Et d'abord il éprouva le besoin d'exprimer verbalement l'admiration que

lui inspirait l'halluciné de Pathmos. A deux mille ans d'intervalle, le

poète des visions grandioses et obscures exerçait encore de l'influence

sur le révolutionnaire mystique, niché au plus haut étage d'une maison

de Paris. Selon Tchernoff, il n'était rien que Jean n'eût pressenti, et

ses délires, inintelligibles au vulgaire, contenaient la prophétique

intuition de tous les grands événements humains.

Puis le Russe décrivit la Bête apocalyptique surgissant des profondeurs

de la mer. Elle ressemblait à un léopard; ses pieds étaient comme ceux

d'un ours et sa gueule comme celle d'un lion; elle avait sept têtes et

dix cornes, et sur les cornes dix diadèmes, et sur chacune des sept

têtes le nom d'un blasphème était écrit. L'évangéliste n'avait pas dit

ces noms, peut-être parce qu'ils variaient selon les époques et

changeaient à chaque millénaire, lorsque la Bête faisait une apparition

nouvelle; mais Tchernoff lisait sans peine ceux qui flamboyaient

aujourd'hui sur les têtes du monstre: c'étaient des blasphèmes contre

l'humanité, contre la justice, contre tout ce qui rend la vie tolérable

et douce. C'étaient, par exemple, des maximes comme celle-ci:

«La force prime le droit.»

«Le faible n'a pas droit à l'existence.»

«Pour être grand il faut être dur.»

--Mais les quatre cavaliers? interrompit Jules qui craignait de voir

Tchernoff s'égarer dans de nouvelles digressions.

--Vous ne vous rappelez pas ce que représentent les cavaliers? demanda

le Russe.

Et, cette fois, il daigna rafraîchir la mémoire de ses auditeurs.

Un grand trône était dressé, et celui qui y était assis paraissait de

jaspe, et un arc-en-ciel formait derrière sa tête comme un dais

d'émeraude. Autour du trône, il y avait vingt-quatre autres trônes

disposés en demi-cercle, et sur ces trônes vingt-quatre vieillards vêtus

d'habillements blancs et couronnés de couronnes d'or. Quatre animaux

énormes, couverts d'yeux et pourvus chacun de six ailes, gardaient le

grand trône.

Et les sceaux du livre du mystère étaient rompus par l'agneau en

présence de celui qui y était assis. Les trompettes sonnaient pour

saluer la rupture du premier sceau; l'un des animaux criait d'une voix

tonnante au poète visionnaire: «Regarde!» Et le premier cavalier

apparaissait sur un cheval blanc, et ce cavalier tenait à la main un

arc, et il avait sur la tête une couronne. Selon les uns c'était la

Conquête, selon d'autres c'était la Peste, et rien n'empêchait que ce

fût à la fois l'une et l'autre.

Au second sceau: «Regarde!», criait le second animal en roulant ses yeux

innombrables. Et du sceau rompu jaillissait un cheval roux, et le

cavalier qui le montait brandissait au-dessus de sa tête une grande

épée: c'était la Guerre. Devant son galop furieux la paix était bannie

du monde et les hommes commençaient à s'exterminer.

Au troisième sceau: «Regarde!», criait le troisième des animaux ailés.

Et c'était un cheval noir qui s'élançait, et celui qui le montait tenait

une balance à la main, pour peser les aliments des hommes: c'était la

Famine.

Au quatrième sceau: «Regarde!», criait le quatrième animal. Et c'était

un cheval de couleur blême qui bondissait, et celui qui était monté

dessus se nommait la Mort.

Et le pouvoir leur fut donné de faire périr les hommes par l'épée, par

la faim, par la peste et par les bêtes sauvages.

Tchernoff décrivait ces quatre fléaux comme s'il les avait vus de ses

yeux. Le cavalier du cheval blanc était vêtu d'un costume fastueux et

barbare; sa face d'Oriental se contractait atrocement, comme s'il se

délectait à renifler l'odeur des victimes. Tandis que son cheval

galopait, il tendait son arc pour décocher le fléau. Sur son épaule

sautait un carquois de bronze plein de flèches empoisonnées par les

germes de toutes les maladies.

Le cavalier du cheval roux brandissait son énorme espadon au-dessus de

sa chevelure ébouriffée par la violence de la course; il était jeune,

mais ses sourcils contractés et sa bouche serrée lui donnaient une

expression de férocité implacable. Ses vêtements, agités par

l'impétuosité du galop, laissaient apercevoir une musculature

athlétique.

Vieux, chauve et horriblement maigre, le troisième cavalier, à

califourchon sur la coupante échine du cheval noir, pressait de ses

cuisses décharnées les flancs maigres de l'animal et montrait

l'instrument qui symbolise la nourriture devenue rare et achetée au

poids de l'or.

Les genoux du quatrième cavalier, aigus comme des éperons, piquaient les

flancs du cheval blême; sa peau parcheminée laissait voir les saillies

et les creux du squelette; sa face de cadavre avait le rire sardonique

de la destruction; ses bras, minces comme des roseaux, maniaient une

faux gigantesque; à ses épaules anguleuses pendait un lambeau de suaire.

Et les quatre cavaliers entreprenaient une course folle, et leur funeste

chevauchée passait comme un ouragan sur l'immense foule des humains. Le

ciel obscurci prenait une lividité d'orage; des monstres horribles et

difformes volaient en spirales au-dessus de l'effroyable _fantasia_ et

lui faisaient une répugnante escorte. Hommes et femmes, jeunes et vieux

fuyaient, se bousculaient, tombaient par terre dans toutes les attitudes

de la peur, de l'étonnement, du désespoir; et les quatre coursiers

foulaient implacablement cette jonchée humaine sous les fers de leurs

sabots.

--Mais vous allez voir, dit Tchernoff. J'ai un livre précieux où tout

cela est figuré.

Et il se leva, sortit de l'atelier par une petite porte qui communiquait

avec l'escalier de service, revint au bout de quelques minutes avec le

livre. Ce volume, imprimé en 1511, avait pour titre: _Apocalypsis cum

figuris_, et le texte latin était accompagné de gravures. Ces gravures

étaient une œuvre de jeunesse exécutée par Albert Dürer, lorsqu'il

n'avait que vingt-six ans. Et, à la clarté d'une lampe apportée par

Argensola, ils contemplèrent l'estampe admirable qui représentait la

course furieuse des quatre cavaliers de l'Apocalypse.

V

PERPLEXITÉS ET DÉSARROI

Lorsque Marcel Desnoyers dut se convaincre que la guerre était

inévitable, son premier mouvement fut de stupeur. L'humanité était donc

devenue folle? Comment une guerre était-elle possible avec tant de

chemins de fer, tant de bateaux marchands, tant de machines

industrielles, tant d'activité déployée à la surface et dans les

entrailles de la terre? Les nations allaient se ruiner pour toujours. Le

capital était le maître du monde, et la guerre le tuerait; mais

elle-même ne tarderait pas à mourir, faute d'argent. L'âme de cet homme

d'affaires s'indignait à penser qu'une absurde aventure dissiperait des

centaines de milliards en fumée et en massacres.

D'ailleurs la guerre ne signifiait pour lui qu'un désastre à brève

échéance. Il n'avait pas foi en son pays d'origine: la France avait

fait son temps. Ceux qui triomphaient aujourd'hui, c'étaient les peuples

du Nord, surtout cette Allemagne qu'il avait vue de près et dont il

avait admiré la discipline et la rude organisation. Que pouvait faire

une république corrompue et désorganisée contre l'empire le plus solide

et le plus fort de la terre? «Nous allons à la mort, pensait-il. Ce sera

pis qu'en 1870.»

L'ordre et l'entrain avec lequel les Français accouraient aux armes et

se convertissaient en soldats, l'étonnèrent prodigieusement et

diminuèrent un peu son pessimisme. La masse de la population était bonne

encore; le peuple avait conservé sa valeur d'autrefois; quarante-quatre

ans de soucis et d'alarmes avaient fait refleurir les anciennes vertus.

Mais les chefs? Où étaient les chefs qui conduiraient les soldats à la

victoire?

Cette question, tout le monde se la posait. L'anonymat du régime

démocratique et l'inaction de la paix avaient tenu le pays dans une

complète ignorance des généraux qui commanderaient les armées. On voyait

bien ces armées se former d'heure en heure, mais on ne savait à peu près

rien du commandement. Puis un nom commença à courir de bouche en bouche:

«Joffre... Joffre....» Mais ce nom nouveau ne représentait rien pour

ceux qui le prononçaient. Les premiers portraits du généralissime qui

parurent aux vitrines des boutiques, attirèrent une foule curieuse.

Marcel contempla longuement un de ces portraits et finit par se dire à

lui-même: «Il a l'air d'un brave homme.»

Cependant les événements se précipitaient et, peu à peu, Marcel subit la

contagion de l'enthousiasme populaire. Il vécut, lui aussi, dans la rue,

attiré par le spectacle de la foule des civils saluant la foule des

militaires qui se rendaient à leur poste.

Le soir, sur les boulevards, il assistait au passage des manifestations.

Le drapeau tricolore ondulait à la lumière des lampes électriques; sur

la chaussée, la masse des gens s'ouvrait devant lui, en applaudissant et

en poussant des vivats. Toute l'Europe, à l'exception des deux empires

centraux, défilait à travers Paris; toute l'Europe saluait spontanément

de ses acclamations la France en péril. Les drapeaux des diverses

nations déployaient dans l'air toutes les couleurs de l'arc-en-ciel,

suivis par des Russes aux yeux clairs et mystiques, par des Anglais qui,

tête découverte, entonnaient des chants d'une religieuse gravité, par

des Grecs et des Roumains au profil aquilin, par des Scandinaves blancs

et roses, par des Américains du Nord enflammés d'un enthousiasme un peu

puéril, par des Juifs sans patrie, amis du pays des révolutions

égalitaires, par des Italiens fiers comme un chœur de ténors héroïques,

par des Espagnols et des Sud-Américains infatigables à crier bravo. Ces

manifestants étrangers étaient, soit des étudiants et des ouvriers venus

en France pour s'instruire dans les écoles et dans les fabriques, soit

des fugitifs à qui Paris donnait l'hospitalité après qu'une guerre ou

une révolution les avait chassés de chez eux. Les cris qu'ils poussaient

n'avaient aucune signification officielle; chacun de ces hommes agissait

par élan personnel, par désir de témoigner son amour à la République. A

ce spectacle le vieux Marcel éprouvait une irrésistible émotion et se

disait que la France était donc encore quelque chose dans le monde,

puisqu'elle continuait à exercer sur les autres peuples une influence

morale et que ses joies ou ses douleurs intéressaient l'humanité tout

entière.

Dans la journée, Marcel allait à la gare de l'Est. La foule des curieux

se pressait contre les grilles, débordait et s'allongeait jusque dans

les rues adjacentes. Cette gare, en passe d'acquérir l'importance d'un

lieu historique, ressemblait un peu à un tunnel trop étroit où un fleuve

aurait essayé de s'engouffrer avec de grands heurts et de grands remous.

C'était de là qu'une partie de la France armée s'élançait vers les

champs de bataille de la frontière. Par les diverses portes entraient

des milliers et des milliers de cavaliers à la poitrine bardée de fer et

à la tête casquée, rappelant les paladins du moyen âge; d'énormes

caisses qui servaient de cages aux condors de l'aéronautique; des files

de canons longs et minces, peints en gris, protégés par des plaques

d'acier, plus semblables à des instruments astronomiques qu'à des outils

de mort; des multitudes et des multitudes de képis rouges, qui se

mouvaient au rythme de la marche; d'interminables rangées de fusils, les

uns noirs et donnant l'idée de lugubres cannaies, les autres surmontés

de claires baïonnettes et pareils à des champs d'épis radieux. Sur ces

moissons d'acier les drapeaux des régiments palpitaient comme des

oiseaux au plumage multicolore: le corps blanc, une aile bleue, une aile

rouge, et la pique de la hampe pour bec de bronze.

Le matin du quatrième jour de la mobilisation, Marcel eut l'idée d'aller

voir son menuisier Robert. C'était un robuste garçon qui, disait-il,

«s'était émancipé de la tyrannie patronale» et qui travaillait chez lui.

Une pièce en sous-sol lui servait à la fois de logis et d'atelier. Sa

compagne, qu'il appelait «son associée», s'occupait du ménage et élevait

un bambin sans cesse pendu à ses jupes. Marcel avait pris en amitié cet

ouvrier habile, qui était venu souvent mettre en place, dans

l'appartement de l'avenue Victor-Hugo, les nouvelles acquisitions faites

à l'Hôtel des Ventes, et qui, pour l'arrangement des meubles, se prêtait

de bonne grâce aux goûts changeants et aux caprices parfois un peu

bizarres du millionnaire.

Dans le petit atelier, Marcel trouva son menuisier vêtu d'un veston et

de larges pantalons de panne, chaussé de souliers à clous, et portant

plusieurs petits drapeaux et cocardes piqués aux revers de son veston.

Robert avait la casquette sur l'oreille et semblait prêt à partir.

--Vous venez trop tard, patron, dit l'ouvrier au visiteur. On va fermer

la boutique. Le maître de ces lieux a été mobilisé, et dans quelques

heures il sera incorporé à son régiment.

Ce disant, il montrait du doigt un papier manuscrit collé sur la porte,

à l'instar des affiches imprimées mises aux devantures de nombreux

établissements parisiens, pour annoncer que le patron et les employés

avaient obéi à l'ordre de mobilisation.

Jamais il n'était venu à l'esprit de Marcel que son menuisier pût se

transformer en soldat. Cet homme était rebelle à toute autorité; il

haïssait les _flics_, c'est-à-dire les policiers de Paris, et, dans

toutes les émeutes, il avait échangé avec eux des coups de poing et des

coups de canne. Le militarisme était sa bête noire; dans les meetings

tenus pour protester contre la servitude de la caserne, il avait figuré

parmi les manifestants les plus tapageurs. Et c'était ce révolutionnaire

qui partait pour la guerre avec la meilleure volonté du monde, sans

qu'il lui en coûtât le moindre effort!

A la stupéfaction de Marcel, Robert parla du régiment avec enthousiasme.

--Je crois en mes idées comme auparavant, patron; mais la guerre est la

guerre et elle enseigne beaucoup de choses, entre autres celle-ci: que

la liberté a besoin d'ordre et de commandement. Il est indispensable que

quelqu'un dirige et que les autres obéissent; qu'ils obéissent par

volonté libre, par consentement réfléchi, mais qu'ils obéissent. Quand

la guerre éclate, on voit les choses autrement que lorsqu'on est

tranquille chez soi et qu'on vit à sa guise.

La nuit où Jaurès fut assassiné, il avait rugi de colère, déclarant que

la matinée du lendemain vengerait cette mort. Il était allé trouver les

membres de sa section, pour savoir ce qu'ils projetaient de faire contre

les bourgeois. Mais la guerre était imminente et il y avait dans l'air

quelque chose qui s'opposait aux luttes civiles, qui reléguait dans

l'oubli les griefs particuliers, qui réconciliait toutes les âmes dans

une aspiration commune. Aucun mouvement séditieux ne s'était produit.

--La semaine dernière, reprit-il, j'étais antimilitariste. Comme ça me

paraît loin! Certes je continue à aimer la paix, à exécrer la guerre, et

tous les camarades pensent comme moi. Mais les Français n'ont provoqué

personne, et on les menace, on veut les asservir. Devenons donc des

bêtes féroces, puisqu'on nous y oblige, et, pour nous défendre,

demeurons tous dans le rang, soumettons-nous tous à la consigne. La

discipline n'est pas brouillée avec la Révolution. Souvenez-vous des

armées de la première République: tous citoyens, les généraux comme les

soldats; et pourtant Hoche, Kléber et les autres étaient de rudes

compères qui savaient commander et imposer l'obéissance. Nous allons

faire la guerre à la guerre; nous allons nous battre pour qu'ensuite on

ne se batte plus.

Puis, comme si cette affirmation ne lui paraissait pas assez claire:

--Nous nous battrons pour l'avenir, insista-t-il, nous mourrons pour que

nos petits-enfants ne connaissent plus une telle calamité. Si nos

ennemis triomphaient, ce qui triompherait avec eux, ce serait le

militarisme et l'esprit de conquête. Ils s'empareraient d'abord de

l'Europe, puis du reste du monde. Plus tard, ceux qu'ils auraient

dépouillés se soulèveraient contre eux, et ce seraient des guerres à

n'en plus finir. Nous autres, nous ne songeons point à des conquêtes; si

nous désirons récupérer l'Alsace et la Lorraine, c'est parce qu'elles

nous ont appartenu jadis et que leurs habitants veulent redevenir

Français. Voilà tout. Nous n'imiterons pas nos ennemis; nous

n'essayerons pas de nous approprier des territoires; nous ne

compromettrons pas par nos convoitises la tranquillité du monde.

L'expérience que nous avons faite avec Napoléon nous suffit, et nous

n'avons aucune envie de recommencer l'aventure. Nous nous battrons pour

notre sécurité et pour celle du monde, pour la sauvegarde des peuples

faibles. S'il s'agissait d'une guerre d'agression, d'orgueil, de

conquête, nous nous souviendrions de notre antimilitarisme; mais il

s'agit de nous défendre, et nos gouvernants sont innocents de ce qui se

passe. On nous attaque; notre devoir à tous est de marcher unis.

Robert, qui était anticlérical, montrait une tolérance, une largeur

d'idées qui embrassait l'humanité tout entière. La veille, il avait

rencontré à la mairie de son quartier un réserviste qui, incorporé dans

le même régiment, allait partir avec lui, et un coup d'œil lui avait

suffi pour reconnaître que c'était un curé.

--Moi, lui avait-il dit, je suis menuisier de mon état. Et vous,

camarade... vous travaillez dans les églises?

Il avait employé cet euphémisme pour que le prêtre ne pût attribuer à

son interlocuteur quelque intention blessante. Et les deux hommes

s'étaient serré la main.

--Je ne suis pas pour la calotte, expliqua Robert à Marcel Desnoyers.

Depuis longtemps nous sommes en froid, Dieu et moi. Mais il y a de

braves gens partout, et, dans un moment comme celui-ci, les braves gens

doivent s'entendre. N'est-ce pas votre avis, patron?

Ces propos rendirent Marcel pensif. Un homme comme cet ouvrier, qui

n'avait aucun bien matériel à défendre et qui était l'adversaire des

institutions existantes, allait gaillardement affronter la mort pour un

idéal généreux et lointain; et cet homme, en faisant cela, n'hésitait

pas à sacrifier ses idées les plus chères, les convictions que

jusqu'alors il avait caressées avec amour; tandis que lui, le

millionnaire, qui était un des privilégiés de la fortune et qui avait à

défendre tant de biens précieux, ne savait que s'abandonner au doute et

à la critique!...

Dans l'après-midi, Marcel rencontra son menuisier près de l'Arc de

Triomphe. Robert faisait partie d'un groupe d'ouvriers qui semblaient

être du même métier que lui, et ce groupe partait en compagnie de

beaucoup d'autres qui représentaient à peu près toutes les classes de la

société: des bourgeois bien vêtus, des jeunes gens fins et anémiques,

des plumitifs à la face pâle et aux grosses lunettes, des prêtres jeunes

qui souriaient avec une légère malice, comme s'ils se trouvaient

compromis dans une escapade. A la tête de ce troupeau humain marchait un

sergent; à l'arrière-garde, plusieurs soldats, le fusil sur l'épaule. Un

rugissement musical, une mélopée grave et menaçante s'élevait de cette

phalange aux bras ballants, aux jambes qui s'ouvraient et se fermaient

comme des compas. En avant les réservistes!

Robert entonnait avec énergie le refrain guerrier. En dépit de son

vêtement de panne et de sa musette de toile, il avait le même aspect

grandiose que les figures de Rude dans le bas-relief du Départ. Son

«associée» et son petit garçon trottaient à côté de lui, pour lui faire

la conduite jusqu'à la gare. Le châtelain suivit d'un œil respectueux

cet homme qui lui paraissait extraordinairement grandi par le seul fait

d'appartenir à ce torrent humain; mais dans ce respect il y avait aussi

quelque malaise, et, en regardant son menuisier, il éprouvait une sorte

d'humiliation.

Marcel voyait tout son passé se dresser devant lui avec une netteté

étrange, comme si une brise soudaine eût dissipé les brouillards qui

jusqu'alors l'enveloppaient d'ombre. Cette terre de France, aujourd'hui

menacée, était son pays natal. Quinze siècles d'histoire avaient

travaillé pour son bien à lui, pour qu'en arrivant au monde il y jouît

de commodités et de progrès que n'avaient point connus ses ancêtres.

Maintes générations de Desnoyers avaient préparé l'avènenement de Marcel

Desnoyers à l'existence en bataillant sur cette terre, en la défendant

contre les ennemis; et c'était à cela qu'il devait le bonheur d'être né

dans une patrie libre, d'appartenir à un peuple maître de ses destinées,

à une famille affranchie de la servitude. Et, quand son tour était venu

de continuer cet effort, quand ç'avait été à lui de procurer le même

bien aux générations à venir, il s'était dérobé comme un débiteur qui

refuse de payer sa dette. Tout homme qui naît a des obligations envers

son pays, envers le groupe humain au milieu duquel il est né, et, le cas

échéant, il a le devoir précis de s'acquitter de ces obligations avec

ses bras et même par le sacrifice de sa personne. Or, en 1870, Marcel,

au lieu de remplir son devoir de débiteur, avait pris la fuite, avait

trahi sa nation et ses pères. Cela lui avait réussi, puisqu'il avait

acquis des millions à l'étranger; mais n'importe: il y a des fautes que

les millions n'effacent pas, et l'inquiétude de sa conscience lui en

donnait aujourd'hui la preuve. A la vue de tous ces Français qui se

levaient en masse pour défendre leur patrie, il se sentait pris de

honte; devant les vétérans de 1870 qui montraient fièrement à leur

boutonnière le ruban vert et noir et qui avaient sans doute participé

aux privations du siège de Paris et aux défaites héroïques, il

pâlissait. En vain cherchait-il des raisons pour apaiser son tourment

intérieur; en vain se disait-il que les deux époques étaient bien

différentes, qu'en 1870 l'Empire était impopulaire, qu'alors la nation

était divisée, que tout était perdu. Le souvenir d'un mot célèbre se

représentait malgré lui à sa mémoire comme une obsession: «Il restait la

France!»

Un moment, l'idée lui vint de s'engager en qualité de volontaire et de

partir comme son menuisier, la musette au flanc, mêlé à un peloton de

futurs soldats. Mais quels services pourrait-il rendre? Il avait beau

être robuste encore; il avait dépassé la soixantaine, et, pour être

soldat, il faut être jeune. Tout le monde est capable de tirer un coup

de fusil, et le courage ne lui manquait pas pour se battre; mais le

combat n'est qu'un incident de la lutte. Ce qu'il y a de pénible et

d'accablant, ce sont les opérations qui précèdent le combat, les marches

interminables, les rigueurs de la température, les nuits passées à la

belle étoile, le labeur de remuer la terre, d'ouvrir les tranchées, de

charger les chariots, de supporter la faim et la soif. Non, il était

trop tard pour qu'il pût s'acquitter de sa dette de cette manière-là.

Et il n'avait pas même la douloureuse, mais noble satisfaction qu'ont

les autres pères, trop vieux pour offrir leurs services personnels à la

patrie, de lui donner leurs fils comme défenseurs. Son fils, à lui,

n'était pas Français et n'avait pas à répondre de la dette paternelle.

Marcel, ayant eu le tort de fonder sa famille à l'étranger, n'avait pas

le droit, dans les présentes circonstances, de demander à Jules de faire

ce que lui-même n'avait pas fait jadis. L'une des conséquences les plus

pénibles de la faute ancienne était que le père et le fils fussent de

nationalités différentes. Cela ne constituait-il pas en quelque sorte

une seconde trahison et une récidive d'apostasie?

Voilà pourquoi, les jours suivants, beaucoup de mobilisés pauvrement

vêtus, qui se rendaient seuls aux gares, rencontrèrent un vieux monsieur

qui les arrêtait avec timidité, qui leur glissait dans la main un

billet de vingt francs et qui s'éloignait aussitôt, tandis qu'ils le

regardaient avec des yeux ébahis. Des ouvrières en larmes, qui venaient

de dire adieu à leurs hommes, virent le même vieux monsieur sourire aux

petits enfants qui marchaient à côté d'elles, caresser les joues des

bambins, puis s'en aller très vite en laissant dans la menotte d'un des

marmots une pièce de cent sous.

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 7 / 21 段