Toutefois la déception n'engendrait aucun découragement. Une espérance

confuse, mais ferme, dominait les incertitudes. Le généralissime était

le seul qui possédât le secret des opérations. Ce chef grave et

tranquille finirait par tout arranger. Personne n'avait le droit de

douter de la fortune. Joffre était de ceux qui disent toujours le

dernier mot.

Marcel descendit du train à l'aube.

--Bonne chance, messieurs!

Il serra la main de ces braves gens qui allaient peut-être à la mort. Le

train se remit en marche et Marcel se trouva seul dans la gare, à

l'embranchement de la ligne d'intérêt local qui desservait Villeblanche;

mais, faute de personnel, le service était suspendu sur cette petite

ligne dont les employés avaient été affectés aux grandes lignes pour les

transports de guerre. De cette gare à Villeblanche il y avait encore

quinze kilomètres. Malgré les offres les plus généreuses, le

millionnaire ne put trouver une simple charrette pour achever son

voyage: la mobilisation s'était approprié la plupart des véhicules et

des bêtes de trait, et le reste avait été emmené par les fugitifs. Force

lui fut donc d'entreprendre le trajet à pied, et, malgré son âge, il se

mit en route.

Le chemin blanc, droit, poudreux, traversait une plaine qui semblait

s'étendre à l'infini. Quelques bouquets d'arbres, quelques haies vives,

les toits de quelques fermes rompaient à peine la monotonie du paysage.

Les champs étaient couverts des chaumes de la moisson récemment fauchée.

Les meules bossuaient le sol de leurs cônes roux, qui commençaient à

prendre un ton d'or bruni. Les oiseaux voletaient dans les buissons

emperlés par la rosée.

Marcel chemina toute la matinée. La route était tachetée de points

mouvants qui, de loin, ressemblaient à des files de fourmis. C'étaient

des gens qui allaient tous dans la direction contraire à la sienne: ils

fuyaient vers le sud, et, lorsqu'ils croisaient ce citadin bien chaussé,

qui marchait la canne à la main et le chapeau de paille sur la tête, ils

faisaient un geste de surprise et s'imaginaient que c'était quelque

fonctionnaire, quelque envoyé du Gouvernement venu pour inspecter le

pays d'où la terreur les poussait à fuir.

Vers midi, dans une auberge située au bord de la route, Marcel put

trouver un morceau de pain, du fromage et une bouteille de vin blanc.

L'aubergiste était parti à la guerre, et sa femme, malade et alitée,

gémissait de souffrance. Sur le pas de la porte, une vieille presque

sourde, la grand'mère entourée de ses petits-enfants, regardait ce

défilé de fugitifs qui durait depuis trois jours.

--Pourquoi fuient-ils, monsieur? dit-elle au voyageur. La guerre ne

concerne que les soldats. Nous autres paysans, nous ne faisons de mal à

personne et nous n'avons rien à craindre.

Quatre heures plus tard, à la descente de l'une des collines boisées qui

bordent la vallée de la Marne, Marcel aperçut enfin les toits de

Villeblanche groupés autour de l'église et, un peu à l'écart, surgissant

d'entre les arbres, les capuchons d'ardoise qui coiffaient les tours de

son château.

Les rues du village étaient désertes. Une moitié de la population

s'était enfuie; l'autre moitié était restée, par routine casanière et

par aveugle optimisme. Si les Prussiens venaient, que pourraient-ils

leur faire? Les habitants se soumettraient à leurs ordres, ne

tenteraient aucune résistance. On ne châtie pas des gens qui obéissent.

Les maisons du village avaient été construites par leurs pères, par

leurs ancêtres, et tout valait mieux que d'abandonner ces demeures d'où

eux-mêmes n'étaient jamais sortis. Quelques femmes se tenaient assises

autour de la place, comme dans les paisibles après-midi des étés

précédents. Ces femmes regardèrent l'arrivant avec surprise.

Sur la place, Marcel vit un groupe formé du maire et des notables. Eux

aussi, ils regardèrent avec surprise le propriétaire du château. C'était

pour eux la plus inattendue des apparitions. Un sourire bienveillant, un

regard sympathique accueillirent ce Parisien qui venait les rejoindre

et partager leur sort. Depuis longtemps Marcel vivait en assez mauvais

termes avec les habitants du village: car il défendait ses droits avec

âpreté, ne tolérait ni la maraude dans ses champs ni le pâtis dans ses

bois. A plusieurs reprises, il avait menacé de procès et de prison

quelques douzaines de délinquants. Ses ennemis, soutenus par la

municipalité, avaient répondu à ces menaces en laissant le bétail

envahir les cultures du château, en tuant le gibier, en adressant au

préfet et au député de la circonscription des plaintes contre le

châtelain. Ses démêlés avec la commune l'avaient rapproché du curé, qui

vivait en hostilité ouverte avec le maire; mais l'Église ne lui avait

pas été beaucoup plus profitable que l'État. Le curé, ventru et

débonnaire, ne perdait aucune occasion de soutirer à Marcel de grosses

aumônes pour les pauvres; mais, le cas échéant, il avait la charitable

audace de lui parler en faveur de ses ouailles, d'excuser les

braconniers, de trouver même des circonstances atténuantes aux

maraudeurs qui, en hiver, volaient le bois du parc et, en été, les

fruits du jardin. Or Marcel eut la stupéfaction de voir le curé, qui

sortait du presbytère, saluer le maire au passage avec un sourire

amical. Ces deux hommes s'étaient rencontrés, le 1er août, au pied du

clocher dont la cloche sonnait le tocsin pour annoncer la mobilisation

aux hommes qui étaient dans les champs; et, par instinct, sans trop

savoir pourquoi, ces vieux ennemis s'étaient serré la main avec

cordialité. Il n'y avait plus que des Français.

Arrivé au château, Marcel eut le sentiment de n'avoir pas perdu sa

peine. Jamais son parc ne lui avait semblé si beau, si majestueux qu'en

cet après-midi d'été; jamais les cygnes n'avaient promené avec tant de

grâce sur le miroir d'eau leur image double; jamais l'édifice lui-même,

dans son enceinte de fossés, n'avait eu un aspect aussi seigneurial.

Mais la mobilisation avait fait d'énormes vides dans les écuries, dans

les étables, et presque tout le personnel manquait. Le régisseur et la

plupart des domestiques étaient à l'armée; il ne restait que le

concierge, homme d'une cinquantaine d'années, malade de la poitrine,

avec sa femme et sa fille qui prenaient soin des quelques vaches

demeurées à la ferme.

* * * * *

Après une nuit de bon sommeil qui lui fit oublier la fatigue de la

veille, le châtelain passa la matinée à visiter les prairies

artificielles qu'il avait créées dans son parc, derrière un rideau

d'arbres. Il eut le regret de voir que ces prairies manquaient d'eau, et

il essaya d'ouvrir une vanne pour arroser la luzerne qui commençait à

sécher. Puis il fit un tour dans les vignes, qui déployaient les masses

de leurs pampres sur les rangées d'échalas et montraient entre les

feuilles le violet encore pâle de leurs grappes mûrissantes. Tout était

si tranquille que Marcel sentait son optimisme renaître et oubliait

presque les horreurs de la guerre.

Mais, dans l'après-dîner, un mouvement soudain se produisit au village,

et Georgette, la fille du concierge, vint dire qu'il passait dans la

grande rue beaucoup de soldats français et d'automobiles militaires.

C'étaient des camions réquisitionnés, qui conservaient sous une couche

de poussière et de boue durcie les adresses des commerçants auxquels ils

avaient appartenu; et, mêlés à ces véhicules industriels, il y avait

aussi d'autres voitures provenant d'un service public: les grands

autobus de Paris, qui portaient encore l'indication des trajets auxquels

ils avaient été affectés, _Madeleine-Bastille_, _Passy-Bourse_, etc.

Marcel les regarda comme on regarde de vieux amis aperçus au milieu

d'une foule. Peut-être avait-il voyagé maintes fois dans telle ou telle

de ces voitures déteintes, vieillies par vingt jours de service

incessant, aux tôles gondolées, aux ferrures tordues, qui grinçaient de

toutes leur carcasse disjointe et qui étaient trouées comme des cribles.

Certains véhicules avaient pour marques distinctives des cercles blancs

marqués d'une croix rouge au centre; sur d'autres, on lisait des lettres

et des chiffres qu'il était impossible de comprendre, quand on n'était

pas initié aux secrets de l'administration militaire. Et tous ces

véhicules, dont les moteurs seuls étaient en bon état, transportaient

des soldats, quantité de soldats qui avaient des bandages à la tête ou

aux jambes:--blessés aux visages pâles que la barbe poussée rendait

encore plus tragiques, aux yeux de fièvre qui regardaient fixement, aux

bouches que semblait tenir ouvertes la plainte immobilisée de la

douleur.--Des médecins et des infirmiers occupaient plusieurs voitures

de ce convoi, et quelques pelotons de cavaliers l'escortaient. Les

voitures n'avançaient que très lentement, et, dans les intervalles qui

les séparaient les unes des autres, des bandes de soldats, la capote

déboutonnée ou jetée sur l'épaule comme une capa, faisaient route

pédestrement. Eux aussi étaient des blessés; mais, assez valides pour

marcher, ils plaisantaient et chantaient, les uns avec un bras en

écharpe, d'autres avec le front ou la nuque enveloppés de linges sur

lesquels le suintement du sang mettait des taches rougeâtres.

Marcel voulut faire quelque chose pour ces pauvres gens. Mais à peine

avait-il commencé à leur distribuer des pains et des bouteilles de vin,

un major accourut et lui reprocha cette libéralité comme un crime: cela

pouvait être fatal aux blessés. Il resta donc sur le bord de la route,

impuissant et triste, à suivre des yeux ce défilé de nobles souffrances.

A la nuit tombante, ce furent des centaines de camions qui passèrent,

les uns fermés hermétiquement, avec la prudence qui s'impose pour les

matières explosives, les autres chargés de ballots et de caisses qui

exhalaient une fade odeur de nourriture. Puis ce furent de grands

troupeaux de bœufs, qui s'arrêtaient avec des remous aux endroits où le

chemin se rétrécissait, et qui se décidaient enfin à passer sous le

bâton et aux cris des pâtres coiffés de képis.

Marcel, tourmenté par ses pensées, ne ferma pas l'œil de la nuit. Ce

qu'il venait de voir, c'était la retraite dont on parlait à Paris, mais

à laquelle beaucoup de gens refusaient de croire: la retraite déjà

poussée si loin et qui continuait plus loin encore son mouvement

rétrograde, sans que personne pût dire l'endroit où elle s'arrêterait.

A l'aube, il s'endormit de fatigue et ne se réveilla que très tard dans

la matinée. Son premier regard fut pour la route. Il la vit encombrée

d'hommes et de chevaux; mais, cette fois, les hommes armés de fusils

formaient des bataillons, et ce que les chevaux traînaient, c'était de

l'artillerie.

Hélas! ces troupes étaient de celles qu'il avait vues naguère partir de

Paris, mais combien changées! Les capotes bleues s'étaient converties en

nippes loqueteuses et jaunâtres; les pantalons rouges avaient pris une

teinte délavée de brique mal cuite; les chaussures étaient des mottes de

boue. Les visages avaient une expression farouche sous les ruisseaux de

poussière et de sueur qui en accusaient toutes les rides et toutes les

cavités, avec ces barbes hirsutes dont des poils étaient raides comme

des épingles, avec cet air de lassitude qui révélait l'immense désir de

faire halte, de s'arrêter là définitivement, d'y tuer ou d'y mourir sur

place. Et pourtant ces soldats marchaient, marchaient toujours.

Certaines étapes avaient duré trente heures. L'ennemi suivait pas à pas,

et l'ordre était de se retirer sans repos ni trêve, de se dérober par la

rapidité des pieds au mouvement enveloppant que tentait l'envahisseur.

Les chefs devinaient l'état d'âme de leurs hommes; ils pouvaient exiger

d'eux le sacrifice de la vie; mais il était bien plus dur de leur

ordonner de marcher jour et nuit dans une fuite interminable, alors que

ces hommes ne se considéraient pas comme battus, alors qu'ils sentaient

gronder en eux la colère furieuse, mère de l'héroïsme. Les regards

désespérés des soldats cherchaient l'officier le plus voisin, le

lieutenant, le capitaine. On n'en pouvait plus! Une marche énorme,

exténuante, en si peu de jours! Et pourquoi? Les supérieurs n'en

savaient pas plus que les inférieurs; mais leurs yeux semblaient

répondre: «Courage! Encore un effort! Cela va bientôt finir.»

Les bêtes, vigoureuses mais dépourvues d'imagination, étaient moins

résistantes que les hommes. Leur aspect faisait pitié. Était-il possible

que ce fussent les mêmes chevaux musclés et lustrés que Marcel avait vus

à Paris dans les premiers jours du mois d'août? Une campagne de trois

semaines les avait vieillis et fourbus. Leurs regards troubles

semblaient implorer la compassion. Ils étaient si maigres que les arêtes

de leurs os ressortaient et que leurs yeux en paraissaient plus gros.

Les harnais, en se déplaçant dans la marche, laissaient voir sur la peau

des places dénudées et des plaies saignantes. Quelques animaux, à bout

de forces, s'écroulaient tout à coup, morts de fatigue. Alors les

artilleurs les dépouillaient rapidement de leurs harnais et les

roulaient sur le bord du chemin, pour que les cadavres ne gênassent pas

la circulation; et les pauvres bêtes restaient là dans leur nudité

squelettique, les pattes rigides, semblant épier de leurs yeux vitreux

et fixes les premières mouches qu'attirerait la triste charogne.

Les canons peints en gris, les affûts, les caissons, Marcel avait vu

tout cela propre et luisant, grâce aux soins que, depuis les âges les

plus reculés, l'homme a toujours pris de ses armes, soins plus minutieux

encore que ceux que la femme prend des objets domestiques. Mais à

présent, par l'usure qui résulte d'un emploi excessif, par la

dégradation que produit une inévitable négligence, tout cela était sale

et flétri: les roues déformées extérieurement par la fange, le métal

obscurci par les vapeurs des détonations, la peinture souillée d'ordures

ou éraflée par des accrocs.

Dans les espaces qui parfois restaient libres entre une batterie et un

régiment, des paysans se hâtaient, hordes misérables que l'invasion

chassait devant elle, villages entiers qui s'étaient mis en route pour

suivre l'armée dans sa retraite. L'arrivée d'un nouveau régiment ou

d'une nouvelle batterie les obligeait à quitter le chemin et à continuer

leur pérégrination dans les champs. Mais, dès qu'un intervalle se

reproduisait dans le défilé des troupes, ils encombraient de nouveau la

chaussée blanche et unie. Il y avait des hommes qui poussaient de

petites charrettes sur lesquelles étaient entassées des montagnes de

meubles; des femmes qui portaient de jeunes enfants; des grands-pères

qui avaient sur leurs épaules des bébés; des vieux endoloris qui ne

pouvaient se traîner qu'avec un bâton; des vieilles qui remorquaient des

grappes de mioches accrochés à leurs jupes; d'autres vieilles, ridées et

immobiles comme des momies, que l'on charriait sur des voitures à bras.

Désormais personne ne s'opposa plus à la libéralité du châtelain, dont

la cave déborda sur la route. Aux tonneaux de la dernière vendange,

roulés devant la grille, les soldats emplissaient sous le jet rouge la

tasse de métal décrochée de leur ceinture. Marcel contemplait avec

satisfaction les effets de sa munificence: le sourire reparaissait sur

les visages, la plaisanterie française courait de rang en rang. Lorsque

les soldats s'éloignaient, ils entonnaient une chanson.

A mesure que le soir approchait, les troupes avaient l'air de plus en

plus épuisé. Ce qui défilait maintenant, c'étaient les traînards, dont

les pieds étaient à vif dans les brodequins. Quelques-uns s'étaient

débarrassés de cette gaine torturante et marchaient pieds nus, avec

leurs lourdes chaussures pendues à l'épaule. Mais tous, malgré la

fatigue mortelle, conservaient leurs armes et leurs cartouches, en

pensant à l'ennemi qui les suivait.

La seconde nuit que le millionnaire passa dans son lit de parade à

colonnes et à panaches, un lit qui, selon la déclaration des vendeurs,

avait appartenu à Henri IV, fut encore une mauvaise nuit. Obsédé par les

images de l'incompréhensible retraite, il croyait voir et entendre

toujours le torrent des soldats, des canons, des équipages. Mais, par le

fait, le passage des troupes avait presque cessé. De temps à autre

défilaient bien encore un bataillon, une batterie, un peloton de

cavaliers: mais c'étaient les derniers éléments de l'arrière-garde qui,

après avoir pris position près du village pour couvrir la retraite,

commençaient à se retirer.

Le lendemain matin, lorsque Marcel descendit à Villeblanche, ce fut à

peine s'il y vit des soldats. Il ne restait qu'un escadron de dragons

qui battaient les bois à droite et à gauche de la route et qui

ramassaient les retardataires. Le châtelain alla jusqu'à l'entrée du

village, où il trouva une barricade faite de voitures et de meubles,

qui obstruait la chaussée. Quelques dragons la gardaient, pied à terre

et carabine au poing, surveillant le ruban blanc de la route qui montait

entre deux collines couvertes d'arbres. Par instants résonnaient des

coups de fusil isolés, semblables à des coups de fouet. «Ce sont les

nôtres», disaient les dragons. La cavalerie avait ordre de conserver le

contact avec l'ennemi, de lui opposer une résistance continuelle, de

repousser les détachements allemands qui cherchaient à s'infiltrer le

long des colonnes et de tirailler sans cesse contre les reconnaissances

de uhlans.

Marcel considéra avec une profonde pitié les éclopés qui trimaient

encore sur la route. Ils ne marchaient pas, ils se traînaient, avec la

ferme volonté d'avancer, mais trahis par leurs jambes molles, par leurs

pieds en sang. Ils s'asseyaient une minute au bord du chemin, harassés,

agonisant de lassitude, pour respirer un peu sans avoir la poitrine

écrasée par le poids du sac, pour délivrer un instant leurs pieds de

l'étau des brodequins; et, quand ils voulaient repartir, il leur était

impossible de se remettre debout: la courbature leur ankylosait tout le

corps, les mettait dans un état semblable à la catalepsie. Les dragons,

revolver en main, étaient obligés de recourir à la menace pour les tirer

de cette mortelle torpeur. Seule la certitude de l'approche de l'ennemi

avait le pouvoir de rendre momentanément un peu de force à ces

malheureux, qui réussissaient enfin à se dresser sur leurs jambes

flageolantes et qui se remettaient à marcher en s'appuyant sur leur

fusil comme sur un bâton.

Villeblanche était devenu de plus en plus désert. La nuit précédente,

beaucoup d'habitants avaient encore pris la fuite; mais le maire et le

curé étaient demeurés à leur poste. Le fonctionnaire municipal,

réconcilié avec le châtelain, s'approcha de celui-ci afin de lui donner

un avis. Le génie minait le pont de la Marne, à la sortie du village;

mais on attendait, pour le faire sauter, que les dragons se fussent

retirés sur l'autre rive. Dans le cas où M. Desnoyers aurait l'intention

de partir, il en avait encore le temps. Marcel remercia le maire, mais

déclara qu'il était décidé à rester.

Les derniers pelotons de dragons, sortis de divers points du bois,

arrivaient par la route. Ils avaient mis leurs chevaux au pas, comme

s'ils reculaient à regret. Ils regardaient souvent en arrière, prêts à

faire halte et à tirer. Ceux qui gardaient la barricade étaient déjà en

selle. L'escadron se reforma, les commandements des officiers

retentirent, et un trot vif, accompagné d'un cliquetis métallique,

emporta rapidement ces hommes vers le gros de la colonne.

Marcel, près de la barricade, se trouva dans une solitude et dans un

silence aussi profonds que si le monde s'était soudain dépeuplé. Deux

chiens, abandonnés par leurs maîtres dont ils ne pouvaient suivre la

piste sur ce sol piétiné et bouleversé par le passage de milliers

d'hommes et de voitures, rôdaient et flairaient autour de lui, comme

pour implorer sa protection. Un chat famélique épiait les moineaux qui

recommençaient à s'ébattre et à picorer le crottin laissé sur la route

par les chevaux des dragons. Une poule sans propriétaire, qui

jusqu'alors s'était tenue cachée sous un auvent, vint à son tour

disputer ce festin à la marmaille aérienne. Le silence faisait renaître

le murmure de la feuillée, le bourdonnement des insectes, la respiration

du sol brûlé par le soleil, tous les bruits de la nature qui s'étaient

assoupis craintivement au passage des gens de guerre.

Tout à coup Marcel remarqua quelque chose qui remuait à l'extrémité de

la route, sur le haut de la colline, à l'endroit où le ruban blanc

touchait l'azur du ciel. C'étaient deux hommes à cheval, si petits

qu'ils avaient l'apparence de soldats de plomb échappés d'une boîte de

jouets. Avec les jumelles qu'il avait apportées dans sa poche, il vit

que ces cavaliers, vêtus de gris verdâtre, étaient armés de lances, et

que leurs casques étaient surmontés d'une sorte de plateau horizontal.

C'était _eux_! Impossible de douter: le châtelain avait devant lui les

premiers uhlans.

Pendant quelques minutes, les deux cavaliers se tinrent immobiles, comme

pour explorer l'horizon. Puis d'autres sortirent encore des sombres

masses de verdure qui garnissaient les bords du chemin, se joignirent

aux premiers et formèrent un groupe qui se mit en marche sur la route

blanche. Ils avançaient avec lenteur, craignant des embuscades et

observant tout ce qui les entourait.

Marcel comprit qu'il était temps de se retirer et qu'il y aurait du

danger pour lui à être surpris près de la barricade. Mais, au moment où

ses yeux se détachaient de ce spectacle lointain, une vision inattendue

s'offrit à lui, toute voisine. Une bande de soldats français, à demi

dissimulée par des rideaux d'arbres, s'approchait de la barricade.

C'étaient des traînards à l'aspect lamentable, dans une pittoresque

variété d'uniformes: fantassins, zouaves, dragons sans chevaux; et,

pêle-mêle avec eux, des gardes forestiers, des gendarmes appartenant à

des communes qui avaient été avisées tardivement de la retraite. En

tout, une cinquantaine d'hommes. Il y en avait de frais et de vigoureux,

et il y en avait qui ne tenaient debout que par un effort surhumain.

Aucun de ces hommes n'avait jeté ses armes.

Ils marchaient en se retournant sans cesse, pour surveiller la lente

avance des uhlans. A la tête de cette troupe hétéroclite était un

officier de gendarmerie vieux et obèse, à la moustache hirsute, et dont

les yeux, quoique voilés par de lourdes paupières, brillaient d'un éclat

homicide. Comme ces gens passaient à côté de la barricade sans faire

attention au quidam qui les regardait curieusement, une énorme

détonation retentit, qui fit courir un frisson sur la campagne et dont

les maisons tremblèrent.

--Qu'est-ce? demanda l'officier à Marcel.

Celui-ci expliqua qu'on venait de faire sauter le pont. Un juron du chef

accueillit ce renseignement; mais la troupe qu'il commandait demeura

indifférente, comme si elle avait perdu tout contact avec la réalité.

--Autant mourir ici qu'ailleurs! murmura l'officier. Défendons la

barricade.

La plupart des hommes se mirent en devoir d'exécuter avec une prompte

obéissance cette décision qui les délivrait du supplice de la marche.

Machinalement ils se postèrent aux endroits les mieux protégés.

L'officier allait d'un groupe à l'autre, donnait des ordres. On ne

ferait feu qu'au commandement.

Marcel, immobile de surprise, assistait à ces préparatifs sans plus

penser au péril de sa propre situation, et, lorsque l'officier lui cria

rudement de fuir, il demeura en place, comme s'il n'avait pas entendu.

Les uhlans, persuadés que le village était abandonné, avaient pris le

galop.

--Feu!

L'escadron s'arrêta net. Plusieurs uhlans roulèrent sur le sol;

quelques-uns se relevèrent et, se courbant pour offrir aux balles une

moindre cible, essayèrent de sortir du chemin; d'autres restèrent

étendus sur le dos ou sur le ventre, les bras en avant. Les chevaux

sans cavalier partirent à travers champs dans une course folle, les

rênes traînantes, les flancs battus par les étriers. Les survivants,

après une brusque volte-face commandée par la surprise et par la mort,

disparurent résorbés dans le sous-bois.

VII

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 10 / 21 段