Tout à coup l'automobile s'arrêta. Des cadavres barraient le chemin:

deux hommes et une femme. Non loin de ces cadavres, des soldats

mangeaient, assis par terre. Le chauffeur leur cria de débarrasser la

route; et alors, avec leurs fusils et avec leurs pieds, ils poussèrent

les morts encore tièdes, qui, à chaque tour qu'ils faisaient sur

eux-mêmes, répandaient une traînée de sang. Dès qu'il y eut assez de

place, l'automobile démarra. Marcel entendit un craquement, une petite

secousse: les roues de derrière avaient écrasé un obstacle fragile.

Saisi d'horreur, il ferma les yeux.

Quand il les rouvrit, il était sur la place. La mairie brûlait; l'église

n'était plus qu'une carcasse de pierres hérissées de langues de feu. Là,

Marcel put se rendre compte de la façon dont l'incendie était

méthodiquement propagé par une troupe de soldats qui s'acquittaient de

cette sinistre besogne comme d'une corvée ordinaire. Ils portaient des

caisses et des cylindres de métal; un chef marchait devant eux, leur

désignait les édifices condamnés; et, après qu'ils avaient lancé par les

fenêtres brisées des pastilles et des jets de liquide, l'embrasement se

produisait avec une rapidité foudroyante.

De la dernière maison que ces soldats venaient de livrer aux flammes, le

châtelain vit sortir deux fantassins français qui, surpris par le feu et

à demi asphyxiés, traînaient derrière eux des bandages défaits, tandis

que le sang ruisselait de leurs blessures mises à nu. Epuisés de

fatigue, ils n'avaient pu suivre la retraite de leur régiment. Dès

qu'ils parurent, cinq ou six Allemands s'élancèrent sur eux, les

criblèrent de coups de baïonnette et les repoussèrent dans le brasier.

Près du pont, le lieutenant et Marcel descendirent d'automobile et

s'avancèrent vers un groupe d'officiers vêtus de gris, coiffés du casque

à pointe, semblables à tous les officiers. Néanmoins le lieutenant se

planta, rigide, une main à la visière, pour parler à celui qui se tenait

un peu en avant des autres. Marcel regarda cet homme qui, de son côté,

l'examinait avec de petits yeux bleus et durs. Le regard insolent et

scrutateur parcourut le châtelain de la tête aux pieds, et Marcel

comprit que sa vie dépendait de cet examen. Mais le chef haussa les

épaules, prononça quelques mots, d'un air dédaigneux, puis s'éloigna

avec deux de ses officiers, tandis que le reste du groupe se dispersait.

--Son Excellence est très bonne, dit alors le lieutenant à Marcel. C'est

le commandant du corps d'armée, celui qui doit loger dans votre château.

Il pouvait vous faire fusiller; mais il vous pardonne, parce qu'il sera

votre hôte. Il a ordonné toutefois que vous assistiez au châtiment de

ceux qui n'ont pas su prévenir l'assassinat de nos uhlans. Cela, pour

votre gouverne: vous n'en comprendrez que mieux votre devoir et la bonté

de Son Excellence. Voici le peloton d'exécution.

En effet, un peloton d'infanterie s'avançait, conduit par un

sous-officier. Quand les files s'ouvrirent, Marcel aperçut au milieu des

uniformes gris plusieurs personnes que l'on brutalisait. Tandis que ces

personnes allaient s'aligner le long d'un mur, à vingt mètres du

peloton, il les reconnut: le maire, le curé, le garde forestier, trois

ou quatre propriétaires du village. Le maire avait sur le front une

longue estafilade, et un haillon tricolore pendait sur sa poitrine,

lambeau de l'écharpe municipale qu'il avait ceinte pour recevoir les

envahisseurs. Le curé, redressant son corps petit et rond, s'efforçait

d'embrasser dans un pieux regard les victimes et les bourreaux, le ciel

et la terre. Il paraissait grossi; sa ceinture noire, arrachée par la

brutalité des soldats, laissait son ventre libre et sa soutane

flottante; ses cheveux blancs ruisselaient de sang, et les gouttes

rouges tombaient sur son rabat. Aucun des prisonniers ne parlait: ils

avaient épuisé leurs voix en protestations inutiles. Toute leur vie se

concentrait dans leurs yeux, qui exprimaient une sorte de stupeur.

Était-il possible qu'on les tuât froidement, en dépit de leur complète

innocence? Mais la certitude de mourir donnait une noble sérénité à leur

résignation.

Quand le prêtre, d'un pas que l'obésité rendait vacillant, alla prendre

sa place pour l'exécution, des éclats de rire troublèrent le silence.

C'étaient des soldats sans armes qui, accourus pour assister au

supplice, saluaient le vieillard par cet outrage: «A mort le curé!» Dans

cette clameur de haine vibrait le fanatisme des guerres religieuses. La

plupart des spectateurs étaient, soit de dévots catholiques, soit de

fervents protestants; mais les uns et les autres ne croyaient qu'aux

prêtres de leur pays. Pour eux, hors de l'Allemagne tout était sans

valeur, même la religion.

Le maire et le curé changèrent de place dans le rang pour se rapprocher,

et, avec une courtoisie solennelle, ils s'offrirent l'un à l'autre la

place d'honneur au centre du groupe.

--Ici, monsieur le maire. C'est la place qui vous appartient.

--Non, monsieur le curé. C'est la vôtre.

Ils discutaient pour la dernière fois; mais, en ce moment tragique,

c'était pour se rendre un mutuel hommage et se témoigner une déférence

réciproque.

Quand les fusils s'abaissèrent, ils éprouvèrent tous deux le besoin de

dire quelques paroles, de couronner leur vie par une affirmation

suprême.

--Vive la République! cria le maire.

--Vive la France! cria le curé.

Et il sembla au châtelain qu'ils avaient poussé le même cri.

Puis deux bras se dressèrent, celui du prêtre qui traça en l'air le

signe de la croix, celui du chef du peloton, dont l'épée nue jeta un

éclair sinistre. Une décharge retentit, suivie de quelques détonations

tardives.

Marcel fut saisi de compassion pour la pauvre humanité, à voir les

formes ridicules qu'elle prenait dans les affres de la mort. Parmi les

victimes, les unes s'affaissèrent comme des sacs à moitié vides;

d'autres rebondirent sur le sol comme des pelotes; d'autres

s'allongèrent sur le dos ou sur le ventre dans une attitude de nageurs.

Et ce fut à terre une palpitation de membres grouillants, de bras et de

jambes que tordaient les spasmes de l'agonie, tandis qu'une main débile,

sortant de l'abatis humain, s'efforçait de répéter encore le signe

sacré. Mais plusieurs soldats s'avancèrent comme des chasseurs qui vont

ramasser leurs pièces, et quelques coups de fusil, quelques coups de

crosse eurent vite fait d'immobiliser le tas sanglant. Le lieutenant

avait allumé un cigare.

--Quand vous voudrez, dit-il à Marcel avec une dérisoire politesse.

Et ils revinrent en automobile au château.

* * * * *

Le château était défiguré par l'invasion. En l'absence du maître, on y

avait établi une garde nombreuse. Tout un régiment d'infanterie campait

dans le parc. Des milliers d'hommes, installés sous les arbres,

préparaient leur repas dans les cuisines roulantes. Les plates-bandes et

les corbeilles du jardin, les plantes exotiques, les avenues

soigneusement sablées et ratissées, tout était piétiné, brisé, sali par

l'irruption des hommes, des bêtes et des voitures. Un chef qui portait

sur la manche le brassard de l'intendance, donnait des ordres comme s'il

eût été le propriétaire occupé à surveiller le déménagement de sa

maison. Déjà les étables étaient vides. Marcel vit sortir ses dernières

vaches conduites à coups de bâton par les pâtres casqués. Les plus

coûteux reproducteurs, égorgés comme de simples bêtes de boucherie,

pendaient en quartiers à des arbres de l'avenue. Dans les poulaillers et

les colombiers il ne restait pas un oiseau. Les écuries étaient remplies

de chevaux maigres qui se gavaient devant les râteliers combles, et

l'avoine des greniers, répandue par incurie dans les cours, se perdait

en grande quantité avant d'arriver aux mangeoires. Les montures de

plusieurs escadrons erraient à travers les prairies, détruisant sous

leurs sabots les rigoles d'irrigation, les berges des digues, l'égalité

du sol, tout le travail de longs mois. Les piles de bois de chauffage

brûlaient inutilement dans le parc: par négligence ou par méchanceté,

quelqu'un y avait mis le feu. L'écorce des arbres voisins craquait sous

les langues de la flamme.

Au château même, une foule d'hommes, sous les ordres de l'officier

d'intendance, s'agitaient dans un perpétuel va-et-vient. Le commandant

du corps d'armée, après avoir inspecté les travaux que les pontonniers

exécutaient sur la rive de la Marne pour le passage des troupes, devait

s'y installer d'un moment à l'autre avec son état-major. Ah! le pauvre

château historique!

Marcel, écœuré, se retira dans le pavillon de la conciergerie et s'y

affala sur une chaise de la cuisine, les yeux fixés à terre. La femme du

concierge le considérait avec étonnement.

--Ah! monsieur! Mon pauvre monsieur!

Le châtelain appréciait beaucoup la fidélité de ces bons serviteurs, et

il fut touché par l'intérêt que lui témoignait la femme. Quant au mari,

faible et malade, il avait sur le front la trace noire d'un coup que lui

avaient donné les soldats, alors qu'il essayait de s'opposer à la

spoliation du château en l'absence de son maître. La présence même de

leur fille Georgette évoqua dans la mémoire de Marcel l'image de Chichi,

et il reporta sur elle quelque chose de la tendresse qu'il éprouvait

pour sa propre fille. Georgette n'avait que quatorze ans; mais depuis

quelques mois elle commençait à être femme, et la croissance lui avait

donné les premières grâces de son sexe. Sa mère, par crainte de la

soldatesque, ne lui permettait pas de sortir du pavillon.

Cependant le millionnaire, qui n'avait rien pris depuis le matin, sentit

avec une sorte de honte qu'en dépit de la situation tragique on estomac

criait famine, et la concierge lui servit sur le coin d'une table un

morceau de pain et un morceau de fromage, tout ce qu'elle avait pu

trouver dans son buffet.

L'après-midi, le concierge alla voir ce qui se passait au château, et il

revint dire à Marcel que le général en avait pris possession avec sa

suite. Pas une porte ne restait close: elles avaient toutes été

enfoncées à coups de crosse et à coups de hache. Beaucoup de meubles

avaient disparu, ou cassés, ou enlevés par les soldats. L'officier

d'intendance rôdait de pièce en pièce, y examinait chaque objet, dictait

des instructions en allemand. Le commandant du corps d'armée et son

entourage se tenaient dans la salle à manger, où ils buvaient en

consultant de grandes cartes étalées sur le parquet. Ils avaient obligé

le concierge à descendre dans les caves pour leur en rapporter les

meilleurs vins.

Dans la soirée, la marée humaine qui couvrait la campagne reprit son

mouvement de flux. Plusieurs ponts avaient été jetés sur la Marne et

l'invasion poursuivait sa marche. Certains régiments s'ébranlaient au

cri de: _Nach Paris!_ D'autres, qui devaient rester là jusqu'au

lendemain, se préparaient un gîte, soit dans les maisons encore debout,

soit en plein air. Marcel entendit chanter des cantiques. Sous la

scintillation des premières étoiles, les soldats se groupaient comme des

orphéonistes, et leurs voix formaient un chœur solennel et doux, d'une

religieuse gravité. Au-dessus des arbres du parc flottait une nébulosité

sinistre dont la rougeur était rendue plus intense par les ombres de la

nuit: c'étaient les reflets du village qui brûlait encore. Au loin,

d'autres incendies de granges et de fermes répandaient dans les ténèbres

des lueurs sanglantes.

* * * * *

Marcel, couché dans la chambre de ses concierges, dormit du sommeil

lourd de la fatigue, sans sursauts et sans rêves. Au réveil, il

s'imagina qu'il n'avait sommeillé que quelques minutes. Le soleil

colorait de teintes orangées les rideaux blancs de la fenêtre, et, sur

un arbre voisin, des oiseaux se poursuivaient en piaillant. C'était une

fraîche et joyeuse matinée d'été.

Lorsqu'il descendit à la cuisine, le concierge lui donna des nouvelles.

Les Allemands s'en allaient. Le régiment campé dans le parc était parti

dès le point du jour, et bientôt les autres l'avaient suivi. Il ne

demeurait au village qu'un bataillon. Le commandant du corps d'armée

avait plié bagage avec son état-major; mais un général de brigade, que

son entourage appelait «monsieur le comte», l'avait déjà remplacé au

château.

En sortant du pavillon, Marcel vit près du pont-levis cinq camions

arrêtés le long des fossés. Des soldats y apportaient sur leurs épaules

les plus beaux meubles des salons. Le châtelain eut la surprise de

rester presque indifférent à ce spectacle. Qu'était la perte de quelques

meubles en comparaison de tant de choses effroyables dont il avait été

témoin?

Sur ces entrefaites, le concierge lui annonça qu'un officier allemand,

arrivé depuis une heure en automobile, demandait à le voir.

C'était un capitaine pareil à tous les autres, coiffé du casque à

pointe, vêtu de l'uniforme grisâtre, chaussé de bottes de cuir rouge,

armé d'un sabre et d'un revolver, portant des jumelles et une carte

géographique dans un étui suspendu à son ceinturon. Il paraissait jeune

et avait au bras gauche l'insigne de l'état-major. Il demanda à Marcel

en espagnol:

--Me reconnaissez-vous?

Marcel écarquilla les yeux devant cet inconnu.

--Vraiment vous ne me reconnaissez pas? Je suis Otto, le capitaine Otto

von Hartrott.

Marcel ne l'avait pas vu depuis plusieurs années; mais ce nom lui

remémora soudain ses neveux d'Amérique:--d'abord les moutards relégués

par le vieux Madariaga dans les dépendances du domaine; puis le jeune

lieutenant aperçu à Berlin, pendant la visite faite aux Hartrott, et

dont les parents répétaient à satiété «qu'il serait peut-être un autre

de Moltke».--Cet enfant lourdaud, cet officier imberbe était devenu le

capitaine vigoureux et altier qui pouvait, d'un mot, faire fusiller le

châtelain de Villeblanche.

Cependant Otto expliquait sa présence à son oncle. Il n'appartenait pas

à la division logée au village; mais son général l'avait chargé de

maintenir la liaison avec cette division, de sorte qu'il était venu

près du château historique et qu'il avait eu le désir de le revoir. Il

n'avait pas oublié les jours passés à Villeblanche, lorsque les Hartrott

y étaient venus en villégiature chez leurs parents de France. Les

officiers qui occupaient les appartements l'avaient retenu à déjeuner,

et, dans la conversation, l'un d'eux avait mentionné par hasard la

présence du maître du logis. Cela avait été une agréable surprise pour

le capitaine, qui n'avait pas voulu repartir sans saluer son oncle; mais

il regrettait de le rencontrer à la conciergerie.

--Vous ne pouvez rester là, ajouta-t-il avec morgue. Rentrez au château,

comme cela convient à votre qualité. Mes camarades auront grand plaisir

à vous connaître. Ce sont des hommes du meilleur monde.

D'ailleurs il loua beaucoup Marcel de n'avoir pas quitté son domaine.

Les troupes avaient ordre de sévir avec une rigueur particulière contre

les biens des absents. L'Allemagne tenait à ce que les habitants

demeurassent chez eux comme s'il ne se passait rien d'extraordinaire.

Le châtelain protesta:

--Les envahisseurs brûlent les maisons et fusillent les innocents!

Mais son neveu lui coupa la parole.

--Vous faites allusion, prononça-t-il avec des lèvres tremblantes de

colère, à l'exécution du maire et des notables. On vient de me raconter

la chose. J'estime, moi, que le châtiment a été mou: il fallait raser

le village, tuer les femmes et les enfants. Notre devoir est d'en finir

avec les francs-tireurs. Je ne nie pas que cela soit horrible. Mais que

voulez-vous? C'est la guerre.

Puis, sans transition, le capitaine demanda des nouvelles de sa mère

Héléna, de sa tante Luisa, de Chichi, de son cousin Jules, et il se

félicita d'apprendre qu'ils étaient en sûreté dans le midi de la France.

Ensuite, croyant sans doute que Marcel attendait avec impatience des

nouvelles de la parenté germanique, il se mit à parler de sa propre

famille.

Tous les Hartrott étaient dans une magnifique situation. Son illustre

père, à qui l'âge ne permettait plus de faire campagne, était président

de plusieurs sociétés patriotiques, ce qui ne l'empêchait pas

d'organiser aussi de futures entreprises industrielles pour exploiter

les pays conquis. Son frère le savant faisait sur les buts de la guerre

des conférences où il déterminait théoriquement les pays que devrait

s'annexer l'empire victorieux, tonnait contre les mauvais patriotes qui

se montraient faibles et mesquins dans leurs prétentions. Ses deux

sœurs, un peu attristées par l'absence de leurs fiancés, lieutenants de

hussards, visitaient les hôpitaux et demandaient à Dieu le châtiment de

la perfide Angleterre.

Tout en causant, le capitaine ramenait son oncle vers le château. Les

soldats, qui jusqu'alors avaient ignoré l'existence de Marcel,

l'observaient avec des yeux attentifs et presque respectueux, depuis

qu'ils le voyaient en conversation familière avec un capitaine

d'état-major.

Lorsque l'oncle et le neveu entrèrent dans les appartements, Marcel eut

un serrement de cœur. Il voyait partout sur les murs des taches

rectangulaires de couleur plus foncée, qui trahissaient l'emplacement de

meubles et de tableaux disparus. Mais pourquoi ces déchirures aux

rideaux de soie, ces tapis maculés, ces porcelaines et ces cristaux

brisés? Otto devina la pensée du châtelain et répéta l'éternelle excuse:

--Que voulez-vous? C'est la guerre.

--Non, repartit Marcel avec une vivacité qu'il se crut permise en

parlant à un neveu. Non! ce n'est pas la guerre, c'est le brigandage.

Tes camarades sont des cambrioleurs.

Le capitaine se dressa par un violent sursaut, fixa sur son vieil oncle

des yeux flamboyants de colère, et prononça à voix basse quelques

paroles qui sifflaient.

--Prenez garde à vous! Heureusement vous vous êtes exprimé en espagnol

et les personnes voisines n'ont pu vous comprendre. Si vous vous

permettiez encore de telles appréciations, vous risqueriez de recevoir

pour toute réponse une balle dans la tête. Les officiers de l'empereur

ne se laissent pas insulter.

Et tout, dans l'attitude d'Hartrott, démontrait la facilité avec

laquelle il aurait oublié la parenté, s'il avait reçu l'ordre de sévir

contre son oncle. Celui-ci baissa la tête.

Mais, l'instant d'après, le capitaine parut oublier ce qu'il venait de

dire et affecta de reprendre un ton aimable. Il se faisait un plaisir de

présenter Marcel à Son Excellence le général comte de Meinbourg, qui, en

considération de ce que Desnoyers était allié aux Hartrott, voulait bien

faire à celui-ci l'honneur de l'admettre à sa table.

Invité dans sa propre maison, le châtelain entra dans la salle à manger

où se trouvaient déjà une vingtaine d'hommes vêtus de drap grisâtre et

chaussés de hautes bottes. Là rien n'avait été brisé: rideaux, tentures,

meubles étaient intacts. Toutefois les buffets monumentaux présentaient

de larges vides, et, au premier coup d'œil, Marcel constata que deux

riches services de vaisselle plate et un précieux service de porcelaine

ancienne manquaient sur les tablettes. Le propriétaire n'en dut pas

moins répondre par des saluts cérémonieux à l'accueil que lui firent les

auteurs de ces rapines, et serrer la main que le comte lui tendit avec

une aristocratique condescendance, tandis que les autres officiers

allemands considéraient ce bourgeois avec une curiosité bienveillante et

même avec une sorte d'admiration: car ils savaient déjà que c'était un

millionnaire revenu du continent lointain où les hommes s'enrichissent

vite.

--Vous allez déjeuner avec les barbares, lui dit le comte en le faisant

asseoir à sa droite. Vous n'avez pas peur qu'ils vous dévorent tout

vivant?

Les officiers rirent aux éclats de l'esprit de Son Excellence et firent

d'évidents efforts pour montrer par leurs paroles et par leurs manières

combien on avait tort de les accuser de barbarie.

Assis comme un étranger à sa propre table, Marcel y mangea dans les

assiettes qui lui appartenaient, servi par des ennemis dont l'uniforme

restait visible sous le tablier rayé. Ce qu'il mangeait était à lui; le

vin venait de sa cave; la viande était celle de ses bœufs; les fruits

étaient ceux de son verger; et pourtant il lui semblait qu'il était là

pour la première fois, et il éprouvait le malaise de l'homme qui tout à

coup se voit seul au milieu d'un attroupement hostile. Il considérait

avec étonnement ces intrus assis aux places où il avait vu sa femme, ses

enfants, les Lacour. Les convives parlaient allemand entre eux; mais

ceux qui savaient le français se servaient souvent de cette langue pour

s'entretenir avec l'invité, et ceux qui n'en baragouinaient que quelques

mots les répétaient avec d'aimables sourires. Chez tous le désir était

visible de plaire au châtelain.

Marcel les examina l'un après l'autre. Les uns étaient grands, sveltes,

d'une beauté anguleuse; d'autres étaient carrés et membrus, avec le cou

gros et la tête enfoncée entre les épaules. Tous avaient les cheveux

coupés ras, ce qui faisait autour de la table une luisante couronne de

boîtes crâniennes roses ou brunes, avec des oreilles qui ressortaient

grotesquement, avec des mâchoires amaigries qui accusaient leur relief

osseux. Quelques-uns avaient sur les lèvres des crocs relevés en pointe,

à la mode impériale; mais la plupart étaient rasés ou n'avaient que de

courtes moustaches aux poils raides. Les fatigues de la guerre et des

marches forcées étaient apparentes chez tous, mais plus encore chez les

corpulents. Un mois de campagne avait fait perdre à ces derniers leur

embonpoint, et la peau de leurs joues et de leur menton pendait, flasque

et ridée.

Le comte était le plus âgé de tous, le seul qui eût conservé longs ses

cheveux d'un blond fauve, déjà mêlés de poils gris, peignés avec soin et

luisants de pommade. Sec, anguleux et robuste, il gardait encore, aux

approches de la cinquantaine, une vigueur juvénile entretenue par les

exercices physiques; mais il dissimulait sa rudesse d'homme combatif

sous une nonchalance molle et féminine. Au poignet de la main qu'il

abandonnait négligemment sur la table, il avait un bracelet d'or; et sa

tête, sa moustache, toute sa personne exhalaient une forte odeur de

parfums.

Les officiers le traitaient avec un grand respect. Otto avait parlé de

lui à son oncle comme d'un remarquable artiste, à la fois musicien et

poète. Avant la guerre, certains bruits fâcheux, relatifs à sa vie

privée, l'avaient éloigné de la cour; mais, au dire du capitaine, ce

n'était que des calomnies de journaux socialistes. Malgré tout,

l'empereur, dont le comte avait été le condisciple, lui gardait en

secret toute son amitié. Nul n'avait oublié le ballet des _Caprices de

Shéhérazade_, représenté avec un grand faste à Berlin sur la

recommandation du puissant camarade.

Le comte crut que, si Marcel gardait le silence, c'était par

intimidation, et, afin de le mettre à son aise, il lui adressa le

premier la parole. Quand Marcel eut expliqué qu'il n'avait quitté Paris

que depuis trois jours, les assistants s'animèrent, voulurent avoir des

nouvelles.

--Avez-vous vu les émeutes?...

--La troupe a-t-elle tué beaucoup de manifestants?...

--De quelle manière a été assassiné le président Poincaré?...

Toutes ces questions lui furent adressées à la fois. Marcel, déconcerté

par leur invraisemblance, ne sut d'abord quoi répondre et pensa un

instant qu'il était dans une maison d'aliénés. Des émeutes? L'assassinat

du président? Il ne savait rien de tout cela. D'ailleurs, qui auraient

été les émeutiers? Quelle révolution pouvait éclater à Paris, puisque le

gouvernement n'était pas réactionnaire?

A cette réponse, les uns considérèrent d'un air de pitié ce pauvre

benêt; d'autres prirent une mine soupçonneuse à l'égard de ce sournois

qui feignait d'ignorer des événements dont il avait nécessairement

entendu parler. Le capitaine Otto intervint d'une voix impérative, comme

pour couper court à tout faux-fuyant:

--Les journaux allemands, dit-il, ont longuement parlé de ces faits. Il

y a quinze jours, le peuple de Paris s'est soulevé contre le

gouvernement, a assailli l'Élysée et massacré Poincaré. L'armée a dû

employer les mitrailleuses pour rétablir l'ordre. Tout le monde sait

cela. Au reste, ce sont les grands journaux d'Allemagne qui ont publié

ces nouvelles, et l'Allemagne ne ment jamais.

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 13 / 21 段