface du

tertre les pétales des roses qu'elle effeuillait gravement,

solennellement, comme si elle accomplissait un rite religieux.

Cela fait, Marcel et Luisa, précédés par le sous-officier, s'en

retournèrent silencieusement vers l'automobile, tandis que Chichi et

René s'attardaient encore quelques minutes près de la tombe.

Les vieux époux, accablés, marchaient au flanc l'un de l'autre; mais

leurs pensées muettes suivaient des voies différentes.

Luisa, mue par la bonté naturelle de son cœur et par les mystiques

enseignements de la charité chrétienne, se détachait peu à peu de la

contemplation de sa propre douleur pour compatir à la douleur d'autrui.

Elle s'imaginait voir par delà les lignes ennemies sa sœur Héléna

cheminant aussi parmi des tombes, déchiffrant sur l'une d'elles le nom

d'un fils chéri, et sanglotant plus désespérément encore à l'idée d'un

autre fils dont elle ne connaîtrait jamais la sépulture. Partout, hélas!

les douleurs humaines étaient les mêmes, et la cruelle égalité dans la

souffrance donnait à tous un droit égal au pardon.

Marcel, au contraire, en homme d'action à qui la vie a enseigné que

chacun porte ici-bas la responsabilité de ses fautes, songeait à

l'inévitable châtiment des criminels qui avaient ramené dans le monde la

Bête apocalyptique et ouvert la carrière aux horribles cavaliers par

lesquels Tchernoff se plaisait à symboliser les fléaux de la guerre. Ce

châtiment, Marcel était trop âgé peut-être pour avoir la profonde

satisfaction d'en être témoin; la mort de son fils avait brusquement

fait de lui un vieillard, et il pressentait qu'il n'avait plus que

quelques mois à vivre; mais il n'en était pas moins convaincu que tôt ou

tard justice serait faite, et faite sans miséricorde. L'indulgence à

l'égard de ceux qui ont voulu délibérément le mal est une complicité.

Celui qui pardonne à l'assassin trahit la victime. Il est bon que la

guerre dévore ses enfants, et, quand on a tiré l'épée, on doit périr par

l'épée.

En arrière, pendant que René attachait à la croix le bouquet et la

couronne, Chichi était montée sur un tas de terre qui renfermait

peut-être des cadavres, et, debout, les sourcils froncés, en comprimant

de ses deux mains l'envolée de ses jupes agitées par la bise, elle

contemplait la vaste nécropole. Le souvenir de son frère Jules avait

passé au second plan dans sa mémoire, et l'aspect de ce champ de mort la

faisait surtout penser aux vivants. Ses yeux se fixèrent sur René.

Peut-être songeait-elle que son mari n'avait pas été exposé à un moindre

péril que son frère, et que c'était pour elle un bonheur quasi

miraculeux de l'avoir encore sauf et robuste malgré les cicatrices et

les mutilations.

--Et dire, mon pauvre petit, prononça-t-elle enfin à haute voix, qu'en

ce moment tu pourrais être sous terre, comme tant d'autres malheureux!

René la regarda, sourit mélancoliquement. Oui, ce qu'elle venait de dire

était vrai; mais la destinée s'était montrée clémente pour lui,

puisqu'elle l'avait conservé à la tendresse d'une jeune femme généreuse

qui était fière du mari mutilé et qui le trouvait plus beau avec ses

cicatrices.

--Viens! ajouta Chichi impérieusement. J'ai quelque chose à te dire.

Il monta près d'elle sur le tas de terre. Et alors, comme si, au milieu

de ce champ funèbre, elle sentait mieux la joie triomphante de la vie,

elle lui jeta les bras autour du cou, l'étreignit contre son sein qui

exhalait un chaud parfum d'amour, lui imprima sur la bouche un baiser

qui mordait. Et ses jupes, libres au vent, moulèrent la courbe superbe

de sa taille où se dessinaient déjà les rondeurs de la maternité.

FIN

TABLE

I.--DE BUENOS-AIRES A PARIS 1

II.--LA FAMILLE DESNOYERS 35

III.--LE COUSIN DE BERLIN 75

IV.--OU APPARAISSENT LES QUATRE CAVALIERS 104

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 20 / 21 段