Ils visitèrent d'abord les tranchées de seconde ligne, les plus

anciennes: sombres galeries où les meurtrières et les baies

longitudinales ménagées pour les mitrailleuses ne laissaient pénétrer

que des filets de jour. Cette ligne de défense ressemblait à un tunnel

coupé par de courts espaces découverts. On y passait alternativement de

la lumière à l'obscurité et de l'obscurité à la lumière, avec une

brusquerie qui fatiguait les yeux. Dans les espaces découverts le sol

était plus haut, et des banquettes de planches, fixées contre les

parois, permettaient aux observateurs de sortir la tête ou d'examiner le

paysage au moyen du périscope. Les espaces protégés par des toitures

servaient à la fois de batteries et de dortoirs.

Ces sortes de casernements avaient été d'abord des tranchées

découvertes, comme celles de première ligne. Mais, à mesure que l'on

avait gagné du terrain sur l'ennemi, les combattants, obligés de vivre

là tout un hiver, s'étaient ingéniés à s'y installer avec le plus de

commodité possible. Sur les fossés creusés à l'air libre ils avaient mis

en travers les poutres des maisons ruinées; puis sur les poutres, des

madriers, des portes, des contrevents; puis sur tout ce boisage,

plusieurs rangées de sacs de terre; et enfin, sur les sacs de terre, une

épaisse couche d'humus où l'herbe poussait, donnant au dos de la

tranchée un paisible aspect de prairie verdoyante. Ces voûtes de fortune

résistaient à la chute des obus, qui s'y enterraient sans causer de

grands dégâts. Quand une explosion les disloquait trop, les habitants

troglodytes en sortaient la nuit, comme des fourmis inquiétées dans leur

fourmilière, et reconstruisaient vivement le «toit» de leur logis.

Ces réduits se ressemblaient tous pour ce qui était de la construction.

La face extérieure était toujours la même, c'est-à-dire percée de

meurtrières où des fusils étaient braqués contre l'ennemi, et de baies

horizontales pour le tir des mitrailleuses. Les vigies, debout près de

ces ouvertures, surveillaient la campagne déserte comme les marins de

quart surveillent la mer de dessus le pont. Sur les faces intérieures

étaient les râteliers d'armes et les lits de camp: trois files de

bancasses faites avec des planches et pareilles aux couchettes des

navires. Mais il y avait au contraire beaucoup de variété dans

l'ornementation de chaque réduit, et le besoin qu'éprouvent les âmes

simples d'embellir leur demeure s'y manifestait de mille manières.

Chaque soldat avait son musée fait d'illustrations de journaux et de

cartes postales en couleur. Des portraits de comédiennes et de danseuses

souriaient de leur bouche peinte sur le papier glacé et mettaient une

note gaie dans la chaste atmosphère du poste.

Tout était propre, de cette propreté rude et un peu gauche que les

hommes réduits à leurs seuls moyens peuvent entretenir sans assistance

féminine. Les réduits avaient quelque chose du cloître d'un monastère,

du préau d'un bagne, de l'entrepont d'un cuirassé. Le sol y était plus

bas de cinquante centimètres que celui des espaces découverts qui les

faisaient communiquer les unes avec les autres. Pour que les officiers

pussent passer sans monter ni descendre, de grandes planches formaient

passerelle d'une porte à l'autre. Lorsque les soldats voyaient entrer le

chef du secteur, ils s'alignaient, et leurs têtes se trouvaient à la

hauteur de la ceinture de l'officier qui était sur la passerelle.

Il y avait aussi des pièces souterraines qui servaient de cabinets de

toilette et de sentines pour les immondices; des salles de bain d'une

installation primitive; une cave qui portait pour enseigne: _Café de la

Victoire_; une autre garnie d'un écriteau où on lisait: _Théâtre_.

C'était la gaîté française qui riait et chantait en face du danger.

Cependant Marcel était impatient de voir son fils. Le sénateur dit donc

un mot au lieutenant-colonel qui, après un effort de mémoire, finit par

se rappeler les prouesses du sergent Jules Desnoyers.

--C'est un excellent soldat, certifia-t-il au père. En ce moment il doit

être de service à la tranchée de première ligne. Je vais le faire

appeler.

Marcel demanda s'il ne leur serait pas possible d'aller jusqu'à

l'endroit où se trouvait son fils; mais le lieutenant-colonel sourit.

Non, les civils ne pouvaient visiter ces fossés en contact presque

immédiat avec l'ennemi et sans autre défense que des barrages de fils de

fer et des sacs de terre; la boue y avait parfois un pied d'épaisseur,

et l'on n'y avançait qu'en se courbant, pour éviter de recevoir une

balle. Le danger y était continuel, parce que l'ennemi tiraillait sans

cesse.

Effectivement les visiteurs entendirent au loin des coups de fusil,

auxquels, jusqu'alors, ils n'avaient pas fait attention.

Tandis que Marcel attendait Jules, il lui semblait que le temps

s'écoulait avec une lenteur désespérante. Cependant le lieutenant-colonel

avait fait arrêter ses visiteurs près de l'embrasure d'une mitrailleuse,

en leur recommandant de se tenir de chaque côté de la baie, de bien

effacer leur corps, d'avancer prudemment la tête et de regarder d'un

seul œil. Ils aperçurent une excavation profonde dont ils avaient devant

eux le bord opposé. A courte distance, plusieurs files de pieux,

disposés en croix et réunis par des fils de fer barbelés, formaient un

large réseau. A cent mètres plus loin, il y avait un autre réseau de

fils de fer.

--Les Boches sont là, chuchota le lieutenant-colonel.

--Où? demanda le sénateur.

--Au second réseau. C'est celui de la tranchée allemande. Mais il n'y a

rien à craindre: depuis quelque temps ils ont cessé d'attaquer de ce

côté-ci.

Lacour et Desnoyers éprouvèrent une certaine émotion à penser que les

ennemis étaient si près d'eux, derrière cette levée de terre, dans une

mystérieuse invisibilité qui les rendait plus redoutables. S'ils

allaient bondir hors de leurs tanières, la baïonnette au bout du fusil,

la grenade à la main, ou armés de leurs liquides incendiaires et de

leurs bombes asphyxiantes?

De cet endroit, le sénateur et son ami percevaient plus nettement que

tout à l'heure la tiraillerie de la première ligne. Les coups de feu

semblaient se rapprocher. Aussi le lieutenant-colonel les fit-il partir

brusquement de leur observatoire: il craignait que la fusillade ne se

généralisât et n'arrivât jusqu'au lieu où ils étaient. Les soldats, avec

la prestesse que donne l'habitude, et avant même d'en avoir reçu

l'ordre, s'étaient rapprochés de leurs fusils braqués aux meurtrières.

Les visiteurs se remirent en marche. Ils descendirent dans des cryptes

qui étaient d'anciennes caves de maisons démolies. Des officiers s'y

étaient installés en utilisant les débris trouvés dans les décombres. Un

battant de porte posé sur deux chevalets de bois brut formait une table.

Les plafonds et les murs étaient tapissés avec de la cretonne envoyée

des magasins de Paris. Des photographies de femmes et d'enfants ornaient

les parois, dans les intervalles que laissait libres le métal nickelé

des appareils télégraphiques et téléphoniques. Marcel vit sur une porte

un Christ d'ivoire jauni par les années, peut-être par les siècles,

sainte image transmise de génération en génération et qui devait avoir

assisté à maintes agonies. Sur une autre porte, il vit un fer à cheval

percé de sept trous. Les croyances religieuses flottaient partout dans

cette atmosphère de péril et de mort, et en même temps les superstitions

les plus ridicules y reprenaient une force nouvelle sans que personne

osât s'en moquer.

En sortant d'une de ces cavernes, Marcel rencontra celui qu'il

attendait. Jules s'avançait vers lui en souriant, les mains tendues.

Sans ce geste, le père aurait eu de la peine à reconnaître son fils

dans ce sergent dont les pieds étaient deux boules de terre et dont la

capote effilochée était couverte de boue jusqu'aux épaules. Après les

premiers embrassements, il considéra le soldat qu'il avait devant lui.

La pâleur olivâtre du peintre avait pris un ton bronzé; sa barbe noire

et frisée était longue; il avait l'air fatigué, mais résolu. Sous ces

vêtements malpropres et avec ce visage las, Marcel trouva Jules plus

beau et plus intéressant qu'à l'époque où celui-ci était dans toute sa

gloire mondaine.

--Que te faut-il?... Que désires-tu?... As-tu besoin d'argent?...

Le père avait apporté une forte somme pour la donner à son fils. Mais

Jules ne répondit à cette offre que par un geste d'indifférence. Dans la

tranchée l'argent ne lui servirait à rien.

--Envoie-moi plutôt des cigares, dit-il. Je les partagerai avec mes

camarades.

Tout ce que sa mère lui expédiait,--de gros colis pleins d'exquises

victuailles, de tabac et de vêtements,--il le distribuait à ses

camarades, qui pour la plupart appartenaient à des familles pauvres et

dont quelques-uns étaient seuls au monde. Peu à peu, sa munificence

s'était étendue de son peloton à sa compagnie, de sa compagnie à son

bataillon tout entier. Aussi Marcel eut-il le plaisir de surprendre dans

les regards et dans les sourires des soldats qui passaient à côté d'eux

les indices de la popularité dont jouissait son fils.

--J'ai prévu ton désir, répondit Marcel.

Et il indiqua les paquets apportés de l'automobile.

Marcel ne se lassait pas de contempler ce héros, dont Argensola lui

avait raconté les prouesses avec plus d'éloquence que d'exactitude.

--Tu ne te repens pas de ta décision? Tu es content?

--Oui, mon père, je suis content.

Et Jules, avec simplicité, sans jactance, expliqua les raisons de son

contentement. Sa vie était dure, mais semblable à celle de plusieurs

millions d'hommes. Dans sa section, qui ne se composait que de quelques

douzaines de soldats, il y en avait de supérieurs à lui par

l'intelligence, par l'instruction, par le caractère, et ils supportaient

tous valeureusement la rude épreuve, récompensés de leurs peines par la

satisfaction du devoir accompli. Quant à lui-même, jamais, en temps de

paix, il n'avait su comme à présent ce que c'est que la camaraderie.

Pour la première fois il goûtait la satisfaction de se considérer comme

un être utile, de servir effectivement à quelque chose, de pouvoir se

dire que son passage dans le monde n'aurait pas été vain. Il était un

peu honteux de ce qu'il avait été autrefois, lorsqu'il ne savait comment

remplir le vide de son existence et qu'il dissipait ses jours dans une

oisiveté frivole. Maintenant il avait des obligations qui absorbaient

toutes ses forces, il collaborait à préparer pour l'humanité un heureux

avenir, il était vraiment un homme.

--Lorsque la guerre sera finie, conclut-il, les hommes seront meilleurs,

plus généreux. Le danger affronté en commun a le pouvoir de développer

les plus nobles vertus. Ceux qui ne seront pas tombés sur les champs de

bataille, pourront faire de grandes choses.... Oui, oui, je suis

content.

Il demanda des nouvelles de sa mère et de Chichi. Il recevait d'elles

des lettres presque quotidiennes; mais cela ne suffisait pas encore à sa

curiosité. Il rit en apprenant la vie large et confortable que menait

Argensola. Ces petits détails l'amusaient comme des anecdotes

plaisantes, venues d'un autre monde.

A un certain moment, le père crut remarquer que Jules devenait moins

attentif à la conversation. Les sens du jeune homme, affinés par de

perpétuelles alertes, semblaient mis en éveil par quelque phénomène

auquel Marcel n'avait prêté encore aucune attention. C'était la

fusillade qui s'étendait de proche en proche et devenait plus nourrie.

Jules reprit le fusil qu'il avait appuyé contre la paroi de la tranchée.

Dans le même instant, un peu de poussière sauta par-dessus la tête de

Marcel et un petit trou se creusa dans la terre.

--Partez, partez! dit Jules en poussant son père et Marcel.

Ils se firent de brefs adieux dans un réduit, et le sergent courut

rejoindre ses hommes.

La fusillade s'était généralisée sur toute la ligne. Les soldats

tiraient tranquillement, comme s'ils accomplissaient une besogne

ordinaire. Ce combat se reproduisait chaque jour, sans que l'on pût dire

avec certitude de quel côté il avait commencé; il était la conséquence

naturelle du contact de deux forces ennemies.

Le lieutenant-colonel, craignant une attaque allemande, congédia ses

visiteurs, et l'officier qui les accompagnait les ramena à leur

automobile.

XII

GLORIEUSES VICTIMES

Quatre mois plus tard, Marcel Desnoyers eut une cruelle angoisse: Jules

était blessé. Mais la lettre qui en avisait le père avait subi un retard

considérable, de sorte que la mauvaise nouvelle fut aussitôt adoucie par

une information heureuse. Non seulement Jules était presque guéri, mais

il ne tarderait pas à venir dans sa famille avec une permission de

quinze jours de convalescence, et il y apporterait les galons de

sous-lieutenant, prix d'une belle citation à l'ordre du jour.

--Votre fils est un héros, déclara le sénateur, qui avait obtenu ces

renseignements au ministère de la Guerre. On m'a fait lire le rapport de

ses chefs, et j'en suis encore ému. Avec son seul peloton, il a attaqué

toute une compagnie allemande, et c'est lui qui, de sa propre main, a

tué le capitaine. En récompense de ces prouesses, on lui a donné la

croix de guerre et on l'a nommé officier.

Lorsque Jules débarqua à l'avenue Victor-Hugo, il y fut accueilli par

des cris de joie et de délirantes embrassades. La pauvre Luisa, pendue à

son cou, sanglotait de tendresse; Chichi le dévorait des yeux, tout en

pensant à un autre combattant; Marcel admirait le petit bout de galon

d'or sur la manche de la capote bleu horizon et le casque d'acier à

bords plats que les Français portaient maintenant dans les tranchées:

car le képi traditionnel avait été remplacé par une sorte de cabasset

qui rappelait celui des arquebusiers du XVIe siècle.

Les quinze jours de la permission furent pour les Desnoyers des jours de

bonheur et de gloire. Ils ne recevaient pas une visite sans que Marcel,

dès les premiers mots, dît à son fils:

--Raconte-nous comment tu as été blessé. Explique-nous comment tu as tué

le capitaine.

Mais Jules, ennuyé de répéter pour la dixième fois sa propre histoire,

s'excusait de faire ce récit; et alors c'était Marcel qui se chargeait

de la narration.

L'ordre était de s'emparer des ruines d'une raffinerie de sucre située

en face de la tranchée. Les Boches en avaient été chassés par

l'artillerie; mais il fallait qu'une reconnaissance, conduite par un

homme sûr, allât vérifier si l'évacuation était complète, et les chefs

avaient désigné pour cette mission périlleuse le sergent Desnoyers. La

reconnaissance, partie à l'aube, s'était avancée sans obstacle jusqu'aux

ruines; mais, au détour d'un mur à demi écroulé, elle s'était heurtée à

une demi-compagnie ennemie qui avait aussitôt ouvert le feu. Plusieurs

Français étaient tombés, ce qui n'avait pas empêché le sergent de bondir

sur le capitaine et de lui planter sa baïonnette dans la poitrine. Alors

les Allemands s'étaient retirés en désordre vers leurs lignes; mais

ensuite la compagnie tout entière avait essayé de reprendre pied dans la

fabrique. Jules, avec ce qui lui restait de soldats valides, avait

soutenu cette attaque assez longtemps pour permettre aux renforts

d'arriver. Pendant ce dur combat, il avait reçu une balle dans l'épaule;

mais le terrain était resté définitivement à nos «poilus», qui avaient

même ramené une vingtaine de prisonniers.

Ce que Marcel ne racontait point, parce que son fils s'était abstenu de

le lui dire, c'est que le capitaine allemand était pour Jules une

vieille connaissance. Lorsque le jeune homme s'était trouvé face à face

avec cet adversaire, il avait eu la soudaine impression d'être en

présence d'une figure déjà vue; mais, comme ce n'était pas le moment de

faire appel à de lointains souvenirs, il s'était hâté de tuer, pour

n'être pas tué lui-même. Plus tard, après avoir fait panser son épaule,

dont la blessure était légère, il avait eu la curiosité d'aller revoir

le cadavre du capitaine, et il avait eu la surprise de reconnaître cet

Erckmann avec lequel il était revenu de Buenos-Aires sur le paquebot de

Hambourg. Aussitôt son imagination avait revu la mer, le fumoir, la

_Frau Rath_, le corpulent personnage qui, dans ses discours belliqueux,

imitait le style et les gestes de son empereur, et il avait murmuré en

guise d'oraison funèbre:

--Ce n'était pas ici, mon pauvre _Kommerzienrath_, que tu m'avais donné

rendez-vous. Repose à jamais sur cette terre de France où tu m'annonçais

si fièrement ta prochaine visite.

Marcel, très fier de son fils, ne manquait aucune occasion de sortir

avec lui pour se montrer dans la rue aux côtés du sous-lieutenant.

Chaque fois qu'il voyait Jules prendre son casque, il se hâtait de

prendre lui-même sa canne et son chapeau.

--Tu permets, disait-il, que je t'accompagne? Cela ne te dérange pas?

Il le disait avec tant d'humble supplication que Jules n'osait pas

répondre par un refus; et le vieux père, un peu soufflant, mais épanoui

de joie, trottait sur les boulevards à côté de l'élégant et robuste

officier dont la capote d'un bleu terni était ornée de la croix de

guerre. Il acceptait comme un hommage rendu à son fils et à lui-même les

regards sympathiques dont les passants saluaient cette décoration, assez

rare encore, et sa première idée était de considérer comme des

embusqués tous les militaires qu'il croisait dans la rue, même lorsque

ces militaires avaient une rangée de croix sur la poitrine et une

multitude de galons sur les manches. Quant aux blessés qu'il voyait

descendre de voiture en s'appuyant sur des cannes ou sur des béquilles,

il éprouvait à leur égard une pitié un peu dédaigneuse: ces malheureux

n'étaient pas aussi chanceux que son fils. Ah! son fils, à lui, était né

sous une bonne étoile! Il se tirait heureusement des plus grands

dangers, et si, par hasard, il recevait quelque blessure, ni sa force ni

sa beauté n'avaient à en souffrir. Chose étrange: cette blessure légère

qui n'avait eu pour Jules d'autre conséquence que l'honneur d'une

décoration, inspirait à Marcel une aveugle confiance. Puisque le jeune

homme n'avait pas succombé dans une aventure si terrible, c'était que,

protégé par le sort, il devait sortir indemne de tous les périls et

qu'une prédestination mystérieuse lui assurait le salut.

Quelquefois pourtant, Jules réussit à sortir seul en se sauvant par

l'escalier de service comme un collégien. S'il était heureux de se

trouver dans sa famille, il n'était pas fâché non plus de revivre un peu

sa vie de garçon en compagnie d'Argensola. Mais d'ailleurs il semblait

que la guerre lui eût rendu quelque chose d'une ingénuité depuis

longtemps perdue. Le don Juan qui avait eu tant d'amoureux triomphes

dans les salons du Paris cosmopolite, se faisait à présent un innocent

plaisir d'aller avec son «secrétaire» passer la soirée au _music-hall_

ou au cinématographe; et, pour ce qui était des aventures galantes, il

se contentait de refaire un brin de cour à une ou deux «honnestes dames»

auxquelles il avait jadis donné des leçons de _tango_.

Un après-midi, comme les deux amis remontaient les Champs-Élysées, ils

firent une rencontre particulièrement intéressante. Ce fut Argensola qui

aperçut le premier, à quelque distance, monsieur et madame Laurier

venant en sens inverse sur le même trottoir. L'ingénieur, rétabli de ses

blessures, n'avait perdu qu'un œil, et il avait été renvoyé du front à

son usine, réquisitionnée par le gouvernement pour la fabrication des

obus. Il portait les galons de capitaine et avait sur la poitrine la

croix de la Légion d'honneur. Argensola, qui n'avait rien ignoré des

amours de Jules, craignit pour celui-ci l'émotion de cette rencontre

inattendue, et il essaya de détourner l'attention de son compagnon, de

l'écarter du chemin que suivait le couple. Mais Jules, qui venait de

reconnaître les Laurier, comprit l'intention d'Argensola et lui dit avec

un sourire devenu tout à coup sérieux et même un peu triste:

--Tu ne veux pas que je la voie? Rassure-toi: nous sommes l'un et

l'autre en état de nous rencontrer sans danger et sans honte.

Lorsque les Laurier passèrent à côté de lui, Jules leur fit le salut

militaire. Laurier répondit correctement par le salut militaire, tandis

que madame Laurier inclinait légèrement la tête, sans cesser de regarder

droit devant elle. Puis, après quelques minutes de silence, Jules reprit

d'une voix un peu rauque, mais ferme:

--J'ai beaucoup aimé cette femme et je l'aime encore. Je fais plus que

de l'aimer: je l'admire. Son mari est un héros, et elle a raison de le

préférer à moi. Je ne me pardonnerais pas d'avoir volé à cette noble

victime de la guerre celle qu'il adorait et dont il méritait d'être

adoré.

Peu après que Jules fut reparti pour le front, Luisa reçut de sa sœur

Héléna une lettre arrivée clandestinement de Berlin par l'intermédiaire

d'un consulat sud-américain établi en Suisse.

Pauvre Héléna von Hartrott! La lettre, parvenue à destination avec un

mois de retard, ne contenait que des nouvelles funèbres et des paroles

de désespérance. Deux de ses fils avaient été tués. L'un, Hermann, tout

jeune encore, avait succombé en territoire occupé par les Allemands; sa

mère avait donc au moins la consolation de le savoir enterré au milieu

de ses compagnons d'armes, et, après la guerre, elle pourrait le ramener

à Berlin et pleurer sur la tombe de cet enfant chéri. Mais l'autre, le

capitaine Otto, avait péri sur le territoire tenu par les Français, et

personne ne savait où; il serait donc impossible de retrouver ses restes

confondus parmi des milliers de cadavres, et la malheureuse mère

ignorerait éternellement l'endroit où se consumerait ce corps sorti de

ses entrailles. Un troisième fils avait été grièvement blessé en

Pologne. Les deux filles avaient perdu leurs fiancés. Quant à Karl, il

continuait à présider des sociétés pangermanistes et à faire des projets

d'entreprises colossales pour le temps qui suivrait la prochaine

victoire; mais il avait beaucoup vieilli. Le savant de la famille,

Julius, était plus solide que jamais et travaillait fiévreusement à un

livre qui le couvrirait de gloire: c'était un traité où il établissait

théoriquement et pratiquement le compte des centaines de milliards que

l'Allemagne devrait exiger de l'Europe après la victoire décisive, et où

il dressait la carte des régions sur lesquelles il serait nécessaire

d'étendre la domination ou au moins l'influence germanique dans les cinq

parties du monde. La lettre d'Héléna se terminait par ce cri désolé: «Tu

comprendras mon désespoir, ma chère sœur. Nous étions si heureux! Que

Dieu châtie ceux qui ont déchaîné sur le monde tant de fléaux! Notre

empereur est innocent de ce crime. Ses ennemis seuls sont coupables de

tout.»

De l'avenue Victor-Hugo, la bonne Luisa crut voir les pleurs versés à

Berlin par la triste Héléna, et elle associa naïvement ses larmes à

celles de sa sœur. D'abord Marcel, un peu choqué d'une compassion si

complaisante, ne dit rien: en dépit de la guerre, les deuils sur

lesquels s'attendrissait sa femme étaient des deuils de famille, et il

admettait que les affections domestiques restassent dans une certaine

mesure étrangères aux haines nationales. Mais Luisa qui, faute de

finesse, outrait parfois l'expression des plus naturels émois de son

âme, finit par agacer si fort les nerfs de son époux qu'il se regimba

contre cette excessive sentimentalité.

--Somme toute, dit-il un peu rudement, la guerre est la guerre, et, quoi

que prétende ta sœur, ce sont les Allemands qui ont commencé. Quant à

moi, je m'intéresse beaucoup plus à Jules et à ses compagnons d'armes

qu'aux Hartrott, aux incendiaires de Louvain et aux bombardeurs de

Reims. Si les fils d'Héléna ont été tués, tant pis pour eux.

--Comme tu es dur! Comme tu manques de pitié pour ceux qui succombent à

cet abominable carnage!

--Non, j'ai de la pitié plein le cœur; mais je ne la répands point à

l'aveugle sur les innocents et sur les coupables. Le capitaine Otto et

ses frères appartenaient à cette caste militaire qui, durant

quarante-quatre ans, avec une obstination muette et infatigable, a

préparé le plus énorme forfait qui ait jamais ensanglanté l'humanité.

Et tu voudrais que je m'apitoyasse sur eux parce qu'ils ont subi le

destin qu'ils préméditaient de faire subir aux autres?

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 19 / 21 段