PRÈS DE LA GROTTE SACRÉE

Tous les soirs, de quatre à cinq, avec la ponctualité d'une personne

bien élevée qui ne se fait pas attendre, un aéroplane allemand venait

survoler Paris et jeter des bombes. Cela ne produisait aucune terreur,

et les Parisiens acceptaient cette visite comme un spectacle

extraordinaire et plein d'intérêt. Les aviateurs allemands avaient beau

laisser tomber sur la ville des drapeaux ennemis accompagnés de messages

ironiques où ils rendaient compte des échecs de l'armée française et des

revers de l'offensive russe; pour les Parisiens tout cela n'était que

mensonges. Ils avaient beau lancer des obus qui brisaient des mansardes,

tuaient ou blessaient des vieillards, des femmes, des enfants. «Ah! les

bandits!» criait la foule en menaçant du poing le moucheron malfaisant,

presque invisible à deux mille mètres de hauteur; puis elle courait de

rue en rue pour le suivre des yeux, ou s'immobilisait sur les places

d'où elle observait à loisir ses évolutions.

Argensola était un habitué de ce spectacle. Dès quatre heures il

arrivait sur la place de la Concorde, le nez en l'air et les regards

fixés vers le ciel, en compagnie de plusieurs badauds avec lesquels une

curiosité commune l'avait mis en relations, à peu près comme les abonnés

d'un théâtre qui, à force de se voir, finissent par se lier d'amitié.

«Viendra-t-il? Ne viendra-t-il pas?» Les femmes étaient les plus

impatientes, et quelques-unes avaient la face rouge et la respiration

oppressée pour être accourues trop vite. Tout à coup éclatait un immense

cri: «Le voilà!» Et mille mains indiquaient un point vague à l'horizon.

Les marchands ambulants offraient aux spectateurs des instruments

d'optique, et les jumelles, les longues-vues se braquaient dans la

direction signalée.

Pendant une heure l'attaque aérienne se poursuivait, aussi acharnée

qu'inutile. L'insecte ailé cherchait à s'approcher de la Tour Eiffel;

mais aussitôt des détonations éclataient à la base, et les diverses

plates-formes crachaient les furibondes crépitations de leurs

mitrailleuses. Alors il virait au-dessus de la ville, et soudain la

fusillade retentissait sur les toits et dans les rues. Chacun tirait:

les locataires des étages supérieurs, les hommes de garde, les soldats

anglais et belges qui se trouvaient de passage à Paris. On savait bien

que ces coups de fusil ne servaient à rien; mais on tirait tout de même,

pour le plaisir de faire acte d'hostilité contre l'ennemi, ne fût-ce

qu'en intention, et avec l'espérance qu'un caprice du hasard réaliserait

peut-être un miracle. Le seul miracle était que les tireurs ne se

tuassent pas les uns les autres et que les passants ne fussent pas

blessés par des balles de provenance inconnue. Enfin le _taube_, fatigué

d'évoluer, disparaissait.

--Bon voyage! grommelait Argensola. Celui de demain sera peut-être plus

intéressant.

Une autre distraction de l'Espagnol, aux heures de liberté que lui

laissaient les visites des avions, c'était de rôder au quai d'Orsay et

d'y regarder la foule des voyageurs qui sortaient de Paris. La

révélation soudaine de la vérité après les illusions créées par

l'optimisme du Gouvernement, la certitude de l'approche des armées

allemandes que, la semaine précédente, beaucoup de gens croyaient en

pleine déroute, ces _taubes_ qui volaient sur la capitale, la

mystérieuse menace des _zeppelins_, affolaient une partie de la

population. Les gares, occupées militairement, ne recevaient que ceux

qui avaient pris d'avance un billet, et maintes personnes attendaient

pendant des jours entiers leur tour de départ. Les plus pressés de

partir commençaient le voyage à pied ou en voiture, et les chemins

étaient noirs de gens, de charrettes, de landaus et d'automobiles.

Argensola considérait cette fugue avec sérénité. Lui, il était de ceux

qui restaient. Il avait admiré certaines personnes parce qu'elles

avaient été présentes au siège de Paris, en 1870, et il était heureux de

la bonne fortune qui lui procurait la chance d'assister à un nouveau

drame plus curieux encore. La seule chose qui le contrariait, c'était

l'air distrait de ceux auxquels il faisait part de ses observations et

de ses informations. Il rentrait à l'atelier avec une abondante récolte

de nouvelles qu'il communiquait à Jules avec un empressement fébrile, et

celui-ci l'écoutait à peine. Le bohème s'étonnait de cette indifférence

et reprochait mentalement au «peintre d'âmes» de n'avoir pas le sens des

grands drames historiques.

Jules avait alors des soucis personnels qui l'empêchaient de se

passionner pour l'histoire des nations. Il avait reçu de Marguerite

quelques lignes tracées à la hâte, et ces lignes lui avaient apporté la

plus désagréable des surprises. Elle était obligée de partir. Elle

quittait Paris à l'instant même, en compagnie de sa mère. Elle lui

disait adieu. C'était tout. Un tel laconisme avait beaucoup inquiété

Jules. Pourquoi ne l'informait-elle pas du lieu où elle se retirait? Il

est vrai que la panique fait oublier bien des choses; mais il n'en était

pas moins étrange qu'elle eût négligé de lui donner son adresse.

Pour tirer la situation au clair, Jules n'hésita pas à accomplir une

démarche qu'elle lui avait toujours interdite: il alla chez elle. La

concierge, dont la loquacité naturelle avait été mise à une rude épreuve

par le départ de tous les locataires, ne se fit pas prier pour dire à

l'amoureux tout ce qu'elle savait; mais d'ailleurs elle savait peu de

chose. Marguerite et sa mère étaient parties la veille par la gare

d'Orléans; elles avaient dû fuir vers le Midi, comme la plupart des gens

riches; mais elles n'avaient pas dit l'endroit où elles allaient. La

concierge avait cru comprendre aussi que quelqu'un de la famille avait

été blessé, mais elle ignorait qui: c'était peut-être le fils de la

vieille dame.

Ces renseignements, quoique vagues, suffirent pour inspirer à Jules une

résolution. Elle n'avait pas voulu lui donner son adresse? Eh bien,

c'était une raison de plus pour qu'il voulût connaître le véritable

motif de ce départ quasi clandestin. Il irait donc chercher Marguerite

dans le Midi, où il n'aurait probablement pas grand'peine à la

découvrir: car les villes où se réfugiaient les gens riches n'étaient

pas nombreuses, et il y rencontrerait des amis qui pourraient lui

fournir des renseignements.

Outre cette raison principale, Jules en avait une autre pour quitter

Paris. Depuis le départ de sa famille, le séjour dans la capitale lui

était à charge, lui inspirait même des sentiments qui ressemblaient un

peu à du remords. Il ne pouvait plus se promener aux Champs-Élysées ou

sur les boulevards sans que des regards significatifs lui donnassent à

entendre qu'on s'étonnait de voir encore là un jeune homme bien portant

et robuste comme lui. Un soir, dans un wagon du Métro, la police lui

avait demandé à voir ses papiers, pour s'assurer qu'il n'était pas un

déserteur. Enfin, dans l'après-midi du jour où il avait causé avec la

concierge de Marguerite, il avait croisé sur le boulevard un homme d'un

certain âge, membre de son cercle d'escrime, et il avait eu par lui des

nouvelles de leurs camarades.

--Qu'est devenu un tel?

--Il a été blessé en Lorraine; il est dans un hôpital, à Toulouse.

--Et un tel?

--Il a été tué dans les Vosges.

--Et un tel?

--Il a disparu à Charleroi.

Ce dénombrement de victimes héroïques avait été long. Ceux qui vivaient

encore continuaient à réaliser des prouesses. Plusieurs étrangers

membres du cercle, des Polonais, des Anglais résidant à Paris, des

Américains des Républiques du Sud, venaient de s'enrôler comme

volontaires.

--Le cercle, lui avait dit son collègue, peut être fier de ces jeunes

gens qu'il a exercés pendant la paix à la pratique des armes. Tous sont

sur le front et y exposent leur vie.

Ces paroles avaient gêné Jules, lui avaient fait détourner les yeux,

par crainte de rencontrer sur le visage de son interlocuteur une

expression sévère ou ironique. Pourquoi n'allait-il pas, lui aussi,

défendre la terre qui lui donnait asile?

Le lendemain matin, Argensola se chargea de prendre pour Jules un billet

de chemin de fer à destination de Bordeaux. Ce n'était pas chose facile,

à raison du grand nombre de ceux qui voulaient partir et qui souvent

étaient obligés d'attendre plusieurs jours; mais cinquante francs

glissés à propos opérèrent le miracle de lui faire obtenir le petit

morceau de carton dont le numéro permettrait au «peintre d'âmes» de

partir dans la soirée.

Jules, muni pour tout bagage d'une simple valise, parce que les trains

n'admettaient que les colis portés à la main, prit place dans un

compartiment de première classe et s'étonna du bon ordre avec lequel la

compagnie avait réglé les départs: chaque voyageur avait sa place, et il

ne se produisait aucun encombrement. Mais à la gare d'Austerlitz ce fut

une autre affaire: une avalanche humaine assaillit le train. Les

portières étaient ouvertes avec une violence qui menaçait de les rompre;

les paquets et même les enfants faisaient irruption par les fenêtres

comme des projectiles; les gens se poussaient avec la brutalité d'une

foule qui fuit d'un théâtre incendié. Dans l'espace destiné à huit

personnes il s'en installait douze ou quatorze; les couloirs

s'obstruaient irrémédiablement d'innombrables colis qui servaient de

sièges aux nouveaux voyageurs. Les distances sociales avaient disparu;

les gens du peuple envahissaient de préférence les wagons de luxe,

croyant y trouver plus de place; et ceux qui avaient un billet de

première classe cherchaient au contraire les wagons des classes

inférieures, dans la vaine espérance d'y voyager plus à l'aise. Mais si

les assaillants se bousculaient, ils ne s'en montraient pas moins

tolérants les uns à l'égard des autres et se pardonnaient en frères. «A

la guerre comme à la guerre!», disaient-ils en manière de suprême

excuse. Et chacun poussait son voisin pour lui prendre quelques pouces

de banquette, pour introduire son maigre bagage entre les paquets qui

surplombaient déjà les têtes dans le plus menaçant équilibre.

Sur les voies de garage, il y avait d'immenses trains qui attendaient

depuis vingt-quatre heures le signal du départ. Ces trains étaient

composés en partie de wagons à bestiaux, en partie de wagons de

marchandises pleins de gens assis à même sur le plancher ou sur des

chaises apportées du logis. Chacun de ces trains ressemblait à un

campement prêt à se mettre en marche, et, depuis le temps qu'il

restaient immobiles, une couche de papiers gras et de pelures de fruits

s'était formée le long des demeures roulantes.

Jules éprouvait une profonde pitié pour ses nouveaux compagnons de

voyage. Les femmes gémissaient de fatigue, debout dans le couloir,

considérant avec une envie féroce ceux qui avaient la chance d'avoir une

place sur la banquette. Les petits pleuraient avec des bêlements de

chèvre affamée. Aussi le peintre renonça-t-il bientôt à ses avantages de

premier occupant: il céda sa place à une vieille dame; puis il partagea

entre les imprévoyants et les nécessiteux l'abondante provision de

comestibles dont Argensola avait eu soin de le munir.

Il passa la nuit dans le couloir, assis sur une valise, tantôt regardant

à travers la glace les voyageurs qui dormaient dans l'abrutissement de

la fatigue et de l'émotion, tantôt regardant au dehors les trains

militaires qui passaient à côté du sien, dans une direction opposée. A

chaque station on voyait quantité de soldats venus du Midi, qui

attendaient le moment de continuer leur route vers la capitale. Ces

soldats se montraient gais et désireux d'arriver vite aux champs de

bataille; beaucoup d'entre eux se tourmentaient parce qu'ils avaient

peur d'être en retard. Jules, penché à une fenêtre, saisit quelques

propos échangés par ces hommes qui témoignaient une inébranlable

confiance.

--Les Boches? Ils sont nombreux, ils ont de gros canons et beaucoup de

mitrailleuses. Mais n'importe: on les aura.

La foi de ceux qui allaient au-devant de la mort contrastait avec la

panique et les appréhensions de ceux qui s'enfuyaient de Paris. Un vieux

monsieur décoré, type du fonctionnaire en retraite, demandait

anxieusement à ses voisins:

--Croyez-vous qu'_ils_ viendront jusqu'à Tours?... Croyez-vous qu'_ils_

viendront jusqu'à Poitiers?...

Et, dans son désir de ne pas s'arrêter avant d'avoir trouvé pour sa

famille et pour lui-même un refuge absolument sûr, il accueillait comme

un oracle la vaine réponse qu'on lui adressait.

A l'aube, Jules put distinguer, le long de la ligne, les territoriaux

qui gardaient les voies. Ils étaient armés de vieux fusils et portaient

pour unique insigne militaire un képi rouge.

A la gare de Bordeaux, la foule des civils, en bataillant pour descendre

des wagons ou pour y monter, se mêlait à la multitude des militaires. A

chaque instant les trompettes sonnaient, et les soldats qui s'étaient

écartés un instant pour aller chercher de l'eau ou pour se dégourdir les

jambes, accouraient à l'appel. Parmi ces soldats il y avait beaucoup

d'hommes de couleur: c'étaient des tirailleurs algériens ou marocains

aux amples culottes grises, aux bonnets rouges coiffant des faces noires

ou bronzées. Et les bataillons armés se mettaient à rouler vers le Nord

dans un assourdissant bruit de fer.

Jules vit aussi arriver un train de blessés qui revenaient des combats

de Flandre et de Lorraine. Ces hommes aux bouches livides et aux yeux

fébriles saluaient d'un sourire les premières terres du Midi aperçues à

travers la brume matinale, terres égayées de soleil, royalement parées

de leurs pampres; et, tendant les mains vers les fruits que leur

offraient des femmes, ils picoraient avec délices les raisins sucrés de

la Gironde.

Bordeaux, ville de province convertie soudain en capitale, était

enfiévrée par une agitation qui la rendait méconnaissable. Le président

de la République était logé à la préfecture; les ministères s'étaient

installés dans des écoles et dans des musées; deux théâtres étaient

aménagés pour les séances du Sénat et de la Chambre. Tous les hôtels

étaient pleins, et d'importants personnages devaient se contenter d'une

chambre de domestique.

Jules réussit à se loger dans un hôtel sordide, au fond d'une ruelle. Un

petit Amour ornait la porte vitrée; dans la chambre qu'on lui donna, la

glace portait des noms de femmes gravés avec le diamant d'une bague, des

phrases qui commémoraient des séjours d'une heure. Et pourtant des dames

de Paris, en quête d'un logement, lui enviaient la chance d'avoir trouvé

celui-là.

Il essaya de se renseigner sur Marguerite auprès de quelques Parisiens

de ses amis qu'il rencontra dans la cohue des fugitifs. Mais ils ne

savaient rien de ce qui intéressait Jules. D'ailleurs ils ne

s'occupaient guère que de leur propre sort, ne parlaient que des

incidents de leur propre installation. Seule une de ses anciennes élèves

de _tango_ put lui donner une indication utile:

--La petite madame Laurier? Mais oui, elle doit être dans la région,

probablement à Biarritz.

Cela suffit pour que, dès le lendemain, Jules poussât jusqu'à la Côte

d'Argent.

En arrivant à Biarritz, la première personne qu'il rencontra dans la rue

fut Chichi.

--Un pays inhabitable! déclara-t-elle à son frère dès les premiers mots.

Les riches Espagnols qui sont ici en villégiature me donnent sur les

nerfs. Tous _boches_! Je passe mes journées à me quereller avec eux. Si

cela continue, je devrai bientôt me résigner à vivre seule.

Sur la plage, où Chichi conduisit Jules, Luisa jeta les bras au cou de

son fils et voulut l'emmener tout de suite à l'hôtel. Il y trouva dans

un salon sa tante Héléna au milieu d'une nombreuse compagnie. La

«romantique» était enchantée du pays et des étrangers qui y passaient la

saison. Avec eux elle pouvait discourir à son aise sur la décadence de

la France. Ces fiers hidalgos attendaient tous, d'un moment à l'autre,

la nouvelle de l'entrée du Kaiser à Paris. Des hommes graves qui dans

toute leur existence n'avaient jamais fait quoi que ce soit,

critiquaient aigrement l'incurie de la République et vantaient

l'Allemagne comme le modèle de la prévoyance laborieuse et de la bonne

organisation des forces sociales. Des jeunes gens d'un _chic_ suprême

éclataient en véhémentes apostrophes contre la corruption de Paris,

corruption qu'ils avaient étudiée avec zèle dans les vertueuses écoles

de Montmartre, et déclaraient avec une emphase de prédicateurs que la

moderne Babylone avait un urgent besoin d'être châtiée. Tous, jeunes et

vieux, adoraient cette lointaine Germanie où la plupart d'entre eux

n'étaient jamais allés et que les autres, dans un rapide voyage, avaient

vue seulement comme une succession d'images cinématographiques.

--Pourquoi ne vont-ils pas raconter cela chez eux, de l'autre côté des

Pyrénées? protestait Chichi exaspérée. Mais non, c'est en France qu'ils

viennent débiter leurs sornettes calomnieuses. Et dire qu'ils se croient

des gens de bonne éducation!

Jules, qui n'était pas venu à Biarritz pour y vivre en famille, employa

l'après-dîner à chercher des renseignements sur Marguerite. Il eut la

chance d'apprendre d'un ami que la mère de madame Laurier était

descendue à l'hôtel de l'Atalaye avec sa fille. Il courut donc à l'hôtel

de l'Atalaye; mais le concierge lui dit que la mère y était seule et

que la jeune dame était partie depuis trois ou quatre jours pour un

hôpital de Pau, auquel elle avait été attachée en qualité d'infirmière.

Le soir même, Jules reprit le train pour se rendre à Pau.

Là, il explora sans succès plusieurs ambulances: personne n'y

connaissait madame Marguerite Laurier. Enfin une religieuse, croyant

qu'il cherchait une parente, fit un effort de mémoire et lui fournit un

renseignement précieux. Madame Laurier n'avait fait que passer à Pau, et

elle s'en était allée avec un blessé. Il y avait à Lourdes beaucoup de

blessés et beaucoup d'infirmières laïques: c'était dans cette ville

qu'il avait chance de retrouver cette dame, à moins qu'on ne l'eût

encore une fois changée de service.

Jules arriva à Lourdes par le premier train. Il ne connaissait pas

encore la pieuse localité dont sa mère répétait si fréquemment le nom.

Pour Luisa, Lourdes était le cœur de la France, et l'excellente femme en

tirait même un argument contre les germanophiles qui soutenaient que la

France devait être exterminée à cause de son impiété.

--De nos jours, disait-elle, lorsque la Vierge a daigné faire une

apparition, c'est la ville française qu'elle a choisie pour y accomplir

ce miracle. Cela ne prouve-t-il pas que la France est moins mauvaise

qu'on ne le prétend? Je ne sache pas que la Vierge ait jamais fait

d'apparition à Berlin...

A peine installé dans un hôtel, près de la rivière, Jules courut à la

Grande Hôtellerie transformée en hôpital. Il y apprit qu'il ne pourrait

parler au directeur que dans l'après-midi. Afin de tromper son

impatience, il alla se promener du côté de la Basilique.

La rue principale qui y conduit était bordée de baraquements et de

magasins où l'on vendait des images et des souvenirs pieux, de sorte

qu'elle ressemblait à un immense bazar. Dans les jardins qui entourent

l'église, le voyageur ne vit que des blessés en convalescence, dont les

uniformes gardaient les traces de la guerre. En dépit des coups de

brosse répétés, les capotes étaient malpropres; la boue, le sang, la

pluie y avaient laissé des taches ineffaçables, avaient donné à l'étoffe

une rigidité de carton. Quelques hommes en avaient arraché les manches

pour épargner à leurs bras meurtris un frottement pénible. D'autres

avaient encore à leurs pantalons les trous faits par des éclats d'obus.

C'étaient des combattants de toutes armes et de races diverses:

fantassins, cavaliers, artilleurs; soldats de la métropole et des

colonies; faces blondes de Champenois, faces brunes de Musulmans, faces

noires de Sénégalais aux lèvres bleuâtres; corps d'aspect bonasse, avec

l'obésité du bourgeois sédentaire inopinément métamorphosé en guerrier;

corps secs et nerveux, nés pour la bataille et déjà exercés dans les

campagnes coloniales.

La ville où une espérance surnaturelle attire les malades du monde

catholique, était envahie maintenant par une foule non moins

douloureuse, mais dont les costumes multicolores ne laissaient pas

d'offrir un bariolage quelque peu carnavalesque. Cette foule héroïque,

avec ses longues capotes ornées de décorations, avec ses burnous qui

ressemblaient à des costumes de théâtre, avec ses képis rouges et ses

chéchias africaines, avait un air lamentable. Rares étaient les blessés

qui conservaient l'attitude droite, orgueil de la supériorité humaine.

La plupart marchaient courbés, boitant, se traînant, s'appuyant sur une

canne ou sur des béquilles. D'autres étaient roulés dans les petites

voitures qui, naguère encore, servaient à transporter vers la grotte de

la Vierge les pieux malades. Les éclats d'obus, ajoutant à la violence

destructive une sorte de raillerie féroce, avaient grotesquement

défiguré beaucoup d'individus. Certains de ces hommes n'étaient plus que

d'effrayantes caricatures, des haillons humains disputés à la tombe par

l'audace de la science chirurgicale: êtres sans bras ni jambes, qui

reposaient au fond d'une voiturette comme des morceaux de sculpture ou

comme des pièces anatomiques; crânes incomplets, dont le cerveau était

protégé par un couvercle artificiel; visages sans nez, qui, comme les

têtes de mort, montraient les noires cavités de leurs fosses nasales.

Et ces pauvres débris qui s'obstinaient à vivre et qui promenaient au

soleil leurs énergies renaissantes, causaient, fumaient, riaient,

contents de voir encore le ciel bleu, de sentir encore la caresse du

soleil, de jouir encore de la vie. En somme, ils étaient du nombre des

heureux; car, après avoir vu la mort de si près, ils avaient échappé à

son étreinte, tandis que des milliers et des milliers de camarades

gisaient dans des lits d'où ils ne se relèveraient plus, tandis que des

milliers et des milliers d'autres dormaient à jamais sous la terre

arrosée de leur sang, terre fatale qui, ensemencée de projectiles,

donnait pour récolte des moissons de croix.

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 11 / 21 段