deux hommes et une femme. Non loin de ces cadavres, des soldats
mangeaient, assis par terre. Le chauffeur leur cria de débarrasser la
route; et alors, avec leurs fusils et avec leurs pieds, ils poussèrent
les morts encore tièdes, qui, à chaque tour qu'ils faisaient sur
eux-mêmes, répandaient une traînée de sang. Dès qu'il y eut assez de
place, l'automobile démarra. Marcel entendit un craquement, une petite
secousse: les roues de derrière avaient écrasé un obstacle fragile.
Saisi d'horreur, il ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, il était sur la place. La mairie brûlait; l'église
n'était plus qu'une carcasse de pierres hérissées de langues de feu. Là,
Marcel put se rendre compte de la façon dont l'incendie était
méthodiquement propagé par une troupe de soldats qui s'acquittaient de
cette sinistre besogne comme d'une corvée ordinaire. Ils portaient des
caisses et des cylindres de métal; un chef marchait devant eux, leur
désignait les édifices condamnés; et, après qu'ils avaient lancé par les
fenêtres brisées des pastilles et des jets de liquide, l'embrasement se
produisait avec une rapidité foudroyante.
De la dernière maison que ces soldats venaient de livrer aux flammes, le
châtelain vit sortir deux fantassins français qui, surpris par le feu et
à demi asphyxiés, traînaient derrière eux des bandages défaits, tandis
que le sang ruisselait de leurs blessures mises à nu. Epuisés de
fatigue, ils n'avaient pu suivre la retraite de leur régiment. Dès
qu'ils parurent, cinq ou six Allemands s'élancèrent sur eux, les
criblèrent de coups de baïonnette et les repoussèrent dans le brasier.
Près du pont, le lieutenant et Marcel descendirent d'automobile et
s'avancèrent vers un groupe d'officiers vêtus de gris, coiffés du casque
à pointe, semblables à tous les officiers. Néanmoins le lieutenant se
planta, rigide, une main à la visière, pour parler à celui qui se tenait
un peu en avant des autres. Marcel regarda cet homme qui, de son côté,
l'examinait avec de petits yeux bleus et durs. Le regard insolent et
scrutateur parcourut le châtelain de la tête aux pieds, et Marcel
comprit que sa vie dépendait de cet examen. Mais le chef haussa les
épaules, prononça quelques mots, d'un air dédaigneux, puis s'éloigna
avec deux de ses officiers, tandis que le reste du groupe se dispersait.
--Son Excellence est très bonne, dit alors le lieutenant à Marcel. C'est
le commandant du corps d'armée, celui qui doit loger dans votre château.
Il pouvait vous faire fusiller; mais il vous pardonne, parce qu'il sera
votre hôte. Il a ordonné toutefois que vous assistiez au châtiment de
ceux qui n'ont pas su prévenir l'assassinat de nos uhlans. Cela, pour
votre gouverne: vous n'en comprendrez que mieux votre devoir et la bonté
de Son Excellence. Voici le peloton d'exécution.
En effet, un peloton d'infanterie s'avançait, conduit par un
sous-officier. Quand les files s'ouvrirent, Marcel aperçut au milieu des
uniformes gris plusieurs personnes que l'on brutalisait. Tandis que ces
personnes allaient s'aligner le long d'un mur, à vingt mètres du
peloton, il les reconnut: le maire, le curé, le garde forestier, trois
ou quatre propriétaires du village. Le maire avait sur le front une
longue estafilade, et un haillon tricolore pendait sur sa poitrine,
lambeau de l'écharpe municipale qu'il avait ceinte pour recevoir les
envahisseurs. Le curé, redressant son corps petit et rond, s'efforçait
d'embrasser dans un pieux regard les victimes et les bourreaux, le ciel
et la terre. Il paraissait grossi; sa ceinture noire, arrachée par la
brutalité des soldats, laissait son ventre libre et sa soutane
flottante; ses cheveux blancs ruisselaient de sang, et les gouttes
rouges tombaient sur son rabat. Aucun des prisonniers ne parlait: ils
avaient épuisé leurs voix en protestations inutiles. Toute leur vie se
concentrait dans leurs yeux, qui exprimaient une sorte de stupeur.
Était-il possible qu'on les tuât froidement, en dépit de leur complète
innocence? Mais la certitude de mourir donnait une noble sérénité à leur
résignation.
Quand le prêtre, d'un pas que l'obésité rendait vacillant, alla prendre
sa place pour l'exécution, des éclats de rire troublèrent le silence.
C'étaient des soldats sans armes qui, accourus pour assister au
supplice, saluaient le vieillard par cet outrage: «A mort le curé!» Dans
cette clameur de haine vibrait le fanatisme des guerres religieuses. La
plupart des spectateurs étaient, soit de dévots catholiques, soit de
fervents protestants; mais les uns et les autres ne croyaient qu'aux
prêtres de leur pays. Pour eux, hors de l'Allemagne tout était sans
valeur, même la religion.
Le maire et le curé changèrent de place dans le rang pour se rapprocher,
et, avec une courtoisie solennelle, ils s'offrirent l'un à l'autre la
place d'honneur au centre du groupe.
--Ici, monsieur le maire. C'est la place qui vous appartient.
--Non, monsieur le curé. C'est la vôtre.
Ils discutaient pour la dernière fois; mais, en ce moment tragique,
c'était pour se rendre un mutuel hommage et se témoigner une déférence
réciproque.
Quand les fusils s'abaissèrent, ils éprouvèrent tous deux le besoin de
dire quelques paroles, de couronner leur vie par une affirmation
suprême.
--Vive la République! cria le maire.
--Vive la France! cria le curé.
Et il sembla au châtelain qu'ils avaient poussé le même cri.
Puis deux bras se dressèrent, celui du prêtre qui traça en l'air le
signe de la croix, celui du chef du peloton, dont l'épée nue jeta un
éclair sinistre. Une décharge retentit, suivie de quelques détonations
tardives.
Marcel fut saisi de compassion pour la pauvre humanité, à voir les
formes ridicules qu'elle prenait dans les affres de la mort. Parmi les
victimes, les unes s'affaissèrent comme des sacs à moitié vides;
d'autres rebondirent sur le sol comme des pelotes; d'autres
s'allongèrent sur le dos ou sur le ventre dans une attitude de nageurs.
Et ce fut à terre une palpitation de membres grouillants, de bras et de
jambes que tordaient les spasmes de l'agonie, tandis qu'une main débile,
sortant de l'abatis humain, s'efforçait de répéter encore le signe
sacré. Mais plusieurs soldats s'avancèrent comme des chasseurs qui vont
ramasser leurs pièces, et quelques coups de fusil, quelques coups de
crosse eurent vite fait d'immobiliser le tas sanglant. Le lieutenant
avait allumé un cigare.
--Quand vous voudrez, dit-il à Marcel avec une dérisoire politesse.
Et ils revinrent en automobile au château.
* * * * *
Le château était défiguré par l'invasion. En l'absence du maître, on y
avait établi une garde nombreuse. Tout un régiment d'infanterie campait
dans le parc. Des milliers d'hommes, installés sous les arbres,
préparaient leur repas dans les cuisines roulantes. Les plates-bandes et
les corbeilles du jardin, les plantes exotiques, les avenues
soigneusement sablées et ratissées, tout était piétiné, brisé, sali par
l'irruption des hommes, des bêtes et des voitures. Un chef qui portait
sur la manche le brassard de l'intendance, donnait des ordres comme s'il
eût été le propriétaire occupé à surveiller le déménagement de sa
maison. Déjà les étables étaient vides. Marcel vit sortir ses dernières
vaches conduites à coups de bâton par les pâtres casqués. Les plus
coûteux reproducteurs, égorgés comme de simples bêtes de boucherie,
pendaient en quartiers à des arbres de l'avenue. Dans les poulaillers et
les colombiers il ne restait pas un oiseau. Les écuries étaient remplies
de chevaux maigres qui se gavaient devant les râteliers combles, et
l'avoine des greniers, répandue par incurie dans les cours, se perdait
en grande quantité avant d'arriver aux mangeoires. Les montures de
plusieurs escadrons erraient à travers les prairies, détruisant sous
leurs sabots les rigoles d'irrigation, les berges des digues, l'égalité
du sol, tout le travail de longs mois. Les piles de bois de chauffage
brûlaient inutilement dans le parc: par négligence ou par méchanceté,
quelqu'un y avait mis le feu. L'écorce des arbres voisins craquait sous
les langues de la flamme.
Au château même, une foule d'hommes, sous les ordres de l'officier
d'intendance, s'agitaient dans un perpétuel va-et-vient. Le commandant
du corps d'armée, après avoir inspecté les travaux que les pontonniers
exécutaient sur la rive de la Marne pour le passage des troupes, devait
s'y installer d'un moment à l'autre avec son état-major. Ah! le pauvre
château historique!
Marcel, écœuré, se retira dans le pavillon de la conciergerie et s'y
affala sur une chaise de la cuisine, les yeux fixés à terre. La femme du
concierge le considérait avec étonnement.
--Ah! monsieur! Mon pauvre monsieur!
Le châtelain appréciait beaucoup la fidélité de ces bons serviteurs, et
il fut touché par l'intérêt que lui témoignait la femme. Quant au mari,
faible et malade, il avait sur le front la trace noire d'un coup que lui
avaient donné les soldats, alors qu'il essayait de s'opposer à la
spoliation du château en l'absence de son maître. La présence même de
leur fille Georgette évoqua dans la mémoire de Marcel l'image de Chichi,
et il reporta sur elle quelque chose de la tendresse qu'il éprouvait
pour sa propre fille. Georgette n'avait que quatorze ans; mais depuis
quelques mois elle commençait à être femme, et la croissance lui avait
donné les premières grâces de son sexe. Sa mère, par crainte de la
soldatesque, ne lui permettait pas de sortir du pavillon.
Cependant le millionnaire, qui n'avait rien pris depuis le matin, sentit
avec une sorte de honte qu'en dépit de la situation tragique on estomac
criait famine, et la concierge lui servit sur le coin d'une table un
morceau de pain et un morceau de fromage, tout ce qu'elle avait pu
trouver dans son buffet.
L'après-midi, le concierge alla voir ce qui se passait au château, et il
revint dire à Marcel que le général en avait pris possession avec sa
suite. Pas une porte ne restait close: elles avaient toutes été
enfoncées à coups de crosse et à coups de hache. Beaucoup de meubles
avaient disparu, ou cassés, ou enlevés par les soldats. L'officier
d'intendance rôdait de pièce en pièce, y examinait chaque objet, dictait
des instructions en allemand. Le commandant du corps d'armée et son
entourage se tenaient dans la salle à manger, où ils buvaient en
consultant de grandes cartes étalées sur le parquet. Ils avaient obligé
le concierge à descendre dans les caves pour leur en rapporter les
meilleurs vins.
Dans la soirée, la marée humaine qui couvrait la campagne reprit son
mouvement de flux. Plusieurs ponts avaient été jetés sur la Marne et
l'invasion poursuivait sa marche. Certains régiments s'ébranlaient au
cri de: _Nach Paris!_ D'autres, qui devaient rester là jusqu'au
lendemain, se préparaient un gîte, soit dans les maisons encore debout,
soit en plein air. Marcel entendit chanter des cantiques. Sous la
scintillation des premières étoiles, les soldats se groupaient comme des
orphéonistes, et leurs voix formaient un chœur solennel et doux, d'une
religieuse gravité. Au-dessus des arbres du parc flottait une nébulosité
sinistre dont la rougeur était rendue plus intense par les ombres de la
nuit: c'étaient les reflets du village qui brûlait encore. Au loin,
d'autres incendies de granges et de fermes répandaient dans les ténèbres
des lueurs sanglantes.
* * * * *
Marcel, couché dans la chambre de ses concierges, dormit du sommeil
lourd de la fatigue, sans sursauts et sans rêves. Au réveil, il
s'imagina qu'il n'avait sommeillé que quelques minutes. Le soleil
colorait de teintes orangées les rideaux blancs de la fenêtre, et, sur
un arbre voisin, des oiseaux se poursuivaient en piaillant. C'était une
fraîche et joyeuse matinée d'été.
Lorsqu'il descendit à la cuisine, le concierge lui donna des nouvelles.
Les Allemands s'en allaient. Le régiment campé dans le parc était parti
dès le point du jour, et bientôt les autres l'avaient suivi. Il ne
demeurait au village qu'un bataillon. Le commandant du corps d'armée
avait plié bagage avec son état-major; mais un général de brigade, que
son entourage appelait «monsieur le comte», l'avait déjà remplacé au
château.
En sortant du pavillon, Marcel vit près du pont-levis cinq camions
arrêtés le long des fossés. Des soldats y apportaient sur leurs épaules
les plus beaux meubles des salons. Le châtelain eut la surprise de
rester presque indifférent à ce spectacle. Qu'était la perte de quelques
meubles en comparaison de tant de choses effroyables dont il avait été
témoin?
Sur ces entrefaites, le concierge lui annonça qu'un officier allemand,
arrivé depuis une heure en automobile, demandait à le voir.
C'était un capitaine pareil à tous les autres, coiffé du casque à
pointe, vêtu de l'uniforme grisâtre, chaussé de bottes de cuir rouge,
armé d'un sabre et d'un revolver, portant des jumelles et une carte
géographique dans un étui suspendu à son ceinturon. Il paraissait jeune
et avait au bras gauche l'insigne de l'état-major. Il demanda à Marcel
en espagnol:
--Me reconnaissez-vous?
Marcel écarquilla les yeux devant cet inconnu.
--Vraiment vous ne me reconnaissez pas? Je suis Otto, le capitaine Otto
von Hartrott.
Marcel ne l'avait pas vu depuis plusieurs années; mais ce nom lui
remémora soudain ses neveux d'Amérique:--d'abord les moutards relégués
par le vieux Madariaga dans les dépendances du domaine; puis le jeune
lieutenant aperçu à Berlin, pendant la visite faite aux Hartrott, et
dont les parents répétaient à satiété «qu'il serait peut-être un autre
de Moltke».--Cet enfant lourdaud, cet officier imberbe était devenu le
capitaine vigoureux et altier qui pouvait, d'un mot, faire fusiller le
châtelain de Villeblanche.
Cependant Otto expliquait sa présence à son oncle. Il n'appartenait pas
à la division logée au village; mais son général l'avait chargé de
maintenir la liaison avec cette division, de sorte qu'il était venu
près du château historique et qu'il avait eu le désir de le revoir. Il
n'avait pas oublié les jours passés à Villeblanche, lorsque les Hartrott
y étaient venus en villégiature chez leurs parents de France. Les
officiers qui occupaient les appartements l'avaient retenu à déjeuner,
et, dans la conversation, l'un d'eux avait mentionné par hasard la
présence du maître du logis. Cela avait été une agréable surprise pour
le capitaine, qui n'avait pas voulu repartir sans saluer son oncle; mais
il regrettait de le rencontrer à la conciergerie.
--Vous ne pouvez rester là, ajouta-t-il avec morgue. Rentrez au château,
comme cela convient à votre qualité. Mes camarades auront grand plaisir
à vous connaître. Ce sont des hommes du meilleur monde.
D'ailleurs il loua beaucoup Marcel de n'avoir pas quitté son domaine.
Les troupes avaient ordre de sévir avec une rigueur particulière contre
les biens des absents. L'Allemagne tenait à ce que les habitants
demeurassent chez eux comme s'il ne se passait rien d'extraordinaire.
Le châtelain protesta:
--Les envahisseurs brûlent les maisons et fusillent les innocents!
Mais son neveu lui coupa la parole.
--Vous faites allusion, prononça-t-il avec des lèvres tremblantes de
colère, à l'exécution du maire et des notables. On vient de me raconter
la chose. J'estime, moi, que le châtiment a été mou: il fallait raser
le village, tuer les femmes et les enfants. Notre devoir est d'en finir
avec les francs-tireurs. Je ne nie pas que cela soit horrible. Mais que
voulez-vous? C'est la guerre.
Puis, sans transition, le capitaine demanda des nouvelles de sa mère
Héléna, de sa tante Luisa, de Chichi, de son cousin Jules, et il se
félicita d'apprendre qu'ils étaient en sûreté dans le midi de la France.
Ensuite, croyant sans doute que Marcel attendait avec impatience des
nouvelles de la parenté germanique, il se mit à parler de sa propre
famille.
Tous les Hartrott étaient dans une magnifique situation. Son illustre
père, à qui l'âge ne permettait plus de faire campagne, était président
de plusieurs sociétés patriotiques, ce qui ne l'empêchait pas
d'organiser aussi de futures entreprises industrielles pour exploiter
les pays conquis. Son frère le savant faisait sur les buts de la guerre
des conférences où il déterminait théoriquement les pays que devrait
s'annexer l'empire victorieux, tonnait contre les mauvais patriotes qui
se montraient faibles et mesquins dans leurs prétentions. Ses deux
sœurs, un peu attristées par l'absence de leurs fiancés, lieutenants de
hussards, visitaient les hôpitaux et demandaient à Dieu le châtiment de
la perfide Angleterre.
Tout en causant, le capitaine ramenait son oncle vers le château. Les
soldats, qui jusqu'alors avaient ignoré l'existence de Marcel,
l'observaient avec des yeux attentifs et presque respectueux, depuis
qu'ils le voyaient en conversation familière avec un capitaine
d'état-major.
Lorsque l'oncle et le neveu entrèrent dans les appartements, Marcel eut
un serrement de cœur. Il voyait partout sur les murs des taches
rectangulaires de couleur plus foncée, qui trahissaient l'emplacement de
meubles et de tableaux disparus. Mais pourquoi ces déchirures aux
rideaux de soie, ces tapis maculés, ces porcelaines et ces cristaux
brisés? Otto devina la pensée du châtelain et répéta l'éternelle excuse:
--Que voulez-vous? C'est la guerre.
--Non, repartit Marcel avec une vivacité qu'il se crut permise en
parlant à un neveu. Non! ce n'est pas la guerre, c'est le brigandage.
Tes camarades sont des cambrioleurs.
Le capitaine se dressa par un violent sursaut, fixa sur son vieil oncle
des yeux flamboyants de colère, et prononça à voix basse quelques
paroles qui sifflaient.
--Prenez garde à vous! Heureusement vous vous êtes exprimé en espagnol
et les personnes voisines n'ont pu vous comprendre. Si vous vous
permettiez encore de telles appréciations, vous risqueriez de recevoir
pour toute réponse une balle dans la tête. Les officiers de l'empereur
ne se laissent pas insulter.
Et tout, dans l'attitude d'Hartrott, démontrait la facilité avec
laquelle il aurait oublié la parenté, s'il avait reçu l'ordre de sévir
contre son oncle. Celui-ci baissa la tête.
Mais, l'instant d'après, le capitaine parut oublier ce qu'il venait de
dire et affecta de reprendre un ton aimable. Il se faisait un plaisir de
présenter Marcel à Son Excellence le général comte de Meinbourg, qui, en
considération de ce que Desnoyers était allié aux Hartrott, voulait bien
faire à celui-ci l'honneur de l'admettre à sa table.
Invité dans sa propre maison, le châtelain entra dans la salle à manger
où se trouvaient déjà une vingtaine d'hommes vêtus de drap grisâtre et
chaussés de hautes bottes. Là rien n'avait été brisé: rideaux, tentures,
meubles étaient intacts. Toutefois les buffets monumentaux présentaient
de larges vides, et, au premier coup d'œil, Marcel constata que deux
riches services de vaisselle plate et un précieux service de porcelaine
ancienne manquaient sur les tablettes. Le propriétaire n'en dut pas
moins répondre par des saluts cérémonieux à l'accueil que lui firent les
auteurs de ces rapines, et serrer la main que le comte lui tendit avec
une aristocratique condescendance, tandis que les autres officiers
allemands considéraient ce bourgeois avec une curiosité bienveillante et
même avec une sorte d'admiration: car ils savaient déjà que c'était un
millionnaire revenu du continent lointain où les hommes s'enrichissent
vite.
--Vous allez déjeuner avec les barbares, lui dit le comte en le faisant
asseoir à sa droite. Vous n'avez pas peur qu'ils vous dévorent tout
vivant?
Les officiers rirent aux éclats de l'esprit de Son Excellence et firent
d'évidents efforts pour montrer par leurs paroles et par leurs manières
combien on avait tort de les accuser de barbarie.
Assis comme un étranger à sa propre table, Marcel y mangea dans les
assiettes qui lui appartenaient, servi par des ennemis dont l'uniforme
restait visible sous le tablier rayé. Ce qu'il mangeait était à lui; le
vin venait de sa cave; la viande était celle de ses bœufs; les fruits
étaient ceux de son verger; et pourtant il lui semblait qu'il était là
pour la première fois, et il éprouvait le malaise de l'homme qui tout à
coup se voit seul au milieu d'un attroupement hostile. Il considérait
avec étonnement ces intrus assis aux places où il avait vu sa femme, ses
enfants, les Lacour. Les convives parlaient allemand entre eux; mais
ceux qui savaient le français se servaient souvent de cette langue pour
s'entretenir avec l'invité, et ceux qui n'en baragouinaient que quelques
mots les répétaient avec d'aimables sourires. Chez tous le désir était
visible de plaire au châtelain.
Marcel les examina l'un après l'autre. Les uns étaient grands, sveltes,
d'une beauté anguleuse; d'autres étaient carrés et membrus, avec le cou
gros et la tête enfoncée entre les épaules. Tous avaient les cheveux
coupés ras, ce qui faisait autour de la table une luisante couronne de
boîtes crâniennes roses ou brunes, avec des oreilles qui ressortaient
grotesquement, avec des mâchoires amaigries qui accusaient leur relief
osseux. Quelques-uns avaient sur les lèvres des crocs relevés en pointe,
à la mode impériale; mais la plupart étaient rasés ou n'avaient que de
courtes moustaches aux poils raides. Les fatigues de la guerre et des
marches forcées étaient apparentes chez tous, mais plus encore chez les
corpulents. Un mois de campagne avait fait perdre à ces derniers leur
embonpoint, et la peau de leurs joues et de leur menton pendait, flasque
et ridée.
Le comte était le plus âgé de tous, le seul qui eût conservé longs ses
cheveux d'un blond fauve, déjà mêlés de poils gris, peignés avec soin et
luisants de pommade. Sec, anguleux et robuste, il gardait encore, aux
approches de la cinquantaine, une vigueur juvénile entretenue par les
exercices physiques; mais il dissimulait sa rudesse d'homme combatif
sous une nonchalance molle et féminine. Au poignet de la main qu'il
abandonnait négligemment sur la table, il avait un bracelet d'or; et sa
tête, sa moustache, toute sa personne exhalaient une forte odeur de
parfums.
Les officiers le traitaient avec un grand respect. Otto avait parlé de
lui à son oncle comme d'un remarquable artiste, à la fois musicien et
poète. Avant la guerre, certains bruits fâcheux, relatifs à sa vie
privée, l'avaient éloigné de la cour; mais, au dire du capitaine, ce
n'était que des calomnies de journaux socialistes. Malgré tout,
l'empereur, dont le comte avait été le condisciple, lui gardait en
secret toute son amitié. Nul n'avait oublié le ballet des _Caprices de
Shéhérazade_, représenté avec un grand faste à Berlin sur la
recommandation du puissant camarade.
Le comte crut que, si Marcel gardait le silence, c'était par
intimidation, et, afin de le mettre à son aise, il lui adressa le
premier la parole. Quand Marcel eut expliqué qu'il n'avait quitté Paris
que depuis trois jours, les assistants s'animèrent, voulurent avoir des
nouvelles.
--Avez-vous vu les émeutes?...
--La troupe a-t-elle tué beaucoup de manifestants?...
--De quelle manière a été assassiné le président Poincaré?...
Toutes ces questions lui furent adressées à la fois. Marcel, déconcerté
par leur invraisemblance, ne sut d'abord quoi répondre et pensa un
instant qu'il était dans une maison d'aliénés. Des émeutes? L'assassinat
du président? Il ne savait rien de tout cela. D'ailleurs, qui auraient
été les émeutiers? Quelle révolution pouvait éclater à Paris, puisque le
gouvernement n'était pas réactionnaire?
A cette réponse, les uns considérèrent d'un air de pitié ce pauvre
benêt; d'autres prirent une mine soupçonneuse à l'égard de ce sournois
qui feignait d'ignorer des événements dont il avait nécessairement
entendu parler. Le capitaine Otto intervint d'une voix impérative, comme
pour couper court à tout faux-fuyant:
--Les journaux allemands, dit-il, ont longuement parlé de ces faits. Il
y a quinze jours, le peuple de Paris s'est soulevé contre le
gouvernement, a assailli l'Élysée et massacré Poincaré. L'armée a dû
employer les mitrailleuses pour rétablir l'ordre. Tout le monde sait
cela. Au reste, ce sont les grands journaux d'Allemagne qui ont publié
ces nouvelles, et l'Allemagne ne ment jamais.