croulant. Le soleil était haut sur l'horizon et les cadavres devenaient
de plus en plus nombreux dans le parc. Les blessés geignaient, appuyés
contre les troncs, ou demeuraient étendus par terre dans le mutisme de
la souffrance. Quelques-uns avaient ouvert leur sac pour y prendre le
paquet de pansement et soignaient leurs chairs lacérées. Le nombre des
défenseurs du parc s'était beaucoup accru et l'infanterie faisait de
continuelles décharges. De nouveaux pelotons arrivaient à chaque
instant: c'étaient des hommes qui, chassés de la rivière, se repliaient
sur la seconde ligne de défense. Les mitrailleuses joignaient leur
tic-tac à la crépitation de la fusillade.
Il semblait à Marcel que l'espace était plein du bourdonnement continu
d'un essaim et que des milliers de frelons invisibles voltigeaient
autour de lui. Les écorces des arbres sautaient, comme arrachées par des
griffes qu'on ne voyait pas; les feuilles pleuvaient; les branches
étaient agitées en sens divers; des pierres jaillissaient du sol, comme
poussées par un pied mystérieux. Les casques des soldats, les pièces
métalliques des équipements, les caissons de l'artillerie carillonnaient
sous une grêle magique. De grandes brèches s'étaient ouvertes dans le
mur d'enceinte, et, par l'une d'elles, Marcel reconnut, au pied de la
côte sur laquelle était construit le château, plusieurs colonnes
françaises qui avaient franchi la Marne. Les assaillants, retenus par le
feu nourri de l'ennemi, ne pouvaient avancer que par bonds, en
s'abritant derrière les moindres plis du terrain, pour laisser passer
les rafales de projectiles.
Soudain une trombe s'engouffra entre le mur d'enceinte et le château. La
mort soufflait donc dans une nouvelle direction? Jusqu'alors elle était
venue du côté de la rivière, battant de front la ligne allemande
protégée par le mur. Et voilà qu'avec la brusquerie d'une saute de vent
elle se ruait d'un autre côté et prenait le mur en enfilade. Un habile
mouvement avait permis aux Français d'établir leurs batteries dans une
position plus favorable et d'attaquer de flanc les défenseurs du
château.
Marcel qui, heureusement pour lui, s'était attardé un instant près du
pont-levis, dans un lieu que la masse de l'édifice abritait contre cette
trombe, fut le témoin indemne d'une sorte de cataclysme: arbres abattus,
canons démolis, caissons sautant avec des déflagrations volcaniques,
chevaux éventrés, hommes dépecés dont le corps volait en morceaux. Par
places, les obus avaient creusé des trous profonds dans le sol et rejeté
hors des fosses les cadavres enterrés les jours précédents.
Ce qui restait d'Allemands valides pour la défense du mur se leva. Les
uns, pâles, les dents serrées, avec des lueurs de démence dans les yeux,
mirent la baïonnette au canon; d'autres tournèrent le dos et se
précipitèrent vers la porte du parc, sans prendre garde aux cris des
officiers et aux coups de revolver que ceux-ci déchargeaient contre les
fuyards.
Cependant, de l'autre côté du mur, Marcel entendait comme un bruit
confus de marée montante, et il lui semblait reconnaître dans ce bruit
quelques notes de la _Marseillaise_. Les mitrailleuses fonctionnaient
avec une célérité de machine à coudre. Les Allemands, fous de rage,
tiraient, tiraient sans répit. Cette fureur n'arrêta pas le progrès de
l'attaque, et tout à coup, dans une brèche, des képis rouges apparurent
sur les décombres. Une bordée de shrapnells balaya une fois, deux fois
cette apparition. Finalement les Français entrèrent par la brèche ou
escaladèrent le mur. C'étaient de petits soldats bien pris, agiles,
ruisselants de sueur sous leur capote déboutonnée; et, pêle-mêle avec
eux dans le désordre de la charge, il y avait aussi des turcos aux yeux
endiablés, des zouaves aux culottes flottantes, des chasseurs d'Afrique
aux vestes bleues.
Les officiers allemands combattaient à mort. Après avoir épuisé les
cartouches de leurs revolvers, ils s'élançaient, le sabre haut, contre
les assaillants, suivis par ceux des soldats qui leur obéissaient
encore. Il y eut un corps à corps, une mêlée: baïonnettes perçant des
ventres de part en part, crosses tombant comme des marteaux sur des
crânes qui se fendaient, couples embrassés qui roulaient par terre en
cherchant à s'étrangler, à se mordre. Enfin les uniformes gris
déguerpirent en se faufilant à travers les arbres; mais ils ne
réussirent pas tous à s'échapper, et les balles des vainqueurs
arrêtèrent pour jamais beaucoup de fugitifs.
Presque aussitôt après, un gros de cavalerie française passa sur le
chemin. C'étaient des dragons qui venaient achever la poursuite; mais
leurs chevaux étaient exténués de fatigue, et seule la fièvre de la
victoire, qui semblait se propager des hommes aux bêtes, leur rendait
encore possible un trot forcé et douloureux. Un de ces dragons fit halte
à l'entrée du parc, et sa monture se mit à dévorer avidement quelques
pousses feuillues, tandis que l'homme, courbé sur l'arçon, paraissait
dormir. Quand Marcel le secoua pour le réveiller, l'homme tomba par
terre: il était mort.
L'avance française continua. Des bataillons, des escadrons remontaient
du bord de la Marne, harassés, sales, couverts de poussière et de boue,
mais animés d'une ardeur qui galvanisait leurs forces défaillantes.
Quelques pelotons de fantassins explorèrent le château et le parc, pour
les nettoyer des Allemands qui s'y cachaient encore. D'entre les débris
des appartements, de la profondeur des caves, des bosquets ravagés, des
étables et des garages incendiés surgissaient des individus verdâtres,
coiffés du casque à pointe, et ils levaient les bras en montrant leurs
mains ouvertes et en criant «_Kamarades!... Kamarades!... Non kaput!_»
Ils tremblaient d'être massacrés sur place. Loin de leurs officiers et
affranchis de la discipline, ils avaient perdu subitement toute leur
fierté. L'un d'eux se réfugia à côté de Marcel, se colla presque contre
lui; c'était l'infirmier barbu qui lui avait fait payer si cher quelques
morceaux de pain.
--_Franzosen!_... Moi ami des _Franzosen!_ répétait-il, pour se faire
protéger par la victime de son impudente extorsion.
Après une mauvaise nuit passée dans les ruines de son château, Marcel se
décida à partir. Il n'avait plus rien à faire au milieu de ces
décombres. D'ailleurs la présence de tant de morts le gênait. Il y en
avait des centaines et des milliers. Les soldats et les paysans
travaillaient à enfouir les cadavres sur le lieu même où ils les
trouvaient. Il y avait des fosses dans toutes les avenues du parc, dans
les plates-bandes des jardins, dans les cours des dépendances, sous les
fenêtres de ce qui avait été les salons. La vie n'était plus possible
dans un pareil charnier.
Il reprit donc le chemin de Paris, où il était résolu d'arriver
n'importe comment.
Au sortir du parc, ce furent encore des cadavres qu'il rencontra; mais
malheureusement ils n'étaient point vêtus de la capote verdâtre.
L'offensive libératrice avait coûté la vie à beaucoup de Français. Des
pantalons rouges, des képis, des chéchias, des casques à crinière, des
sabres tordus, des baïonnettes brisées jonchaient la campagne. Çà et là
on apercevait des tas de cendres et de matières carbonisées: c'étaient
les résidus des hommes et des chevaux que les Allemands avaient brûlés
pêle-mêle, pendant la nuit qui avait précédé leur recul.
Malgré ces incinérations barbares, les cadavres restés sans sépulture
étaient innombrables, et, à mesure que Marcel s'éloignait du village, la
puanteur des chairs décomposées devenait plus insupportable. D'abord il
avait passé au milieu des tués de la veille, encore frais; ensuite, de
l'autre côté de la rivière, il avait trouvé ceux de l'avant-veille; plus
loin, c'étaient ceux de trois ou quatre jours. A son approche, des vols
de corbeaux s'élevaient avec de lourds battements d'ailes; puis, gorgés,
mais non rassasiés, ils se posaient de nouveau sur les sillons funèbres.
--Jamais on ne pourra enterrer toute cette pourriture, pensa Marcel.
Nous allons mourir de la peste après la victoire!
Les villages, les maisons isolées, tout était dévasté. Les habitations,
les granges ne formaient plus que des monceaux de débris. Par endroits,
de hautes armatures de fer dressaient sur la plaine leurs silhouettes
bizarres, qui faisaient penser à des squelettes de gigantesques animaux
préhistoriques: c'étaient les restes d'usines détruites par l'incendie.
Des cheminées de brique étaient coupées presque à ras du sol; d'autres,
décapitées de la partie supérieure, montraient dans leurs moignons
subsistants des trous faits par les obus.
De temps à autre, Marcel rencontrait des escouades de cavaliers, des
gendarmes, des zouaves, des chasseurs. Ils bivouaquaient autour des
ruines des fermes, chargés d'explorer le terrain et de donner la chasse
aux traînards ennemis. Le châtelain dut leur expliquer son histoire,
leur montrer le passeport qui lui avait permis de faire le voyage dans
le train militaire. Ces soldats, dont quelques-uns étaient blessés
légèrement, avaient la joyeuse exaltation de la victoire. Ils riaient,
contaient leurs prouesses, s'écriaient avec assurance:
--Nous allons les reconduire à coups de pied jusqu'à la frontière.
Après plusieurs heures de marche, il reconnut au bord de la route une
maison en ruines. C'était le cabaret où il avait déjeuné en se rendant à
son château. Il pénétra entre les murs noircis, où une myriade de
mouches vint aussitôt bourdonner autour de sa tête. Une odeur de chairs
putréfiées le saisit aux narines. Une jambe, qui avait l'air d'être de
carton roussi, sortait d'entre les plâtras. Il crut revoir la bonne
vieille qui, avec ses petits-enfants accrochés à ses jupes, lui disait:
«Pourquoi ces gens fuient-ils? La guerre est l'affaire des soldats.
Nous autres, nous ne faisons de mal à personne et nous n'avons rien à
craindre.»
Un peu plus loin, au bas d'une côte, il fit la plus inattendue des
rencontres. Il aperçut une automobile de louage, une automobile
parisienne avec son taximètre fixé au siège du cocher. Le chauffeur se
promenait tranquillement près du véhicule, comme s'il eût été à sa
station. Cet homme avait amené là des journalistes qui voulaient voir le
champ de bataille, et il les attendait pour le retour. Marcel engagea la
conversation avec lui.
--Deux cents francs pour vous, dit-il, si vous me ramenez à Paris.
L'autre protesta, du ton d'un homme consciencieux qui veut être fidèle à
ses promesses. Ce qui donnait tant de force à sa fidélité, c'était
peut-être que l'offre de dix louis était faite par un quidam qui, avec
ses vêtements en loques et la tache livide d'un coup reçu au visage,
avait l'aspect d'un vagabond.
--Eh bien, cinq cents francs! reprit Marcel en tirant de son gousset une
poignée d'or.
Pour toute réponse le chauffeur donna un tour à la manivelle et ouvrit
la portière. Les journalistes pouvaient attendre jusqu'au lendemain
matin: ils n'en auraient que mieux observé le champ de bataille.
Lorsque Marcel rentra à Paris, les rues presque vides lui parurent
pleines de monde. Jamais il n'avait trouvé la capitale si belle. En
revoyant l'Opéra et la place de la Concorde, il lui sembla qu'il rêvait:
le contraste était trop fort entre ce qu'il avait sous les yeux et les
spectacles d'horreur qu'il laissait derrière lui à si peu de distance.
A la porte de son hôtel, son majestueux portier, ébahi de lui voir ce
sordide aspect, le salua par des cris de stupéfaction:
--Ah! monsieur!... Qu'est-il arrivé à Monsieur?... D'où Monsieur peut-il
bien venir?
--De l'enfer! répondit le châtelain.
Deux jours après, dans la matinée, Marcel reçut une visite inattendue.
Un soldat d'infanterie de ligne s'avançait vers lui d'un air gaillard.
--Tu ne me reconnais pas?
--Oh!... Jules!
Et le père ouvrit les bras à son fils, le serra convulsivement sur sa
poitrine. Le nouveau fantassin était coiffé d'un képi dont le rouge
n'avait pas l'éclat du neuf; sa capote trop longue était usée, rapiécée;
ses gros souliers exhalaient une odeur de cuir et de graisse; mais
jamais Marcel n'avait trouvé Jules si beau que sous cette défroque tirée
de quelque fond de magasin militaire.
--Te voilà donc soldat? reprit-il d'une voix qui tremblait un peu. Tu as
voulu défendre mon pays, qui n'est pas le tien[H]. Cela m'effraie pour
toi, et cependant j'en suis heureux. Ah! si je n'avais que cinquante
ans, tu ne partirais pas seul!
Et ses yeux se mouillèrent de larmes, tandis qu'une expression de haine
donnait à son visage quelque chose de farouche.
--Va donc, prononça-t-il avec une sourde énergie. Tu ne sais pas ce
qu'est cette guerre; mais moi, je le sais. Ce n'est pas une guerre comme
les autres, une guerre où l'on se bat contre des adversaires loyaux;
c'est une chasse à la bête féroce. Tire dans le tas: chaque Allemand qui
tombe délivre l'humanité d'un péril....
Ici Marcel eut comme un mouvement d'hésitation; puis, d'un ton décidé:
--Et si tu rencontres devant toi des visages connus, ajouta-t-il, que
cela ne t'arrête point. Il y a dans les rangs ennemis des hommes de ta
famille, mais ils ne valent pas mieux que les autres. A l'occasion,
tue-les, tue-les sans scrupule!
X
APRÈS LA MARNE
A la fin d'octobre, Luisa, Héléna et Chichi revinrent de Biarritz.
Héléna eut beau leur dire que ce retour n'était pas prudent, que
l'affaire de la Marne n'avait été pour les Français qu'un succès
passager, que le cours de la guerre pouvait changer d'un moment à
l'autre et que, par le fait, le gouvernement ne songeait pas encore à
quitter Bordeaux. Mais les suggestions de la «romantique» demeurèrent
sans résultat: Luisa ne pouvait se résigner à vivre plus longtemps loin
de son mari, et Chichi avait hâte de revoir son «petit soldat de sucre».
Les trois femmes réintégrèrent donc l'hôtel de l'avenue Victor-Hugo.
Les deux millions de Parisiens qui, au lieu de se laisser entraîner par
la panique, étaient restés chez eux, avaient accueilli la victoire avec
une sérénité grave. Personne ne s'expliquait clairement le cours de
cette bataille, dont on n'avait eu connaissance que lorsqu'elle était
déjà gagnée. Un dimanche, à l'heure où les habitants profitaient du bel
après-midi pour faire leur promenade, ils avaient appris tout d'un coup
par les journaux le grand succès des Alliés et le danger qu'ils venaient
de courir. Ils se réjouirent, mais ils ne se départirent point de leur
calme: six semaines de guerre avaient changé radicalement le caractère
de cette population si turbulente et si impressionnable. Il fallut du
temps pour que la capitale reprît son aspect d'autrefois. Mais enfin des
rues naguère désertes se repeuplèrent de passants, des magasins fermés
se rouvrirent, des appartements silencieux retrouvèrent de l'animation.
Marcel ne parla guère aux siens de son voyage de Villeblanche. Pourquoi
les attrister par le récit de tant d'horreurs? Il se contenta de dire à
Luisa que le château avait beaucoup souffert du bombardement, que les
obus avaient endommagé une partie de la toiture, et qu'après la paix
plusieurs mois de travail seraient nécessaires pour rendre le logis
habitable.
Le plaisir qu'éprouvait Marcel à se retrouver en famille fut vite gâté
par la présence de sa belle-sœur. Depuis les derniers événements, Héléna
avait dans les yeux une vague expression de surprise, comme si le recul
des armées impériales eût été un phénomène qui dérogeât d'une façon
extraordinaire aux lois les mieux établies de la nature, et le problème
de la bataille de la Marne lui tenait si fort à cœur qu'elle ne pouvait
plus retenir sa langue. Elle se mit donc à contester la victoire
française. A l'en croire, ce qu'on appelait la victoire de la Marne
n'était qu'une invention des Alliés; la vérité, c'était que, pour de
savantes raisons stratégiques, les généraux allemands avaient jugé à
propos de reporter leurs lignes en arrière. Pendant son séjour à
Biarritz, elle s'était longuement entretenue de ce sujet avec diverses
personnes de la plus haute compétence, notamment avec des officiers
supérieurs des pays neutres, et aucun d'eux ne croyait à une réelle
victoire des Français. Les troupes allemandes ne continuaient-elles pas
à occuper de vastes territoires dans le nord et dans l'est de la France?
A quoi donc avait servi cette prétendue victoire, si les vainqueurs
étaient impuissants à chasser de chez eux les vaincus? Marcel,
interloqué par ces déclarations catégoriques, pâlissait de stupeur et de
colère: il l'avait vue, lui, vue de ses yeux, la victoire de la Marne,
et les milliers d'Allemands enterrés dans le jardin et dans le parc de
Villeblanche attestaient que les Français avaient remporté une grande
victoire. Mais il avait beau rembarrer sa belle-sœur et se fâcher tout
rouge: il était bien obligé de s'avouer à lui-même qu'il y avait quelque
chose de spécieux dans les objections d'Héléna, et son âme en était
profondément troublée.
Luisa non plus n'était pas tranquille; depuis que Jules s'était engagé,
elle vivait dans les transes. Et bientôt Chichi elle-même eut à
s'inquiéter aussi au sujet de son fiancé. En revenant de Biarritz, elle
s'était fait raconter par son «petit soldat» tous les périls auxquels
elle imaginait que celui-ci avait été exposé, et le jeune guerrier lui
avait décrit les poignantes angoisses éprouvées au bureau, durant les
jours interminables où les troupes se battaient aux environs de Paris.
On entendait de si près la canonnade que le sénateur aurait voulu faire
partir son fils pour Bordeaux; mais celui-ci avait été beaucoup mieux
inspiré. Le jour du grand effort, lorsque le gouverneur de la place
avait lancé en automobile tous les hommes valides, le patriotisme
l'avait emporté chez René sur tout autre sentiment: il avait pris un
fusil sans que personne le lui commandât, et il était monté dans une
voiture avec d'autres employés du service auxiliaire. Arrivé sur le
champ de bataille, il était resté plusieurs heures couché dans un fossé,
au bord d'un chemin, tirant sans distinguer sur quoi. Il n'avait vu que
de la fumée, des maisons incendiées, des blessés, des morts. A
l'exception d'un groupe de uhlans prisonniers, il n'avait pas aperçu un
seul Allemand.
D'abord cela suffit pour rendre Chichi fière d'être la promise d'un
héros de la Marne; mais ensuite elle changea de sentiment. Quand elle
était dans la rue avec René, elle regrettait qu'il ne fût que simple
soldat et qu'il n'appartînt qu'aux milices de l'arrière. Pis encore: les
femmes du peuple, exaltées par le souvenir de leurs hommes qui
combattaient sur le front ou aigries par la mort d'un être cher, étaient
d'une insolence agressive, de sorte qu'elle entendait souvent au passage
de grossières paroles contre les «embusqués». Au surplus, elle ne
pouvait s'empêcher de se dire à elle-même que son frère, qui n'était
qu'un Argentin, se battait sur le front, tandis que son fiancé, qui
était un Français, se tenait à l'abri des coups. Ces réflexions pénibles
la rendaient triste.
René remarqua d'autant plus aisément la tristesse de Chichi qu'elle ne
l'avait pas habitué à une mine morose, et il devina sans peine la raison
de cette mauvaise humeur. Dès lors sa résolution fut prise. Pendant
trois jours il s'abstint de venir avenue Victor-Hugo; mais, le quatrième
jour, il s'y présenta dans un uniforme flambant neuf, de cette couleur
bleu horizon que l'armée française avait adoptée récemment; la
mentonnière de son képi était dorée et les manches de sa vareuse
portaient un petit galon d'or. Il était officier. Grâce à son père, et
en se prévalant de sa qualité d'élève de l'École centrale, il avait
obtenu d'être nommé sous-lieutenant dans l'artillerie de réserve, et il
avait aussitôt demandé à être envoyé en première ligne. Il partirait
dans deux jours.
--Tu as fait cela! s'écria Chichi enthousiasmée. Tu as fait cela!
Elle le regardait, pâle, avec des yeux agrandis qui semblaient le
dévorer d'admiration. Puis, sans se soucier de la présence de sa mère:
--Viens, mon petit soldat! Viens! Tu mérites une récompense!
Et elle lui jeta les bras autour du cou, lui plaqua sur les joues deux
baisers sonores, fut prise d'une sorte de défaillance et éclata en
sanglots.
Après la bataille de la Marne, Luisa et Héléna eurent un redoublement de
zèle religieux: les deux mères étaient dévorées de soucis au sujet de
leurs fils, qui combattaient pour des causes contraires sur le front de
France. Et Chichi elle-même, lorsque René eut été envoyé dans la zone
des armées, éprouva une crise de dévotion.
Maintenant Luisa ne courait plus tout Paris pour visiter un grand nombre
de sanctuaires, comme si la multiplicité des lieux d'oraison devait
augmenter l'efficacité des prières; elle se contentait d'aller avec
Chichi et Héléna, soit à l'église Saint-Honoré d'Eylau, soit à la
chapelle espagnole de l'avenue Friedland; et elle avait même pour la
chapelle espagnole une préférence, parce qu'elle y entendait souvent des
dévotes chuchoter à côté d'elle dans la langue de sa jeunesse, et ces
voix lui donnaient l'illusion d'être là comme chez elle, près d'un dieu
qui l'écoutait plus volontiers.
Lorsque les trois femmes priaient, agenouillées côte à côte, Luisa
jetait de temps à autre sur Chichi un regard où il y avait un grain de
mauvaise humeur. La jeune fille était pâle, songeuse, et tantôt elle
fixait longuement sur l'autel des yeux estompés de bleu, tantôt elle
courbait la tête comme sous le poids de pensées graves qui ne lui
étaient point habituelles. Cette langueur ardente offusquait un peu la
mère: ce n'était probablement pas pour Jules que Chichi priait avec
cette ferveur passionnée.
Quant aux deux sœurs, elles ne demandaient ni l'une ni l'autre à Dieu le
salut des millions d'hommes aux prises sur les champs de bataille: leurs
prières plus égoïstes ne s'inspiraient que du seul amour maternel,
n'avaient pour objet que le salut de leurs fils, exposés peut-être en
cet instant même à un péril mortel. Mais, quand Luisa implorait le salut
de Jules, ce qu'elle voyait mentalement, c'était le soldat que
représentait une pâle photographie reçue des tranchées: la tête coiffée
d'un vieux képi, le corps enveloppé d'une capote boueuse, les jambes
serrées par des bandes de drap, la main armée d'un fusil, le menton
assombri par une barbe mal rasée. Et, quand Héléna implorait le salut
d'Otto et d'Hermann, l'image qu'elle avait dans l'esprit était celle de
jeunes officiers coiffés du casque à pointe, vêtus de l'uniforme
verdâtre, la poitrine barrée par les courroies qui soutenaient le
revolver, les jumelles, l'étui pour les cartes, la taille serrée par le
ceinturon auquel était suspendu le sabre. Si donc, en apparence, les
vœux de l'une et de l'autre s'harmonisaient dans un même élan de piété
maternelle, il n'en était pas moins vrai qu'au fond ces vœux étaient
opposés les uns aux autres et qu'il y avait entre les prières des deux
mères le même conflit qu'entre les armées ennemies. Ni Luisa ni Héléna
ne s'apercevaient de cette contradiction. Mais, un jour que Marcel vit
sa femme et sa belle-sœur sortir ensemble de l'église, il ne put
s'empêcher de grommeler entre ses dents:
--C'est indécent! C'est se moquer de Dieu!
Eh quoi? Dans le sanctuaire où Luisa et tant d'autres mères françaises
imploraient la protection divine pour leurs fils, qui luttaient contre
l'invasion des Barbares et qui défendaient héroïquement la cause de la
civilisation et de l'humanité, Héléna osait solliciter du ciel la
détestable réussite de son mari l'Allemand qui employait toutes ses
facultés d'énergumène à préparer l'écrasement de la France, et le
criminel succès de ses fils qui, le revolver en main, envahissaient les
villages, assassinaient les habitants paisibles et ne laissaient
derrière eux que l'incendie et la mort! Oui, les prières de cette femme
étaient impies et ses invocations iniques offensaient la justice de
Dieu. Et Marcel, avec la puérile superstition qu'éveille parfois dans
les esprits les plus positifs la crainte du danger, allait jusqu'à
s'imaginer que la sacrilège dévotion d'Héléna pouvait causer à Jules un
dommage. Qui sait? Dieu, fatigué des demandes contradictoires qui lui
arrivaient de ces mères inconsciemment hostiles, finirait sans doute par
se boucher les oreilles et n'écouterait plus personne.