coup de revolver. Tout cela s'était fait si vite que Marcel avait eu à
peine le temps de sauter à bas de son lit et de commencer à se vêtir.
Lorsqu'il sortit de sa mansarde, un bougeoir à la main, il se heurta
contre un corps qui agonisait: c'était le concierge dont les yeux
vitreux étaient démesurément ouverts et dont les lèvres se couvraient
d'une écume sanglante, tandis qu'à côté de sa main droite luisait un
long couteau de cuisine. Et Marcel reconnut aussi le meurtrier: c'était
le commandant Blumhardt, qui tenait encore son revolver à la main: un
Blumhardt nouveau, à la face livide, aux yeux lubriques, avec une
bestiale expression d'arrogance féroce. A l'autre bout du corridor,
plusieurs soldats, attirés par la détonation, montaient bruyamment
l'escalier.
En somme, le mari d'Augusta n'était pas fier d'être surpris au milieu
d'une telle aventure. Quand les soldats, dont les uns portaient des
lumières et dont les autres étaient armés de sabres et de fusils,
furent arrivés près du chef de bataillon, celui-ci chercha
instinctivement les mots qui expliqueraient sa présence en ces lieux et
le drame sanglant qui venait de s'accomplir. Une soudaine sonnerie de
clairon, éclatant dans la cour du château, lui vint en aide. C'était le
signal du réveil pour le régiment qui devait quitter le château. Alors
Blumhardt, dispensé de longues explications, dit aux soldats, en
montrant le cadavre du concierge:
--Je me suis défendu contre ce lâche qui m'a traîtreusement attaqué:
voyez le couteau. Justice est faite. Vous entendez le clairon qui nous
appelle. Demi-tour, et tous en bas!
Sur quoi, le tapage des gros souliers à clous s'éloigna dans le couloir,
dévala l'escalier, s'affaiblit, se perdit. Le ciel commençait à
s'éclairer des premières lueurs du jour. On entendait au loin le
grondement continu du canon. Dans le parc du château et dans le village,
des roulements de tambour, des notes aiguës de fifre, des coups de
sifflet indiquaient que les troupes allemandes partaient pour la
bataille.
IX
LA RECULADE
Dans la matinée, lorsque le châtelain sortit du parc, il vit la vallée
blonde et verte sourire au soleil. Tout était dans un profond repos;
aucun objet ne se mouvait, aucune figure humaine ne se dessinait dans le
paysage. Marcel eut l'impression d'être plus seul qu'au temps où,
chassant devant lui un troupeau de bétail, il franchissait les déserts
des Andes sous un ciel traversé de temps à autre par des condors.
Il se dirigea vers le village, qui n'était plus guère qu'un amas de murs
en ruines. De ces ruines émergeaient çà et là quelques maisonnettes
intactes. Le clocher incendié, dont la charpente était dépouillée de ses
ardoises et noircie par le feu, portait encore sa croix tordue. Dans les
rues parsemées de bouteilles, de poutres réduites en tisons, de débris
de toute sorte, il n'y avait pas une âme. Les cadavres avaient disparu;
mais une horrible puanteur de graisse brûlée et de chair décomposée
prenait Marcel aux narines.
Arrivé sur la place, il s'approcha des maisons restées debout, appela à
plusieurs reprises. Personne ne lui répondit. Toute la population avait
donc abandonné Villeblanche? Après avoir attendu plusieurs minutes, il
aperçut un vieillard qui s'avançait vers lui avec précaution, parmi les
décombres. Quelques femmes et quelques enfants suivirent le vieillard et
se rassemblèrent autour de Marcel. Depuis quatre jours ces gens vivaient
cachés dans les caves, sous leurs logis effondrés. La crainte leur avait
fait oublier la faim; mais, depuis que l'ennemi n'était plus là, ils
ressentaient cruellement les besoins physiques étouffés par la terreur.
--Du pain, monsieur! Mes petits se meurent!
--Du pain!... Du pain!...
Machinalement, le châtelain mit la main à la poche et en tira des pièces
d'or. A l'aspect de ce métal les yeux brillèrent, mais ils s'éteignirent
aussitôt. Ce qu'il fallait, ce n'était pas de l'or, c'était du pain, et
il n'y avait plus dans le village ni boulangerie, ni boucherie, ni
épicerie. Les Allemands s'étaient emparés de tous les comestibles, et le
blé même avait péri avec les greniers et les granges. Que pouvait le
millionnaire pour remédier à cette détresse? Quoiqu'il se rendît compte
de son impuissance, il n'en distribua pas moins à ces malheureux des
louis qu'ils recevaient avec gratitude, mais qu'ensuite ils
considéraient dans leur main noire avec découragement. A quoi cela
pouvait-il leur servir?
Comme Marcel s'en retournait, désespéré, vers le château, il eut la
surprise d'entendre derrière lui le bruit métallique d'une automobile
allemande qui revenait du sud, roulant sur la route dans la direction
qu'il suivait. Quelques minutes plus tard, ce fut tout un convoi de
grandes automobiles qui apparurent sur le chemin, escortées par des
pelotons de cavalerie. Lorsqu'il rentra dans son parc, des soldats
étaient déjà occupés à y tendre les fils d'une ligne téléphonique, et le
convoi d'automobiles y pénétra en en même temps que lui.
Les automobiles, comme aussi les fourgons qui les accompagnaient,
portaient tous la croix rouge peinte sur fond blanc. C'était une
ambulance qui venait s'établir au château. Les médecins, vêtus de drap
verdâtre et armés comme les officiers, imitaient la hauteur tranchante
et la raideur insolente de ceux-ci. On tira des fourgons des centaines
de lits pliants, qui furent répartis dans les différentes pièces. Tout
cela se faisait avec une promptitude mécanique, sur des ordres brefs et
péremptoires. Une odeur de pharmacie, de drogues concentrées, se
répandit dans les appartements et s'y mêla à la forte odeur des
antiseptiques dont on avait arrosé les parquets et les murs, pour
rendre inoffensifs les résidus de l'orgie nocturne. Un peu plus tard, il
arriva aussi des femmes vêtues de blanc, viragos aux yeux bleus et aux
cheveux en filasse. D'aspect grave, dur, austère, ces infirmières
avaient l'aspect de religieuses; mais elles portaient le revolver sous
leurs vêtements.
A midi, de nouvelles automobiles affluèrent en grand nombre vers
l'énorme drapeau blanc, chargé d'une croix rouge, qui avait été hissé
sur la plus haute tour du château. Ces voitures arrivaient toujours du
côté de la Marne; leur métal était bosselé par les projectiles, leurs
glaces étoilées de trous. De l'intérieur sortaient des hommes et des
hommes, les uns encore capables de marcher, les autres portés sur des
brancards: faces pâles ou rubicondes, profils aquilins ou camus, têtes
blondes ou enveloppées de bandages sanglants, bouches qui riaient avec
un rire de bravade ou dont les lèvres bleuies laissaient échapper des
plaintes, mâchoires soutenues par des ligatures de toile, corps qui, en
apparence, étaient indemnes et qui pourtant agonisaient, capotes
déboutonnées où l'on constatait le vide de membres absents. Ce flot de
souffrance inonda le château; il n'y resta plus un seul lit inoccupé, et
les derniers brancards durent attendre dehors, à l'ombre des arbres.
Le téléphone fonctionnait incessamment. Les opérateurs, revêtus de
tabliers, allaient de côté et d'autre, travaillant le plus vite
possible. Ceux qui mouraient de l'opération laissaient un lit
disponible pour les nouveaux venus. Les membres coupés, les os cassés,
les lambeaux de chair s'entassaient dans des paniers, et, lorsque les
paniers étaient pleins, des soldats les enlevaient tout dégouttants de
sang, et allaient enfouir le contenu au fond du parc. D'autres soldats,
par couples, emportaient de longues choses enveloppées dans des draps de
lit: c'étaient des morts. Le parc se convertissait en cimetière et des
tombes s'ouvraient partout. Les Allemands, armés de pioches et de
pelles, se faisaient aider dans leur funèbre travail par une douzaine de
paysans prisonniers, qui creusaient la terre et qui prêtaient main forte
pour descendre les corps dans les fosses. Bientôt il y eut tant de
cadavres qu'on les amena sur une charrette et que, pour faire plus vite,
on les déchargea directement dans les trous, comme des matériaux de
démolition.
Marcel, qui n'avait mangé depuis le matin qu'un des morceaux de pain
trouvés par la concierge dans la salle à manger, après le départ des
Allemands, et qui avait laissé les autres morceaux pour cette femme et
pour sa fille, commença à sentir le tourment de la faim. Poussé par la
nécessité, il s'approcha de quelques médecins qui parlaient le français;
mais il dédaignèrent de répondre à sa demande, et, lorsqu'il voulut
insister, ils le chassèrent par une injurieuse bourrade. Eh quoi? Lui
faudrait-il donc mourir de faim dans son propre château? Pourtant ces
gens mangeaient; les robustes infirmières s'étaient même installées
dans la cuisine et s'y empiffraient de victuailles. Il alla les
solliciter; mais elles ne lui furent pas plus pitoyables que les
médecins.
Il errait, le ventre creux, dans les allées de son fastueux domaine,
lorsqu'il aperçut un infirmier à grande barbe rousse, qui, adossé au
tronc d'un arbre, se taillait lentement des bouchées dans une grosse
miche de pain, puis mordait à même dans un long morceau de saucisse aux
pois, de l'air d'un homme déjà repu. Le millionnaire famélique
s'approcha, fit comprendre par gestes qu'il était à jeun, montra une
pièce d'or. Les yeux de l'infirmier brillèrent et un sourire dilata sa
bouche d'une oreille à l'autre.
--_Ia_, _ia_, dit-il, comprenant fort bien la mimique de Marcel.
Et il prit la pièce, donna en échange au châtelain le reste de la miche
et de la saucisse. Le châtelain les saisit et courut jusqu'au pavillon,
où il partagea ces aliments avec la veuve et l'orpheline.
La nuit suivante, Marcel fut tenu éveillé, non seulement par l'horreur
des visions de la journée, mais aussi par le bruit de la canonnade qui
se rapprochait. Les automobiles continuaient à arriver du front, à
déposer leur chargement de chair lacérée, puis à repartir. Et dire que,
de l'un et de l'autre côté de la ligne de combat, sur plus de cent
kilomètres peut-être, il y avait une quantité d'ambulances semblables
où les hommes moribonds affluaient de toutes parts, et qu'en outre il
restait sur le champ de bataille des milliers de blessés non recueillis,
qui hurlaient en vain sur la glèbe, qui traînaient dans la poussière et
dans la boue leurs plaies béantes, et qui expiraient en se roulant dans
les mares de leur propre sang!
Le lendemain matin, Marcel retrouva dans son parc l'infirmier qui
l'attendait au même endroit, avec une serviette pleine de provisions. Il
crut que cet homme était venu là par bonté, et il lui offrit de nouveau
une pièce d'or.
--_Nein_! fit l'autre en éloignant son paquet de la main qui
s'allongeait pour le prendre.
Marcel, étonné et vexé de s'être mépris sur les sentiments de ce teuton,
lui offrit une seconde pièce d'or.
--_Nein_! répéta l'infirmier avec le même geste de refus.
«Ah! le voleur! pensa Marcel. Comme il abuse de la situation!»
Mais nécessité fait loi, et le châtelain dut donner cinq louis pour
obtenir les vivres.
Cependant la canonnade s'était rapprochée encore, et le châtelain
comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Les automobiles
arrivaient et repartirent de plus en plus vite et le personnel de
l'ambulance avait l'air effaré. Bientôt un bruit de foule se fit
entendre hors du parc et les chemins s'encombrèrent. C'était une
nouvelle invasion, mais à rebours. Pendant des heures entières, il y eut
un défilé de camions poudreux dont les moteurs haletaient. Puis ce
furent des régiments d'infanterie, des escadrons de cavalerie, des
batteries d'artillerie. Tout cela marchait lentement, et Marcel
demeurait perplexe. Était-ce une déroute? Était-ce un simple changement
de position? Ce qui, dans tous les cas, lui faisait plaisir, c'était le
sombre mutisme des officiers, l'air abruti et morne des hommes.
A la nuit, le passage des troupes continuait et la canonnade se
rapprochait toujours. Quelques décharges étaient même si voisines que
les vitres des fenêtres en tremblaient. Un paysan, qui était venu se
réfugier au château, put donner quelques nouvelles. Les Allemands se
retiraient; mais ils avaient disposé plusieurs de leurs batteries sur la
rive droite de la Marne, pour tenter une dernière résistance. On allait
donc se battre dans le village.
En attendant, le désordre croissait à l'ambulance et la régularité
automatique de la discipline y était visiblement compromise. Médecins et
infirmiers avaient reçu l'ordre d'évacuer le château; c'était pour cela
que, chaque fois qu'arrivait une automobile chargée de blessés, ils
criaient, juraient, ordonnaient au chauffeur de pousser plus loin vers
l'arrière.
En dépit de cet ordre, l'une des automobiles déchargea ses blessés:
l'état de ces hommes était si grave que les médecins les acceptèrent,
jugeant sans doute inutile que les malheureux poursuivissent leur
voyage. Ces blessés demeurèrent à l'abandon dans le jardin, sur les
brancards de toile qui avaient servi à les apporter.
A la lueur des lanternes, Marcel reconnut un de ces moribonds: c'était
le secrétaire du comte, le professeur socialiste avec lequel il avait
causé de l'attitude du parti ouvrier à l'égard de la guerre. Cet homme
était blême, avait les joues tirées, les yeux comme obscurcis de brume;
on ne lui voyait pas de blessure apparente; mais, sous la capote qui le
recouvrait, ses entrailles, labourées par une épouvantable déchirure,
exhalaient une puanteur d'abattoir. En apercevant Marcel debout devant
lui, il se rendit compte du lieu où il se trouvait. Parmi tout ce monde
qui s'agitait dans le voisinage, le châtelain était la seule personne
qu'il connût, et, d'une voix faible, il lui adressa la parole comme à un
ami. Sa brigade n'avait pas eu de chance; elle était arrivée sur le
front à un moment difficile, et elle avait été lancée tout de suite en
avant pour soutenir des troupes qui fléchissaient; mais elle n'avait pas
réussi à rétablir la situation, et presque tous les officiers logés la
veille au château avaient été tués. Dès le premier engagement, le
capitaine Blumhardt avait eu la poitrine trouée par une balle. Le comte
avait la mâchoire fracassée par un éclat d'obus. Quant au professeur
lui-même, il était resté un jour et demi sur le champ de bataille avant
qu'on le relevât.
--Triste guerre, monsieur! conclut-il.
Et, avec l'obstination du sectaire entiché de ses idées jusqu'à la mort:
--Qui est coupable de l'avoir voulue? ajouta-t-il. Nous ne possédons pas
les éléments d'appréciation nécessaires pour en juger avec certitude.
Mais, quand la guerre aura pris fin....
La parole expira sur ses lèvres et il s'évanouit, épuisé par l'effort.
Le pauvre diable! Avec ses habitudes de raisonneur obtus, lourd et
discipliné, il s'obstinait encore à renvoyer après la guerre la
condamnation du crime qui lui coûtait la vie.
La canonnade et la fusillade étaient devenues très voisines, et le son
des détonations permettait de distinguer celles de l'artillerie
allemande et celles de l'artillerie française. Déjà quelques projectiles
français passaient par-dessus la Marne et venaient éclater aux abords du
parc.
Vers minuit, l'ambulance fit ses préparatifs pour évacuer le château. A
l'aube, les blessés, les infirmiers et les médecins partirent dans un
grand vacarme d'automobiles qui grinçaient, de chevaux qui piaffaient,
d'officiers qui vociféraient. Au jour, le château et le parc étaient
déserts, quoique le drapeau de la croix rouge continuât à flotter au
sommet de la tour.
Cette solitude ne dura pas longtemps. Un bataillon d'infanterie
allemande fit irruption dans le parc avec ses fourgons, ses chevaux de
trait et de selle, et se déploya le long des murs de clôture. Des
soldats armés de pics y ouvrirent des créneaux, et, dès que les créneaux
furent ouverts, d'autres soldats, déposant leurs sacs pour être plus à
l'aise, vinrent s'agenouiller près des ouvertures. Interrompu depuis
quelques heures, le combat reprenait de plus belle, et, dans les
intervalles de la fusillade et de la canonnade, on entendait comme des
claquements de fouet, des bouillonnements de friture, des grincements de
moulin à café: c'était la crépitation incessante des fusils et des
mitrailleuses. La fraîcheur du matin couvrait les hommes et les choses
d'un embu d'humidité; sur la campagne flottaient des traînées de
brouillard qui donnaient aux objets les contours incertains de l'irréel;
le soleil n'était qu'une tache pâle s'élevant entre des rideaux de
brume; les arbres pleuraient par toutes les rugosités de leurs branches.
Un coup de foudre déchira l'air, si proche et si assourdissant qu'il
paraissait avoir éclaté dans le château même. Marcel chancela comme s'il
avait reçu un choc dans la poitrine. Un canon venait de tirer à
quelques pas de lui. Ce fut alors seulement qu'il remarqua que des
batteries prenaient position dans son parc. Plusieurs pièces déjà
installées se dissimulaient sous des abris de feuillage, et des rebords
de terre d'environ 30 centimètres s'élevaient autour de chaque pièce, de
manière à défendre les pieds des servants, tandis que leurs corps
étaient protégés par des blindages qui formaient écran à droite et à
gauche du canon.
Marcel finit par s'accoutumer à ces décharges dont chacune semblait
faire le vide à l'intérieur de son crâne. Il grinçait les dents, serrait
les poings; mais il restait immobile, sans désir de s'en aller, admirant
le calme des chefs qui donnaient froidement leurs ordres et
l'intrépidité des soldats qui s'empressaient comme d'humbles serviteurs
autour des monstres tonnants.
Au loin, de l'autre côté de la Marne, l'artillerie française tirait
aussi, et son activité se manifestait par de petits nuages jaunes qui
s'attardaient en l'air et par des colonnes de famée qui s'élevaient en
divers points du paysage. Mais les obus français respectaient le
château, qui semblait entouré d'une atmosphère de protection. Cela parut
étrange à Marcel, qui regarda le haut des tours. Le drapeau blanc à
croix rouge continuait à y flotter.
Les vapeurs matinales se dissipèrent; les collines et les bois
émergèrent du brouillard. Quand toute la vallée fut découverte, Marcel,
du lieu où il était, eut la surprise de voir la rivière de Marne, hier
encore masquée en cet endroit par les arbres: pendant la nuit, le canon
avait ouvert de grandes fenêtres dans la muraille de verdure. Mais ce
qui l'étonna davantage encore, ce fut de n'apercevoir personne,
absolument personne, dans ce vaste paysage bouleversé par les rafales
d'obus. Plus de cent mille hommes devaient être blottis dans les plis du
terrain que ses regards embrassaient, et pas un seul n'était visible.
Les engins meurtriers accomplissaient leur tâche sans trahir leur
présence par d'autres signes perceptibles que la fumée des détonations
et les spirales noires surgissant à l'endroit où les gros projectiles
éclataient sur le sol. Ces spirales s'élevaient de tous les côtés,
entouraient le château comme un cercle de toupies gigantesques; mais
aucune d'elles n'était voisine de l'édifice. Marcel regarda de nouveau
le drapeau blanc à croix rouge et pensa: «Quelle lâcheté! Quelle
infamie!»
Le bataillon allemand avait fini de s'installer le long du mur, face à
la rivière. Les soldats avaient appuyé leurs fusils aux créneaux. Tous
ces hommes avaient un peu l'air de dormir les yeux ouverts; quelques-uns
s'affaissaient sur leurs talons ou s'affalaient contre le mur. Les
officiers, debout derrière eux, observaient la plaine avec leurs
jumelles de campagne ou discutaient en petits groupes. Les uns
semblaient découragés, d'autres exaspérés par le recul accompli depuis
la veille; mais la plupart, avec la passivité de la discipline,
demeuraient confiants. Le front de bataille n'était-il pas immense? Qui
pouvait prévoir le résultat final? Ici on battait en retraite; ailleurs
on réalisait peut-être une avance décisive. Tout ce qu'il y avait à
regretter, c'était qu'on s'éloignât de Paris.
Soudain ils se mirent tous à regarder en l'air, et Marcel les imita. En
contractant les paupières pour mieux voir, il finit par distinguer, au
bord d'un nuage, une sorte de libellule qui brillait au soleil. Dans les
brefs intervalles de silence qui se produisaient parfois au milieu du
tintamarre de l'artillerie, ses oreilles percevaient un bourdonnement
faible qui paraissait venir de ce brillant insecte. Les officiers
hochèrent la tête: «_Franzosen!_» On ne pouvait distinguer les anneaux
tricolores, analogues à ceux qui ornent les robes des pavillons; mais la
visible inquiétude des Allemands ne laissait aucun doute à Marcel:
c'était un avion français qui survolait le château, sans prendre garde
aux obus dont les bulles blanches éclataient autour de lui. Puis l'avion
vira lentement et s'éloigna vers le sud.
«Il les a repérés, pensa Marcel; il sait maintenant ce qu'il y a ici.»
Et aussitôt tout ce qui s'était passé depuis l'aube parut sans
importance au châtelain; il comprit que l'heure vraiment tragique était
venue, et il éprouva tout à la fois une peur insurmontable et une
fiévreuse curiosité.
Un quart d'heure après, une explosion stridente résonna hors du parc,
mais à proximité du mur. Ce fut comme un coup de hache gigantesque, qui
fit voler des têtes d'arbres, fendit des troncs en deux, souleva de
noires masses de terre avec leurs chevelures d'herbe. Quelques pierres
tombèrent du mur. Les Allemands baissèrent un peu la tête, mais sans
émoi visible. Depuis qu'ils avaient aperçu l'aéroplane, ils savaient que
cela était inévitable: le drapeau de la croix rouge ne pouvait plus
tromper les artilleurs français.
Avant que Marcel eût eu le temps de revenir de sa surprise, une seconde
explosion se produisit, tout près du mur; puis une troisième, à
l'intérieur du parc. Une odeur d'acides lui rendit la respiration
difficile, lui fit monter aux veux la cuisson des larmes; mais, en
compensation, il cessa d'entendre les bruits effroyables qui
l'entouraient; il les devinait encore à la houle de l'air, aux
bourrasques de vent qui secouaient les branches; mais ses oreilles ne
percevaient plus rien: il était devenu sourd.
Par instinct de conservation, il eut l'idée de se réfugier dans le
pavillon du concierge, et, les jambes vacillantes, il s'engagea dans
l'allée qui y conduisait. Mais à mi-chemin un prodige l'arrêta: une main
invisible venait d'arracher sous ses yeux la toiture du pavillon et de
jeter bas un pan de muraille. Par l'ouverture béante, l'intérieur des
chambres apparaissait comme un décor de théâtre.
Il revint en courant vers le château, pour se réfugier dans les profonds
souterrains qui servaient de caves, et, lorsqu'il fut sous leurs sombres
voûtes, il poussa un soupir de soulagement. Peu à peu, le silence de
cette retraite lui rendit la faculté de l'ouïe. En haut la tempête
continuait; mais en bas le tonnerre des artilleries adverses ne
parvenait que comme un écho amorti.
Toutefois, à un certain moment, les caves elles-mêmes tremblèrent,
s'emplirent d'un énorme fracas. Une partie du corps de logis, atteinte
par un gros obus, s'était effondrée. Les voûtes résistèrent à la chute
des étages; mais Marcel eut peur d'être enseveli dans son refuge par une
autre explosion, et il remonta vite l'escalier des souterrains.
Lorsqu'il fut au rez-de-chaussée, il aperçut le ciel à travers les toits
crevés; il ne subsistait des appartements que des lambeaux de plancher
accrochés aux murs, des meubles restés en suspens, des poutres qui se
balançaient dans le vide; mais il y avait dans le _hall_ un énorme
entassement de solives, de fers tordus, d'armoires, de sièges, de
tables, de bois de lit qui étaient venus s'écraser là.