L'héroïque résistance des Belges le confirma dans ses chimères et lui

inspira de vaines espérances. Les Belges lui parurent des hommes

surnaturels, destinés aux plus merveilleuses prouesses. Pendant quelques

jours, Liège fut pour lui une ville sainte contre les remparts de

laquelle se briserait toute la puissance germanique. Puis, quand Liège

eut succombé, sa foi inébranlable s'accrocha à une autre illusion: il y

avait dans l'intérieur du pays beaucoup de Lièges; les Allemands

pouvaient avancer; la difficulté serait pour eux de sortir. La reddition

de Bruxelles ne lui donna aucune inquiétude: c'était une ville ouverte

dont l'abandon était prévu, et les Belges n'en défendraient que mieux

Anvers. L'avance des Allemands vers la frontière française ne l'alarma

pas davantage: l'envahisseur trouverait bientôt à qui parler. Les armées

françaises étaient dans l'Est, c'est-à-dire à l'endroit où elles

devaient être, sur la véritable frontière, à la porte de la maison.

Mais cet ennemi lâche et perfide, au lieu d'attaquer de face, avait

attaqué par derrière en escaladant les murs comme un voleur. Infâme

traîtrise qui ne lui servirait à rien: car Joffre saurait lui barrer le

passage. Déjà quelques troupes avaient été envoyées au secours de la

Belgique, et elles auraient vite fait de régler le compte des Allemands.

On les écraserait, ces bandits, pour qu'il ne leur fût plus possible de

troubler la paix du monde, et leur empereur aux moustaches en pointe, on

l'exposerait dans une cage sur la place de la Concorde.

Chichi, encouragée par les propos paternels, renchérissait encore sur

cet optimisme puéril. Une ardeur belliqueuse s'était emparée d'elle. Ah!

si les femmes pouvaient aller à la guerre! Elle se voyait dans un

régiment de dragons, chargeant l'ennemi en compagnie d'autres amazones

aussi hardies et aussi belles qu'elle-même. Ou encore elle se figurait

être un de ces chasseurs alpins qui, la carabine en bandoulière et

l'alpenstock au poing, glissaient sur leurs longs skis dans les neiges

des Vosges. Mais ensuite elle ne voulait plus être ni dragon, ni

chasseur alpin; elle voulait être une de ces femmes héroïques qui ont

tué pour accomplir une œuvre de salut. Elle rêvait qu'elle rencontrait

le Kaiser seul à seule, qu'elle lui plantait dans la poitrine une petite

dague à poignée d'argent et à fourreau ciselé, cadeau de son

grand-père; et, cela fait, il lui semblait qu'elle entendait l'énorme

soupir des millions de femmes délivrées par elle de cet abominable

cauchemar. Sa furie vengeresse ne s'arrêtait pas en si beau chemin; elle

poignardait aussi le Kronprinz; elle poignardait les généraux et les

amiraux; elle aurait volontiers poignardé ses cousins les Hartrott: car

ils étaient du côté des agresseurs, et, à ce titre, ils ne méritaient

aucune pitié.

--Tais-toi donc! lui disait sa mère. Tu es folle. Comment une jeune

fille bien élevée peut-elle dire de pareilles sottises?

Lorsque le fiancé de Chichi, René Lacour, se présenta pour la première

fois devant elle en uniforme, le lendemain du jour où il avait été

mobilisé, elle lui fit un accueil enthousiaste, l'appela «son petit

soldat de sucre»; et, les jours suivants, elle fut fière de sortir dans

la rue en compagnie de ce guerrier dont l'aspect était pourtant assez

peu martial. Grand et blond, doux et souriant, René avait dans toute sa

personne une délicatesse quasi féminine, à laquelle l'habit militaire

donnait un faux air de travesti. Par le fait, il n'était soldat qu'à

moitié: car son illustre père, craignant que la guerre n'éteignît à

jamais la dynastie des Lacour, si précieuse pour l'État, l'avait fait

verser dans les services auxiliaires. En sa qualité d'élève de l'École

centrale, René aurait pu être nommé sous-lieutenant; mais alors il

aurait été obligé d'aller au front. Comme auxiliaire, il ne pouvait

prétendre qu'au modeste titre de simple soldat et n'avait à s'acquitter

que de vulgaires besognes d'intendance, par exemple de compter des pains

ou de mettre en paquet des capotes; mais il ne sortirait pas de Paris.

Un jour, Marcel Desnoyers put apprécier à Paris même les horreurs de la

guerre. Trois mille fugitifs belges étaient logés provisoirement dans un

cirque, en attendant qu'on les envoyât dans les départements. Il alla

les voir.

Le vestibule était encore tapissé des affiches des dernières

représentations données avant la guerre; mais, dès que Marcel eut

franchi la porte, il fut pris aux narines par un miasme de foule malade

et misérable: à peu près l'odeur infecte que l'on respire dans un bagne

ou dans un hôpital pauvre. Les gens qu'il trouva là semblaient affolés

ou hébétés par la souffrance. L'affreux spectacle de l'invasion

persistait dans leur mémoire, l'occupait tout entière, n'y laissait

aucune place pour les événements qui avaient suivi. Ils croyaient voir

encore l'irruption des hommes casqués dans leurs villages paisibles, les

maisons flambant tout à coup, la soldatesque tirant sur les fuyards, les

enfants aux poignets coupés, les femmes agonisant sous la brutalité des

outrages, les nourrissons déchiquetés à coups de sabre dans leurs

berceaux, les mères aux entrailles ouvertes, tous les sadismes de la

bête humaine excitée par l'alcool et sûre de l'impunité. Quelques

octogénaires racontaient, les larmes aux yeux, comment les soldats d'un

peuple qui se prétend civilisé coupaient les seins des femmes pour les

clouer aux portes, promenaient en guise de trophée un nouveau-né

embroché à une baïonnette, fusillaient les vieux dans le fauteuil où

leur vieillesse impotente les retenait immobiles, après les avoir

torturés par de burlesques supplices.

Ils s'étaient sauvés sans savoir où ils allaient, poursuivis par

l'incendie et la mitraille, fous de terreur, de la même manière qu'au

moyen âge les populations fuyaient devant les hordes des Huns et des

Mongols; et cet exode lamentable, ils l'avaient accompli au milieu de la

nature en fête, dans le mois le plus riant de l'année, alors que la

terre était dorée d'épis, alors que le ciel d'août resplendissait de

joyeuse lumière et que les oiseaux célébraient par l'allégresse de leurs

chants l'opulence des moissons. L'aspect des fugitifs entassés dans ce

cirque portait témoignage contre l'atrocité du crime commis. Les bébés

gémissaient comme des agneaux qui bêlent; les hommes regardaient autour

d'eux d'un air égaré; quelques femmes hurlaient comme des démentes. Dans

la confusion de la fuite, les familles s'étaient dispersées. Une mère de

cinq petits n'en avait plus qu'un. Des pères, demeurés seuls, pensaient

avec angoisse à leur femme et à leurs enfants disparus. Les

retrouveraient-ils jamais? Ces malheureux n'étaient-ils pas morts de

fatigue et de faim?

Ce soir-là, Marcel, encore tout ému de ce qu'il venait de voir, ne put

s'empêcher de prononcer contre l'empereur Guillaume des paroles

véhémentes qui, à la grande surprise de tout le monde, firent sortir

Héléna de son mutisme.

--L'Empereur est un homme excellent et chevaleresque, déclara-t-elle. Il

n'est coupable de rien, lui. Ce sont ses ennemis qui l'ont provoqué.

Alors Marcel s'emporta, maudit l'hypocrite Kaiser, souhaita

l'extermination de tous les bandits qui venaient d'incendier Louvain, de

martyriser des vieillards, des femmes et des enfants. Sur quoi, Héléna

fondit en larmes.

--Tu oublies donc, gémit-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots,

tu oublies donc que je suis mère et que mes fils sont du nombre de ceux

sur qui tu appelles la mort!

Ces mots firent mesurer soudain à Marcel la largeur de l'abîme qui le

séparait de cette femme, et, dans son for intérieur, il pesta contre la

destinée qui l'obligeait à la garder sous son toit. Mais comme, au fond,

il avait bon cœur et ne trouvait aucun plaisir à molester inutilement

les personnes de son entourage:

--C'est bien, répondit-il. Je croyais les victimes plus dignes de pitié

que les bourreaux. Mais ne parlons plus de cela. Nous n'arriverons

jamais à nous entendre.

Et désormais il se fit une règle de ne rien dire de la guerre en

présence de sa belle-sœur.

Cependant la guerre avait réveillé le sentiment religieux chez nombre de

personnes qui depuis longtemps n'avaient pas mis les pieds dans une

église, et elle exaltait surtout la dévotion des femmes. Luisa ne se

contentait plus d'entrer chaque matin, comme d'habitude, à Saint-Honoré

d'Eylau, sa paroisse. Avant même de lire dans les journaux les dépêches

du front, elle y cherchait un autre renseignement: Où irait aujourd'hui

Monseigneur Amette? Et elle s'en allait jusqu'à la Madeleine, jusqu'à

Notre-Dame, jusqu'au lointain Sacré-Cœur, en haut de la butte

Montmartre; puis, sous les voûtes du temple honoré de la visite de

l'archevêque, elle unissait sa voix au chœur qui implorait une

intervention divine: «Seigneur, sauvez la France!»

Sur le maître-autel de toutes les églises figuraient, assemblés en

faisceaux, les drapeaux de la France et des nations alliées. Les nefs

étaient pleines de fidèles, et la foule pieuse ne se composait pas

uniquement de femmes: il y avait aussi des hommes d'âge, debout, graves,

qui remuaient les lèvres et fixaient sur le tabernacle des yeux humides

où se reflétaient, pareilles à des étoiles perdues, les flammes des

cierges. C'étaient des pères qui, en pensant à leurs fils envoyés sur le

front, se rappelaient les prières de leur enfance. Jusqu'alors la

plupart d'entre eux avaient été indifférents en matière religieuse;

mais, dans ces conjonctures tragiques, il leur avait semblé tout à coup

que la foi, qu'ils ne possédaient point, était un bien et une force, et

ils balbutiaient de vagues oraisons, dont les paroles étaient

incohérentes et presque dépourvues de sens, à l'intention des êtres

chers qui luttaient pour l'éternelle justice. Les cérémonies religieuses

devenaient aussi passionnées que des assemblées populaires; les

prédicateurs étaient des tribuns, et parfois l'enthousiasme patriotique

coupait d'applaudissements les sermons. Quand Luisa revenait de

l'office, elle était palpitante de foi et espérait du ciel un miracle

semblable à celui par lequel sainte Geneviève avait chassé loin de Paris

les hordes d'Attila.

Dans les grandes circonstances, lorsque Luisa insistait pour emmener sa

sœur dans ces dévotes excursions, Héléna courait avec elle aux quatre

coins de Paris. Mais, si aucun office extraordinaire n'était annoncé, la

«romantique», plus terre-à-terre en cela que l'autre, préférait aller

tout simplement à Saint-Honoré d'Eylau. Là, elle rencontrait parmi les

habitués beaucoup de personnes originaires des diverses républiques du

Nouveau Monde, gens riches qui, après fortune faite, étaient venus

manger leurs rentes à Paris et s'étaient installés dans le quartier de

l'Étoile, cher aux cosmopolites. Elle avait lié connaissance avec

plusieurs de ces personnes, ce qui lui procurait le vif plaisir

d'échanger force saluts lorsqu'elle arrivait, et, à la sortie, d'engager

sur le parvis de longues conversations où elle recueillait une infinité

de nouvelles vraies ou fausses sur la guerre et sur cent autres choses.

Bientôt des jours vinrent où, à en juger d'après les apparences, il ne

se passait plus rien d'extraordinaire. On ne trouvait dans les journaux

que des anecdotes destinées à entretenir la confiance du public, et

aucun renseignement positif n'y était publié. Les communiqués du

Gouvernement n'étaient que de la rhétorique vague et sonore.

Ce manque de nouvelles coïncida avec une subite agitation de la

belle-sœur. Héléna s'absentait chaque après-midi, quelquefois même dans

la matinée, et elle ne manquait jamais de rapporter à la maison des

nouvelles alarmantes qu'elle semblait se faire un malin plaisir de

communiquer sournoisement à ses hôtes, non comme des vérités certaines,

mais comme des bruits répandus. _On disait_ que les Français avaient été

défaits simultanément en Lorraine et en Belgique; _on disait_ qu'un

corps de l'armée française s'était débandé; _on disait_ que les

Allemands avaient fait beaucoup de prisonniers et enlevé beaucoup de

canons. Quoique Marcel eût entendu lui-même dire quelque chose

d'approchant, il affectait de n'en rien croire, protestait qu'à tout le

moins il y avait dans ces bruits beaucoup d'exagération.

--C'est possible, répliquait doucement l'agaçante Héléna. Mais je vous

répète ce que m'ont dit des personnes que je crois bien informées.

Au fond, Marcel commençait à être très inquiet, et son instinct d'homme

pratique lui faisait deviner un péril. «Il y a quelque chose qui ne

marche pas,» pensait-il, soucieux.

La chute du ministère et la constitution d'un Gouvernement de défense

nationale lui démontra la gravité de la situation. Alors il alla voir le

sénateur Lacour. Celui-ci connaissait tous les ministres, et personne

n'était mieux renseigné que lui.

--Oui, mon ami, répondit le personnage aux questions anxieuses de

Marcel, nous avons subi de gros échecs à Morhange et à Charleroi,

c'est-à-dire à l'Est et au Nord. Les Allemands vont envahir le

territoire de la France. Mais notre armée est intacte et se retire en

bon ordre. La fortune peut changer encore. C'est un grand malheur;

néanmoins tout n'est pas perdu.

On poussait activement--un peu tard!--les préparatifs de la défense de

Paris. Les forts s'armaient de nouveaux canons; dans la zone de tir, les

pioches des démolisseurs faisaient disparaître les maisonnettes élevées

durant les années de paix; les ormes des avenues extérieures tombaient

sous la hache, pour élargir l'horizon; des barricades de sacs de terre

et de troncs d'arbres obstruaient les portes des remparts. Beaucoup de

curieux allaient dans la banlieue admirer les tranchées récemment

ouvertes et les barrages de fils de fer barbelés. Le Bois de Boulogne

s'emplissait de troupeaux, et, autour des montagnes de fourrage sec,

bœufs et brebis se groupaient sur les prairies de fin gazon. Le souci

d'avoir des approvisionnements suffisants inquiétait une population qui

gardait vif encore le souvenir des misères souffertes en 1870. D'une

nuit à l'autre, l'éclairage des rues diminuait; mais, en compensation,

le ciel était continuellement rayé par les jets lumineux des

réflecteurs. La crainte d'une agression aérienne augmentait encore

l'anxiété publique; les gens peureux parlaient des _zeppelins_, et,

comme on exagère toujours les dangers inconnus, on attribuait à ces

engins de guerre une puissance formidable.

Luisa, naturellement timide, était affolée par les entretiens

particuliers qu'elle avait avec sa sœur, et elle étourdissait de ses

émois son mari qui ne réussissait pas à l'apaiser.

--Tout est perdu! lui disait-elle en pleurant. Héléna est la seule qui

connaît la vérité.

Si Luisa avait une grande confiance dans les affirmations d'Héléna, il y

avait pourtant un point sur lequel il lui était impossible de croire sa

sœur aveuglément. Les atrocités commises en Belgique sur les femmes et

sur les jeunes filles démentaient trop positivement ce qu'Héléna

racontait de la haute courtoisie des officiers et de la sévère moralité

des soldats allemands.

--_Ils_ vont venir, Marcel, _ils_ vont venir. Je ne vis plus... Notre

fille... notre fille...

Mais Chichi riait des alarmes de sa mère, et, avec la belle audace de la

jeunesse:

--Qu'ils viennent donc, ces coquins! s'écriait-elle. Je ne serais pas

fâchée de les voir en face!

Et elle faisait le geste de frapper, comme si elle avait tenu dans sa

main le poignard vengeur.

Marcel finit par se lasser de cette situation et résolut d'envoyer sa

femme, sa fille et sa belle-sœur à Biarritz, où beaucoup de

Sud-Américains s'étaient déjà rendus. Quant à lui, il avait décidé de

rester à Paris, pour une raison dont il n'avait d'ailleurs qu'une

conscience un peu confuse. Il s'imaginait n'y être retenu que par la

curiosité; mais, au fond, il avait une honte inavouée de fuir une

seconde fois devant l'ennemi. Sa femme essaya bien de l'emmener avec

elle: depuis bientôt trente ans de mariage, ils ne s'étaient pas séparés

une seule fois! Mais il déclara sa volonté sur un ton qui n'admettait

pas de réplique.

Jules, pour demeurer près de Marguerite, s'obstina aussi à demeurer dans

la capitale.

Bref, un beau matin, Luisa, Héléna et Chichi s'embarquèrent dans une

grande automobile à destination de la Côte d'Argent: la première, navrée

de laisser à Paris son mari et son fils; la seconde, bien aise, en

somme, de n'être pas là quand les troupes de son cher empereur

entreraient dans Paris; la troisième, toute réjouie de voyager dans un

pays nouveau pour elle et de visiter une des plages les plus à la mode.

VI

EN RETRAITE

Après ce départ, Marcel fut d'abord un peu désorienté par sa solitude.

Les salles désertes de son appartement lui semblaient énormes et pleines

d'un silence d'autant plus profond que tous les autres appartements du

luxueux immeuble étaient vides comme le sien. Ces appartements avaient

pour locataires, soit des étrangers qui s'étaient discrètement éloignés

de Paris, soit des Français qui, surpris par la guerre, étaient demeurés

dans leurs domaines ruraux.

D'ailleurs il était satisfait de la résolution qu'il avait prise.

L'absence des siens, en le rassurant, lui avait rendu presque tout son

optimisme. «Non, _ils_ ne viendront pas à Paris», se répétait-il vingt

fois par jour. Et il ajoutait mentalement: «Au surplus, s'ils y

viennent, je n'ai pas peur: je suis encore bon pour faire le coup de feu

dans une tranchée.» Il lui semblait que cette velléité de faire le coup

de feu réparait dans quelque mesure la honte de la fuite en Amérique.

Dans ses promenades à travers Paris, il rencontrait des bandes de

réfugiés. C'étaient des habitants du Nord et de l'Est qui avaient fui

devant l'invasion. Cette multitude douloureuse ne savait où aller,

n'avait d'autre ressource que la charité publique; et elle racontait

mille horreurs commises par les Allemands dans les pays envahis:

fusillements, assassinats, vols autorisés par les chefs, pillages

exécutés par ordre supérieur, maisons et villages incendiés. Ces récits

lui remuaient le cœur et faisaient naître peu à peu dans son esprit une

idée naïve, mais généreuse. Le devoir des riches, des propriétaires qui

possédaient de grands biens dans les provinces menacées, n'était-il pas

d'être présents sur leurs terres pour soutenir le moral des populations,

pour les aider de leurs conseils et de leur argent, pour tâcher de les

protéger, lorsque l'ennemi arriverait? Or ce devoir s'imposait à

lui-même d'une façon d'autant plus impérieuse qu'il lui semblait avoir

moins de danger personnel à courir: devenu quasi Argentin, il serait

considéré par les officiers allemands comme un neutre; à ce titre il

pourrait faire respecter son château, où, le cas échéant, les paysans du

village et des alentours trouveraient un refuge. Dès lors, le projet de

se rendre à Villeblanche hanta son esprit.

Cependant chaque jour apportait un flot de mauvaises nouvelles. Les

journaux ne disaient pas grand'chose; le Gouvernement ne parlait qu'en

termes obscurs, qui inquiétaient sans renseigner. Néanmoins la triste

vérité s'ébruitait, répandue sourdement par les alarmistes et par les

espions demeurés dans Paris. On se communiquait à l'oreille des bruits

sinistres: «Ils ont passé la frontière... Ils sont à Lille...» Et le

fait est que les Allemands avançaient avec une effrayante rapidité.

Anglais et Français reculaient devant le mouvement enveloppant des

envahisseurs. Quelques-uns s'attendaient à un nouveau Sedan. Pour se

rendre compte de l'avance de l'ennemi, il suffisait d'aller à la gare du

Nord: toute les vingt-quatre heures, on y constatait le rétrécissement

du rayon dans lequel circulaient les trains. Des avis annonçaient qu'on

ne délivrait plus de billets pour telles et telles localités du réseau,

et cela signifiait que ces localités étaient tombées au pouvoir de

l'ennemi. Le rapetissement du territoire national s'accomplissait avec

une régularité mathématique, à raison d'une quarantaine de kilomètres

par jour, de sorte que, montre en main, on pouvait prédire l'heure à

laquelle les premiers uhlans salueraient de leurs lances l'apparition de

la Tour Eiffel.

Ce fut à ce moment d'universelle angoisse que Marcel retourna chez son

ami Lacour pour lui adresser la plus extraordinaire des requêtes: il

voulait aller tout de suite à son château de Villeblanche, et il priait

le sénateur de lui obtenir les papiers nécessaires.

--Vous êtes fou! s'écria le personnage, qui ne pouvait en croire ses

oreilles. Sortir de Paris, oui, mais pour aller vers le sud et non vers

l'est! Je vous le dis sous le sceau du secret: d'un instant à l'autre

tout le monde partira, président de la République, ministres, Chambres.

Nous nous installerons à Bordeaux, comme en 1870. Nous savons mal ce qui

se passe, mais toutes les nouvelles sont mauvaises. L'armée reste

solide, mais elle se retire, abandonne continuellement du terrain.

Croyez-moi: ce que vous avez de mieux à faire, c'est de quitter Paris

avec nous. Gallieni défendra la capitale; mais la défense sera

difficile. D'ailleurs, même si Paris succombe, la France ne succombera

point pour cela. S'il est nécessaire, nous continuerons la guerre

jusqu'à la frontière d'Espagne. Ah! tout cela est triste, bien triste!

Marcel hocha la tête. Ce qu'il voulait, c'était se rendre à son château

de Villeblanche.

--Mais on vous fera prisonnier! objecta Lacour. On vous tuera peut-être!

L'obstination de Marcel triompha des résistances de son ami. Ce n'était

point le moment des longues discussions, et chacun devait songer à son

propre sort. Le sénateur finit donc par céder au désir de Marcel et lui

obtint l'autorisation de partir le soir même, par un train militaire

qui se dirigeait vers la Champagne.

* * * * *

Ce voyage permit à Marcel de voir le trafic extraordinaire que la guerre

avait développé sur les voies ferrées. Son train mit quatorze heures

pour franchir une distance qui, en temps normal, n'exigeait que deux

heures. Aux stations de quelque importance, toutes les voies étaient

occupées par des rames de wagons. Les machines sous pression sifflaient,

impatientes de partir. Les soldats hésitaient devant les différents

trains, se trompaient, descendaient d'un wagon pour remonter dans un

autre. Les employés, calmes, mais visiblement fatigués, allaient de côté

et d'autre pour renseigner les hommes, pour leur donner des

explications, pour faire charger des montagnes de colis.

Dans le train qui portait Marcel, les territoriaux d'escorte dormaient,

accoutumés à la monotonie de ce service. Les soldats chargés des chevaux

ouvraient les portes à coulisse et s'asseyaient sur le plancher du

wagon, les jambes pendantes. La nuit, le train marchait avec lenteur à

travers les campagnes obscures, s'arrêtait devant les signaux rouges et

avertissait de sa présence par de longs sifflets. Dans quelques

stations, il y avait des jeunes filles vêtues de blanc, avec des

cocardes et de petits drapeaux épinglés sur la poitrine. Jour et nuit

elles étaient là, se remplaçant à tour de rôle, de sorte qu'aucun train

ne passait sans recevoir leur visite. Dans des corbeilles ou sur des

plateaux, elles offraient aux soldats du pain, du chocolat, des fruits.

Beaucoup d'entre eux, rassasiés, refusaient en remerciant; mais les

jeunes filles se montraient si tristes de ce refus qu'ils finissaient

par céder à leurs instances.

Marcel, casé dans un compartiment de seconde classe avec le lieutenant

qui commandait l'escorte et avec quelques officiers qui s'en allaient

rejoindre leur corps, passa la plus grande partie de la nuit à causer

avec ses compagnons de voyage. Les officiers n'avaient que des

renseignements vagues sur le lieu où ils pourraient retrouver leur

régiment. D'un jour à l'autre, les opérations de la guerre modifiaient

la position des troupes. Mais, fidèles à leur devoir, ils se portaient

vers le front, avec le désir d'arriver assez tôt pour le combat décisif.

Le chef de l'escorte, qui avait déjà fait plusieurs voyages, était le

seul qui se rendît bien compte de la retraite: à chaque nouveau voyage,

le parcours se raccourcissait. Tout le monde était déconcerté. Pourquoi

se retirait-on? Quoique l'armée eût éprouvé des revers, elle était

intacte, et, selon l'opinion commune, elle aurait dû chercher sa

revanche dans les lieux mêmes où elle avait eu le dessous. La retraite

laissait à l'ennemi le chemin libre. Quinze jours auparavant, ces

hommes discutaient dans leurs garnisons sur la région de la Belgique où

l'ennemi recevrait le coup mortel et sur le point de la frontière par où

les Français victorieux envahiraient l'Allemagne.

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 9 / 21 段