Ce spectacle fit sur Jules une impression si forte qu'il en oublia un

moment le but de son voyage. Ah! si ceux qui provoquent la guerre du

fond de leurs cabinets diplomatiques ou autour de la table d'un

état-major, pouvaient la voir, non sur les champs de bataille où

l'ivresse de l'enthousiasme trouble les idées, mais froidement, telle

qu'elle se montre dans les hôpitaux et dans les cimetières! A la vue de

ces tristes épaves des combats, le jeune homme se représenta en

imagination le globe terrestre comme un énorme navire voguant sur un

océan infini. Les pauvres humains qui en formaient l'équipage ne

savaient pas même ce qui existait sous leurs pieds, dans les

profondeurs; mais chaque groupe prétendait occuper sur le pont la

meilleure place. Des hommes considérés comme supérieurs excitaient les

groupes à se haïr, afin d'obtenir eux-mêmes le commandement, de saisir

la barre et de donner au navire la direction qui leur plaisait; mais ces

prétendus hommes supérieurs en savaient tout juste autant que les

autres, c'est-à-dire qu'ils ne savaient absolument rien. Aucun d'eux ne

pouvait dire avec certitude ce qu'il y avait au delà de l'horizon

visible, ni vers quel port se dirigeait le navire. La sourde hostilité

du mystère les enveloppait tous; leur vie était précaire, avait besoin

de soins incessants pour se conserver; et néanmoins, depuis des siècles

et des siècles, l'équipage n'avait pas eu un seul instant de bon accord,

de travail concerté, de raison claire; il était divisé en partis ennemis

qui s'entretuaient pour s'asservir les uns les autres, qui luttaient

pour se jeter les uns les autres par-dessus bord, et le sillage se

couvrait de cadavres. Au milieu de cette sanguinaire démence, on

entendait parfois de sinistres sophistes déclarer que cela était

parfait, qu'il convenait de continuer ainsi éternellement, et que

c'était un mauvais rêve de souhaiter que ces marins, se regardant comme

des frères, poursuivissent en commun une même destinée et s'entendissent

pour surveiller autour d'eux les embûches des ondes hostiles.

Jules erra longtemps aux alentours de la basilique. Dans les jardins et

sur l'esplanade, il fut distrait de ses sombres réflexions par la gaîté

puérile que montraient quelques petits groupes de convalescents.

C'étaient des Musulmans, tirailleurs algériens ou marocains, auxquels

des civils, par attendrissement patriotique, offraient des cigares et

des friandises. En se voyant si bien fêtés et régalés par la race qui

tenait leur pays sous sa domination, ils s'enorgueillissaient,

devenaient hardis comme des enfants gâtés. Heureuse guerre qui leur

permettait d'approcher de ces femmes si blanches, si parfumées, et

d'être accueillis par elles avec des sourires! Il leur semblait avoir

devant eux les houris du paradis de Mahomet, promises aux braves. Leur

plus grand plaisir était de se faire donner la main. «Madame!...

Madame!...» Et ils tendaient leur longue patte noire. La dame, amusée,

un peu effrayée aussi, hésitait un instant, donnait une rapide poignée

de main; et les bénéficiaires de cette faveur s'éloignaient satisfaits.

Un peu plus loin, sous les arbres, les voiturettes des blessés

stationnaient en files. Officiers et soldats restaient de longues heures

dans l'ombre bleue, à regarder passer des camarades qui pouvaient se

servir encore de leurs jambes. La grotte miraculeuse resplendissait de

centaines de cierges allumés. Une foule pieuse, agenouillée en plein

air, fixait sur les roches sacrées des yeux suppliants, tandis que les

esprits s'envolaient au loin vers les champs de bataille avec cette

confiance en Dieu qu'inspire toujours l'anxiété. Dans cette foule en

prières il y avait des soldats à la tête enveloppée de linges, qui

tenaient leurs képis à la main et qui avaient les paupières mouillées de

larmes.

Comme Jules se promenait dans une allée, près de la rivière, il aperçut

un officier dont les yeux étaient bandés et qui se tenait assis sur un

banc. A côté de lui, blanche comme un ange gardien, se tenait une

infirmière. Jules allait passer son chemin, lorsque l'infirmière fit un

mouvement brusque et détourna la tête, comme si elle craignait d'être

vue. Ce mouvement attira l'attention du jeune homme qui reconnut

Marguerite, encore qu'elle fût extraordinairement changée. Ce visage

pâle et grave ne gardait rien de la frivolité d'autrefois, et ces yeux

un peu las semblaient plus larges, plus profonds.

L'un et l'autre, hypnotisés par la surprise, se considérèrent un

instant. Puis, comme Jules faisait un pas vers elle, Marguerite montra

une vive inquiétude, protesta silencieusement des yeux, des mains, de

tout le corps; et soudain elle prit une résolution, dit quelques mots à

l'officier, se leva et marcha droit vers Jules, mais en lui faisant

signe de prendre une allée latérale d'où elle pourrait surveiller

l'aveugle sans que celui-ci entendit les paroles qu'ils échangeraient.

Dans l'allée, face à face, ils restèrent quelques instants sans rien

dire. Jules était si ému qu'il ne trouvait pas de mots pour exprimer

ses reproches, ses supplications, son amour. Ce qui lui vint enfin aux

lèvres, ce fut une question acerbe et brutale:

--Qui est cet homme?

L'accent rageur, la voix rude avec lesquels il avait parlé, le

surprirent lui-même. Mais Marguerite n'en fut point déconcertée. Elle

fixa sur le jeune homme des yeux limpides, sereins, qui semblaient

affranchis pour toujours des effarements de la passion et de la peur, et

elle répondit:

--C'est mon mari.

Laurier! Était-il possible que ce fût Laurier, cet aveugle immobile sur

ce banc comme un symbole de la douleur héroïque? Il avait la peau

tannée, avec des rides qui convergeaient comme des rayons autour des

cavités de son visage. Ses cheveux commençaient à blanchir aux tempes et

des poils gris se montraient dans la barbe qui croissait sur ses joues.

En un mois il avait vieilli de vingt ans. Et, par une inexplicable

contradiction, il paraissait plus jeune, d'une jeunesse qui semblait

jaillir du fond de son être, comme si son âme vigoureuse, après avoir

été soumise aux émotions les plus violentes, ne pouvait plus désormais

connaître la crainte et se reposait dans la satisfaction ferme et

superbe du devoir accompli. A contempler Laurier, Jules éprouva tout à

la fois de l'admiration et de l'envie. Il eut honte du sentiment de

haine que venait de lui inspirer cet homme si cruellement frappé par le

malheur: cette haine était une lâcheté. Mais, quoique il eût la claire

conscience d'être lâche, il ne put s'empêcher de dire encore à

Marguerite:

--C'est donc pour cela que tu es partie sans me donner ton adresse? Tu

m'as quitté pour le rejoindre. Pourquoi es-tu venue? Pourquoi m'as-tu

quitté?

--Parce que je le devais, répondit-elle.

Et elle lui expliqua sa conduite. Elle avait reçu la nouvelle de la

blessure de Laurier au moment où elle se disposait à quitter Paris avec

sa mère. Elle n'avait pas hésité une seconde: son devoir était

d'accourir auprès de son mari. Depuis le début de la guerre elle avait

beaucoup réfléchi, et la vie lui était apparue sous un aspect nouveau.

Elle avait maintenant le besoin de travailler pour son pays, de

supporter sa part de la douleur commune, de se rendre utile comme les

autres femmes. Disposée à donner tous ses soins à des inconnus,

n'était-il pas naturel qu'elle préférât se dévouer à cet homme qu'elle

avait tant fait souffrir? La pitié qu'elle éprouvait déjà spontanément

pour lui s'était accrue, lorsqu'elle avait connu les circonstances de

son infortune. Un obus, éclatant près de sa batterie, avait tué tous

ceux qui l'entouraient; il avait reçu lui-même plusieurs blessures; mais

une seule, celle du visage, était grave: il avait un œil

irrémédiablement perdu. Quant à l'autre, les médecins ne désespéraient

pas de le lui conserver; mais Marguerite avait des doutes à cet égard.

Elle dit tout cela d'une voix un peu sourde, mais sans larmes. Les

larmes, comme beaucoup d'autres choses d'avant la guerre, étaient

devenues inutiles en raison de l'immensité de la souffrance universelle.

--Comme tu l'aimes! s'écria Jules.

Elle parut se troubler un peu, baissa la tête, hésita une seconde; puis,

avec un visible effort:

--Oui, je l'aime, déclara-t-elle, mais autrement que je ne t'aimais.

--Ah! Marguerite...

La franche réponse qu'il venait d'entendre lui avait donné un coup en

plein cœur; mais, par un effet étrange, elle avait aussi apaisé

brusquement sa colère: il s'était senti en présence d'une situation

tragique où les jalousies et les récriminations ordinaires des amants

n'étaient plus de mise. Au lieu de lui adresser des reproches, il lui

demanda simplement:

--Ton mari accepte-t-il tes soins et ta tendresse?

--Il ignore encore qui je suis. Il croit que je suis une infirmière

quelconque, et que, si je le soigne avec zèle, c'est seulement parce que

j'ai compassion de son état et de sa solitude: car personne ne lui écrit

ni ne le visite... Je lui ai raconté que je suis une dame belge qui a

perdu les siens, qui n'a plus personne au monde. Lui, il ne m'a dit que

quelques mots de sa vie antérieure, comme s'il redoutait d'insister sur

un passé odieux; mais je n'ai entendu de sa bouche aucune parole sévère

contre la femme qui l'a trahi... Je souhaite ardemment que les médecins

réussissent à sauver un de ses yeux, et en même temps cela me fait peur.

Que dira-t-il, quand il saura qui je suis?... Mais qu'importe? Ce que je

veux, c'est qu'il recouvre la vue. Advienne ensuite que pourra!...

Elle se tut un instant; puis elle reprit:

--Ah! la guerre! Que de bouleversements elle a causés dans notre

existence!... Depuis une semaine que je suis à ses côtés, je déguise ma

voix autant que je peux, j'évite toute parole révélatrice. Je crains

tant qu'il me reconnaisse et qu'il s'éloigne de moi! Mais, malgré tout,

je désire être reconnue et être pardonnée... Hélas! par moments, je me

demande s'il ne soupçonne pas la vérité, je m'imagine même qu'il m'a

reconnue dès la première heure et que, s'il feint l'ignorance, c'est

parce qu'il me méprise. J'ai été si mauvaise avec lui! Je lui ai fait

tant de mal!...

--Il n'est pas le seul, repartit sèchement Jules. Tu m'as fait du mal, à

moi aussi.

Elle le regarda avec des yeux étonnés, comme s'il venait de dire une

parole imprévue et malséante; puis, avec la résolution de la femme qui a

pris définitivement son parti:

--Toi, reprit-elle, tu souffriras un moment, mais bientôt tu

rencontreras une autre femme qui me remplacera dans ton cœur. Moi, au

contraire, j'ai assumé pour toute ma vie une charge très lourde et

néanmoins très douce: jamais plus je ne me séparerai de cet homme que

j'ai si cruellement offensé, qui maintenant est seul au monde et qui

aura peut-être besoin jusqu'à son dernier jour d'être soigné et servi

comme un enfant. Séparons-nous donc et suivons chacun notre chemin; le

mien, c'est celui du sacrifice et du repentir; le tien, c'est celui de

la joie et de l'honneur. Ni toi ni moi, nous ne voudrions outrager cet

homme au noble cœur, que la cécité rend incapable de se défendre. Notre

amour serait une vilenie.

Jules baissait les yeux, perplexe, vaincu.

--Écoute, Marguerite, déclara-t-il enfin. Je lis dans ton âme. Tu aimes

ton mari et tu as raison: il vaut mieux que moi. Avec toute ma jeunesse

et toute ma force, je n'ai été jusqu'ici qu'un inutile; mais je puis

réparer le temps perdu. La France est le pays de mon père et le tien: je

me battrai pour elle. Je suis las de ma paresse et de mon oisiveté, à

une époque où les héros se comptent par millions. Si le sort me

favorise, tu entendras parler de moi.

Ils avaient tout dit. A quoi bon prolonger cette entrevue pénible?

--Adieu, prononça-t-elle, plus résolue que lui, mais tout à coup devenue

pâle. Il faut que je retourne auprès de mon blessé.

--Adieu, répondit-il en lui tendant une main qu'elle prit et serra sans

hésitation, d'une étreinte virile.

Et il s'éloigna sans regarder en arrière, tandis qu'elle revenait vers

le banc.

Il semblait à Jules que sa personnalité s'était dédoublée et qu'il se

considérait lui-même avec des yeux de juge. La vanité, la stérilité, la

malfaisance de sa vie passée lui apparaissaient nettement, à la lumière

des paroles qu'elle lui avait dites. Alors que l'humanité tout entière

pensait à de grandes choses, il n'avait connu que les désirs égoïstes et

mesquins. L'étroitesse et la vulgarité de ses aspirations l'irritaient

contre lui-même. Un miracle s'accomplissait en lui, et il n'hésitait

plus sur la route à suivre.

Il se rendit à la gare, consulta l'indicateur, prit le premier train à

destination de Paris.

VIII

L'INVASION

Comme Marcel fuyait pour se réfugier au château, il rencontra le maire

de Villeblanche. Lorsque celui-ci, que le bruit de la décharge avait

fait accourir vers la barricade, fut informé de la présence des

traînards, il leva les bras désespérément.

--Ces gens sont fous!... Leur résistance va être fatale au village!

Et il reprit sa course pour tâcher d'obtenir des soldats qu'ils

cessassent le feu.

Un long temps se passa sans que rien vînt troubler le silence de la

matinée. Marcel était monté sur l'une des tours du château, et il

explorait la campagne avec ses jumelles. Il ne pouvait voir la route:

les bordures d'arbres la lui masquaient. Toutefois son imagination

devinait sous le feuillage une activité occulte, des masses d'hommes

qui faisaient halte, des troupes qui se préparaient pour l'attaque. La

résistance inattendue des traînards avait dérangé la marche de

l'invasion.

Ensuite Marcel, ayant retourné ses jumelles vers les abords du village,

y aperçut des képis dont les taches rouges, semblables à des

coquelicots, glissaient sur le vert des prés. C'étaient les traînards

qui se retiraient, convaincus de l'inutilité de la résistance. Sans

doute le maire leur avait indiqué un gué ou une barque oubliée qui leur

permettrait de passer la Marne, et ils continuaient leur retraite le

long de la rivière.

Soudain le bois vomit quelque chose de bruyant et de léger, une bulle de

vapeur qu'accompagna une sourde explosion, et quelque chose passa dans

l'air en décrivant une courbe sifflante. Après quoi, un toit du village

s'ouvrit comme un cratère et vomit des solives, des pans de murs, des

meubles rompus. Tout l'intérieur de l'habitation s'échappait dans un jet

de fumée, de poussière et de débris. C'étaient les Allemands qui

bombardaient Villeblanche avant l'attaque: ils craignaient sans doute de

rencontrer dans les rues une défense opiniâtre.

De nouveaux projectiles tombèrent. Quelques-uns, passant par-dessus les

maisons, vinrent éclater entre le village et le château, dont les tours

commençaient à attirer le pointage des artilleurs. Marcel se disait

qu'il était temps d'abandonner son périlleux observatoire, lorsqu'il vit

flotter sur le clocher quelque chose de blanc, qui paraissait être une

nappe ou un drap de lit. Les habitants, pour éviter le bombardement,

avaient hissé ce signal de paix.

Tandis que Marcel, descendu dans son parc, regardait le concierge

enterrer au pied d'un arbre tous les fusils de chasse qui existaient au

château, il entendit le silence matinal se lacérer avec un déchirement

de toile rude.

--Des coups de fusil, dit le concierge. Un feu de peloton. C'est

probablement sur la place.

Ils se dirigèrent vers la grille. Les ennemis ne tarderaient pas à

arriver, et il fallait être là pour les recevoir.

Quelques minutes après, une femme du village accourut vers eux, une

vieille aux membres décharnés et noirâtres, qui haletait par la

précipitation de la course et qui jetait autour d'elle des regards

affolés. Ils écoutèrent avec stupéfaction son récit entrecoupé par des

hoquets de terreur.

Les Allemands étaient à Villeblanche. D'abord était venue une automobile

blindée qui avait traversé le village d'un bout à l'autre, à toute

vitesse. Sa mitrailleuse tirait au hasard contre les maisons fermées et

contre les portes ouvertes, abattant toutes les personnes qui se

montraient. Des morts! Des blessés! Du sang! Puis d'autres automobiles

blindées avaient pris position sur la place, bientôt rejointes par des

pelotons de cavaliers, des bataillons de fantassins, d'autres et

d'autres soldats qui arrivaient sans cesse. Ces hommes paraissaient

furibonds: ils accusaient les habitants d'avoir tiré sur eux. Sur la

place, ils avaient brutalisé le maire et plusieurs notables. Le curé,

penché sur des agonisants, avait été bousculé, lui aussi. Les Allemands

les avaient déclarés prisonniers et parlaient de les fusiller.

Les paroles de la vieille furent interrompues par le bruit de plusieurs

voitures qui s'approchaient.

--Ouvrez la grille, ordonna Marcel au concierge.

La grille fut ouverte, et elle ne se referma plus. Désormais c'en était

fait du droit de propriété.

Une automobile énorme, couverte de poussière et pleine d'hommes,

s'arrêta à la porte; derrière elle résonnaient les trompes d'autres

voitures, qui s'arrêtèrent aussi par un brusque serrement des freins.

Des soldats mirent pied à terre, tous vêtus de gris verdâtre et coiffés

d'un casque à pointe que recouvrait une gaine de même couleur. Un

lieutenant, qui marchait le premier, braqua le canon de son revolver sur

la poitrine de Marcel et lui demanda:

--Où sont les francs-tireurs?

Il était pâle, d'une pâleur de colère, de vengeance et de peur, et cette

triple émotion lui mettait aux joues un tremblement. Marcel répondit

qu'il n'avait pas vu de francs-tireurs; le château n'était habité que

par le concierge, par sa famille et par lui-même, qui en était le

propriétaire.

Le lieutenant considéra l'édifice, puis toisa Marcel avec une visible

surprise, comme s'il lui trouvait l'aspect trop modeste pour un

châtelain: il l'avait sans doute pris pour un simple domestique. Par

respect pour les hiérarchies sociales, il abaissa son revolver; mais il

n'en garda pas moins ses manières impérieuses. Il ordonna à Marcel de

lui servir de guide, et quarante soldats se rangèrent pour leur faire

escorte. Disposés sur deux files, ces soldats s'avançaient à l'abri des

arbres qui bordaient l'avenue, le fusil prêt à faire feu, regardant avec

inquiétude aux fenêtres du château comme s'ils s'attendaient à recevoir

de là une décharge. Le châtelain marchait tranquillement au milieu du

chemin, et l'officier, qui d'abord avait imité la prudence de ses

hommes, finit par se joindre à Marcel, au moment de traverser le

pont-levis.

Les soldats se répandirent dans les appartements, à la recherche

d'ennemis cachés. Ils donnaient des coups de baïonnette sous les lits et

sous les divans. Quelques-uns, par instinct destructeur, s'amusaient à

percer les tapisseries et les riches courtepointes. Marcel protesta.

Pourquoi ces dégâts inutiles? En homme d'ordre, il souffrait de voir les

lourdes bottes tacher de boue les tapis mœlleux, d'entendre les crosses

des fusils heurter les meubles fragiles et renverser les bibelots

rares. L'officier considéra avec étonnement ce propriétaire qui

protestait pour de si futiles motifs; mais il ne laissa pas de donner un

ordre qui fit que les soldats cessèrent leurs violentes explorations.

Puis, comme pour justifier de si extraordinaires égards:

--Je crois que vous aurez l'honneur de loger le commandant de notre

corps d'armée, ajouta-t-il en français.

Lorsqu'il se fut assuré que le château ne recelait aucun ennemi, il

devint plus aimable avec Marcel; mais il n'en persista pas moins à

soutenir que des francs-tireurs avaient fait feu sur les uhlans

d'avant-garde. Marcel crut devoir le détromper. Non, ce n'étaient pas

des francs-tireurs; c'étaient des soldats retardataires dont il avait

très bien reconnu les uniformes.

--Eh quoi? Vous aussi, vous vous obstinez à nier? repartit l'officier

d'un ton rogue. Même s'ils portaient l'uniforme, ils n'en étaient pas

moins des francs-tireurs. Le Gouvernement français a distribué des armes

et des effets militaires aux paysans, pour qu'ils nous assassinent. On a

déjà fait cela en Belgique. Mais nous connaissons cette ruse et nous

saurons la punir. Les cadavres allemands couchés près de la barricade

seront bien vengés. Les coupables paieront cher leur crime.

Dans son indignation il lui semblait que la mort de ces uhlans fût une

chose inouïe et monstrueuse, comme si les seuls ennemis de l'Allemagne

devaient périr à la guerre et que les Allemands eussent tous le droit

d'y avoir la vie sauve.

Ils étaient alors au plus haut étage du château, et Marcel, en regardant

par une fenêtre, vit onduler au-dessus des arbres, du côté du village,

une sombre nuée dont le soleil rougissait les contours. De l'endroit où

il se trouvait, il ne pouvait apercevoir que la pointe du clocher.

Autour du coq de fer voltigeaient des vapeurs qui ressemblaient à une

fine gaze, à des toiles d'araignée soulevées par le vent. Une odeur de

bois brûlé arriva jusqu'à ses narines. L'officier salua ce spectacle par

un rire cruel: c'était le commencement de la vengeance.

Quand ils furent redescendus dans le parc, le lieutenant prit Marcel

avec lui dans une automobile, et, tandis que les soldats s'installaient

au château, il emmena le châtelain vers une destination inconnue.

A la sortie du parc, Marcel eut comme la brusque vision d'un monde

nouveau. Sur le village s'étendait un dais sinistre de fumée,

d'étincelles, de flammèches brasillantes; le clocher flambait comme une

énorme torche; la toiture de l'église, en s'effondrant, faisait jaillir

des tourbillons noirâtres. Dans l'affolement du désespoir, des femmes et

des enfants fuyaient à travers la campagne avec des cris aigus. Les

bêtes, chassées par le feu, s'étaient évadées des étables et se

dispersaient dans une course folle. Les vaches et les chevaux de labour

traînaient leur licol rompu par les violents efforts de l'épouvante, et

leurs flancs fumeux exhalaient une odeur de poil roussi. Les porcs, les

brebis, les poules se sauvaient pêle-mêle avec les chats et les chiens.

Les Allemands, des multitudes d'Allemands affluaient de toutes parts.

C'était comme un peuple de fourmis grises qui défilaient, défilaient

vers le Sud. Cela sortait des bois, emplissait les chemins, inondait les

champs. La verdure de la végétation s'effaçait sous le piétinement; les

clôtures tombaient, renversées; la poussière s'élevait en spirales

derrière le roulement sourd des canons et le trot cadencé des milliers

de chevaux. Sur les bords de la route avaient fait halte plusieurs

bataillons, avec leur suite de voitures et de bêtes de trait.

Marcel avait vu cette armée aux parades de Berlin; mais il lui sembla

que ce n'était plus la même. Il ne restait à ces troupes que bien peu de

leur lustre sévère, de leur raideur muette et arrogante. La guerre, avec

ses ignobles réalités, avait aboli l'apprêt théâtral de ce formidable

organisme de mort. Les régiments d'infanterie qui naguère, à Berlin,

reflétaient la lumière du soleil sur les métaux et les courroies vernies

de leur équipement; les hussards de la mort, somptueux et sinistres; les

cuirassiers blancs, semblables à des paladins du Saint-Graal; les

artilleurs à la poitrine rayée de bandes blanches; tous ces hommes qui,

pendant les défilés, arrachaient des soupirs d'admiration aux Hartrott,

étaient maintenant unifiés et assimilés dans la monotonie d'une même

couleur vert pisseux et ressemblaient à des lézards qui, à force de

frétiller dans la poussière, finissent par se confondre avec elle.

Les soldats étaient exténués et sordides. Une exhalaison de chair

blanche, grasse et suante, mêlée à l'odeur aigre du cuir, flottait sur

les régiments. Il n'était personne qui n'eût l'air affamé. Depuis des

jours et des jours ils marchaient sans trêve, à la poursuite d'un ennemi

qui réussissait toujours à leur échapper. Dans cette chasse forcenée,

les vivres de l'intendance arrivaient tard aux cantonnements, et les

hommes ne pouvaient compter que sur ce qu'ils avaient dans leurs sacs.

Marcel les vit alignés au bord du chemin, dévorant des morceaux de pain

noir et des saucisses moisies. Quelques-uns d'entre eux se répandaient

dans les champs pour y arracher des betteraves et d'autres tubercules

dont ils mâchaient la pulpe dure, encore salie d'une terre sablonneuse

qui craquait sous la dent.

Ils compensaient l'insuffisance de la nourriture par les produits d'une

terre riche en vignobles. Le pillage des maisons leur fournissait peu de

vivres; mais ils ne manquaient jamais de trouver une cave bien garnie.

L'Allemand d'humble condition, abreuvé de bière et accoutumé à

considérer le vin comme une boisson dont les riches avaient le

privilège, pouvait défoncer les tonneaux à coups de crosse et se baigner

les pieds dans les flots du précieux liquide. Chaque bataillon laissait

comme trace de son passage un sillage de bouteilles vides. Les fourgons,

ne pouvant renouveler leurs provisions de vivres, se chargeaient de

futailles lorsqu'ils passaient dans les villages. Dépourvu de pain, le

soldat recevait de l'alcool.

Lorsque l'automobile entra dans Villeblanche, elle dut ralentir sa

marche. Des murs calcinés s'étaient abattus sur la route, des poutres à

demi carbonisées obstruaient la chaussée, et la voiture était obligée de

virer entre les décombres fumants. Les maisons des notables brûlaient

comme des fournaises, parmi d'autres maisons qui se tenaient encore

debout, saccagées, éventrées, mais épargnées par l'incendie. Dans ces

brasiers de poutres crépitantes on apercevait des chaises, des

couchettes, des machines à coudre, des fourneaux de cuisine, tous les

meubles du confort paysan, qui se consumaient ou qui se tordaient.

Marcel crut même voir un bras qui émergeait des ruines et qui commençait

à brûler comme un cierge. Un relent de graisse chaude se mêlait à une

puanteur de fumerolles et de débris carbonisés.

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 12 / 21 段