tabac. Il en sortait les mains et les poches pleines, pour combler de
cigarettes et de cigares le premier soldat qu'il rencontrait.
Quelquefois le favorisé souriait courtoisement, remerciait par une
phrase qui dénotait l'éducation supérieure, et repassait le cadeau à un
camarade dont la capote était aussi grossière et aussi mal coupée que la
sienne. Le service obligatoire était cause de ces petites erreurs.
Pour se donner l'amère volupté d'aviver son remords, Marcel continuait à
venir souvent rôder aux alentours de la gare de l'Est. Comme le gros des
troupes opérait maintenant sur la frontière, ce n'étaient plus des
bataillons entiers qui s'y embarquaient; mais pourtant l'animation y
était encore grande. Jour et nuit, quantité de soldats affluaient, soit
isolément, soit par groupes: réservistes sans uniformes qui rejoignaient
leurs régiments, officiers occupés jusqu'alors à l'organisation de
l'arrière, compagnies armées qui allaient remplir les vides déjà
ouverts par la mort.
Une fois, Marcel suivit longtemps des yeux un sous-lieutenant de réserve
qui arrivait accompagné de son père. Les deux hommes s'arrêtèrent au
barrage d'agents qui empêchait les civils d'entrer dans la gare. Le père
avait à la boutonnière le ruban vert et noir, cette décoration que le
millionnaire n'avait pas le droit de porter. C'était un vieillard grand,
maigre, qui se tenait très droit et qui affectait la froideur
impassible. Il dit seulement à son fils:
--Adieu, mon enfant. Porte-toi bien.
--Adieu, mon père.
Le jeune homme souriait comme un automate, et le vieillard évitait de le
regarder. Après cet échange de mots insignifiants, le père tourna le
dos; puis, chancelant comme un homme ivre, il se réfugia au coin le plus
obscur de la terrasse d'un petit café, où il cacha sa face dans ses
mains pour dissimuler sa douleur. Et Marcel Desnoyers envia cette
douleur.
Une autre fois, il vit une bande d'ouvriers mobilisés qui arrivaient en
chantant, en se poussant, en montrant par l'exubérance de leur gaîté
qu'ils avaient fait de trop fréquentes stations chez les marchands de
vin. L'un d'eux tenait par la main une petite vieille qui marchait à
côté de lui, sereine, les yeux secs, avec un visible effort pour
paraître gaie. Mais, lorsqu'elle eut embrassé son garçon sans verser
une larme, lorsqu'elle l'eut suivi des yeux à travers la vaste cour et
vu disparaître avec les autres par les immenses portes vitrées de la
gare, soudain sa physionomie changea comme si un masque eût été enlevé
de son visage, une sauvage douleur succéda à la gaîté factice, et la
malheureuse femme, se tournant du côté où elle croyait qu'était
l'Allemagne, s'écria, les poings serrés, avec une fureur homicide:
--Ah! brigand!... brigand!...
L'imprécation maternelle s'adressait au personnage dont elle avait vu le
portrait dans les journaux illustrés: moustaches aux pointes insolentes,
bouche à la denture de loup, sourire tel que dut l'avoir l'homme des
cavernes préhistoriques. Et Marcel Desnoyers envia cette colère.
Depuis le rendez-vous donné à la Chapelle expiatoire, Jules n'avait pas
revu Marguerite. Celle-ci lui avait écrit qu'elle ne pouvait abandonner
sa mère un seul instant. La pauvre femme avait eu le cœur déchiré à
l'idée du prochain départ de son fils, officier d'artillerie de réserve,
qui devait rejoindre sa batterie d'un moment à l'autre. D'abord, lorsque
la guerre était encore douteuse, elle avait beaucoup pleuré; mais, une
fois la catastrophe devenue certaine, elle avait séché ses pleurs, avait
voulu, malgré le mauvais état de sa santé, préparer elle-même la
cantine de son fils; et, au moment de la séparation, elle s'était
contentée de lui dire: «Adieu, mon enfant. Sois prudent, mais accomplis
ton devoir.» Pas une larme, pas une défaillance. Marguerite avait
accompagné son frère à la gare, et, lorsqu'elle était rentrée à la
maison, elle avait trouvé la vieille mère assise dans son fauteuil,
blême, farouche, évitant de parler de son propre fils, mais s'apitoyant
sur ses amies dont les fils étaient partis à l'armée, comme si celles-là
seulement connaissaient la torture du départ. Dans un post-scriptum,
Marguerite promettait à Jules de lui donner un nouveau rendez-vous la
semaine suivante.
En attendant, Jules fut d'une humeur détestable. A l'ennui de ne pas
voir Marguerite s'ajoutait l'ennui de ne pouvoir, à cause du
_moratorium_, toucher le chèque de quatre cent mille francs qu'il avait
rapporté de l'Argentine. Possesseur de cette somme considérable, il
était presque à court d'argent, puisque les banques refusaient de la lui
payer. Quant à Argensola, il ne s'embarrassait guère de cette pénurie et
savait trouver tout ce qu'il fallait pour les besoins du ménage. Son
centre d'inépuisable ravitaillement était à l'avenue Victor-Hugo. La
mère de Jules,--comme beaucoup d'autres maîtresses de maison, qui, en
prévision d'un siège possible, dévalisaient les magasins de comestibles
afin de se prémunir contre la disette future,--avait accumulé les
approvisionnements pour des mois et des mois. C'était chez elle que le
bohème allait se fournir de vivres: grandes boîtes de viande de
conserve, pyramides de pots débordant de mangeaille, sacs gonflés de
légumes secs. A chacune de ses visites, Argensola rapportait d'amples
provisions de bouche et ne négligeait pas non plus de faire d'abondants
emprunts à la cave de Marcel. Puis, quand il avait étalé sur une table
de l'atelier les boîtes de viande, les pyramides de pots, les sacs de
légumes qui constituaient la partie solide de son butin:
--_Ils_ peuvent venir! disait-il à Jules en lui faisant passer la revue
de ces munitions de guerre. Nous sommes prêts à _les_ recevoir.
Le soin d'augmenter le stock de vivres et la chasse aux nouvelles
étaient les deux fonctions qui absorbaient tout le temps de l'aimable
parasite. Chaque jour, il achetait dix, douze, quinze journaux: les uns,
parce qu'ils étaient réactionnaires et que c'était un plaisir de voir
enfin tous les Français unis; les autres, parce qu'ils étaient radicaux
et qu'à ce titre ils devaient être mieux informés des faits parvenus à
la connaissance du Gouvernement. Ces feuilles paraissaient le matin, à
midi, à trois heures, à cinq heures du soir. Une demi-heure de retard
dans la publication inspirait de grandes espérances au public, qui
s'imaginait alors trouver en «dernière heure» de stupéfiantes nouvelles.
On s'arrachait les suppléments. Il n'était personne qui n'eût les
poches bourrées de papiers et qui n'attendît avec impatience l'occasion
de les emplir encore davantage. Et pourtant toutes ces feuilles disaient
à peu près la même chose.
Argensola eut la sensation d'une âme neuve qui se formait en lui: âme
simple, enthousiaste et crédule, capable d'admettre les bruits les plus
invraisemblables; et il devinait l'existence de cette même âme chez tous
ceux qui l'entouraient. Par moments, son ancien esprit critique faisait
mine de se cabrer; mais le doute était repoussé aussitôt comme quelque
chose de honteux. Il vivait dans un monde nouveau, et il lui semblait
naturel qu'il y arrivât des prodiges. Il commentait avec une puérile
allégresse les récits fantastiques des journaux: combats d'un peloton de
Français ou de Belges contre des régiments entiers qui prenaient la
fuite; miracles accomplis par le canon de 75, un vrai joyau; charges à
la baïonnette, qui faisaient courir les Allemands comme des lièvres dès
que les clairons avaient sonné; inefficacité de l'artillerie ennemie,
dont les obus n'éclataient pas. Il trouvait naturel et rationnel que la
petite Belgique triomphât de la colossale Allemagne: c'était la
répétition de la lutte de David et de Goliath, lutte rappelée par lui
avec toutes les images et toutes les métaphores qui, depuis trente
siècles, ont servi à décrire cette rencontre inégale. Il avait la
mentalité d'un lecteur de romans de chevalerie, qui éprouve une
déception lorsque le héros du livre ne pourfend pas cent ennemis d'un
seul coup d'épée.
L'intervention de l'Angleterre lui fit imaginer un blocus qui réduirait
soudain les empires du centre à une famine effroyable. La flotte tenait
à peine la mer depuis dix jours, et déjà il se représentait l'Allemagne
comme un groupe de naufragés mourant de faim sur un radeau. La France
l'enthousiasmait, et cependant il avait plus de confiance encore dans la
Russie. «Ah! les cosaques!» Il parlait d'eux comme d'amis intimes; il
décrivait le galop vertigineux de ces cavaliers non moins insaisissables
que des fantômes, et si terribles que l'ennemi ne pouvait les regarder
en face. Chez le concierge de la maison et dans plusieurs boutiques de
la rue, on l'écoutait avec tout le respect dû à un étranger qui, en
cette qualité, doit connaître mieux qu'un autre les choses étrangères.
--Les cosaques régleront les comptes de ces bandits, déclarait-il avec
une imperturbable assurance. Avant un mois ils seront à Berlin.
Et les auditeurs, pour la plupart femmes, mères ou épouses de soldats
partis à la guerre, approuvaient modestement, mus par l'irrésistible
désir, commun à tous les hommes, de mettre leur espérance en quelque
chose de lointain et de mystérieux. Les Français défendraient leur pays,
reconquerraient même les territoires perdus; mais ce seraient les
cosaques qui porteraient aux ennemis le coup de grâce, ces cosaques dont
tout le monde s'entretenait et que personne n'avait jamais vus.
Quant à Jules, il attendait toujours le rendez-vous promis par
Marguerite. Elle le lui donna enfin au jardin du Trocadéro. Ce qui
frappa l'amoureux, après les premières paroles échangées, ce fut de voir
à Marguerite une sorte de distraction persistante. Elle parlait avec
lenteur et s'arrêtait quelquefois au milieu d'une phrase, comme si son
esprit était préoccupé d'autre chose que de ce qu'elle disait. Pressée
par les questions de Jules, qui s'étonnait et s'irritait même un peu de
ces absences passagères, elle se décida enfin à répondre:
--C'est plus fort que moi. Depuis que j'ai reconduit mon frère à la
gare, un souvenir me hante. Je m'étais bien promis de ne pas t'ennuyer
avec cette histoire; mais il m'est impossible de la chasser de mon
esprit. Plus je m'efforce de n'y point penser, plus j'y pense.
Sur l'invitation de Jules, qui, à vrai dire, aurait mieux aimé causer
d'autre chose, mais qui pourtant comprenait et excusait cette obsession,
elle lui fit le récit du départ de l'officier d'artillerie. Elle avait
accompagné son frère jusqu'à la gare de l'Est, et elle avait été obligée
de prendre congé de lui à la porte extérieure, parce que les sentinelles
interdisaient au public d'aller plus loin. Là, elle avait eu le cœur
serré d'une extraordinaire angoisse, mais aussi d'un noble orgueil.
Jamais elle n'aurait cru qu'elle aimât tant son frère.
--Il était si beau dans son uniforme de lieutenant! ajouta-t-elle.
J'étais si fière de l'accompagner, si fière de lui donner le bras. Il me
paraissait un héros.
Cela dit, elle se tut, de l'air de quelqu'un qui aurait encore quelque
chose à dire, mais qui craindrait de parler; et finalement elle se
décida à continuer son récit. Au moment où elle donnait à son frère un
dernier baiser, elle avait eu une grande surprise et une grande émotion.
Elle avait aperçu son mari Laurier, habillé, lui aussi, en officier
d'artillerie, qui arrivait avec un homme de peine portant sa valise.
--Laurier soldat? interrompit Jules d'une voix sarcastique. Le pauvre
diable! Quel aspect ridicule il devait avoir!
Cette ironie avait quelque chose de lâche, dont il sentit lui-même
l'inconvenance à l'égard d'un homme qui accomplissait son devoir de
citoyen; mais il était irrité de ce que Marguerite parlait de son mari
sans aigreur. Elle hésita une seconde à répondre; puis l'instinct de
sincérité fut le plus fort, et elle dit:
--Non, il n'avait pas mauvaise apparence.... Il n'était plus le même, et
d'abord je ne le reconnaissais point.... Il fit quelques pas vers mon
frère pour le saluer; mais, quand il me vit, il continua son chemin en
détournant les yeux.... Il est parti seul, sans qu'une main amie ait
serré la sienne.... Je ne puis m'empêcher d'avoir pitié de lui....
Son instinct féminin l'avertit sans doute qu'elle avait trop parlé, et
elle changea brusquement de conversation.
--Quel bonheur, ajouta-t-elle, que tu sois étranger! Toi, tu n'es pas
obligé d'aller à la guerre. La seule idée de te perdre me donne le
frisson....
Elle avait dit cela sincèrement, sans prendre garde que, tout à l'heure,
elle exprimait une tendre admiration pour son frère devenu soldat. Jules
fut blessé de cette contradiction et accueillit avec mauvaise humeur ce
témoignage d'amour. Elle le considérait donc comme un être délicat et
fragile, qui n'était bon qu'à être adoré par les femmes? Il sentit
qu'entre Marguerite et lui s'était interposé quelque chose qui les
séparait l'un de l'autre et qui deviendrait vite un obstacle
insurmontable. Tous deux éprouvèrent une gêne, et spontanément, sans
protestation et sans regret, ils abrégèrent l'entrevue.
A un autre rendez-vous, elle lui fit part d'une nouvelle assez étrange.
Désormais, ils ne pourraient plus se voir que le dimanche, parce qu'en
semaine elle serait obligée d'assister à ses cours.
--A tes cours? lui demanda Jules, étonné. Quelles savantes études as-tu
donc entreprises?
Ce ton moqueur agaça la jeune femme qui répondit vivement:
--J'étudie pour être infirmière. J'ai commencé lundi dernier. On a
organisé un enseignement pour les dames et les jeunes filles. Je
souffrais d'être inutile; j'ai voulu devenir bonne à quelque chose....
Permets-tu que je te dise toute ma pensée? Eh bien, jusqu'à présent,
j'ai mené une vie qui ne servait à rien, ni aux autres ni à moi-même. La
guerre a changé mes sentiments. Il me semble que c'est un devoir pour
chacun de se rendre utile à ses semblables et que, surtout dans des
circonstances comme celles-ci, on n'a plus le droit de songer à ses
propres jouissances.
Jules regarda Marguerite avec stupeur. Quel travail mystérieux avait
bien pu s'accomplir dans cette petite tête qui jusqu'alors ne s'était
occupée que d'élégances et de plaisirs? D'ailleurs, la gravité de la
situation n'avait pas détruit l'aimable coquetterie chez la jeune femme,
qui ajouta en riant:
--Et puis, tu sais, le costume des infirmières est délicieux: la robe
toute blanche, le bonnet qui laisse voir les boucles de la chevelure, la
cape bleue qui contraste gentiment avec la blancheur de la robe. Un
costume qui tient à la fois de la religieuse et de la grande dame. Tu
verras comme je serai jolie!
Mais, après ce bref retour de frivolité mondaine, elle exprima de
nouveau les idées généreuses qui avaient fleuri dans son âme légère et
charmante. Elle éprouvait un besoin de sacrifice; elle avait hâte de
connaître de près les souffrances des humbles, de prendre sa part de
toutes les misères de la chair malade. La seule chose dont elle avait
peur, c'était que le sang-froid vînt à lui manquer, lorsqu'elle aurait à
mettre en pratique ses connaissances d'infirmière. La vue du sang, la
mauvaise odeur des blessures, le pus des plaies ouvertes ne lui
soulèveraient-ils pas le cœur? Mais non! Le temps était passé d'avoir
des répugnances de femmelette; aujourd'hui le courage s'imposait à tout
le monde. Elle serait un soldat en jupons; elle oserait regarder la
douleur en face; elle mettrait son bonheur et son honneur à défendre
contre la mort les pauvres victimes de la guerre. S'il le fallait, elle
irait jusque sur les champs de bataille, et elle aurait la force d'y
charger un blessé sur ses épaules pour le rapporter à l'ambulance.
Jules ne la reconnaissait plus. Était-ce vraiment Marguerite qui parlait
ainsi? Cette femme qui jusqu'alors avait eu en horreur d'accomplir le
moindre effort physique, se préparait maintenant avec une frémissante
ardeur aux besognes les plus rudes, se croyait assez forte pour vaincre
tous les dégoûts qu'inspirent inévitablement les pestilences des
hôpitaux, ne s'effrayait pas à l'idée d'aller aux premières lignes avec
les combattants et d'y affronter la mort.
A un troisième rendez-vous, elle lut à Jules une lettre que son frère
lui avait envoyée des Vosges. Il y parlait de Laurier plus que de
lui-même. Les deux officiers appartenaient à des batteries différentes;
mais ces batteries étaient de la même division, et ils avaient pris part
ensemble à plusieurs combats. Le frère de Marguerite ne cachait pas
l'admiration qu'il ressentait pour son beau-frère. Cet ingénieur
tranquille et taciturne avait vraiment l'étoffe d'un héros; tous les
officiers qui avaient vu Laurier à l'œuvre avaient de lui la même
opinion. Cet homme affrontait la mort avec autant de calme que s'il eût
été à diriger encore sa fabrique des environs de Paris; il réclamait
toujours le poste le plus dangereux, celui d'observateur, et il se
glissait le plus près possible des positions ennemies, afin de
surveiller et de rectifier l'exactitude du tir. Jeudi dernier, un obus
allemand avait démoli la maison sous le toit de laquelle il se cachait;
sorti indemne d'entre les décombres, il avait aussitôt rajusté son
téléphone et s'était installé tranquillement dans les branches d'un
arbre, pour continuer son service. Sa batterie, découverte par les
aéroplanes ennemis au cours d'un combat défavorable, avait reçu les feux
concentrés de l'artillerie adverse, et un quart d'heure avait suffi pour
que la plus grande partie du personnel fût mise hors de combat: le
capitaine et plusieurs servants tués, les autres officiers et presque
tous les hommes blessés. Alors Laurier, prenant le commandement sous
une pluie de mitraille, avait continué le feu avec quelques artilleurs
encore valides et avait réussi à couvrir la retraite d'un bataillon.
Deux fois déjà il avait été cité à l'ordre du jour, et il obtiendrait
bientôt la croix de la légion d'honneur.
Ce chaleureux éloge de Laurier ne fut pas du goût de Jules, qui
pourtant, cette fois, eut le bon goût de s'abstenir de toute
protestation, mais qui fit involontairement la grimace. Marguerite
surprit cette expression fugitive de mécontentement et crut devoir
réparer son imprudence.
--Tu n'es pas fâché que je t'aie lu cette lettre? demanda-t-elle. Si je
te l'ai lue, c'est parce que je ne veux rien te cacher. Je ne comprends
pas ta mine jalouse. Tu sais bien que je n'aime pas, que je n'ai jamais
aimé mon mari. Est-ce une raison pour ne point lui rendre justice? Je me
réjouis de ses prouesses comme si c'étaient celles d'un ami de ma
famille, d'un monsieur que j'aurais connu dans le monde. Tu te fais tort
à toi-même, si tu supposes qu'une femme peut hésiter entre lui et toi.
Toi, tu es ma vie, mon bonheur, et je rends grâces à Dieu de n'avoir pas
à craindre de te perdre. Quelle joie de penser que la guerre ne
t'enlèvera pas à mon amour!
Elle lui avait déjà dit cela à un rendez-vous précédent, et, chaque fois
qu'elle le lui disait, il en ressentait une secrète atteinte.
Puisqu'elle admirait ouvertement le courage de son frère et de son
mari, puisqu'elle-même était résolue à prendre en femme vaillante sa
part des fatigues et des dangers de la guerre, n'y avait-il pas une
nuance de mépris inconscient dans cet amour qui se félicitait de
l'oisive sécurité de l'aimé?
Le lendemain, il dit à Argensola, qui n'ignorait rien de sa liaison avec
Marguerite:
--Il me semble que nous sommes dans une situation fausse, sans que je
discerne clairement la raison de notre mésintelligence. A-t-elle
recommencé à aimer son mari sans le savoir elle-même? Peut-être. Mais ce
qui est certain, c'est qu'elle ne m'aime plus comme auparavant.
Cependant la guerre avait allongé ses tentacules jusqu'à l'avenue
Victor-Hugo.
--J'ai l'Allemagne à la maison! grommelait Marcel Desnoyers, d'un air
morose.
L'Allemagne, c'était sa belle-sœur Héléna von Hartrott. Pourquoi
n'était-elle pas retournée à Berlin avec son fils, le pédant professeur
Julius? A présent les frontières étaient fermées, et il n'y avait plus
moyen de se débarrasser d'elle.
L'une des raisons qui rendaient pénible à Marcel la présence d'Héléna,
c'était la nationalité de cette femme. Sans doute elle était argentine
de naissance; mais elle était devenue allemande par son mariage. Or le
patriotisme français, surexcité par les événements, faisait la chasse
aux espions avec une ardeur infatigable; et, quoique la dolente et
crédule «romantique» ne pût en aucune façon être soupçonnée
d'espionnage, Marcel craignait beaucoup de la voir enfermée par
l'autorité militaire dans un camp de concentration et d'être accusé
lui-même de donner asile à des sujets ennemis.
Héléna semblait ne pas comprendre très bien la fausseté de sa situation
et les sentiments de son beau-frère. Dans les premiers jours, alors que
Marcel était encore pessimiste, elle avait pu faire ouvertement devant
lui l'éloge de l'Allemagne sans qu'il s'en offusquât, puisqu'il était à
peu près du même avis qu'elle. Mais, lorsque la contagion de
l'enthousiasme public eut réveillé en lui l'amour de la France et le
remords de la faute ancienne, l'attitude d'Héléna lui devint
insupportable.
Au déjeuner ou au dîner, après avoir décrit avec une éloquence lyrique
le départ des troupes et les scènes émouvantes dont il avait été le
témoin, il s'écriait en agitant sa serviette:
--Ce n'est plus comme en 1870! Les troupes françaises sont déjà entrées
victorieusement en Alsace. L'heure approche où les hordes teutonnes
seront rejetées sur l'autre rive du Rhin.
Alors Héléna prenait une mine boudeuse, pinçait les lèvres et levait les
yeux au plafond, pour protester silencieusement contre de si grossières
erreurs. Puis, sans mot dire, elle se retirait dans sa chambre où la
bonne Luisa la suivait, pour la consoler de l'ennui qu'elle venait
d'avoir. Mais Héléna ne se croyait pas tenue d'observer avec sa sœur la
même réserve qu'avec Marcel, et elle se dédommageait du mutisme qu'elle
s'était imposé à table en pérorant sur les forces colossales de
l'Allemagne, sur les millions d'hommes et les milliers de canons que les
Empires centraux emploieraient contre l'Entente, sur les mortiers gros
comme des tours, qui auraient vite fait de réduire en poussière les
fortifications de Paris.
--Les Français, concluait-elle, ignorent ce qu'ils ont devant eux. Il
suffira aux Allemands de quelques semaines pour les anéantir.
Lorsque les armées allemandes eurent envahi la Belgique, ce crime
arracha au vieux Desnoyers des cris d'indignation. Selon lui, c'était la
trahison la plus inouïe qui eût été enregistrée par l'histoire. Quand il
se souvenait que, dans les premiers jours, il avait rejeté sur les
patriotes exaltés de son propre pays la responsabilité de la guerre, il
avait honte de son injuste erreur. Ah! quelle perfidie méthodiquement
préparée pendant des années! Les récits de pillages, d'incendies, de
massacres le faisaient frémir et grincer des dents. Toutes ces horreurs
d'une guerre d'épouvante appelaient vengeance, et il affirmait avec
force que la vengeance ne manquerait pas. L'atrocité même des
événements lui inspirait un étrange optimisme, fondé sur la foi
instinctive en la justice. Il n'était pas possible que de telles
horreurs demeurassent impunies.
--L'invasion de la Belgique est une abominable félonie, disait-il, et
toujours une félonie a disqualifié son auteur.
Il disait cela avec conviction, comme si la guerre était un duel où le
traître, mis au ban des honnêtes gens, se voit dans l'impossibilité de
continuer ses forfaits.