Un anxieux désir de lumière et d'air libre le fit sortir de l'édifice

croulant. Le soleil était haut sur l'horizon et les cadavres devenaient

de plus en plus nombreux dans le parc. Les blessés geignaient, appuyés

contre les troncs, ou demeuraient étendus par terre dans le mutisme de

la souffrance. Quelques-uns avaient ouvert leur sac pour y prendre le

paquet de pansement et soignaient leurs chairs lacérées. Le nombre des

défenseurs du parc s'était beaucoup accru et l'infanterie faisait de

continuelles décharges. De nouveaux pelotons arrivaient à chaque

instant: c'étaient des hommes qui, chassés de la rivière, se repliaient

sur la seconde ligne de défense. Les mitrailleuses joignaient leur

tic-tac à la crépitation de la fusillade.

Il semblait à Marcel que l'espace était plein du bourdonnement continu

d'un essaim et que des milliers de frelons invisibles voltigeaient

autour de lui. Les écorces des arbres sautaient, comme arrachées par des

griffes qu'on ne voyait pas; les feuilles pleuvaient; les branches

étaient agitées en sens divers; des pierres jaillissaient du sol, comme

poussées par un pied mystérieux. Les casques des soldats, les pièces

métalliques des équipements, les caissons de l'artillerie carillonnaient

sous une grêle magique. De grandes brèches s'étaient ouvertes dans le

mur d'enceinte, et, par l'une d'elles, Marcel reconnut, au pied de la

côte sur laquelle était construit le château, plusieurs colonnes

françaises qui avaient franchi la Marne. Les assaillants, retenus par le

feu nourri de l'ennemi, ne pouvaient avancer que par bonds, en

s'abritant derrière les moindres plis du terrain, pour laisser passer

les rafales de projectiles.

Soudain une trombe s'engouffra entre le mur d'enceinte et le château. La

mort soufflait donc dans une nouvelle direction? Jusqu'alors elle était

venue du côté de la rivière, battant de front la ligne allemande

protégée par le mur. Et voilà qu'avec la brusquerie d'une saute de vent

elle se ruait d'un autre côté et prenait le mur en enfilade. Un habile

mouvement avait permis aux Français d'établir leurs batteries dans une

position plus favorable et d'attaquer de flanc les défenseurs du

château.

Marcel qui, heureusement pour lui, s'était attardé un instant près du

pont-levis, dans un lieu que la masse de l'édifice abritait contre cette

trombe, fut le témoin indemne d'une sorte de cataclysme: arbres abattus,

canons démolis, caissons sautant avec des déflagrations volcaniques,

chevaux éventrés, hommes dépecés dont le corps volait en morceaux. Par

places, les obus avaient creusé des trous profonds dans le sol et rejeté

hors des fosses les cadavres enterrés les jours précédents.

Ce qui restait d'Allemands valides pour la défense du mur se leva. Les

uns, pâles, les dents serrées, avec des lueurs de démence dans les yeux,

mirent la baïonnette au canon; d'autres tournèrent le dos et se

précipitèrent vers la porte du parc, sans prendre garde aux cris des

officiers et aux coups de revolver que ceux-ci déchargeaient contre les

fuyards.

Cependant, de l'autre côté du mur, Marcel entendait comme un bruit

confus de marée montante, et il lui semblait reconnaître dans ce bruit

quelques notes de la _Marseillaise_. Les mitrailleuses fonctionnaient

avec une célérité de machine à coudre. Les Allemands, fous de rage,

tiraient, tiraient sans répit. Cette fureur n'arrêta pas le progrès de

l'attaque, et tout à coup, dans une brèche, des képis rouges apparurent

sur les décombres. Une bordée de shrapnells balaya une fois, deux fois

cette apparition. Finalement les Français entrèrent par la brèche ou

escaladèrent le mur. C'étaient de petits soldats bien pris, agiles,

ruisselants de sueur sous leur capote déboutonnée; et, pêle-mêle avec

eux dans le désordre de la charge, il y avait aussi des turcos aux yeux

endiablés, des zouaves aux culottes flottantes, des chasseurs d'Afrique

aux vestes bleues.

Les officiers allemands combattaient à mort. Après avoir épuisé les

cartouches de leurs revolvers, ils s'élançaient, le sabre haut, contre

les assaillants, suivis par ceux des soldats qui leur obéissaient

encore. Il y eut un corps à corps, une mêlée: baïonnettes perçant des

ventres de part en part, crosses tombant comme des marteaux sur des

crânes qui se fendaient, couples embrassés qui roulaient par terre en

cherchant à s'étrangler, à se mordre. Enfin les uniformes gris

déguerpirent en se faufilant à travers les arbres; mais ils ne

réussirent pas tous à s'échapper, et les balles des vainqueurs

arrêtèrent pour jamais beaucoup de fugitifs.

Presque aussitôt après, un gros de cavalerie française passa sur le

chemin. C'étaient des dragons qui venaient achever la poursuite; mais

leurs chevaux étaient exténués de fatigue, et seule la fièvre de la

victoire, qui semblait se propager des hommes aux bêtes, leur rendait

encore possible un trot forcé et douloureux. Un de ces dragons fit halte

à l'entrée du parc, et sa monture se mit à dévorer avidement quelques

pousses feuillues, tandis que l'homme, courbé sur l'arçon, paraissait

dormir. Quand Marcel le secoua pour le réveiller, l'homme tomba par

terre: il était mort.

L'avance française continua. Des bataillons, des escadrons remontaient

du bord de la Marne, harassés, sales, couverts de poussière et de boue,

mais animés d'une ardeur qui galvanisait leurs forces défaillantes.

Quelques pelotons de fantassins explorèrent le château et le parc, pour

les nettoyer des Allemands qui s'y cachaient encore. D'entre les débris

des appartements, de la profondeur des caves, des bosquets ravagés, des

étables et des garages incendiés surgissaient des individus verdâtres,

coiffés du casque à pointe, et ils levaient les bras en montrant leurs

mains ouvertes et en criant «_Kamarades!... Kamarades!... Non kaput!_»

Ils tremblaient d'être massacrés sur place. Loin de leurs officiers et

affranchis de la discipline, ils avaient perdu subitement toute leur

fierté. L'un d'eux se réfugia à côté de Marcel, se colla presque contre

lui; c'était l'infirmier barbu qui lui avait fait payer si cher quelques

morceaux de pain.

--_Franzosen!_... Moi ami des _Franzosen!_ répétait-il, pour se faire

protéger par la victime de son impudente extorsion.

Après une mauvaise nuit passée dans les ruines de son château, Marcel se

décida à partir. Il n'avait plus rien à faire au milieu de ces

décombres. D'ailleurs la présence de tant de morts le gênait. Il y en

avait des centaines et des milliers. Les soldats et les paysans

travaillaient à enfouir les cadavres sur le lieu même où ils les

trouvaient. Il y avait des fosses dans toutes les avenues du parc, dans

les plates-bandes des jardins, dans les cours des dépendances, sous les

fenêtres de ce qui avait été les salons. La vie n'était plus possible

dans un pareil charnier.

Il reprit donc le chemin de Paris, où il était résolu d'arriver

n'importe comment.

Au sortir du parc, ce furent encore des cadavres qu'il rencontra; mais

malheureusement ils n'étaient point vêtus de la capote verdâtre.

L'offensive libératrice avait coûté la vie à beaucoup de Français. Des

pantalons rouges, des képis, des chéchias, des casques à crinière, des

sabres tordus, des baïonnettes brisées jonchaient la campagne. Çà et là

on apercevait des tas de cendres et de matières carbonisées: c'étaient

les résidus des hommes et des chevaux que les Allemands avaient brûlés

pêle-mêle, pendant la nuit qui avait précédé leur recul.

Malgré ces incinérations barbares, les cadavres restés sans sépulture

étaient innombrables, et, à mesure que Marcel s'éloignait du village, la

puanteur des chairs décomposées devenait plus insupportable. D'abord il

avait passé au milieu des tués de la veille, encore frais; ensuite, de

l'autre côté de la rivière, il avait trouvé ceux de l'avant-veille; plus

loin, c'étaient ceux de trois ou quatre jours. A son approche, des vols

de corbeaux s'élevaient avec de lourds battements d'ailes; puis, gorgés,

mais non rassasiés, ils se posaient de nouveau sur les sillons funèbres.

--Jamais on ne pourra enterrer toute cette pourriture, pensa Marcel.

Nous allons mourir de la peste après la victoire!

Les villages, les maisons isolées, tout était dévasté. Les habitations,

les granges ne formaient plus que des monceaux de débris. Par endroits,

de hautes armatures de fer dressaient sur la plaine leurs silhouettes

bizarres, qui faisaient penser à des squelettes de gigantesques animaux

préhistoriques: c'étaient les restes d'usines détruites par l'incendie.

Des cheminées de brique étaient coupées presque à ras du sol; d'autres,

décapitées de la partie supérieure, montraient dans leurs moignons

subsistants des trous faits par les obus.

De temps à autre, Marcel rencontrait des escouades de cavaliers, des

gendarmes, des zouaves, des chasseurs. Ils bivouaquaient autour des

ruines des fermes, chargés d'explorer le terrain et de donner la chasse

aux traînards ennemis. Le châtelain dut leur expliquer son histoire,

leur montrer le passeport qui lui avait permis de faire le voyage dans

le train militaire. Ces soldats, dont quelques-uns étaient blessés

légèrement, avaient la joyeuse exaltation de la victoire. Ils riaient,

contaient leurs prouesses, s'écriaient avec assurance:

--Nous allons les reconduire à coups de pied jusqu'à la frontière.

Après plusieurs heures de marche, il reconnut au bord de la route une

maison en ruines. C'était le cabaret où il avait déjeuné en se rendant à

son château. Il pénétra entre les murs noircis, où une myriade de

mouches vint aussitôt bourdonner autour de sa tête. Une odeur de chairs

putréfiées le saisit aux narines. Une jambe, qui avait l'air d'être de

carton roussi, sortait d'entre les plâtras. Il crut revoir la bonne

vieille qui, avec ses petits-enfants accrochés à ses jupes, lui disait:

«Pourquoi ces gens fuient-ils? La guerre est l'affaire des soldats.

Nous autres, nous ne faisons de mal à personne et nous n'avons rien à

craindre.»

Un peu plus loin, au bas d'une côte, il fit la plus inattendue des

rencontres. Il aperçut une automobile de louage, une automobile

parisienne avec son taximètre fixé au siège du cocher. Le chauffeur se

promenait tranquillement près du véhicule, comme s'il eût été à sa

station. Cet homme avait amené là des journalistes qui voulaient voir le

champ de bataille, et il les attendait pour le retour. Marcel engagea la

conversation avec lui.

--Deux cents francs pour vous, dit-il, si vous me ramenez à Paris.

L'autre protesta, du ton d'un homme consciencieux qui veut être fidèle à

ses promesses. Ce qui donnait tant de force à sa fidélité, c'était

peut-être que l'offre de dix louis était faite par un quidam qui, avec

ses vêtements en loques et la tache livide d'un coup reçu au visage,

avait l'aspect d'un vagabond.

--Eh bien, cinq cents francs! reprit Marcel en tirant de son gousset une

poignée d'or.

Pour toute réponse le chauffeur donna un tour à la manivelle et ouvrit

la portière. Les journalistes pouvaient attendre jusqu'au lendemain

matin: ils n'en auraient que mieux observé le champ de bataille.

Lorsque Marcel rentra à Paris, les rues presque vides lui parurent

pleines de monde. Jamais il n'avait trouvé la capitale si belle. En

revoyant l'Opéra et la place de la Concorde, il lui sembla qu'il rêvait:

le contraste était trop fort entre ce qu'il avait sous les yeux et les

spectacles d'horreur qu'il laissait derrière lui à si peu de distance.

A la porte de son hôtel, son majestueux portier, ébahi de lui voir ce

sordide aspect, le salua par des cris de stupéfaction:

--Ah! monsieur!... Qu'est-il arrivé à Monsieur?... D'où Monsieur peut-il

bien venir?

--De l'enfer! répondit le châtelain.

Deux jours après, dans la matinée, Marcel reçut une visite inattendue.

Un soldat d'infanterie de ligne s'avançait vers lui d'un air gaillard.

--Tu ne me reconnais pas?

--Oh!... Jules!

Et le père ouvrit les bras à son fils, le serra convulsivement sur sa

poitrine. Le nouveau fantassin était coiffé d'un képi dont le rouge

n'avait pas l'éclat du neuf; sa capote trop longue était usée, rapiécée;

ses gros souliers exhalaient une odeur de cuir et de graisse; mais

jamais Marcel n'avait trouvé Jules si beau que sous cette défroque tirée

de quelque fond de magasin militaire.

--Te voilà donc soldat? reprit-il d'une voix qui tremblait un peu. Tu as

voulu défendre mon pays, qui n'est pas le tien[H]. Cela m'effraie pour

toi, et cependant j'en suis heureux. Ah! si je n'avais que cinquante

ans, tu ne partirais pas seul!

Et ses yeux se mouillèrent de larmes, tandis qu'une expression de haine

donnait à son visage quelque chose de farouche.

--Va donc, prononça-t-il avec une sourde énergie. Tu ne sais pas ce

qu'est cette guerre; mais moi, je le sais. Ce n'est pas une guerre comme

les autres, une guerre où l'on se bat contre des adversaires loyaux;

c'est une chasse à la bête féroce. Tire dans le tas: chaque Allemand qui

tombe délivre l'humanité d'un péril....

Ici Marcel eut comme un mouvement d'hésitation; puis, d'un ton décidé:

--Et si tu rencontres devant toi des visages connus, ajouta-t-il, que

cela ne t'arrête point. Il y a dans les rangs ennemis des hommes de ta

famille, mais ils ne valent pas mieux que les autres. A l'occasion,

tue-les, tue-les sans scrupule!

X

APRÈS LA MARNE

A la fin d'octobre, Luisa, Héléna et Chichi revinrent de Biarritz.

Héléna eut beau leur dire que ce retour n'était pas prudent, que

l'affaire de la Marne n'avait été pour les Français qu'un succès

passager, que le cours de la guerre pouvait changer d'un moment à

l'autre et que, par le fait, le gouvernement ne songeait pas encore à

quitter Bordeaux. Mais les suggestions de la «romantique» demeurèrent

sans résultat: Luisa ne pouvait se résigner à vivre plus longtemps loin

de son mari, et Chichi avait hâte de revoir son «petit soldat de sucre».

Les trois femmes réintégrèrent donc l'hôtel de l'avenue Victor-Hugo.

Les deux millions de Parisiens qui, au lieu de se laisser entraîner par

la panique, étaient restés chez eux, avaient accueilli la victoire avec

une sérénité grave. Personne ne s'expliquait clairement le cours de

cette bataille, dont on n'avait eu connaissance que lorsqu'elle était

déjà gagnée. Un dimanche, à l'heure où les habitants profitaient du bel

après-midi pour faire leur promenade, ils avaient appris tout d'un coup

par les journaux le grand succès des Alliés et le danger qu'ils venaient

de courir. Ils se réjouirent, mais ils ne se départirent point de leur

calme: six semaines de guerre avaient changé radicalement le caractère

de cette population si turbulente et si impressionnable. Il fallut du

temps pour que la capitale reprît son aspect d'autrefois. Mais enfin des

rues naguère désertes se repeuplèrent de passants, des magasins fermés

se rouvrirent, des appartements silencieux retrouvèrent de l'animation.

Marcel ne parla guère aux siens de son voyage de Villeblanche. Pourquoi

les attrister par le récit de tant d'horreurs? Il se contenta de dire à

Luisa que le château avait beaucoup souffert du bombardement, que les

obus avaient endommagé une partie de la toiture, et qu'après la paix

plusieurs mois de travail seraient nécessaires pour rendre le logis

habitable.

Le plaisir qu'éprouvait Marcel à se retrouver en famille fut vite gâté

par la présence de sa belle-sœur. Depuis les derniers événements, Héléna

avait dans les yeux une vague expression de surprise, comme si le recul

des armées impériales eût été un phénomène qui dérogeât d'une façon

extraordinaire aux lois les mieux établies de la nature, et le problème

de la bataille de la Marne lui tenait si fort à cœur qu'elle ne pouvait

plus retenir sa langue. Elle se mit donc à contester la victoire

française. A l'en croire, ce qu'on appelait la victoire de la Marne

n'était qu'une invention des Alliés; la vérité, c'était que, pour de

savantes raisons stratégiques, les généraux allemands avaient jugé à

propos de reporter leurs lignes en arrière. Pendant son séjour à

Biarritz, elle s'était longuement entretenue de ce sujet avec diverses

personnes de la plus haute compétence, notamment avec des officiers

supérieurs des pays neutres, et aucun d'eux ne croyait à une réelle

victoire des Français. Les troupes allemandes ne continuaient-elles pas

à occuper de vastes territoires dans le nord et dans l'est de la France?

A quoi donc avait servi cette prétendue victoire, si les vainqueurs

étaient impuissants à chasser de chez eux les vaincus? Marcel,

interloqué par ces déclarations catégoriques, pâlissait de stupeur et de

colère: il l'avait vue, lui, vue de ses yeux, la victoire de la Marne,

et les milliers d'Allemands enterrés dans le jardin et dans le parc de

Villeblanche attestaient que les Français avaient remporté une grande

victoire. Mais il avait beau rembarrer sa belle-sœur et se fâcher tout

rouge: il était bien obligé de s'avouer à lui-même qu'il y avait quelque

chose de spécieux dans les objections d'Héléna, et son âme en était

profondément troublée.

Luisa non plus n'était pas tranquille; depuis que Jules s'était engagé,

elle vivait dans les transes. Et bientôt Chichi elle-même eut à

s'inquiéter aussi au sujet de son fiancé. En revenant de Biarritz, elle

s'était fait raconter par son «petit soldat» tous les périls auxquels

elle imaginait que celui-ci avait été exposé, et le jeune guerrier lui

avait décrit les poignantes angoisses éprouvées au bureau, durant les

jours interminables où les troupes se battaient aux environs de Paris.

On entendait de si près la canonnade que le sénateur aurait voulu faire

partir son fils pour Bordeaux; mais celui-ci avait été beaucoup mieux

inspiré. Le jour du grand effort, lorsque le gouverneur de la place

avait lancé en automobile tous les hommes valides, le patriotisme

l'avait emporté chez René sur tout autre sentiment: il avait pris un

fusil sans que personne le lui commandât, et il était monté dans une

voiture avec d'autres employés du service auxiliaire. Arrivé sur le

champ de bataille, il était resté plusieurs heures couché dans un fossé,

au bord d'un chemin, tirant sans distinguer sur quoi. Il n'avait vu que

de la fumée, des maisons incendiées, des blessés, des morts. A

l'exception d'un groupe de uhlans prisonniers, il n'avait pas aperçu un

seul Allemand.

D'abord cela suffit pour rendre Chichi fière d'être la promise d'un

héros de la Marne; mais ensuite elle changea de sentiment. Quand elle

était dans la rue avec René, elle regrettait qu'il ne fût que simple

soldat et qu'il n'appartînt qu'aux milices de l'arrière. Pis encore: les

femmes du peuple, exaltées par le souvenir de leurs hommes qui

combattaient sur le front ou aigries par la mort d'un être cher, étaient

d'une insolence agressive, de sorte qu'elle entendait souvent au passage

de grossières paroles contre les «embusqués». Au surplus, elle ne

pouvait s'empêcher de se dire à elle-même que son frère, qui n'était

qu'un Argentin, se battait sur le front, tandis que son fiancé, qui

était un Français, se tenait à l'abri des coups. Ces réflexions pénibles

la rendaient triste.

René remarqua d'autant plus aisément la tristesse de Chichi qu'elle ne

l'avait pas habitué à une mine morose, et il devina sans peine la raison

de cette mauvaise humeur. Dès lors sa résolution fut prise. Pendant

trois jours il s'abstint de venir avenue Victor-Hugo; mais, le quatrième

jour, il s'y présenta dans un uniforme flambant neuf, de cette couleur

bleu horizon que l'armée française avait adoptée récemment; la

mentonnière de son képi était dorée et les manches de sa vareuse

portaient un petit galon d'or. Il était officier. Grâce à son père, et

en se prévalant de sa qualité d'élève de l'École centrale, il avait

obtenu d'être nommé sous-lieutenant dans l'artillerie de réserve, et il

avait aussitôt demandé à être envoyé en première ligne. Il partirait

dans deux jours.

--Tu as fait cela! s'écria Chichi enthousiasmée. Tu as fait cela!

Elle le regardait, pâle, avec des yeux agrandis qui semblaient le

dévorer d'admiration. Puis, sans se soucier de la présence de sa mère:

--Viens, mon petit soldat! Viens! Tu mérites une récompense!

Et elle lui jeta les bras autour du cou, lui plaqua sur les joues deux

baisers sonores, fut prise d'une sorte de défaillance et éclata en

sanglots.

Après la bataille de la Marne, Luisa et Héléna eurent un redoublement de

zèle religieux: les deux mères étaient dévorées de soucis au sujet de

leurs fils, qui combattaient pour des causes contraires sur le front de

France. Et Chichi elle-même, lorsque René eut été envoyé dans la zone

des armées, éprouva une crise de dévotion.

Maintenant Luisa ne courait plus tout Paris pour visiter un grand nombre

de sanctuaires, comme si la multiplicité des lieux d'oraison devait

augmenter l'efficacité des prières; elle se contentait d'aller avec

Chichi et Héléna, soit à l'église Saint-Honoré d'Eylau, soit à la

chapelle espagnole de l'avenue Friedland; et elle avait même pour la

chapelle espagnole une préférence, parce qu'elle y entendait souvent des

dévotes chuchoter à côté d'elle dans la langue de sa jeunesse, et ces

voix lui donnaient l'illusion d'être là comme chez elle, près d'un dieu

qui l'écoutait plus volontiers.

Lorsque les trois femmes priaient, agenouillées côte à côte, Luisa

jetait de temps à autre sur Chichi un regard où il y avait un grain de

mauvaise humeur. La jeune fille était pâle, songeuse, et tantôt elle

fixait longuement sur l'autel des yeux estompés de bleu, tantôt elle

courbait la tête comme sous le poids de pensées graves qui ne lui

étaient point habituelles. Cette langueur ardente offusquait un peu la

mère: ce n'était probablement pas pour Jules que Chichi priait avec

cette ferveur passionnée.

Quant aux deux sœurs, elles ne demandaient ni l'une ni l'autre à Dieu le

salut des millions d'hommes aux prises sur les champs de bataille: leurs

prières plus égoïstes ne s'inspiraient que du seul amour maternel,

n'avaient pour objet que le salut de leurs fils, exposés peut-être en

cet instant même à un péril mortel. Mais, quand Luisa implorait le salut

de Jules, ce qu'elle voyait mentalement, c'était le soldat que

représentait une pâle photographie reçue des tranchées: la tête coiffée

d'un vieux képi, le corps enveloppé d'une capote boueuse, les jambes

serrées par des bandes de drap, la main armée d'un fusil, le menton

assombri par une barbe mal rasée. Et, quand Héléna implorait le salut

d'Otto et d'Hermann, l'image qu'elle avait dans l'esprit était celle de

jeunes officiers coiffés du casque à pointe, vêtus de l'uniforme

verdâtre, la poitrine barrée par les courroies qui soutenaient le

revolver, les jumelles, l'étui pour les cartes, la taille serrée par le

ceinturon auquel était suspendu le sabre. Si donc, en apparence, les

vœux de l'une et de l'autre s'harmonisaient dans un même élan de piété

maternelle, il n'en était pas moins vrai qu'au fond ces vœux étaient

opposés les uns aux autres et qu'il y avait entre les prières des deux

mères le même conflit qu'entre les armées ennemies. Ni Luisa ni Héléna

ne s'apercevaient de cette contradiction. Mais, un jour que Marcel vit

sa femme et sa belle-sœur sortir ensemble de l'église, il ne put

s'empêcher de grommeler entre ses dents:

--C'est indécent! C'est se moquer de Dieu!

Eh quoi? Dans le sanctuaire où Luisa et tant d'autres mères françaises

imploraient la protection divine pour leurs fils, qui luttaient contre

l'invasion des Barbares et qui défendaient héroïquement la cause de la

civilisation et de l'humanité, Héléna osait solliciter du ciel la

détestable réussite de son mari l'Allemand qui employait toutes ses

facultés d'énergumène à préparer l'écrasement de la France, et le

criminel succès de ses fils qui, le revolver en main, envahissaient les

villages, assassinaient les habitants paisibles et ne laissaient

derrière eux que l'incendie et la mort! Oui, les prières de cette femme

étaient impies et ses invocations iniques offensaient la justice de

Dieu. Et Marcel, avec la puérile superstition qu'éveille parfois dans

les esprits les plus positifs la crainte du danger, allait jusqu'à

s'imaginer que la sacrilège dévotion d'Héléna pouvait causer à Jules un

dommage. Qui sait? Dieu, fatigué des demandes contradictoires qui lui

arrivaient de ces mères inconsciemment hostiles, finirait sans doute par

se boucher les oreilles et n'écouterait plus personne.

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 16 / 21 段