L'oncle persista à affirmer que, quant à lui, il ne savait rien, n'avait

rien vu, rien entendu dire. Puis, comme ses déclarations étaient

accueillies par des gestes de doute ironique, il garda le silence. Alors

le comte, esprit supérieur, incapable de tomber dans la crédulité

vulgaire, intervint d'un ton conciliant:

--En ce qui concerne l'assassinat le doute est permis: car les journaux

allemands peuvent avoir exagéré sans qu'il y ait lieu de les accuser de

mauvaise foi. Par le fait, il y a quelques heures, le grand état-major

m'a annoncé la retraite du gouvernement français à Bordeaux. Mais le

soulèvement des Parisiens et leur conflit avec la troupe sont des faits

indéniables. Sans aucun doute notre hôte en est instruit, mais il ne

veut pas l'avouer.

Marcel osa contredire le personnage; mais on ne l'écouta point. Paris!

Ce nom avait fait briller tous les yeux, excité la loquacité de toutes

les bouches. Paris! de grands magasins qui regorgeaient de richesses!

des restaurants célèbres, des femmes, du Champagne et de l'argent!

Chacun aspirait à voir le plus tôt possible la Tour Eiffel et à entrer

en vainqueur dans la capitale, pour se dédommager des privations et des

fatigues d'une si rude campagne. Quoique ces hommes fussent des

adorateurs de la gloire militaire et qu'ils considérassent la guerre

comme indispensable à la vie humaine, ils ne laissaient pas de se

plaindre des souffrances que la guerre leur causait.

Le comte, lui, exprima une plainte d'artiste:

--Cette guerre m'a été très préjudiciable, dit-il d'un ton dolent.

L'hiver prochain, on devait donner à Paris un nouveau ballet de moi.

Tout le monde prit part à ce noble ennui; mais quelqu'un fit remarquer

que, après le triomphe, la représentation du ballet aurait lieu par

ordre et que les Parisiens seraient bien obligés de l'applaudir.

--Ce ne sera pas la même chose, soupira le comte.

Et il eut un instant de méditation silencieuse.

--Je vous confesse, reprit-il ensuite, que j'aime Paris. Quel malheur

que les Français n'aient jamais voulu s'entendre avec nous!

Et il s'absorba de nouveau dans une mélancolie de profond penseur.

Un des officiers parla des richesses de Paris avec des yeux de

convoitise, et Marcel le reconnut au brassard qu'il avait sur la manche:

c'était cet homme qui avait mis au pillage les appartements du château.

L'intendant devina sans doute les pensées du châtelain: car il crut bon

de donner, d'un air poli, quelques explications sur l'étrange

déménagement auquel il avait procédé.

--Que voulez-vous, monsieur? C'est la guerre. Il faut que les frais de

la guerre se paient sur les biens des vaincus. Tel est le système

allemand. Grâce à cette méthode, on brise les résistances de l'ennemi et

la paix est plus vite faite. Mais ne vous attristez pas de vos pertes:

après la guerre, vous pourrez adresser une réclamation au gouvernement

français, qui vous indemnisera du tort que vous aurez subi. Vos parents

de Berlin ne manqueront pas d'appuyer cette demande.

Marcel entendit avec stupeur cet incroyable conseil. Quelle était donc

la mentalité de ces gens-là? Étaient-ils fous, ou voulaient-ils se

moquer de lui?

Le déjeuner fini, plusieurs officiers se levèrent, ceignirent leurs

sabres et s'en allèrent à leur service. Quant au capitaine Hartrott, il

devait retourner près de son général. Marcel l'accompagna jusqu'à

l'automobile. Lorsqu'ils furent arrivés à la porte du parc, le

capitaine donna des ordres à un soldat, qui courut chercher un morceau

de la craie dont on se servait pour marquer les logements militaires.

Otto, qui voulait protéger son oncle, traça sur le mur cette

inscription:

_Bitte, nicht plündern_

_Es sind freundliche Leute[G]._

Et il expliqua à Marcel le sens des mots qu'il venait d'écrire. Mais

celui-ci se récria:

--Non, non, je refuse une protection ainsi motivée. Je n'éprouve aucune

bienveillance pour les envahisseurs. Si je me suis tu, c'est parce que

je ne pouvais pas faire autrement.

Alors le neveu, sans rien dire, effaça la seconde ligne de

l'inscription; puis, d'un ton de pitié sarcastique:

--Adieu, mon oncle, ricana-t-il. Nous nous reverrons bientôt avenue

Victor-Hugo.

En retournant au château, Marcel aperçut à l'ombre d'un bouquet d'arbres

le comte qui, en compagnie de ses deux officiers d'ordonnance et d'un

chef de bataillon, dégustait le café en plein air. Le comte obligea le

châtelain à prendre une chaise et à s'asseoir, et ces messieurs, tout en

causant, firent une grande consommation des liqueurs provenant des

caves du château. Par les bruits qui arrivaient jusqu'à lui, Marcel

devinait qu'il y avait hors du parc un grand mouvement de troupes. En

effet, un autre corps d'armée passait avec une sourde rumeur; mais les

rideaux d'arbres cachaient ce défilé, qui se dirigeait toujours vers le

sud.

Tout à coup, un phénomène inexplicable troubla le calme de l'après-midi.

C'était un roulement de tonnerre lointain, comme si un orage invisible

se fût déchaîné par delà l'horizon. Le comte interrompit la conversation

qu'il tenait en allemand avec ses officiers, pour dire à Marcel:

--Vous entendez? C'est le canon. Une bataille est engagée. Nous ne

tarderons pas à entrer dans la danse.

Et il se leva pour retourner au château. Les officiers d'ordonnance

partirent vers le village, et Marcel resta seul avec le chef de

bataillon, qui continua de savourer les liqueurs en se pourléchant les

babines.

--Triste guerre, monsieur! dit le buveur en français, après avoir fait

connaître au châtelain qu'il commandait le bataillon cantonné à

Villeblanche et qu'il s'appelait Blumhardt.

Ces paroles firent que Marcel éprouva une subite sympathie pour le

_Bataillons-Kommandeur_. «C'est un Allemand, pensa-t-il, mais il a l'air

d'un honnête homme. A première vue, les Allemands trompent par la

rudesse de leur extérieur et par la férocité de la discipline qui les

oblige à commettre sans scrupule les actions les plus atroces; mais,

quand on vit avec eux dans l'intimité, on retrouve la bonne nature sous

les dehors du barbare.» En temps de paix, Blumhardt avait sans doute été

obèse; mais il avait aujourd'hui l'apparence mollasse et détendue d'un

organisme qui vient de subir une perte de volume. Il n'était pas

difficile de reconnaître que c'était un bourgeois arraché par la guerre

à une tranquille et sensuelle existence.

--Quelle vie! continua Blumhardt. Puisse Dieu châtier ceux qui ont

provoqué une pareille catastrophe!

Cette fois, Marcel fut conquis. Il crut voir devant lui l'Allemagne

qu'il avait imaginée souvent: une Allemagne douce, paisible, un peu

lente et lourde, mais qui rachetait sa rudesse originelle par un

sentimentalisme innocent et poétique. Ce chef de bataillon était

assurément un bon père de famille, et le châtelain se le représenta

tournant en rond avec sa femme et ses enfants sous les tilleuls de

quelque ville de province, autour du kiosque où des musiciens militaires

jouaient des sonates de Beethoven; puis à la _Bierbraurei_, où, devant

des piles de soucoupes, entre deux conversations d'affaires, il

discutait avec ses amis sur des problèmes métaphysiques. C'était l'homme

de la vieille Allemagne, un personnage d'_Hermann et Dorothée_. Sans

doute il était possible que les gloires de l'empire eussent un peu

modifié le genre de vie de ce bourgeois d'autrefois et que, par exemple,

au lieu d'aller à la brasserie, il fréquentât le cercle des officiers et

partageât dans quelque mesure l'orgueil de la caste militaire; mais

pourtant c'était toujours l'Allemand de mœurs patriarcales, au cœur

délicat et tendre, prêt à verser des larmes pour une touchante scène de

famille ou pour un morceau de belle musique.

Le commandant Blumhardt parla des siens, qui habitaient Cassel.

--Huit enfants, monsieur! dit-il avec un visible effort pour contenir

son émotion. De mes trois garçons, les deux aînés se destinent à être

officiers. Le cadet ne va que depuis six mois à l'école: il est grand

comme ça...

Et il indiqua avec la main la hauteur de ses bottes. En parlant de ce

petit, il avait le cœur gros et ses lèvres souriaient avec un

tremblement d'amour. Puis il fit l'éloge de sa femme: une excellente

maîtresse de maison, une mère qui se sacrifiait pour le bonheur de son

mari et de ses enfants. Ah! cette bonne Augusta! Ils étaient mariés

depuis vingt ans, et il l'adorait comme au premier jour. Il gardait dans

une poche intérieure de sa tunique toutes les lettres qu'elle lui avait

écrites depuis le commencement de la campagne.

--Au surplus, monsieur, voici son portrait et celui de mes enfants.

Il tira de sa poitrine un médaillon d'argent décoré à la mode munichoise

et pressa un ressort qui fit s'ouvrir en éventail plusieurs petits

cercles dont chacun contenait une photographie: la _Frau Kommandeur_,

d'une beauté austère et rigide, imitant l'attitude et la coiffure de

l'impératrice; les _Fräuleine Kommandeur_, toutes les cinq vêtues de

blanc, les yeux levés au ciel comme si elles chantaient une romance; les

trois garçons en uniformes d'écoles militaires ou d'écoles privées. Et

penser qu'un simple petit éclat d'obus pouvait le séparer à jamais de

ces êtres chéris!

--Ah! oui, reprit-il en soupirant, c'est une triste guerre! Puisse Dieu

châtier les Anglais!

Marcel n'avait pas encore eu le temps de se remettre de l'ébahissement

que lui avait causé ce souhait imprévu, lorsqu'un sous-officier vint

dire au chef de bataillon que M. le comte le demandait à l'instant même.

Blumhardt se leva donc, non sans avoir caressé d'un regard de tendre

regret les bouteilles de liqueur, et il s'éloigna vers le château.

Le sous-officier resta avec Marcel. C'était un jeune docteur en droit,

qui remplissait auprès du général les fonctions de secrétaire. Il ne

manquait aucune occasion de parler français, pour se perfectionner dans

la pratique de cette langue, et il engagea tout de suite la

conversation avec le châtelain. Il expliqua d'abord qu'il n'était qu'un

universitaire métamorphosé en soldat: l'ordre de mobilisation l'avait

surpris alors qu'il était professeur dans un collège et à la veille de

contracter mariage. Cette guerre avait dérangé tous ses plans.

--Quelle calamité, monsieur! Quel bouleversement pour le monde! Nombreux

étaient ceux qui voyaient venir la catastrophe, et il était inévitable

qu'elle se produisît un jour ou l'autre. La faute en est au capital, au

maudit capital.

Le sous-officier était socialiste. Il ne dissimulait point la part qu'il

avait prise à quelques actes un peu hardis de son parti, et cela lui

avait valu des persécutions et des retards dans son avancement. Mais la

Social-Démocratie était acceptée maintenant par l'empereur et flattée

par les _junkers_ les plus réactionnaires. L'union s'était faite

partout. Les députés avancés formaient au Reichstag le groupe le plus

docile de tous. Quant à lui, il ne gardait de son passé qu'une certaine

ardeur à anathématiser le capitalisme coupable de la guerre.

Marcel se risqua à discuter avec cet ennemi qui semblait d'un caractère

doux et tolérant.

--Le vrai coupable ne serait-il pas le militarisme prussien? N'est-ce

pas le parti militariste qui a cherché et préparé le conflit, qui a

empêché tout accommodement par son arrogance?

Mais le socialiste nia résolument. Les députés de son parti étaient

favorables à la guerre, et sans aucun doute ils avaient leurs raisons

pour cela. Le Français eut beau répéter des arguments et des faits; ses

paroles rebondirent sur la tête dure de ce révolutionnaire qui,

accoutumé à l'aveugle discipline germanique, laissait à ses chefs le

soin de penser pour lui.

--Qui sait? finit par dire le socialiste. Il se peut que nous nous

soyons trompés; mais à l'heure actuelle tout cela est obscur, et nous

manquons des éléments qui nous permettraient de nous former une opinion

sûre. Lorsque le conflit aura pris fin, nous connaîtrons les vrais

coupables, et, s'ils sont des nôtres, nous ferons peser sur eux les

justes responsabilités.

Marcel eut envie de rire en présence d'une telle candeur. Attendre la

fin de la guerre pour savoir qui en était responsable? Mais, si l'empire

était victorieux, comment serait-il possible qu'en plein triomphe on fît

peser sur les militaristes les responsabilités d'une guerre heureuse?

--Dans tous les cas, ajouta le sous-officier en s'acheminant avec Marcel

vers le château, cette guerre est triste. Que de morts! Nous serons

vainqueurs; mais un nombre immense des nôtres succombera avant la

bataille décisive.

Et, songeur, il s'arrêta sur le pont-levis et se mit à jeter des

morceaux de pain aux cygnes qui évoluaient sur les eaux du fossé. On

continuait à entendre gronder au loin la tempête invisible, qui

devenait de plus en plus violente.

--Peut-être la livre-t-on en ce moment, cette bataille décisive, reprit

le sous-officier. Ah! puisse notre prochaine entrée à Paris mettre un

terme à ces massacres et donner au monde le bienfait de la paix!

* * * * *

Le crépuscule tombait, lorsque Marcel aperçut un grand rassemblement à

l'entrée du château. C'étaient des paysans, hommes et femmes, qui

entouraient un piquet de soldats. Il s'approcha du groupe et vit le

commandant Blumhardt à la tête du détachement. Parmi les fantassins en

armes s'avançait un garçon du village, entre deux hommes qui lui

tenaient sur la poitrine la pointe de leurs baïonnettes. Son visage,

marqué de taches de rousseur et déparé par un nez de travers, était

d'une lividité de cire; sa chemise, sale de suie, était déchirée, et on

y voyait les marques des grosses mains qui l'avaient mise en lambeaux; à

l'une de ses tempes, le sang coulait d'une large blessure. Derrière lui

marchait une femme échevelée, qu'entouraient quatre gamines et un

bambin, tous maculés de noir comme s'ils sortaient d'un dépôt de

charbon. La femme gesticulait avec violence et entrecoupait de sanglots

les paroles qu'elle adressait aux soldats et que ceux-ci ne pouvaient

comprendre.

Ce garçon était son fils. La veille, la mère s'était réfugiée avec ses

enfants dans la cave de leur maison incendiée; mais la faim les avait

obligés d'en sortir. Quand les Allemands avaient vu le jeune homme, ils

l'avaient pris et maltraité. Ils croyaient que ce garçon avait vingt

ans, le considéraient comme d'âge à être soldat, et voulaient le

fusiller séance tenante, pour qu'il ne s'enrôlât point dans l'armée

française.

--Mais ce n'est pas vrai! protestait la femme. Il n'a pas plus de

dix-huit ans... Il n'a même pas dix-huit ans: il n'a que dix-sept ans et

demi!...

Et elle se tournait vers les autres femmes pour invoquer leur

témoignage: de lamentables femmes aussi sales qu'elle-même et dont les

vêtements lacérés exhalaient une odeur de suie, de misère et de mort.

Toutes confirmaient les paroles de la mère et joignaient leurs

lamentations aux siennes; quelques-unes, contre toute vraisemblance,

n'attribuaient même au prisonnier que seize ans, que quinze ans. Les

petits contemplaient leur frère avec des yeux dilatés par la terreur et

mêlaient leurs cris aigus au chœur des femmes vociférantes.

Lorsque la mère reconnut M. Desnoyers, elle s'approcha de lui et se

rasséréna soudain, comme si elle était sûre que le maître du château

pouvait sauver son fils. Devant ce désespoir qui l'appelait à l'aide,

Marcel, persuadé que Blumhardt, après le courtois entretien qu'ils

avaient eu ensemble, l'écouterait volontiers, se fit un devoir

d'intervenir. Il dit donc au commandant qu'il connaissait ce

garçon,--par le fait, il ne se souvenait pas de l'avoir jamais vu,--et

qu'il le croyait à peine âgé de dix-neuf ans.

--Mais, repartit Blumhardt, le secrétaire de la mairie vient d'avouer

qu'il a vingt ans!

--Mensonge! hurla la mère. Le secrétaire a fait erreur! Il est vrai que

mon fils est robuste pour son âge, mais il n'a pas vingt ans. Monsieur

Desnoyers vous l'atteste!

--Au surplus, ajouta Marcel, même s'il les avait, serait-ce une raison

pour le fusiller?

Blumhardt haussa les épaules sans répondre. Maintenant qu'il exerçait

ses fonctions de chef, il n'attachait plus aucune importance à ce que

lui disait le châtelain.

--Avoir vingt ans n'est pas un crime, insista Marcel.

--Assez! interrompit rudement Blumhardt. Ce n'est ni votre affaire ni la

mienne. Je suis homme de conscience, et, puisqu'il y a doute, je vais

consulter le général. C'est lui qui décidera.

Ils ne prononcèrent plus un mot. Devant le pont-levis, l'escorte

s'arrêta avec son prisonnier. De l'un des appartements sortaient les

accords d'un piano, et cela parut de bon augure à Marcel: c'était sans

doute le comte qui touchait de cet instrument, et un artiste ne pouvait

être inutilement cruel. Introduits au salon, ils trouvèrent en effet le

général assis devant un magnifique piano à queue, dont l'intendant

aurait bien voulu s'emparer, mais que le compositeur avait donné l'ordre

de laisser en place pour son propre usage. Blumhardt exposa brièvement

l'affaire, tandis que l'autre, d'un air ennuyé, faisait courir ses

doigts sur les touches.

--Où est le prisonnier? demanda enfin le général.

--En bas, près du pont-levis.

Le général se leva, s'approcha d'une fenêtre, fit signe aux soldats

d'amener le prisonnier devant lui. Il regarda le garçon pendant une

demi-minute, tout en fumant la cigarette turque qu'il venait d'allumer,

puis marmotta entre ses dents: «Tant pis pour lui: il est trop laid!»

Et, se retournant vers le chef de bataillon:

--Cet homme a vingt ans passés, prononça-t-il. Faites votre devoir.

Marcel, confondu, sortit avec Blumhardt. Comme ils traversaient le

vestibule, ils rencontrèrent le concierge qui, en compagnie de sa fille

Georgette, apportait du pavillon un matelas et des draps. Le châtelain,

qui ne voulait pas embarrasser ces braves gens de sa personne une

seconde nuit, mais qui, malgré l'invitation du comte, ne voulait pas non

plus se réinstaller dans les appartements à côté de l'intrus, avait

commandé qu'on lui préparât un lit dans une mansarde, sous les combles.

Or, depuis que les concierges voyaient leur maître en bonnes relations

avec les Allemands, ils ne craignaient plus autant les envahisseurs et

vaquaient sans crainte à leurs besognes, persuadés qu'au moins en plein

jour et dans le château ils ne couraient aucun risque.

A la vue de Georgette, le chef de bataillon, malgré la raideur qu'il

affectait dans le service, s'humanisa et dit au père:

--Elle est gentille, votre petite.

Elle se tenait devant lui, droite, timide, les yeux baissés, un peu

tremblante comme si elle pressentait un péril obscur; mais elle n'en

faisait pas moins effort pour sourire. Blumhardt crut sans doute que ce

sourire était de sympathie; car il devint plus familier, et, de sa

grosse patte, il caressa les joues et pinça le menton de la jouvencelle.

A ce désagréable contact les yeux de Georgette s'emplirent de larmes.

Ceux du commandant brillaient de plaisir. Marcel, qui l'observait,

demeura perplexe. Comment était-il possible que cet homme, qui allait

faire fusiller sans pitié un innocent, pût être en même temps un bon

père de famille qui, parmi les horreurs de la guerre, s'attendrissait à

regarder une fillette, sans doute parce qu'elle lui rappelait les cinq

enfants qu'il avait laissés à Cassel? Décidément l'âme humaine était un

étrange tissu de contradictions.

--Au revoir, dit Blumhardt à Georgette. Tu vois bien que je ne suis pas

méchant. Veux-tu m'embrasser?

Et il se pencha vers elle. Mais elle eut un mouvement si violent de

répulsion qu'il ne put se méprendre sur les sentiments de la jeune

fille, et lui dit en ricanant, avec un regard qui n'avait plus rien de

paternel:

--Tu as beau faire la vilaine avec moi; ça ne m'empêche pas de te

trouver jolie.

* * * * *

Pendant les quatre jours qui suivirent, Marcel mena une vie absurde,

coupée d'horribles visions. Pour ne plus avoir de rapports avec les

occupants du château, il ne quittait guère sa mansarde, où il restait

étendu sur son lit toute la matinée à se désoler et à rêvasser.

Au cours de ces heures d'oisiveté anxieuse, il se rappela certains

bas-reliefs assyriens du British Museum, dont il avait vu les

photographies chez un de ses amis, quelques mois auparavant. Ces

monuments de l'antique brutalité humaine lui avaient paru terribles. Les

guerriers incendiaient les villes; les prisonniers décapités

s'entassaient par monceaux; les paysans pacifiques, réduits en

esclavage, s'en allaient en longues files, la chaîne au cou. Et il

s'était félicité de vivre dans une époque où de telles horreurs étaient

devenues impossibles. Mais non: en dépit des siècles écoulés, la guerre

était toujours la même. Aujourd'hui encore, sous le casque à pointe, les

soldats procédaient comme avaient procédé jadis les satrapes à la mitre

bleue et à la barbe annelée. On fusillait l'adversaire, encore qu'il

n'eût pas pris les armes; on assassinait les blessés et les prisonniers;

on acheminait vers l'Allemagne le troupeau des populations civiles,

asservies comme les captifs d'autrefois. A quoi donc avait servi ce que

les modernes appellent orgueilleusement le progrès? Qu'étaient devenues

ces lois de la guerre qui se vantaient de soumettre la force elle-même

au respect du droit et qui prétendaient obliger les hommes à se battre

en se faisant les uns aux autres le moins de mal possible? La

civilisation n'était-elle qu'un trompe-l'œil et une duperie?...

Chaque matin, vers midi, la femme du concierge montait à la mansarde

pour avertir son maître qu'elle lui avait préparé à déjeuner; mais il

répondait qu'il n'avait pas faim, qu'il ne voulait pas descendre. Alors

elle insistait, lui offrait d'apporter dans la mansarde le maigre menu.

Il finissait par consentir, et, tout en mangeant, il causait avec elle.

Elle lui racontait ce qui se passait au château. Ah! quelle vie menait

cette soldatesque! Comme ils buvaient, chantaient, hurlaient! Après une

furieuse ripaille, ils avaient brisé tous les meubles de la salle à

manger; puis ils s'étaient mis à danser, quelques-uns à demi nus,

imitant les dandinements et les grimaces féminines. Le comte lui-même

était ivre comme une bourrique, et, vautré sur les coussins d'un divan,

il contemplait avec délices ce hideux spectacle.

--Et dire que nous sommes obligés de servir ces brutes! gémissait la

pauvre femme. Ils ne sont plus les mêmes qu'à leur arrivée. Les soldats

annoncent que leur régiment part demain pour une grande bataille; c'est

cela qui les rend fous. Ils me font peur, ils me font peur!

Ce qu'elle ne disait pas, mais ce qui lui torturait l'âme, c'était

qu'elle avait peur surtout pour Georgette. La veille, elle avait vu

quelques-uns de ces hommes rôder autour de la conciergerie, et elle

avait eu aussitôt l'idée de cacher sa fille. La chose n'était pas facile

dans une propriété envahie par des centaines de soldats, dans un château

dont toutes les serrures avaient été méthodiquement brisées à tous les

étages. Mais elle se souvint qu'à côté de la mansarde occupée par le

châtelain il y avait, dans l'angle des combles, un petit réduit dont ces

sauvages avaient négligé d'abattre la porte; et, comme les soldats ne

faisaient jamais l'inutile ascension du grenier, elle pensa que ce

serait pour sa fille une bonne cachette, d'autant mieux que la présence

du châtelain dans la mansarde contiguë serait, le cas échéant, une

protection pour la fillette. Marcel approuva les précautions prises,

promit de veiller sur sa jeune voisine et fit recommander à l'enfant de

se tenir tranquille et silencieuse.

La nuit suivante, vers trois heures, le châtelain fut brusquement

réveillé par le bruit d'une porte qui d'abord grinça sous une forte

poussée, puis fut jetée bas d'un coup d'épaule. Et aussitôt après

retentirent des cris féminins, des supplications, des sanglots

désespérés. C'était Georgette qui appelait au secours, tout en se

défendant contre l'ignoble outrage. Mais soudain une autre voix tonna

dans le couloir:

--Ah! brigand!...

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 14 / 21 段