Lacour et Desnoyers rencontrèrent dans une dépression du terrain

plusieurs batteries de 75, tapies sous le bois comme des chiens à

l'attache qui aboieraient en allongeant le museau. Ces batteries

tiraient sur des troupes de relève, aperçues depuis quelques minutes

dans la vallée. La meute d'acier hurlait rageusement, et ses abois

furibonds ressemblaient au bruit d'une toile sans fin qui se

déchirerait.

Les chefs, grisés par le vacarme, se promenaient à côté de leurs pièces

en criant des ordres. Les canons, glissant sur les affûts immobiles,

avançaient et reculaient comme des pistolets automatiques. La culasse

rejetait la douille de l'obus, et aussitôt un nouveau projectile était

introduit dans la chambre fumante.

En arrière des batteries, l'air était agité de violents remous. A chaque

salve, Lacour et Desnoyers recevaient un coup dans la poitrine; pendant

un centième de seconde, entre l'onde aérienne balayée et la nouvelle

onde qui s'avançait, ils éprouvaient au creux de l'estomac l'angoisse du

vide. L'air s'échauffait d'odeurs âcres, piquantes, enivrantes. Les

miasmes des explosifs arrivaient jusqu'au cerveau par la bouche, les

oreilles et les yeux. Près des canons, les douilles vides formaient des

tas. Feu!... Feu!... Toujours feu!

--Arrosez bien! répétaient les chefs.

Et les 75 inondaient de projectiles le terrain sur lequel les Boches

essayaient de passer.

Le capitaine, conformément aux ordres reçus, expliqua au sénateur la

manœuvre de ces pièces. Mais, comme le véritable but du voyage était

pour Lacour de voir son fils René, et comme René était attaché au

service de la grosse artillerie, l'examen des 75 ne se prolongea pas

longtemps et les visiteurs se remirent en route sous la conduite de leur

guide. Par un petit chemin qu'abritait une arête de la montagne, ils

arrivèrent en trois quarts d'heure sur une croupe où plusieurs pièces

lourdes étaient en position, mais distantes les unes des autres; et le

capitaine recommença de donner au sénateur les explications officielles.

Les projectiles de ces pièces étaient de grands cylindres ogivaux,

emmagasinés dans des souterrains. Les souterrains, nommés «abris»,

consistaient en terriers profonds, sortes de puits obliques que

protégeaient en outre des sacs de pierre et des troncs d'arbre. Ces

abris servaient aussi de refuge aux hommes qui n'étaient pas de service.

Un artilleur montra à Lacour deux grandes bourses de toile blanche,

unies l'une à l'autre et bien pleines, qui ressemblaient à une double

saucisse: c'était la charge d'une de ces pièces. La bourse que l'on

ouvrit laissa voir des paquets de feuilles couleur de rose, et le

sénateur et son compagnon s'étonnèrent que cette pâte, qui avait

l'aspect d'un article de toilette, fût un terrible explosif de la guerre

moderne.

Un peu plus loin, au point culminant de la croupe, il y avait une tour à

moitié démolie. C'était le poste le plus périlleux de tous, celui de

l'observateur. Un officier s'y plaçait pour surveiller la ligne ennemie,

constater les effets du tir et donner les indications qui permettaient

de le rectifier.

Près de la tour, mais en contre-bas, était situé le poste de

commandement. On y pénétrait par un couloir qui conduisait à plusieurs

salles souterraines. Ce poste avait pour façade un pan de montagne

taillé à pic et percé d'étroites fenêtres qui donnaient de l'air et de

la lumière à l'intérieur. Comme Lacour et Desnoyers descendaient par le

couloir obscur, un vieux commandant chargé du secteur vint à leur

rencontre. Les manières de ce commandant étaient exquises; sa voix était

douce et caressante comme s'il avait causé avec des dames dans un salon

de Paris. Soldat à la moustache grise et aux lunettes de myope, il

gardait en pleine guerre la politesse cérémonieuse du temps de paix.

Mais il avait aux poignets des pansements: un éclat d'obus lui avait

fait cette double blessure, et il n'en continuait par moins son

service. «Ce diable d'homme, pensa Marcel, est d'une urbanité

terriblement mielleuse; mais n'importe, c'est un brave.»

Le poste du commandant était une vaste pièce qui recevait la lumière par

une baie horizontale longue de quatre mètres et haute seulement d'un

pied et demi, de sorte qu'elle ressemblait un peu à l'espace ouvert

entre deux lames de persiennes. Au-dessous de cette baie était placée

une grande table de bois blanc chargée de papiers. En s'asseyant sur une

chaise près de cette table, on embrassait du regard toute la plaine. Les

murs étaient garnis d'appareils électriques, de cadres de distribution,

de téléphones, de très nombreux téléphones pourvus de leurs récepteurs.

Le commandant offrit des sièges à ses visiteurs avec un geste courtois

d'homme du monde. Puis il étendit sur la table un vaste plan qui

reproduisait tous les accidents de la plaine, chemins, villages,

cultures, hauteurs et dépressions. Sur cette carte était tracé un

faisceau triangulaire de lignes rouges, en forme d'éventail; le sommet

du triangle était le lieu même où ils étaient assis, et le côté opposé

était la limite de l'horizon réel qu'ils avaient sous les yeux.

--Nous allons bombarder ce bois, dit le commandant en montrant du doigt

l'un des points extrêmes de la carte.

Puis, désignant à l'horizon une petite ligne sombre:

--C'est le bois que vous voyez là-bas, ajouta-t-il. Veuillez prendre mes

jumelles et vous distinguerez nettement l'objectif.

Il déploya ensuite une photographie énorme, un peu floue, sur laquelle

était tracé un éventail de lignes rouges pareil à celui de la carte.

--Nos aviateurs, continua-t-il, ont pris ce matin quelques vues des

positions ennemies. Ceci est un agrandissement exécuté par notre atelier

photographique. D'après les renseignements fournis, deux régiments

allemands sont campés dans le bois. Vous plaît-il que nous commencions

le tir tout de suite, monsieur le sénateur?

Et, sans attendre la réponse du personnage, le commandant envoya un

signal télégraphique. Presque aussitôt résonnèrent dans le poste une

quantité de timbres dont les uns répondaient, les autres appelaient.

L'aimable chef ne s'occupait plus ni de Lacour ni de Desnoyers; il était

à un téléphone et il s'entretenait avec des officiers éloignés peut-être

de plusieurs kilomètres. Finalement il donna l'ordre d'ouvrir le feu, et

il en fit part au personnage.

Le sénateur était un peu inquiet: il n'avait jamais assisté à un tir

d'artillerie lourde. Les canons se trouvaient presque au-dessus de sa

tête, et sans doute la voûte de l'abri allait trembler comme le pont

d'un vaisseau qui lâche une bordée. Quel fracas assourdissant cela

ferait!... Huit ou dix secondes s'écoulèrent, qui parurent très longues

à Lacour; puis il entendit comme un tonnerre lointain qui paraissait

venir des nuées. Les nombreux mètres de terre qu'il avait au-dessus de

sa tête amortissaient les détonations: c'était comme un coup de bâton

donné sur un matelas. «Ce n'est que cela?» pensa le sénateur, désormais

rassuré.

Plus impressionnant fut le bruit du projectile qui fendait l'air à une

grande hauteur, mais avec tant de violence que les ondes descendaient

jusqu'à la baie du poste. Ce bruit déchirant s'affaiblit peu à peu,

cessa d'être perceptible. Comme aucun effet ne se manifestait, Lacour et

Marcel crurent que l'obus, perdu dans l'espace, n'avait pas éclaté. Mais

enfin, sur l'horizon, exactement à l'endroit indiqué tout à l'heure par

le commandant, surgit au-dessus de la tache sombre du bois une énorme

colonne de fumée dont les étranges remous avaient un mouvement

giratoire, et une explosion se produisit pareille à celle d'un volcan.

Quelques minutes plus tard, toutes les pièces françaises avaient ouvert

le feu, et néanmoins l'artillerie allemande ne donnait pas encore signe

de vie.

--Ils vont répondre, dit Lacour.

--Cela me paraît certain, acquiesça Desnoyers.

Au même instant, le capitaine s'approcha du sénateur et lui dit:

--Vous plairait-il de remonter là-haut? Vous verriez de plus près le

travail de nos pièces. Cela en vaut la peine.

Remonter alors que l'ennemi allait ouvrir le feu? La proposition aurait

paru intempestive au sénateur si le capitaine n'avait ajouté que le

sous-lieutenant Lacour, averti par téléphone, arriverait d'une minute à

l'autre. Au surplus, le personnage se souvint que les militaires étaient

déjà peu disposés à faire grand cas des hommes politiques, et il ne

voulut pas leur fournir l'occasion de rire sous cape de la couardise

d'un parlementaire. Il rajusta donc gravement sa redingote et sortit du

souterrain avec Marcel.

A peine avaient-ils fait quelques pas, l'atmosphère se bouleversa en

ondes tumultueuses. Ils chancelèrent l'un et l'autre, tandis que leurs

oreilles bourdonnaient et qu'ils avaient la sensation d'un coup asséné

sur la nuque. L'idée leur vint que les Allemands avaient commencé à

répondre. Mais non, c'était encore une des pièces françaises qui venait

de lancer son formidable obus.

Cependant, du côté de la tour d'observation, un sous-lieutenant

accourait vers eux et traversait l'espace découvert en agitant son képi.

Lacour, en reconnaissant René, trembla de peur: l'imprudent, pour

s'épargner un détour, risquait de se faire tuer et s'offrait lui-même

comme cible au tir de l'ennemi!

Après les premiers embrassements, le père eut la surprise de trouver

son fils transformé. Les mains qu'il venait de serrer étaient fortes et

nerveuses; le visage qu'il contemplait avec tendresse avait les traits

accentués, le teint bruni par le grand air. Six mois de vie intense

avaient fait de René un autre homme. Sa poitrine s'était élargie, les

muscles de ses bras s'étaient gonflés, une physionomie mâle avait

remplacé la physionomie féminine de naguère. Tout dans la personne du

jeune officier respirait la résolution et la confiance en ses propres

forces.

René ne fit pas moins bon accueil à Desnoyers qu'à son père, et il lui

demanda avec un tendre empressement des nouvelles de sa fiancée. Quoique

Chichi écrivît souvent à son futur, il était heureux d'entendre encore

parler d'elle, et les détails familiers que Marcel donnait sur la vie de

la jeune fille apportaient pour ainsi dire à l'amoureux le parfum de

l'aimée.

Ils s'étaient retirés tous les trois un peu à l'écart, derrière un

rideau d'arbres où le vacarme était moins violent. Après chaque tir, les

pièces lourdes laissaient échapper par la culasse un petit nuage de

fumée qui faisait penser à celle d'une pipe. Les sergents dictaient des

chiffres communiqués par un artilleur qui tenait à son oreille le

récepteur d'un téléphone. Les servants, exécutant l'ordre sans mot dire,

touchaient une petite roue, et le monstre levait son mufle gris, le

portait à droite ou à gauche avec une docilité intelligente. Le tireur

se tenait debout près de la pièce, prêt à faire feu. Cet homme devait

être sourd: pour lui, la vie n'était qu'une série de saccades et de

coups de tonnerre. Mais sa face abrutie ne laissait pas d'avoir une

certaine expression d'autorité: il connaissait son importance; il était

le serviteur de l'ouragan; c'était lui qui déchaînait la foudre.

--Les Allemands tirent, dit l'artilleur qui était au téléphone, près de

la pièce la plus rapprochée du sénateur et de son compagnon.

L'observateur placé dans la tour venait d'en donner avis. Aussitôt le

capitaine chargé de servir de guide au personnage avertit celui-ci qu'il

convenait de se mettre en sûreté. Lacour, obéissant à l'instinct de la

conservation et poussé aussi par son fils qui lui faisait hâter le pas,

se réfugia avec Marcel à l'entrée d'un abri; mais il ne voulut pas

descendre au fond du refuge souterrain: désormais la curiosité

l'emportait chez lui sur la crainte.

En dépit du tintamarre que faisaient les canons français, Lacour et

Desnoyers perçurent l'arrivée de l'invisible obus allemand. Le passage

du projectile dans l'atmosphère dominait tous les autres bruits, même

les plus voisins et les plus forts. Ce fut d'abord une sorte de

gémissement dont l'intensité croissait et semblait envahir l'espace avec

une rapidité prodigieuse. Puis ce ne fut plus un gémissement; ce fut un

vacarme qui semblait formé de mille grincements, de mille chocs, et que

l'on pouvait comparer à la descente d'un tramway électrique dans une rue

en pente, au passage d'un train rapide franchissant une station sans s'y

arrêter. Ensuite l'obus apparut comme un flocon de vapeur qui

grandissait de seconde en seconde et qui avait l'air d'arriver tout

droit sur la batterie. Enfin une épouvantable explosion fit trembler

l'abri, mais mollement, comme s'il eût été de caoutchouc. Cette première

explosion fut suivie de plusieurs autres, moins fortes, moins sèches,

qui avaient des modulations sifflantes comme un ricanement sardonique.

Lacour et Desnoyers crurent que le projectile avait éclaté près d'eux,

et, lorsqu'ils sortirent de l'abri, ils s'attendaient à voir une

sanglante jonchée de cadavres. Ce qu'ils virent, ce fut René qui

allumait tranquillement une cigarette, et, un peu plus loin, les

artilleurs qui travaillaient à recharger leur pièce lourde.

--La «marmite» a dû tomber à trois ou quatre cents mètres, dit René à

son père.

Toutefois le capitaine, à qui son général avait recommandé de bien

veiller à la sécurité du personnage, jugea le moment venu de lui

rappeler qu'ils avaient encore un long trajet à parcourir et qu'il était

temps de se remettre en route. Lacour, qui maintenant se sentait

courageux, aurait voulu rester encore; mais René, à cause du duel

d'artillerie qui s'engageait, était obligé de rejoindre son poste sans

retard. Le père n'insista point pour prolonger l'entrevue; il serra son

fils dans ses bras, lui souhaita bonne chance, et, sous la conduite du

capitaine, redescendit la montagne en compagnie de Desnoyers.

L'automobile roula tout l'après-midi sur des chemins encombrés de

convois qui la forçaient souvent à faire halte. Elle passait entre des

champs incultes sur lesquels on voyait des squelettes de fermes; elle

traversait des villages incendiés qui n'étaient plus qu'une double

rangée de façades noires, avec des trous ouverts sur le vide.

A la tombée du jour, ils croisèrent des groupes de fantassins aux

longues barbes et aux uniformes bleus déteints par les intempéries. Ces

soldats revenaient des tranchées, portant sur leurs sacs des pelles, des

pioches et d'autres outils faits pour remuer la terre: car les outils de

terrassement avaient pris une importance d'armes de combat. Couverts de

boue de la tête aux pieds, tous paraissaient vieux, quoique en pleine

jeunesse. Leur joie de revenir au cantonnement après une semaine de

travail en première ligne, s'exprimait par des chansons qu'accompagnait

le bruit sourd de leurs sabots à clous.

--Ce sont les soldats de la Révolution! disait le sénateur avec emphase.

C'est la France de 1792!

Les deux amis passèrent la nuit dans un village à demi ruiné, où s'était

établi le commandement d'une division. Le capitaine qui les avait

accompagnés jusqu'alors, prit congé d'eux. Ce serait un autre officier

qui, le lendemain, leur servirait de guide.

Ils se logèrent à l'Hôtel de la Sirène, vieille bâtisse dont le pignon

avait été endommagé par un obus. La chambre occupée par Desnoyers était

contiguë à celle où avait pénétré le projectile, et le patron voulut

faire voir les dégâts à ses hôtes, avant que ceux-ci se missent au lit.

Tout était déchiqueté, plancher, plafond, murailles; des meubles brisés

gisaient dans les coins; des lambeaux de papier fleuri pendaient sur les

murs; un trou énorme laissait apercevoir le ciel et entrer le froid de

la nuit. Le patron raconta que ce ravage avait été causé, non par un

obus allemand, mais par un obus français, au moment où l'ennemi avait

été chassé hors du village, et, en disant cela, il souriait avec un

orgueil patriotique:

--Oui, c'est l'œuvre des nôtres. Vous voyez la besogne que fait le 75!

Que pensez-vous d'un pareil travail?

Le lendemain, de bonne heure, ils repartirent en automobile. Ils

laissèrent derrière eux des dépôts de munitions, passèrent les

troisièmes positions, puis les secondes. Des milliers et des milliers de

soldats s'étaient installés en pleins champs. Ce fourmillement d'hommes

rappelait par la variété des costumes et des races les grandes invasions

historiques. Et pourtant ce n'était pas un peuple en marche: car l'exode

d'un peuple traîne derrière lui une multitude de femmes et d'enfants. Il

n'y avait ici que des hommes, rien que des hommes.

Toutes les espèces d'habitations inventées par l'humanité depuis

l'époque des cavernes, étaient utilisées dans ces campements. Les

grottes et les carrières servaient de quartiers; certaines cabanes

rappelaient le _rancho_ américain; d'autres, coniques et allongées,

imitaient le _gourbi_ arabe. Comme beaucoup de soldats venaient des

colonies et que quelques-uns avaient fait du négoce dans les contrées du

nouveau monde, ces gens, quand ils s'étaient vus dans la nécessité

d'improviser une demeure plus stable que la tente de toile, avaient fait

appel à leurs souvenirs, et ils avaient copié l'architecture des tribus

avec lesquelles ils s'étaient trouvés en contact. Au surplus, dans cette

masse de combattants, il y avait des tirailleurs marocains, des nègres,

des Asiatiques; et, loin des villes, ces primitifs semblaient grandir en

importance, acquérir une supériorité qui faisait d'eux les maîtres des

civilisés.

Le long des ruisseaux s'étalaient des linges blancs mis à sécher par les

soldats. Malgré la fraîcheur du matin, des files d'hommes dépoitraillés

s'inclinaient sur l'eau pour de bruyantes ablutions, suivies

d'ébrouements énergiques. Sur un pont, un soldat écrivait une lettre en

se servant du parapet comme d'une table. Les cuisiniers s'agitaient

autour des chaudrons fumants. Un léger arôme de soupe matinale se mêlait

au parfum résineux des arbres et à l'odeur de la terre mouillée.

Les bêtes et le matériel de la cavalerie et de l'artillerie étaient

logés dans de longs baraquements de bois et de zinc. Les soldats

étrillaient et ferraient en plein air les chevaux au poil luisant, que

la guerre de tranchée maintenait dans un état de paisible embonpoint.

--Ah! s'ils avaient été à la bataille de la Marne! dit Desnoyers à

Lacour.

Depuis longtemps ces montures jouissaient d'un repos ininterrompu. Les

cavaliers combattaient à pied, faisant le coup de feu avec les

fantassins, de sorte que leurs chevaux s'engraissaient dans une

tranquillité conventuelle et qu'il était même nécessaire de les mener à

la promenade pour les empêcher de devenir malades d'inaction devant le

râtelier comble.

Plusieurs aéroplanes prêts à prendre leur vol étaient posés sur la

plaine comme des libellules grises, et beaucoup d'hommes se groupaient à

l'entour. Les campagnards convertis en soldats considéraient avec

admiration les camarades chargés du maniement de ces appareils et leur

attribuaient un pouvoir un peu semblable à celui des sorciers des

légendes populaires, à la fois vénérés et redoutés par les paysans.

L'automobile s'arrêta près de quelques maisons noircies par l'incendie.

--Vous allez être obligés de descendre, leur dit le nouvel officier qui

les guidait. On ne peut faire qu'à pied le petit trajet qui nous reste à

faire.

Lacour et Desnoyers se mirent donc à marcher sur la route; mais

l'officier les rappela.

--Non, non, leur dit-il en riant. Le chemin que vous prenez serait

dangereux pour la santé. Mais voici un petit chemin où nous n'aurons pas

à craindre les courants d'air.

Et il leur expliqua que les Allemands avaient des retranchements et des

batteries sur la hauteur, à l'extrémité de la route. Jusqu'au point où

les voyageurs étaient parvenus, le brouillard du matin les avait

protégés contre le tir de l'ennemi; mais, un jour de soleil,

l'apparition de l'automobile aurait été saluée par un obus.

Ils avaient devant eux une immense plaine où l'on ne voyait âme qui

vive, et cette plaine présentait l'aspect qu'en temps ordinaire elle

devait avoir le dimanche, lorsque les laboureurs se tenaient chez eux.

Çà et là gisaient sur le sol des objets abandonnés, aux formes

indistinctes, et on aurait pu les prendre pour des instruments agricoles

laissés sur les guérets, un jour de fête; mais c'étaient des affûts et

des caissons démolis par les projectiles ou par l'explosion de leur

propre chargement.

Après avoir donné ordre à deux soldats de se charger des paquets que

Desnoyers avait retirés de l'automobile, l'officier guida les visiteurs

par une sorte d'étroit sentier où ils étaient obligés de marcher à la

file. Ce sentier, qui commençait derrière un mur de brique, allait

s'abaissant dans le sol en pente douce, de sorte qu'ils s'y enfoncèrent

d'abord jusqu'aux genoux, puis jusqu'à la taille, puis jusqu'aux

épaules; et finalement, absorbés tout entiers, ils n'eurent plus

au-dessus de leurs têtes qu'un ruban de ciel.

Ils avançaient dans le boyau d'une façon étrange, jamais en ligne

droite, toujours en zigzags, en courbes, en angles. D'autres boyaux non

moins compliqués s'embranchaient sur le leur, qui était l'artère

centrale de toute une ville souterraine. Un quart d'heure se passa, une

demi-heure, une heure entière, sans qu'ils eussent fait cinquante pas de

suite dans la même direction. L'officier, qui ouvrait la marche,

disparaissait à chaque instant dans un détour, et ceux qui venaient

derrière lui étaient obligés de se hâter pour ne point le perdre. Le sol

était glissant, et, en certains endroits, il y avait une boue presque

liquide, blanche et corrosive comme celle qui découle des échafaudages

d'une maison en construction.

L'écho de leurs pas, le frôlement de leurs épaules contre les parois de

terre, détachaient des mottes et des cailloux. Quelquefois le fond du

sentier s'exhaussait et les visiteurs s'exhaussaient avec lui. Alors un

petit effort suffisait pour qu'ils pussent voir par-dessus les crêtes,

et ce qu'ils voyaient, c'étaient des champs incultes, des réseaux de

fils de fer entrecroisés. Mais la curiosité pouvait coûter cher à celui

qui levait la tête, et l'officier ne permettait pas qu'ils s'arrêtassent

à regarder.

Desnoyers et Lacour tombaient de fatigue. Étourdis par ces perpétuels

zigzags, ils ne savaient plus s'ils avançaient ou s'ils reculaient, et

le changement continuel de direction leur donnait presque le vertige.

--Arriverons-nous bientôt? demanda le sénateur.

L'officier leur montra un clocher mutilé, dont la pointe se montrait

par-dessus le rebord de terre et qui était à peu près tout ce qui

restait d'un village pris et repris maintes fois.

--C'est là-bas, répondit-il.

S'ils eussent fait le même trajet en ligne droite, une demi-heure leur

aurait suffi; mais, continuellement retardés par les crochets et les

lacets de cette venelle profonde, ils avaient en outre à subir les

obstacles de la fortification de campagne: souterrains barrés par des

grilles, cages de fils de fer tenues en suspens, qui obstrueraient le

passage quand on les ferait choir, tout en permettant aux défenseurs de

tirer à travers le treillis.

Ils rencontraient des soldats qui portaient des sacs, des seaux d'eau,

et qui disparaissaient soudain dans les tortuosités des ruelles

transversales. Quelques-uns, assis sur des tas de bois, souriaient en

lisant un petit journal rédigé dans les tranchées. Ces hommes

s'effaçaient pour laisser passer les visiteurs, et une expression de

curiosité se peignait sur leurs faces barbues. Dans le lointain

crépitaient des coups secs, comme s'il y avait eu au bout de la voie

tortueuse un polygone de tir ou qu'une société de chasseurs s'y exerçât

à abattre des pigeons.

Lorsqu'ils furent parvenus aux tranchées du front, leur guide les

présenta au lieutenant-colonel qui commandait le secteur. Celui-ci leur

montra les lignes dont il avait la garde, comme un officier de marine

montre les batteries et les tourelles de son cuirassé.

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 18 / 21 段