A partir de ce jour, Marcel ne put s'empêcher de témoigner sans cesse à

sa belle-sœur une sourde antipathie. La «romantique» s'offensa de cette

animosité croissante qui, selon les circonstances, s'exprimait par des

sarcasmes ou par des rebuffades. Elle résolut donc de quitter une maison

où il était manifeste qu'on la considérait désormais comme une intruse.

Sans parler à personne de son dessein, elle fit d'actives démarches;

elle réussit à obtenir un passeport pour la Suisse, d'où il lui serait

facile de rentrer en Allemagne; et, un beau soir, elle annonça aux

Desnoyers qu'elle partait le lendemain. La bonne Luisa, peinée de cette

fugue subite, ne laissa pas de comprendre qu'en somme cela valait mieux

pour tout le monde, et Marcel fut si content qu'il ne put s'empêcher de

dire à sa belle-sœur avec une ironie agressive:

--Bon voyage, et bien des compliments à Karl. Si le savant recul

stratégique de vos généraux lui ôte toute espérance de venir

prochainement nous voir à Paris, il n'est pas impossible que la non

moins savante avance stratégique des nôtres nous procure un de ces jours

le plaisir d'aller vous faire une petite visite à Berlin.

Ce qui tenait lieu à Marcel des longues stations dans les églises,

c'étaient les fréquentes visites qu'il faisait à l'atelier de son fils

pour avoir le plaisir d'y causer de Jules avec Argensola, lequel avait

été promu à la fonction de conservateur de ce maigre musée en l'absence

du «peintre d'âmes».

La première fois qu'Argensola reçut la visite de Marcel, il dut

entrecouper bizarrement ses paroles de bienvenue par des gestes qui

tendaient à faire disparaître subrepticement un peignoir de femme oublié

sur un fauteuil et un chapeau à fleurs qui coiffait un mannequin. Marcel

ne fut pas dupe de cette gesticulation significative; mais il avait

l'âme disposée à toutes les indulgences. Rien qu'à entendre la voix

d'Argensola, le pauvre père avait pour ainsi dire la sensation de se

trouver près de son fils; et ce qui lui facilitait encore une si douce

illusion, c'était ce milieu familier où tous les objets avaient été

mêlés à la vie de l'absent.

Ils parlaient d'abord du soldat, se communiquaient l'un à l'autre les

dernières nouvelles reçues du front. Marcel redisait par cœur des

phrases entières des lettres de Jules, faisait même lire ces lettres au

secrétaire intime; mais Argensola ne montrait jamais celles qui lui

étaient adressées, s'abstenait même d'en rapporter des citations

textuelles: car le peintre y employait volontiers un style épistolaire

qui différait trop de celui que les fils ont coutume d'employer quand

ils écrivent à leurs parents.

Après deux mois de campagne, Jules, déjà préparé au métier des armes par

la pratique de l'épée et protégé par le capitaine de sa compagnie, qui

avait été son collègue au cercle d'escrime, venait d'être nommé sergent.

--Quelle carrière! s'écriait Argensola, flatté de cette nomination comme

si elle l'eût personnellement couvert de gloire. Ah! votre fils est de

ceux qui arrivent jeunes aux plus hauts grades, comme les généraux de la

Révolution!

Et il célébrait avec une éloquence dithyrambique les prouesses de son

ami, non sans les embellir de quelques détails imaginaires. Jules, peu

bavard comme la plupart des braves qui vivent dans un continuel danger,

lui avait raconté en quelques phrases pittoresques divers épisodes de

guerre auxquels il avait pris part. Par exemple, le peintre-soldat avait

porté un ordre sous un violent bombardement; il était entré le premier

dans une tranchée prise d'assaut; il s'était offert pour une mission

considérée comme très périlleuse. Ces faits honorables, qui lui avaient

valu une citation, mais qui, somme toute, n'avaient rien

d'extraordinaire, prenaient des couleurs merveilleuses dans la bouche du

bohème qui les glorifiait comme les événements les plus insignes de la

guerre mondiale. A entendre ces récits épiques, le père tremblait de

peur, de plaisir et d'orgueil.

Après que les deux hommes s'étaient longuement entretenus de Jules,

Marcel se croyait obligé de témoigner aussi quelque intérêt au

panégyriste de son fils, et il interrogeait le secrétaire sur ce que

celui-ci avait fait dans les derniers temps.

--J'ai fait mon devoir! répondait Argensola avec une évidente

satisfaction d'amour-propre. J'ai assisté au siège de Paris!

A vrai dire, dans son for intérieur, il soupçonnait bien l'inexactitude

de ce terme: car Paris n'avait pas été assiégé. Mais les souvenirs de la

guerre de 1870 l'emportaient sur le souci de la précision du langage, et

il se plaisait à nommer «siège de Paris» les opérations militaires

accomplies autour de la capitale pendant la bataille de la Marne. Au

surplus, il avait pris ses précautions pour que la postérité n'ignorât

pas le rôle qu'il avait joué en ces mémorables circonstances. On vendait

alors dans les rues une affiche en forme de diplôme, dont le texte,

entouré d'un encadrement d'or et rehaussé d'un drapeau tricolore, était

un certificat de séjour dans la capitale pendant la semaine périlleuse.

Argensola avait rempli les blancs d'un de ces diplômes en y inscrivant

de sa plus belle écriture ses noms et qualités; puis il avait fait

apposer au bas de la pièce les signatures de deux habitants de la rue de

la Pompe: un ami de la concierge et un cabaretier du voisinage; et enfin

il avait demandé au commissaire de police du quartier de garantir par

son paraphe et par son sceau la respectabilité de ces honorables

témoins. De cette manière, personne ne pouvait révoquer en doute

qu'Argensola eût assisté au «siège de Paris».

L'«assiégé» racontait donc à Marcel ce qu'il avait vu dans les rues de

la capitale en l'absence du châtelain, et il avait vu des choses

vraiment extraordinaires. Il avait vu en plein jour des troupeaux de

bœufs et de brebis stationner sur le boulevard, près des grilles de la

Madeleine. Il avait vu l'avant-garde des Marocains traverser la capitale

au pas gymnastique, depuis la porte d'Orléans jusqu'à la gare de l'Est,

où ils avaient pris les trains qui les attendaient pour les mener à la

grande bataille. Il avait vu des escadrons de spahis drapés dans des

manteaux rouges et montés sur de petits chevaux nerveux et légers; des

tirailleurs mauritaniens coiffés de turbans jaunes; des tirailleurs

sénégalais à la face noire et à la chéchia rouge; des artilleurs

coloniaux; des chasseurs d'Afrique; tous combattants de profession, aux

profils énergiques, aux visages bronzés, aux yeux d'oiseaux de proie.

Le long défilé de ces troupes s'immobilisait parfois des heures

entières, pour laisser à celles qui les précédaient le temps de

s'entasser dans les wagons.

--Ils sont arrivés à temps, disait Argensola avec autant de fierté que

s'il avait commandé lui-même le rapide et heureux mouvement de ces

troupes, ils sont arrivés à temps pour attaquer von Kluck sur les bords

de l'Ourcq, pour le menacer d'enveloppement et pour le contraindre à

déguerpir.

Quelques jours plus tard, il avait vu un autre spectacle beaucoup plus

étrange encore. Toutes les automobiles de louage, environ deux mille

voitures, avaient chargé des bataillons de zouaves, à raison de huit

hommes par voiture; et cette multitude de chars de guerre était partie à

toute vitesse, formant sur les boulevards un torrent qui, avec la

scintillation des fusils et le flamboiement des bonnets rouges, donnait

l'idée d'un cortège pittoresque, d'une sorte de noce interminable. Ce

n'était pas tout: au moment suprême, alors que le succès demeurait

incertain et que le moindre accroissement de pression pouvait le

décider, Galliéni avait lancé contre l'extrême droite de l'ennemi tout

ce qui savait à peu près manier une arme, commis des bureaux militaires,

ordonnances des officiers, agents de police, gendarmes, pour donner la

dernière poussée qui avait sauvé la France.

Enfin, le dimanche, dans la soirée, tandis qu'Argensola se promenait au

bois de Boulogne avec une de ses compagnes de «siège» (mais il ne fit

point part de cette particularité à Marcel), il avait appris par les

éditions spéciales des journaux que la bataille s'était livrée tout près

de la ville et que cette bataille était une grande victoire.

--Ah! monsieur Desnoyers, j'ai beaucoup vu et je puis raconter de

grandes choses!

Le père de Jules était si content de ces conversations qu'il conçut pour

le bohème une bienveillance bientôt traduite par des offres de service.

Les temps étaient durs, et Argensola, contraint par les circonstances à

vivre loin de sa patrie, avait peut-être besoin d'argent. Si tel était

le cas, Marcel se ferait un plaisir de lui venir en aide et mettrait des

fonds à sa disposition. Il le ferait d'autant plus volontiers que

toujours il avait beaucoup aimé l'Espagne: un noble pays qu'il

regrettait de ne pas bien connaître, mais qu'il visiterait avec le plus

grand intérêt après la guerre.

Pour la première fois de sa vie, Argensola répondit à une telle offre

par un refus où il mit non moins de dignité que de gratitude. Il

remercia vivement M. Desnoyers de la délicate attention et de l'offre

généreuse; mais heureusement il n'était pas dans la nécessité d'accepter

ce service. En effet, Jules l'avait nommé son administrateur, et comme,

en vertu des nouveaux décrets concernant le _moratorium_, la Banque

avait consenti enfin à verser mensuellement un tant pour cent sur le

chèque d'Amérique, son ami pouvait lui fournir tout ce qui lui était

nécessaire pour les besoins de la maison.

Quand la terrible crise fut passée, il sembla que la population

parisienne s'accoutumait insensiblement à la situation. Un calme résigné

succéda à l'excitation des premières semaines, alors que l'on espérait

des interventions extraordinaires et miraculeuses. Argensola lui-même

n'avait plus les poches pleines de journaux, comme au début des

hostilités. D'ailleurs tous les journaux disaient la même chose, et il

suffisait de lire le communiqué officiel, document que l'on attendait

désormais sans impatience: car on prévoyait qu'il ne ferait guère que

répéter le communiqué précédent. Les gens de l'arrière reprenaient peu à

peu leurs occupations habituelles. «Il faut bien vivre», disaient-ils.

Et la nécessité de continuer à vivre imposait à tous ses exigences. Ceux

qui avaient sous les drapeaux des êtres chers ne les oubliaient pas;

mais ils finissaient par s'accoutumer à leur absence comme à un

inconvénient normal. L'argent recommençait à circuler, les théâtres à

s'ouvrir, les Parisiens à rire; et, si l'on parlait de la guerre,

c'était pour l'accepter comme un mal inévitable, auquel on ne devait

opposer qu'un courage persévérant et une muette endurance.

Dans les visites que Marcel faisait à Argensola, il eut plusieurs fois

l'occasion de rencontrer Tchernoff. En temps ordinaire, il aurait tenu

cet homme à distance: le millionnaire était du parti de l'ordre et avait

en horreur les fauteurs de révolutions. Le socialisme du Russe et sa

nationalité même lui auraient forcément suggéré deux séries d'images

déplaisantes: d'un côté, des bombes et des coups de poignard; de l'autre

côté, des pendaisons et des exils en Sibérie. Mais, depuis la guerre,

les idées de Marcel s'étaient modifiées sur bien des points: la terreur

allemande, les exploits des sous-marins qui coulaient à pic des milliers

de voyageurs inoffensifs, les hauts faits des zeppelins qui, presque

invisibles au zénith, jetaient des tonnes d'explosifs sur de petites

maisons bourgeoises, sur des femmes et sur des enfants, avaient beaucoup

diminué à ses yeux la gravité des attentats qui, quelques années

auparavant, lui avaient rendu odieux le terrorisme russe. D'ailleurs

Marcel savait que Tchernoff avait été en relations, sinon intimes, du

moins familières avec Jules, et cela suffisait pour qu'il fît bon visage

à cet étranger, qui d'ailleurs appartenait à une nation alliée de la

France.

Marcel et Tchernoff parlaient de la guerre. La douceur de Tchernoff, ses

idées originales, ses incohérences de penseur sautant brusquement de la

réflexion à la parole, séduisirent bientôt le père de Jules, qui ne

regretta pas certaines bouteilles provenant manifestement des caves de

l'avenue Victor-Hugo, bouteilles dont Argensola arrosait avec largesse

l'éloquence de son voisin. Ce que Marcel admirait le plus dans le Russe,

c'était la facilité avec laquelle celui-ci exprimait par des images les

choses qu'il voulait faire comprendre. Dans les discours de ce

visionnaire, la bataille de la Marne, les combats subséquents et

l'effort des deux armées ennemies pour atteindre la mer devenaient des

faits très simples et très intelligibles. Ah! si les Français n'avaient

pas été harassés après leur victoire!

--Mais les forces humaines ont une limite, disait le Russe, et les

Français, en dépit de leur vaillance, sont des hommes comme les autres.

En trois semaines, il y a eu la marche forcée de l'est au nord, pour

faire front à l'invasion par la Belgique; puis une série de combats

ininterrompus, à Charleroi et ailleurs; puis une rapide retraite, afin

de ne pas être enveloppé par l'ennemi; et finalement cette bataille de

sept jours où les Allemands ont été arrêtés et refoulés. Comment

s'étonner qu'après cela les jambes aient manqué aux vainqueurs pour se

porter en avant, et que la cavalerie ait été impuissante à donner la

chasse aux fuyards? Voilà pourquoi les Allemands, poursuivis avec peu de

vigueur, ont eu le temps de s'arrêter, de se creuser des trous, de se

tapir dans des abris presque inaccessibles. Les Français à leur tour ont

dû faire de même, pour ne pas perdre ce qu'ils avaient récupéré de

terrain, et ainsi a commencé l'interminable guerre de tranchées. Ensuite

chacune des deux lignes, dans le but d'envelopper la ligne ennemie, est

allée se prolongeant vers le nord-ouest, et de ces prolongements

successifs a résulté «la course à la mer» dont la conséquence a été la

formation du front de combat le plus grand que l'histoire connaisse.

Optimiste malgré tout, Marcel, contrairement à l'opinion générale,

espérait que la guerre ne serait plus très longue et que, dès le

printemps prochain ou au plus tard vers le milieu de l'été, la paix

serait conclue. Mais Tchernoff hochait la tête.

--Non, répondait-il. Ce sera long, très long. Cette guerre est une

guerre nouvelle, la véritable guerre moderne. Les Allemands ont commencé

les hostilités selon les anciennes méthodes: mouvements enveloppants,

batailles en rase campagne, plans stratégiques combinés par de Moltke à

l'imitation de Napoléon. Ils désiraient finir vite et se croyaient sûrs

du triomphe. Dès lors, à quoi bon faire usage de procédés nouveaux? Mais

ce qui s'est produit sur la Marne a bouleversé leurs projets: de

l'offensive ils ont été obligés de passer à la défensive, et leur

état-major a mis en œuvre tout ce que lui avaient appris les récentes

campagnes des Japonais et des Russes. La puissance de l'armement moderne

et la rapidité du tir font de la lutte souterraine une nécessité

inéluctable. La conquête d'un kilomètre de terrain représente

aujourd'hui plus d'efforts que n'en exigeait, il y a un siècle, la prise

d'assaut d'une forteresse, de ses bastions et de ses courtines. Par

conséquent, ni l'une ni l'autre des deux armées affrontées n'avancera

vite. Cela va être lent et monotone, comme la lutte de deux athlètes

dont les forces sont égales.

--Mais pourtant il faudra bien qu'un jour cela finisse!

--Sans doute, mais il est impossible de savoir quand. Ce qu'il est dès

maintenant permis de considérer comme indubitable, c'est que l'Allemagne

sera vaincue. De quelle manière? Je l'ignore; mais la logique veut

qu'elle succombe. En septembre, elle a joué tous ses atouts et elle a

perdu la partie. Cela donne aux Alliés le temps de réparer leur

imprévoyance et d'organiser les forces énormes dont ils disposent. La

défaite des empires centraux se produira fatalement; mais on se

tromperait si l'on s'imaginait qu'elle est prochaine.

D'ailleurs, pour Tchernoff, cette immanquable déroute des nations de

proie ne signifiait ni la destruction de l'Allemagne ni l'anéantissement

des peuples germaniques. Le révolutionnaire n'avait pas de sympathie

pour les patriotismes excessifs, n'approuvait ni l'intransigeance des

chauvins de Paris, qui voulaient effacer l'Allemagne de la carte

d'Europe, ni l'intransigeance des pangermanistes de Berlin, qui

voulaient étendre au monde entier la domination teutonne.

--L'essentiel, c'est de jeter bas l'empire allemand et de briser la

redoutable machine de guerre qui, pendant près d'un demi-siècle, a

menacé la paix des nations.

Ce qui irritait le plus Tchernoff, c'était l'immoralité des idées qui,

depuis 1870, étaient nées de cette perpétuelle menace et qui

contaminaient aujourd'hui un si grand nombre d'esprits dans le monde

entier: glorification de la force, triomphe du matérialisme,

sanctification du succès, respect aveugle du fait accompli, dérision des

plus nobles sentiments comme s'ils n'étaient que des phrases creuses,

philosophie de bandits qui prétendait être le dernier mot du progrès et

qui n'était que le retour au despotisme, à la violence et à la barbarie

des époques primitives.

--Ce qu'il faut, déclarait-il, c'est la suppression de ceux qui

représentent cette abominable tendance à revenir en arrière. Mais cela

ne signifie pas qu'il faille exterminer aussi le peuple allemand. Ce

peuple a des qualités réelles, trop souvent gâtées par les défauts qu'un

passé malheureux lui a laissés en héritage. Il possède l'instinct de

l'organisation, le goût du travail, et il peut rendre des services à la

cause du progrès. Mais auparavant il a besoin qu'on lui administre une

douche: la douche de la catastrophe. Quand la défaite aura rabattu

l'orgueil des Allemands et dissipé leurs illusions d'hégémonie

mondiale, quand ils se seront résignés à n'être qu'un groupe humain ni

supérieur ni inférieur aux autres, ils deviendront d'utiles

collaborateurs pour la tâche commune de civilisation qui incombe à

l'humanité entière. D'ailleurs cela ne doit pas nous faire oublier que,

à l'heure actuelle, ils sont pour toutes les autres sociétés humaines un

grave danger. Ce «peuple de maîtres», comme il s'appelle lui-même, est

de tous les peuples celui qui a le moins le sentiment de la dignité

personnelle. Sa constitution politique a fait de lui une horde guerrière

où tout est soumis à une discipline mécanique et humiliante. En

Allemagne, il n'est personne qui ne reçoive des coups de pied au cul et

qui ne désire les rendre à ses subordonnés. Le coup de pied donné par

l'empereur se transmet d'échine en échine jusqu'aux dernières couches

sociales. Le kaiser cogne sur ses rejetons, l'officier cogne sur ses

soldats, le père cogne sur ses enfants et sur sa femme, l'instituteur

cogne sur ses élèves. C'est précisément pour cela que l'Allemand désire

si passionnément se répandre dans le monde. Dès qu'il est hors de chez

lui, il se dédommage de sa servilité domestique en devenant le plus

arrogant et le plus féroce des tyrans.

XI

LA GUERRE

Le sénateur Lacour, un soir qu'il dînait chez Marcel Desnoyers, dit à

son ami:

--Ne vous plairait-il pas d'aller voir votre fils au front?

Le personnage était très tourmenté de ce que son héritier, rompant le

réseau protecteur des recommandations dont l'avait enveloppé la prudence

paternelle, servait maintenant dans l'armée active et, qui pis est, sur

la première ligne; et il s'était mis en tête de rendre visite au nouveau

sous-lieutenant, ne fût-ce que pour inspirer aux chefs plus de

considération à l'égard d'un jeune homme dont le père avait la puissance

d'obtenir une autorisation si rarement accordée. Or, comme Jules

appartenait au même corps d'armée que René, Lacour avait pensé à faire

profiter Marcel de l'occasion: Marcel accompagnerait Lacour en qualité

de secrétaire. Même si les deux jeunes gens étaient dans des secteurs

éloignés l'un de l'autre, cela ne serait pas un empêchement: en

automobile, on parcourt vite de longues distances. Le prétexte officiel

du voyage était une mission donnée au sénateur pour se rendre compte du

fonctionnement de l'artillerie et de l'organisation des tranchées.

Il va de soi que Marcel accepta avec joie la proposition de son illustre

ami, et, quelques jours plus tard, malgré la mauvaise volonté du

ministre de la Guerre qui se souciait peu d'admettre des curieux sur le

front, Lacour obtint le double permis.

Le lendemain, dans la matinée, le sénateur et le millionnaire

gravissaient péniblement une montagne boisée. Marcel avait les jambes

protégées par des guêtres, la tête abritée sous un feutre à larges

bords, les épaules couvertes d'une ample pèlerine. Lacour le suivait,

chaussé de hautes bottes et coiffé d'un chapeau mou; mais il n'en avait

pas moins endossé une redingote aux basques solennelles, afin de garder

quelque chose du majestueux costume parlementaire, et, quoiqu'il haletât

de fatigue et suât à grosses gouttes, il faisait un visible effort pour

ne point se départir de la dignité sénatoriale. A côté d'eux marchait un

capitaine qui, par ordre, leur servait de guide.

Le bois où ils cheminaient présentait une tragique désolation. Il s'y

était pour ainsi dire figé une tempête qui tenait le paysage immobile

dans des aspects violents et bizarres. Pas un arbre n'avait gardé sa

tige intacte et son abondante ramure du temps de paix. Les pins

faisaient penser aux colonnades de temples en ruines; les uns dressaient

encore leurs troncs entiers, mais, décapités de la cime, ils étaient

comme des fûts qui auraient perdu leurs chapiteaux; d'autres, coupés à

mi-hauteur par une section oblique en bec de flûte, ressemblaient à des

stèles brisées par la foudre; quelques-uns laissaient pendre autour de

leur moignon déchiqueté les fibres d'un bois déjà mort. Mais c'était

surtout dans les hêtres, les rouvres et les chênes séculaires que se

révélait la formidable puissance de l'agent destructeur. Il y en avait

dont les énormes troncs avaient été tranchés presque à ras de terre par

une entaille nette comme celle qu'aurait pu produire un gigantesque coup

de hache, tandis qu'autour de leurs racines déterrées on voyait les

pierres extraites des entrailles du sol par l'explosion et éparpillées à

la surface. Çà et là, des mares profondes, toutes pareilles, d'une

régularité quasi géométrique, étendaient leurs nappes circulaires.

C'était de l'eau de pluie verdâtre et croupissante, sur laquelle

flottait une croûte de végétation habitée par des myriades d'insectes.

Ces mares étaient les entonnoirs creusés par les «marmites» dans un sol

calcaire et imperméable, qui conservait le trop-plein des irrigations

pluviales.

Les voyageurs avaient laissé leur automobile au bas du versant, et ils

grimpaient vers les crêtes où étaient dissimulés d'innombrables canons,

sur une ligne de plusieurs kilomètres. Ils étaient obligés de faire

cette ascension à pied, parce qu'ils étaient à portée de l'ennemi: une

voiture aurait attiré sur eux l'attention et servi de cible aux obus.

--La montée est un peu fatigante, monsieur le sénateur, dit le

capitaine. Mais courage! Nous approchons.

Ils commençaient à rencontrer sur le chemin beaucoup d'artilleurs. La

plupart n'avaient de militaire que le képi; sauf cette coiffure, ils

avaient l'air d'ouvriers de fabrique, de fondeurs ou d'ajusteurs. Avec

leurs pantalons et leurs gilets de panne, ils étaient en manches de

chemise, et quelques-uns d'entre eux, pour marcher dans la boue avec

moins d'inconvénient, étaient chaussés de sabots. C'étaient de vieux

métallurgistes incorporés par la mobilisation à l'artillerie de réserve;

leurs sergents avaient été des contre-maîtres, et beaucoup de leurs

officiers étaient des ingénieurs et des patrons d'usines.

On pouvait arriver jusqu'aux canons sans les voir. A peine émergeait-il

d'entre les branches feuillues ou de dessous les troncs entassés quelque

chose qui ressemblait à une poutre grise. Mais, quand on passait

derrière cet amas informe, on trouvait une petite place nette, occupée

par des hommes qui vivaient, dormaient et travaillaient autour d'un

engin de mort. En divers endroits de la montagne il y avait, soit des

pièces de 75, agiles et gaillardes, soit des pièces lourdes qui se

déplaçaient péniblement sur des roues renforcées de patins, comme celles

des locomobiles agricoles dont les grands propriétaires se servent dans

l'Argentine pour labourer la terre.

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 17 / 21 段