officiers, une multitude de jeunes gens qui ne se destinaient point à la
carrière des armes, d'étudiants et de professeurs qui travaillaient en
paix dans les bibliothèques et dans les laboratoires, et qu'aujourd'hui
la guerre fauche par milliers! Refuseras-tu à ceux-là aussi toute
compassion?
--Ah! oui, les universitaires! s'écria Marcel, se souvenant de quelques
conversations qu'il avait eues sur ce sujet avec Tchernoff. Des soldats
qui portent des livres dans leur sac et qui, après avoir fusillé un lot
de villageois ou saccagé une ferme, lisent des poètes et des philosophes
à la lueur des incendies! Enflés de science comme un crapaud de venin,
orgueilleux de leur prétendue intellectualité, ils se croient capables
de faire prévaloir les plus exécrables erreurs par une dialectique aussi
lourde et aussi tortueuse que celle du moyen âge. Thèse, antithèse et
synthèse! En jonglant avec ces trois mots, ils se font forts de
démontrer qu'un fait accompli devient sacré par la seule raison du
succès, que la liberté et la justice sont de romantiques illusions, que
le vrai bonheur pour les hommes est de vivre enrégimentés à la
prussienne, que l'Allemagne a le droit d'être la maîtresse du monde,
_Deutschland über alles!_ et que la Belgique est coupable de sa propre
ruine parce qu'elle s'est défendue contre les malandrins qui la
violaient. Ces belliqueux sophistes ont contribué plus que n'importe qui
à empoisonner l'âme allemande. Le _Herr Professor_ s'est employé par
tous les moyens à réveiller dans l'âme teutonne les mauvais instincts
assoupis, et peut-être sa responsabilité est-elle plus grave que celle
du _Herr Lieutenant_. Lorsque celui-ci poussait à la guerre, il ne
faisait qu'obéir à ses instincts professionnels. L'autre, en vertu même
de son éducation, de son instruction et de sa mission, aurait dû se
faire l'apôtre de la justice et de l'humanité, et au contraire il n'a
prêché que la barbarie. Je lui préfère les Marocains féroces, les
farouches Hindoustaniques, les nègres à la mentalité enfantine. Ce n'est
point pour le _Herr Professor_ que Jésus a dit: «Pardonnez-leur, mon
Dieu: car ils ne savent pas ce qu'ils font.»
--Mais, chez les Allemands comme chez nous, il y a aussi de pauvres gens
qui ne demandaient qu'à vivre en paix, à cultiver leur champ, à
travailler dans leur atelier, à élever honnêtement leur famille.
--Je ne le nie pas et j'accorde volontiers ma commisération à ces
soldats obscurs, à ces simples d'esprit et de cœur. Mais ne t'imagine
pas que, même dans la classe des paysans, des ouvriers de fabrique et
des commis de magasin tous les Boches méritent l'indulgence. Cette race
gloutonne, aux intestins démesurément longs, fut toujours encline à
voir dans la guerre un moyen de satisfaire ses appétits et à l'exercer
comme une industrie plus profitable que les autres. L'histoire des
Germains n'est qu'une série d'incursions dans les pays du Sud,
incursions qui n'avaient pas d'autre objet que de voler les biens des
populations établies sur les rives tempérées de la Méditerranée. Le
peuple germanique n'a que trop bien conservé ces traditions de
brigandage, et les Boches d'aujourd'hui ne sont ni moins cruels, ni
moins avides, ni moins pillards que les Boches d'autrefois. Si le
kronprinz, les princes et les généraux dévalisent les musées, les
collections, les salons artistiques, l'homme du peuple, lui, fracture
les armoires des fermes, y agrippe l'argent et le linge de corps pour
les envoyer à sa femme et à ses mioches. Quand j'étais à Villeblanche,
on m'a lu des lettres trouvées dans les poches de prisonniers et de
morts allemands: c'était un hideux mélange de cruauté sauvage et de
brutale convoitise. «N'aie pas de pitié pour les pantalons rouges,
écrivaient les Gretchen à leurs Wilhelm. Tue tout, même les petits
enfants... Nous te remercions pour les souliers; mais notre fillette ne
peut pas les mettre: ils sont trop étroits... Tâche d'attraper une bonne
montre: cela me dispensera d'en acheter une à notre aîné... Notre voisin
le capitaine a donné comme souvenir de la guerre à son épouse un collier
de perles; mais toi, tu ne nous envoies que des choses insignifiantes.»
Et la bonne Luisa, ahurie par ce débordement soudain d'éloquence et de
textes justificatifs, se contenta de répondre à son mari par une
nouvelle crise de larmes.
* * * * *
Au commencement de l'automne, l'inquiétude fut grande chez Lacour et
chez les Desnoyers: pendant quinze jours, ni le père ni la fiancée ne
reçurent de René le moindre bout de lettre. Le sénateur errait d'un
bureau à l'autre dans les couloirs du ministère de la Guerre, pour
tâcher d'obtenir des renseignements. Lorsque enfin il put en avoir,
l'inquiétude se changea en consternation. Le sous-lieutenant
d'artillerie avait été grièvement blessé en Champagne; un projectile,
éclatant sur sa batterie, avait tué plusieurs hommes et mutilé
l'officier qui les commandait.
Le malheureux père, cessant de poser pour le grand homme et de radoter
sur ses glorieux ancêtres, versa sans vergogne des larmes sincères.
Quant à Chichi, blême, tremblante, affolée, elle répétait avec une
douloureuse obstination qu'elle voulait partir tout de suite, tout de
suite, pour aller voir son «petit soldat», et Marcel eut beaucoup de
peine à lui faire comprendre que cette visite était absolument
impossible, puisqu'on ne savait pas encore à quelle ambulance était le
blessé.
Les actives démarches du sénateur firent que, quelques jours plus tard,
René fut ramené dans un hôpital de Paris. Quel triste spectacle pour
ceux qui l'aimaient! Le sous-lieutenant était dans un état lamentable;
enveloppé de bandages comme une momie égyptienne, il avait des blessures
à la tête, au buste, aux jambes, et l'une de ses mains avait été
emportée par un éclat d'obus. Cela ne l'empêcha pas de sourire à sa
mère, à son père, à Chichi, à Desnoyers, et de leur dire, d'une voix
faible, qu'aucune de ces blessures ne paraissait mortelle et qu'il était
content d'avoir bien servi sa patrie.
Au bout de six semaines, René entra en convalescence. Mais, lorsque
Marcel et Chichi le virent pour la première fois debout et débarrassé de
ses bandages, ils éprouvèrent moins de joie que de compassion. Marcel
avait peine à reconnaître en lui le garçon d'une beauté délicate et même
un peu féminine auquel il avait promis sa fille; ce qu'il voyait,
c'était un visage sillonné d'une demi-douzaine de cicatrices violacées,
une manche où l'avant-bras manquait, une jambe encore raide qui tardait
à recouvrer sa flexibilité et qui ne permettait au convalescent de
marcher qu'avec l'aide d'une béquille. Mais Chichi, après un sursaut de
surprise qu'elle n'avait point réussi à réprimer, eut assez de force sur
elle-même pour ne montrer que de l'allégresse. Avec la générosité de sa
nature primesautière, elle avait pris soudain le bon parti,
c'est-à-dire le parti de l'amour fidèle et du noble dévouement. Si son
«petit soldat» avait été maltraité par la guerre, c'était une raison de
plus pour qu'elle l'entourât d'une tendresse consolatrice et
protectrice.
Dès que René fut autorisé à sortir de l'hôpital, Chichi voulut
l'accompagner avec sa mère à la promenade. Si, quand ils traversaient
une rue, un chauffeur ou un cocher ne retenaient pas leur voiture pour
laisser passer l'infirme, elle leur jetait un regard furibond et les
traitait mentalement «d'embusqués». Elle palpitait de satisfaction et
d'orgueil lorsqu'elle échangeait un salut avec des amies, et ses yeux
leur disaient: «Oui, c'est mon fiancé, un héros!» Elle ne pouvait
s'empêcher de jeter de temps à autre un coup d'œil oblique sur la croix
de guerre et sur l'uniforme de son compagnon. Elle tenait
essentiellement à ce que cet uniforme, défraîchi et taché par le service
du front, ne fût remplacé par un autre que le plus tard possible: car le
vieil uniforme était un certificat de valeur guerrière, tandis que
l'uniforme neuf aurait pu suggérer aux passants l'idée d'un emploi dans
les bureaux. Non, non; cette croix-là, son «petit soldat» ne l'avait pas
gagnée au ministère de la Guerre!
--Appuie-toi sur moi! répétait-elle à tout moment.
René se servait encore d'une canne, mais il commençait à marcher sans
difficulté. Elle n'en exigeait pas moins qu'il lui donnât le bras. Elle
avait un perpétuel besoin de le soigner, de l'aider comme un enfant, et
elle était presque fâchée de le voir se rétablir si vite.
Lorsqu'il n'eut plus besoin de canne pour marcher, Desnoyers et le
sénateur jugèrent que le moment était venu de donner à ce gracieux roman
le dénouement naturel. Pourquoi retarder plus longtemps les noces? La
guerre n'était pas un obstacle, et il semblait même qu'elle rendît les
mariages plus nombreux.
Eu égard aux circonstances, les cérémonies nuptiales s'accomplirent dans
l'intimité, en présence d'une douzaine de parents et d'amis. Ce n'était
pas précisément ce que Marcel avait rêvé pour sa fille; il aurait
préféré des noces magnifiques, dont les journaux auraient longuement
parlé; mais, en somme, il n'avait pas lieu de se plaindre. Chichi était
heureuse; elle avait pour mari un homme de cœur et pour beau-père un
personnage influent qui saurait assurer l'avenir de ses enfants et de
ses petits-enfants. Au surplus, les affaires allaient à merveille et
jamais les produits argentins ne s'étaient vendus à un prix aussi élevé
que depuis la guerre. Il n'y avait donc aucune raison pour se plaindre,
et le millionnaire avait retrouvé presque tout son optimisme.
Marcel venait de passer l'après-midi à l'atelier, où il avait eu le
plaisir de causer avec Argensola des bonnes nouvelles que les journaux
publiaient depuis plusieurs jours. Les Français avaient commencé en
Champagne une offensive qui leur avait valu une forte avance et beaucoup
de prisonniers. Sans doute ces succès avaient dû coûter de lourdes
pertes en hommes; mais cela ne donnait aucun souci à Marcel, parce qu'il
était persuadé que Jules ne se trouvait pas sur cette partie du front.
La veille, il avait reçu de son fils une lettre rassurante écrite huit
ou dix jours auparavant; car presque toutes les lettres arrivaient alors
avec un long retard. Le sous-lieutenant s'y montrait de bonne et
vaillante humeur; il était déjà proposé pour les deux galons d'or, et
son nom figurait au tableau de la Légion d'honneur.
--Je vous l'avais bien dit! répétait Argensola. Vous serez le père d'un
général de vingt-cinq ans, comme au temps de la Révolution.
Lorsqu'il rentra chez lui, un domestique lui dit que, en l'absence de
Luisa, M. Lacour et M. René l'attendaient seuls au salon. Dès le premier
coup d'œil, l'attitude solennelle et la mine lugubre des visiteurs
l'avertirent qu'ils étaient venus pour une communication pénible.
--Eh bien? leur demanda-t-il d'une voix subitement altérée par
l'angoisse.
--Mon pauvre ami...
Ce mot suffit pour que le père devinât le cruel message qu'ils lui
apportaient.
--O mon fils!... balbutia-t-il en s'affaissant dans un fauteuil.
Le sénateur venait d'apprendre la funeste nouvelle au ministère de la
Guerre. Jules avait été tué dès le début de l'offensive, près d'un
village dont le rapport officiel donnait le nom; et ce rapport
spécifiait que le sous-lieutenant avait été enterré par ses camarades
dans un de ces cimetières improvisés qui se forment sur les champs de
bataille.
La mort de Jules fut un coup terrible pour les Desnoyers. Le sénateur
usa de tout son crédit pour leur procurer au moins la triste consolation
de rechercher la tombe de leur fils et de pleurer sur la terre qui
recouvrait la chère dépouille. Avant d'obtenir du grand état-major
l'autorisation nécessaire, il dut multiplier les démarches, forcer de
nombreux obstacles; mais il insista avec tant d'opiniâtreté et mit en
mouvement de si puissantes influences qu'il finit par atteindre son but.
Le ministre donna ordre de mettre à la disposition de la famille
Desnoyers une automobile militaire et de la faire accompagner par un
sous-officier qui, ayant appartenu à la compagnie de Jules et ayant
assisté au combat où celui-ci avait été tué, réussirait probablement à
retrouver la tombe. Lacour, retenu à Paris par ses devoirs d'homme
politique,--il ne pouvait se dispenser d'assister à une importante
séance où l'on craignait que le ministère fût mis en minorité,--eut le
regret de ne pas accompagner ses amis dans leur triste pèlerinage.
L'automobile avançait lentement, sous le ciel livide d'une matinée
d'hiver. De tous côtés, dans le lointain de la campagne grise, on
apercevait des palpitations de choses blanches réunies par grands ou par
petits groupes, et qui auraient évoqué l'idée d'énormes papillons
voletant par bandes sur la campagne, si la rigueur de la saison n'avait
rendu cette hypothèse impossible. A mesure que l'on approchait, ces
palpitations blanches semblaient se colorer de teintes nouvelles, se
tacher de rouge et de bleu. C'étaient de petits drapeaux qui, par
centaines, par milliers, frémissaient au souffle du vent glacial. La
pluie en avait délavé les couleurs; l'humidité en avait rongé les bords;
de quelques-uns il ne restait que la hampe, à laquelle pendillait un
lambeau d'étoffe. Chaque drapeau abritait une petite croix de bois,
tantôt peinte en noir, tantôt brute, tantôt formée simplement de deux
bâtons.
--Que de morts! soupira Marcel en promenant ses regards sur la sinistre
nécropole.
Marcel, Luisa et Chichi étaient en grand deuil. René, qui accompagnait
sa femme, portait encore l'uniforme de l'armée active; malgré ses
blessures, il n'avait pas voulu quitter le service, et il avait été
attaché à une fabrique de munitions jusqu'à la fin de la guerre.
René avait sur ses genoux la carte du champ de bataille et posait des
questions au sous-officier. Celui-ci ne reconnaissait pas bien les lieux
où s'était livré le combat: il avait vu ce terrain bouleversé par des
rafales d'obus et couvert d'hommes; la solitude et le silence le
désorientaient.
L'automobile avança entre les groupes épars des sépultures, d'abord par
le grand chemin uni et jaunâtre, puis par des chemins transversaux qui
n'étaient que de tortueuses fondrières, des bourbiers aux ornières
profondes, où la voiture sautait rudement sur ses ressorts.
--Que de morts! répéta Chichi en considérant la multitude des croix qui
défilaient à droite et à gauche.
Luisa, les yeux baissés, égrenait son chapelet et murmurait
machinalement:
--Ayez pitié d'eux, Seigneur! Ayez pitié d'eux, Seigneur!
Ils étaient arrivés à l'endroit où avait eu lieu le plus terrible de la
bataille, la lutte à la mode antique, le corps à corps hors des
tranchées, la mêlée farouche où l'on se bat avec la baïonnette, avec la
crosse du fusil, avec le couteau, avec les poings, avec les dents. Le
guide commençait à se reconnaître, indiquait différents points de
l'horizon. Là-bas étaient les tirailleurs africains; un peu plus loin,
les chasseurs; l'infanterie de ligne avait chargé des deux côtés du
chemin, et toutes ces fosses étaient les siennes. L'automobile fit
halte, et René descendit pour lire les inscriptions des croix.
La plupart des sépultures contenaient plusieurs morts, dont les képis ou
les casques étaient accrochés aux bras de la croix, et ces effets
militaires commençaient à se pourrir ou à se rouiller. Sur quelques-unes
des sépultures, des couronnes, mises là par piété, noircissaient et se
défaisaient. Presque partout le nombre des corps inhumés avait été
indiqué par un chiffre sur le bois de la croix, et tantôt ce chiffre
apparaissait nettement, tantôt il était déjà peu lisible, quelquefois il
était tout à fait effacé. De tous ces hommes disparus en pleine jeunesse
rien ne survivrait, pas même un nom sur un tombeau. La seule chose qui
resterait d'eux, ce serait le souvenir qui, le soir, ferait soupirer
quelque vieille paysanne conduisant sa vache sur un chemin de France, ou
celui d'une pauvre veuve qui, à l'heure où ses petits enfants
reviendraient de l'école, vêtus de blouses noires, n'aurait à leur
donner qu'un morceau de pain sec et penserait au père dont ils auraient
peut-être oublié déjà le visage.
--Ayez pitié d'eux, Seigneur! continuait à murmurer Luisa. Ayez pitié de
leurs mères, de leurs femmes veuves, de leurs enfants orphelins!
Il y avait aussi, reléguées un peu à l'écart, de longues, très longues
fosses sans drapeaux et sans couronnes, avec une simple croix qui
portait un écriteau. Elles étaient entourées d'une clôture de piquets,
et la terre du monticule était blanchie par la chaux qui s'y était
mélangée. On lisait sur l'écriteau des chiffres d'un effrayant
laconisme: 200... 300... 400... Ces chiffres déconcertaient
l'imagination qui répugnait à se représenter les files superposées des
cadavres couchés par centaines dans l'énorme trou, avec leurs vêtements
en lambeaux, leurs courroies rompues, leurs casques bosselés, leurs
bottes terreuses: horrible masse de chairs liquéfiées par la
décomposition cadavérique, et où les yeux vitreux, les bouches
grimaçantes, les cœurs éteints se fondaient dans une même fange. Et
pourtant, à cette idée, Marcel ne put s'empêcher d'éprouver une sorte de
joie féroce: son fils était mort, mais il avait été bien vengé!
Sur les indications du guide, l'automobile avança encore un peu et prit
à travers champs pour gagner un certain groupe de tombes. Sans aucun
doute, c'était là que le régiment de Jules s'était battu. Les
pneumatiques s'enfonçaient dans la glèbe et aplatissaient les sillons
ouverts par la charrue; car le travail de l'homme avait recommencé sur
ces charniers où les labours s'étendaient à côté des fosses et où la
végétation naissante annonçait le printemps prochain. Déjà les herbes et
les broussailles se couvraient de boutons gonflés de sève, et, sous les
premières caresses du soleil, les pointes vertes des blés annonçaient
qu'en dépit des haines et des massacres la nature nourricière continuait
à élaborer pour les hommes les inépuisables ressources de la vie.
--Nous y sommes, dit le guide.
Alors Marcel, Luisa et Chichi mirent aussi pied à terre, et la promenade
funèbre commença entre les tombes. René et le sous-officier allaient
devant, déchiffraient les inscriptions, s'arrêtaient un moment devant
celles qui étaient difficiles à lire, puis continuaient leurs
recherches. Chichi marchait à quelques pas derrière eux, taciturne et
sombre. Marcel et Luisa les suivaient de loin, péniblement, les pieds
lourds de terre molle, les jambes flageolantes, le cœur serré.
Une demi-heure s'écoula sans que l'on trouvât rien. Toujours des noms
inconnus, des croix anonymes, des inscriptions qui indiquaient les
chiffres d'autres régiments. Les deux vieillards ne tenaient plus debout
et commençaient à désespérer de retrouver la tombe de leur fils. Ce fut
Chichi qui tout à coup poussa un cri:
--La voilà!
Ils se réunirent devant un monceau de terre qui avait vaguement la forme
d'un cercueil et qui commençait à se couvrir d'herbe. Il y avait au
chevet une croix sur laquelle un compagnon d'armes avait gravé avec la
pointe de son couteau le nom de «Desnoyers», puis, en abrégé, le grade,
le régiment et la compagnie.
Luisa et Chichi s'étaient agenouillées sur le sol humide et
sanglotaient. Le père regardait fixement, avec une sorte de stupeur, la
croix et le monceau de terre. René et le sous-officier se taisaient, la
tête basse. Ils avaient tous l'esprit hanté de questions sinistres, en
songeant à ce cadavre que la glèbe recouvrait de son mystère. Jules
était-il tombé foudroyé? Avait-il rendu l'âme dans la sérénité de
l'inconscience? Avait-il au contraire enduré la torture du blessé qui
meurt lentement de soif, de faim et de froid, et qui, dans une agonie
lucide, sent la mort gagner peu à peu sa tête et son cœur? Le coup fatal
avait-il respecté la beauté de ce jeune corps, et la balle meurtrière
n'y avait-elle fait qu'un trou presque imperceptible, au front, à la
poitrine? Ou le projectile avait-il horriblement ravagé ces chairs
saines et mis en lambeaux cet organisme vigoureux? Questions qui
resteraient éternellement sans réponse. Jamais ceux qui l'avaient aimé
n'auraient la douloureuse consolation de connaître les circonstances de
sa mort.
Chichi se releva, s'en alla sans rien dire vers l'automobile, revint
avec une couronne et une gerbe de fleurs. Elle suspendit la couronne à
la croix, mit un bouquet au chevet de la tombe, sema à la surface du
tertre les pétales des roses qu'elle effeuillait gravement,
solennellement, comme si elle accomplissait un rite religieux.
Cela fait, Marcel et Luisa, précédés par le sous-officier, s'en
retournèrent silencieusement vers l'automobile, tandis que Chichi et
René s'attardaient encore quelques minutes près de la tombe.
Les vieux époux, accablés, marchaient au flanc l'un de l'autre; mais
leurs pensées muettes suivaient des voies différentes.
Luisa, mue par la bonté naturelle de son cœur et par les mystiques
enseignements de la charité chrétienne, se détachait peu à peu de la
contemplation de sa propre douleur pour compatir à la douleur d'autrui.
Elle s'imaginait voir par delà les lignes ennemies sa sœur Héléna
cheminant aussi parmi des tombes, déchiffrant sur l'une d'elles le nom
d'un fils chéri, et sanglotant plus désespérément encore à l'idée d'un
autre fils dont elle ne connaîtrait jamais la sépulture. Partout, hélas!
les douleurs humaines étaient les mêmes, et la cruelle égalité dans la
souffrance donnait à tous un droit égal au pardon.
Marcel, au contraire, en homme d'action à qui la vie a enseigné que
chacun porte ici-bas la responsabilité de ses fautes, songeait à
l'inévitable châtiment des criminels qui avaient ramené dans le monde la
Bête apocalyptique et ouvert la carrière aux horribles cavaliers par
lesquels Tchernoff se plaisait à symboliser les fléaux de la guerre. Ce
châtiment, Marcel était trop âgé peut-être pour avoir la profonde
satisfaction d'en être témoin; la mort de son fils avait brusquement
fait de lui un vieillard, et il pressentait qu'il n'avait plus que
quelques mois à vivre; mais il n'en était pas moins convaincu que tôt ou
tard justice serait faite, et faite sans miséricorde. L'indulgence à
l'égard de ceux qui ont voulu délibérément le mal est une complicité.
Celui qui pardonne à l'assassin trahit la victime. Il est bon que la
guerre dévore ses enfants, et, quand on a tiré l'épée, on doit périr par
l'épée.
En arrière, pendant que René attachait à la croix le bouquet et la
couronne, Chichi était montée sur un tas de terre qui renfermait
peut-être des cadavres, et, debout, les sourcils froncés, en comprimant
de ses deux mains l'envolée de ses jupes agitées par la bise, elle
contemplait la vaste nécropole. Le souvenir de son frère Jules avait
passé au second plan dans sa mémoire, et l'aspect de ce champ de mort la
faisait surtout penser aux vivants. Ses yeux se fixèrent sur René.
Peut-être songeait-elle que son mari n'avait pas été exposé à un moindre
péril que son frère, et que c'était pour elle un bonheur quasi
miraculeux de l'avoir encore sauf et robuste malgré les cicatrices et
les mutilations.
--Et dire, mon pauvre petit, prononça-t-elle enfin à haute voix, qu'en
ce moment tu pourrais être sous terre, comme tant d'autres malheureux!
René la regarda, sourit mélancoliquement. Oui, ce qu'elle venait de dire
était vrai; mais la destinée s'était montrée clémente pour lui,
puisqu'elle l'avait conservé à la tendresse d'une jeune femme généreuse
qui était fière du mari mutilé et qui le trouvait plus beau avec ses
cicatrices.
--Viens! ajouta Chichi impérieusement. J'ai quelque chose à te dire.
Il monta près d'elle sur le tas de terre. Et alors, comme si, au milieu
de ce champ funèbre, elle sentait mieux la joie triomphante de la vie,
elle lui jeta les bras autour du cou, l'étreignit contre son sein qui
exhalait un chaud parfum d'amour, lui imprima sur la bouche un baiser
qui mordait. Et ses jupes, libres au vent, moulèrent la courbe superbe
de sa taille où se dessinaient déjà les rondeurs de la maternité.
FIN
TABLE
I.--DE BUENOS-AIRES A PARIS 1
II.--LA FAMILLE DESNOYERS 35
III.--LE COUSIN DE BERLIN 75
IV.--OU APPARAISSENT LES QUATRE CAVALIERS 104