là, quelques petites affiches manuscrites auxquelles succédèrent bientôt
de grandes affiches imprimées qui portaient en tête deux drapeaux
croisés. C'était l'ordre de la mobilisation générale. La France entière
allait courir aux armes.
--Cette fois, c'est fait! dirent les gens arrêtés devant ces affiches.
Et les poitrines se dilatèrent, poussèrent un soupir de soulagement. Le
cauchemar était fini; la réalité cruelle était préférable à
l'incertitude, à l'attente, à l'appréhension d'un obscur péril qui
rendait les jours longs comme des semaines.
La mobilisation commençait à minuit. Dès le crépuscule, il se produisit
dans tout Paris un mouvement extraordinaire. On aurait dit que les
tramways, les automobiles et les voitures marchaient à une allure folle.
Jamais on n'avait vu tant de fiacres, et pourtant les bourgeois qui
auraient voulu en prendre un, faisaient de vains appels aux cochers:
aucun cocher ne voulait travailler pour les civils. Tous les moyens de
transport étaient pour les militaires, toutes les courses aboutissaient
aux gares. Les lourds camions de l'intendance, pleins de sacs, étaient
salués au passage par l'enthousiasme général, et les soldats habillés en
mécaniciens qui manœuvraient ces pyramides roulantes, répondaient aux
acclamations en agitant les bras et en poussant des cris joyeux. La
foule se pressait, se bousculait, mais n'en gardait pas moins une
insolite courtoisie. Lorsque deux véhicules s'accrochaient et que, par
la force de l'habitude, les conducteurs allaient échanger des injures,
le public s'interposait et les obligeait à se serrer la main. Les
passants qui avaient failli être écrasés par une automobile riaient en
criant au chauffeur: «Tuer un Français qui regagne son régiment!» Et le
chauffeur répondait: «Moi aussi, je pars demain. C'est ma dernière
course.»
Vers une heure du matin, Jules et Argensola entrèrent dans un café des
boulevards. Ils étaient fatigués l'un et l'autre par les émotions de la
journée. Dans une atmosphère brûlante et chargée de fumée de tabac, les
consommateurs chantaient la _Marseillaise_ en agitant de petits
drapeaux. Ce public un peu cosmopolite passait en revue les nations de
l'Europe et les saluait par des rugissements d'allégresse: toutes ces
nations, toutes sans exception, allaient se mettre du côté de la France.
Un vieux ménage de rentiers à l'existence ordonnée et médiocre, qui
peut-être n'avaient pas souvenir d'avoir jamais été hors de chez eux à
une heure aussi tardive, étaient assis à une table près du peintre et
de son ami. Entraînés par le flot de l'enthousiasme général, ils étaient
descendus jusqu'aux boulevards «afin de voir la guerre de plus près». La
langue étrangère que parlaient entre eux ces voisins de table donna au
mari une haute idée de leur importance.
--Croyez-vous, messieurs, leur demanda-t-il, que l'Angleterre marche
avec nous?
Argensola, qui n'en savait pas plus que son interlocuteur, répondit avec
assurance:
--Sans aucun doute. C'est chose décidée.
--Vive l'Angleterre! s'écria le petit vieux en se mettant debout.
Et, sous les regards admiratifs de sa femme, il entonna une vieille
chanson patriotique, en marquant par des mouvements de bras le rythme du
refrain.
Jules et Argensola revinrent pédestrement à la rue de la Pompe. Au
milieu des Champs-Élysées, ils rejoignirent un homme coiffé d'un chapeau
à larges bords, qui marchait lentement dans la même direction qu'eux, et
qui, quoique seul, discourait à voix presque haute. Argensola reconnut
Tchernoff et lui souhaita le bonsoir. Alors, sans y être invité, le
Russe régla son pas sur celui des deux autres et remonta vers l'Arc de
Triomphe en leur compagnie. C'était à peine si Jules avait eu
précédemment l'occasion d'échanger avec l'ami d'Argensola quelques
coups de chapeau sous le porche; mais l'émotion dispose les âmes à la
sympathie. Quant à Tchernoff, qui n'était jamais gêné avec personne, il
eut vis-à-vis de Jules absolument la même attitude que s'il l'avait
connu depuis sa naissance. Il reprit donc le cours des raisonnements
qu'il adressait tout à l'heure aux masses de noire végétation, aux bancs
solitaires, à l'ombre verte trouée ça et là par la lueur tremblante des
becs de gaz, et il les reprit à l'endroit même où il les avait
interrompus, sans prendre la peine de donner à ses nouveaux auditeurs la
moindre explication.
--En ce moment, grommela le Russe, _ils_ crient avec la même fièvre que
ceux d'ici; _ils_ croient de bonne foi qu'ils vont défendre leur patrie
attaquée; ils veulent mourir pour leurs familles et pour leurs foyers,
que personne ne menace...
--De qui parlez-vous, Tchernoff? interrogea Argensola.
--D'_eux_! répondit le Russe en regardant fixement son interlocuteur,
comme si la question l'eût étonné. J'ai vécu dix ans en Allemagne, j'ai
été correspondant d'un journal de Berlin, et je connais à fond ces
gens-là. Eh bien, ce qui se passe à cette heure sur les bords de la
Seine se passe aussi sur les bords de la Sprée: des chants, des
rugissements de patriotisme, des drapeaux qu'on agite. En apparence
c'est la même chose; mais, au fond, quelle différence! La France, elle,
ne veut pas de conquêtes: ce soir, la foule a malmené quelques
braillards qui hurlaient «A Berlin!». Tout ce que la République demande,
c'est qu'on la respecte et qu'on la laisse vivre en paix. La République
n'est pas la perfection, je le sais; mais encore vaut-elle mieux que le
despotisme d'un monarque irresponsable et qui se vante de régner par la
grâce de Dieu.
Tchernoff se tut quelques instants, comme pour considérer en lui-même un
spectacle qui s'offrait à son imagination.
--Oui, à cette heure, continua-t-il, les masses populaires de là-bas, se
consolant de leurs humiliations par un grossier matérialisme,
vocifèrent: «A Paris! A Paris! Nous y boirons du Champagne gratis!» La
bourgeoisie piétiste, qui est capable de tout pour obtenir une dignité
nouvelle, et l'aristocratie, qui a donné au monde les plus grands
scandales des dernières années, vocifèrent aussi: «A Paris! A Paris!»,
parce que c'est la Babylone du péché, la ville du Moulin-Rouge et des
restaurants de Montmartre, seules choses que ces gens en connaissent.
Quant à mes camarades de la Social-Démocratie, ils ne vocifèrent pas
moins que les autres, mais le cri qu'on leur a enseigné est différent:
«A Moscou! A Saint-Pétersbourg! Écrasons la tyrannie russe, qui est un
danger pour la civilisation.»
Et, dans le silence de la nuit, Tchernoff eut un éclat de rire qui
résonna comme un cliquetis de castagnettes. Après quoi, il poursuivit:
--Mais la Russie est bien plus civilisée que l'Allemagne! La vraie
civilisation ne consiste pas seulement à posséder une grande industrie,
des flottes, des armées, des universités où l'on n'enseigne que la
science. Cela, c'est une civilisation toute matérielle. Il y en a une
autre, beaucoup meilleure, qui élève l'âme et qui fait que la dignité
humaine réclame ses droits. Un citoyen suisse qui, dans son chalet de
bois, s'estime l'égal de tous les hommes de son pays, est plus civilisé
que le _Herr Professor_ qui cède le pas à un lieutenant ou que le
millionnaire de Hambourg qui se courbe comme un laquais devant quiconque
porte un nom à particule. Je ne nie pas que les Russes aient eu à
souffrir d'une tyrannie odieuse; j'en sais personnellement quelque
chose; je connais la faim et le froid des cachots; j'ai vécu en Sibérie.
Mais d'une part, il faut prendre garde que, chez nous, la tyrannie est
principalement d'origine germanique; la moitié de l'aristocratie russe
est allemande; les généraux qui se distinguent le plus en faisant
massacrer les ouvriers grévistes et les populations annexées sont
allemands; les hauts fonctionnaires qui soutiennent le despotisme et qui
conseillent la répression sanglante, sont allemands. Et d'autre part, en
Russie, la tyrannie a toujours vu se dresser devant elle une
protestation révolutionnaire. Si une partie de notre peuple est encore
à demi barbare, le reste a une mentalité supérieure, un esprit de haute
morale qui lui fait affronter les sacrifices et les périls par amour de
la liberté. En Allemagne, au contraire, qui a jamais protesté pour
défendre les droits de l'homme? Où sont les intellectuels ennemis du
tsarisme prussien? Les intellectuels se taisent ou prodiguent leurs
adulations à l'oint du Seigneur. En deux siècles d'histoire, la Prusse
n'a pas su faire une seule révolution contre ses indignes maîtres; et,
aujourd'hui que l'empereur allemand, musicien et comédien comme Néron,
afflige le monde de la plus effroyable des calamités, parce qu'il aspire
à prendre dans l'histoire un rôle théâtral de grand acteur, son peuple
entier se soumet à cette folie d'histrion et ses savants ont l'ignominie
de l'appeler «les délices du genre humain». Non, il ne faut pas dire que
la tyrannie qui pèse sur mon pays soit essentiellement propre à la
Russie: les plus mauvais tsars furent ceux qui voulurent imiter les rois
de Prusse. Le Slave réactionnaire est brutal, mais il se repent de sa
brutalité, et parfois même il en pleure. On a vu des officiers russes se
suicider pour ne point commander le feu contre le peuple ou par remords
d'avoir pris part à des tueries. Le tsar actuellement régnant a caressé,
dans un rêve humanitaire, la généreuse utopie de la paix universelle et
organisé les conférences de la Haye. Le kaiser de la _Kultur_, lui, a
travaillé des années et des années à construire et à graisser une
effroyable machine de destruction pour écraser l'Europe. Le Russe est un
chrétien humble, démocrate, altéré de justice; l'Allemand fait montre de
christianisme, mais il n'est qu'un idolâtre comme les Germains
d'autrefois.
Ici Tchernoff s'arrêta une seconde, comme pour préparer ses auditeurs à
entendre une déclaration extraordinaire.
--Moi, reprit-il, je suis chrétien.
Argensola, qui connaissait les idées et l'histoire du Russe, fit un
geste d'étonnement. Tchernoff surprit ce geste et crut devoir donner des
explications.
--Il est vrai, dit-il, que je ne m'occupe guère de Dieu et que je ne
crois pas aux dogmes; mais mon âme est chrétienne comme celle de tous
les révolutionnaires. La philosophie de la démocratie moderne est un
christianisme laïc. Nous les socialistes, nous aimons les humbles, les
besogneux, les faibles; nous défendons leur droit à la vie et au
bien-être, comme l'ont fait les grands exaltés de la religion qui dans
tout malheureux voyaient un frère. Il n'y a qu'une différence: c'est au
nom de la justice que nous réclamons le respect pour le pauvre, tandis
que les chrétiens réclament ce respect au nom de la pitié. Mais
d'ailleurs, les uns comme les autres, nous tâchons de faire que les
hommes s'entendent afin d'arriver à une vie meilleure, que le fort fasse
des sacrifices pour le faible, le riche pour le nécessiteux, et que
finalement la fraternité règne dans le monde. Le christianisme, religion
des humbles, a reconnu à tous les hommes le droit naturel d'être
heureux; mais il a placé le bonheur dans le ciel, loin de notre «vallée
de larmes». La révolution, et les socialistes qui sont ses héritiers,
ont placé le bonheur dans les réalités terrestres et veulent que tous
les hommes puissent obtenir ici-bas leur part légitime. Or, où
trouve-t-on le christianisme dans l'Allemagne d'aujourd'hui? Elle s'est
fabriqué un Dieu à sa ressemblance, et, quand elle croit adorer ce Dieu,
c'est devant sa propre image qu'elle est en adoration. Le Dieu allemand
n'est que le reflet de l'État allemand, pour lequel la guerre est la
première fonction d'un peuple et la plus profitable des industries.
Lorsque d'autres peuples chrétiens veulent faire la guerre, ils sentent
la contradiction qui existe entre leur dessein et les enseignements de
l'Évangile, et ils s'excusent en alléguant la cruelle nécessité de se
défendre. L'Allemagne, elle, proclame que la guerre est agréable à Dieu.
Pour tous les Allemands, quelles que soient d'ailleurs les différences
de leurs confessions religieuses, il n'y a qu'un Dieu, qui est celui de
l'État allemand, et c'est ce Dieu qu'à cette heure Guillaume appelle
«son puissant Allié». La Prusse, en créant pour son usage un Jéhovah
ambitieux, vindicatif, hostile au reste du genre humain, a rétrogradé
vers les plus grossières superstitions du paganisme. En effet, le grand
progrès réalisé par la religion chrétienne fut de concevoir un Dieu
unique et de tendre à créer par là une certaine unité morale, un certain
esprit d'union et de paix entre tous les hommes. Le Dieu des chrétiens a
dit: «Tu ne tueras pas!», et son fils a dit: «Bienheureux les
pacifiques!» Au contraire, le Dieu de Berlin porte le casque et les
bottes à l'écuyère, et il est mobilisé par son empereur avec Otto, Franz
ou Wilhelm, qu'il les aide à battre, à voler et à massacrer les ennemis
du peuple élu. Pourquoi cette différence? Parce que les Allemands ne
sont que des chrétiens d'hier. Leur christianisme date à peine de six
siècles, tandis que celui des autres peuples européens date de dix, de
quinze, de dix-huit siècles. A l'époque des dernières croisades, les
Prussiens vivaient encore dans l'idolâtrie. Chez eux, l'orgueil de race
et les instincts guerriers font renaître en ce moment le souvenir des
vieilles divinités mortes et prêtent au Dieu bénin de l'Évangile
l'aspect rébarbatif d'un sanguinaire habitant du Walhalla.
Dans le silence de la majestueuse avenue, le Russe évoqua les figures
des anciennes divinités germaniques dont ce Dieu prussien était
l'héritier et le continuateur. Réveillés par l'agréable bruit des armes
et par l'aigre odeur du sang, ces divinités, qu'on croyait défuntes,
allaient reparaître au milieu des hommes. Déjà Thor, le dieu brutal, à
la tête petite, s'étirait les bras et empoignait le marteau qui lui
sert à écraser les villes; Wotan affilait sa lance, qui a pour lame
l'éclair et pour pommeau le tonnerre; Odin à l'œil unique bâillait de
malefaim en attendant les morts qui s'amoncelleraient autour de son
trône; les Walkyries, vierges échevelées, suantes et malodorantes,
galopaient de nuage en nuage, excitant les hommes par des clameurs
farouches et se préparant à emporter les cadavres jetés comme des
bissacs sur la croupe de leurs chevaux ailés.
Argensola interrompit cette tirade pour faire observer que l'orgueil
allemand ne s'appuyait pas seulement sur cet inconscient paganisme, mais
qu'il croyait avoir aussi pour lui le prestige de la science.
--Je sais, je sais! répondit Tchernoff sans laisser à l'autre le temps
de développer sa pensée. Les Allemands sont pour la science de laborieux
manœuvres. Confinés chacun dans sa spécialité, ils ont la vue courte,
mais le labeur tenace; ils ne possèdent pas le génie créateur, mais ils
savent tirer parti des découvertes d'autrui et s'enrichir par
l'application industrielle des principes qu'eux-mêmes étaient incapables
de mettre en lumière. Chez eux l'industrie l'emporte de beaucoup sur la
science pure, l'âpre amour du gain sur la pure curiosité intellectuelle;
et c'est même la raison pour laquelle ils commettent si souvent de
lourdes méprises et mêlent tant de charlatanisme à leur science. En
Allemagne les grands noms deviennent des réclames commerciales, sont
exploités comme des marques de fabrique. Les savants illustres se font
hôteliers de sanatorium. Un _Herr Professor_ annonce à l'univers qu'il
vient de découvrir le traitement de la tuberculose, et cela n'empêche
pas les tuberculeux de mourir comme auparavant. Un autre désigne par un
chiffre le remède qui, assure-t-il, triomphe de la plus inavouable des
maladies, et il n'y a pas un avarié de moins dans le monde. Mais ces
lourdes erreurs représentent des fortunes considérables; ces fausses
panacées valent des millions à leur inventeur et à la société
industrielle qui exploite le brevet, qui lance le produit sur le marché;
car ce produit se vend très cher, et il n'y a guère que les riches qui
puissent en faire usage. Comme tout cela est loin du beau
désintéressement d'un Pasteur et de tant d'autres savants qui, au lieu
de se réserver le monopole de leurs découvertes, en ont fait largesse à
l'humanité! Pour ce qui concerne la science spéculative, les Allemands
ne vivent guère que d'emprunts; mais ils trouvent encore le moyen d'en
tirer du bénéfice pour eux-mêmes. C'est Gobineau et Chamberlain,
c'est-à-dire un Français et un Anglais, qui leur ont fourni les
arguments théoriques par lesquels ils prétendent établir la supériorité
de leur race; c'est avec les résidus de la philosophie de Darwin et de
Spencer que leur vieil Haeckel a confectionné le monisme, cette
doctrine qui, appliquée à la politique, tend à consacrer
scientifiquement l'orgueil allemand, et qui attribue aux Teutons le
droit de dominer le monde parce qu'ils sont les plus forts.
--Il me paraît bien que vous avez raison, interrompit de nouveau
Argensola. Mais pourtant la science moderne n'admet-elle pas, sous le
nom de lutte pour la vie, ce droit de la force?
--Non, mille fois non, lorsqu'il s'agit des sociétés humaines! La lutte
pour la vie et les cruautés qui lui font cortège sont peut-être,--et
encore n'en suis-je pas bien sûr,--la loi d'évolution qui régit les
espèces inférieures; mais indubitablement ce n'est point la loi de
l'espèce humaine. L'homme est un être de raison et de progrès, et son
intelligence le rend capable de s'affranchir des fatalités du milieu, de
substituer à la férocité de la concurrence vitale les principes de la
justice et de la fraternité. Tout homme, riche ou pauvre, robuste ou
débile, a le droit de vivre; toute nation, vieille ou jeune, grande ou
petite, a le droit d'exister et d'être libre. Mais la _Kultur_ n'est que
l'absolutisme oppressif d'un État qui organise et machinise les
individus et les collectivités pour en faire les instruments de la
mission de despotisme universel qu'il s'attribue sans autre titre que
l'infatuation de son orgueil.
Ils étaient arrivés à la place de l'Étoile. L'Arc de Triomphe détachait
sa masse sombre sur le ciel étoilé. Les avenues qui rayonnent autour du
monument allongeaient à perte de vue leurs doubles files de lumières.
Les becs de gaz voisins illuminaient les bases du gigantesque édifice et
la partie inférieure de ses groupes sculptés; mais, plus haut, les
ombres épaissies faisaient la pierre toute noire.
--C'est très beau, dit Tchernoff. Toute une civilisation qui aime la
paix et la douceur de la vie, a passé par là.
Quoique étranger, il n'en subissait pas moins l'attraction de ce
monument vénérable, qui garde la gloire des ancêtres. Il ne voulait pas
savoir qui l'avait édifié. Les hommes construisent, croyant concréter
dans la pierre une idée particulière, qui flatte leur orgueil; mais
ensuite la postérité, dont les vues sont plus larges, change la
signification de l'édifice, le dépouille de l'égoïsme primitif et en
grandit le symbolisme. Les statues grecques, qui n'ont été à l'origine
que de saintes images données aux sanctuaires par les dévôts de ce
temps-là, sont devenues des modèles d'éternelle beauté. Le Colisée,
énorme cirque construit pour des jeux sanguinaires, et les arcs élevés à
la gloire de Césars ineptes, représentent aujourd'hui pour nous la
grandeur romaine.
--L'Arc de Triomphe, reprit Tchernoff, a deux significations. Par les
noms des batailles et des généraux gravés sur les surfaces intérieures
de ses pilastres et de ses voûtes, il n'est que français et il prête à
la critique. Mais extérieurement il ne porte aucun nom; il a été élevé
à la mémoire de la Grande Armée, et cette Grande Armée fut le peuple
même, le peuple qui fit la plus juste des révolutions et qui la répandit
par les armes dans l'Europe entière. Les guerriers de Rude qui entonnent
la _Marseillaise_ ne sont pas des soldats professionnels; ce sont des
citoyens armés qui partent pour un sublime et violent apostolat. Il y a
là quelque chose de plus que la gloire étroite d'une seule nation. Voilà
pourquoi je ne puis penser sans horreur au jour néfaste où a été
profanée la majesté d'un tel monument. A l'endroit où nous sommes, des
milliers de casques à pointe ont étincelé au soleil, des milliers de
grosses bottes ont frappé le sol avec une régularité mécanique, des
trompettes courtes, des fifres criards, des tambours plats ont troublé
le silence de cet édifice; la marche guerrière de _Lohengrin_ a retenti
dans l'avenue déserte, devant les maisons fermées. Ah! s'ils revenaient,
quel désastre! L'autre fois, ils se sont contentés de cinq milliards et
de deux provinces; aujourd'hui, ce serait une calamité beaucoup plus
terrible, non seulement pour les Français, mais pour tout ce qu'il y a
de nations honnêtes dans le monde.
Ils traversèrent la place. Arrivés sous la voûte de l'Arc, ils se
retournèrent pour regarder les Champs-Élysées. Ils ne voyaient qu'un
large fleuve d'obscurité sur lequel flottaient des chapelets de petits
feux rouges ou blancs, entre de hautes berges formées par les maisons
construites en bordure. Mais, familiarisés avec le panorama, il leur
semblait qu'ils voyaient, malgré les ténèbres, la pente majestueuse de
l'avenue, la double rangée des palais qui la bordent, la place de la
Concorde avec son obélisque, et, dans le fond, les arbres du jardin des
Tuileries: toute la Voie triomphale.
Tchernoff, Argensola et Jules prirent par l'avenue Victor-Hugo pour
rentrer chez eux. Sous le porche, le Russe, qui devait remonter chez lui
par l'escalier de service, souhaita le bonsoir à ses compagnons; mais
Jules avait pris goût à l'éloquence un peu fantasque de cet homme, et il
le pria de venir à l'atelier pour y poursuivre l'entretien. Argensola
n'eut pas de peine à lui faire accepter cette invitation en parlant de
déboucher une certaine bouteille de vin fin qu'il gardait dans le buffet
de la cuisine. Ils montèrent donc tous les trois à l'atelier par
l'ascenseur et s'installèrent autour d'une petite table, près du balcon
aux fenêtres grandes ouvertes. Ils étaient dans la pénombre, le dos
tourné à l'intérieur de la pièce, et un énorme rectangle de bleu sombre,
criblé d'astres, surmontait les toits des maisons qu'ils avaient devant
eux; mais, dans la partie basse de ce rectangle, les lumières de la
ville donnaient au ciel des teintes sanglantes.
Tchernoff but coup sur coup deux verres de vin, en témoignant par des
claquements de langue son estime pour le cru. Pendant quelques minutes,
la majesté de la nuit tint les trois hommes silencieux; leurs regards,
sautant d'étoile en étoile, joignaient ces points lumineux par des
lignes idéales qui en faisaient des triangles, des quadrilatères,
diverses figures géométriques d'une capricieuse irrégularité. Parfois la
subite scintillation d'un astre accrochait leurs yeux et retenait leurs
regards dans une fixité hypnotique. Enfin le Russe, sans sortir de sa
contemplation, se versa un troisième verre de vin et dit:
--Que pense-t-on là-haut des terriens? Les habitants de ces astres
savent-ils qu'il a existé un Bismarck? Connaissent-ils la mission divine
de la race germanique?
Et il se mit à rire. Puis, après avoir considéré encore pendant quelques
instants cette sorte de brume rougeâtre qui s'étendait au-dessus des
toits:
--Dans quelques heures, ajouta-t-il sans la moindre transition, lorsque
le soleil se lèvera, on verra galoper à travers le monde les quatre
cavaliers ennemis des hommes. Déjà les chevaux malfaisants piaffent,
impatients de prendre leur course; déjà les sinistres maîtres se
concertent avant de sauter en selle.
--Et qui sont ces cavaliers? demanda Jules.
--Ceux qui précèdent la Bête.
Cette réponse n'était pas plus intelligible que les paroles qui
l'avaient précédée, et Jules pensa: «Il est gris.» Mais, par curiosité,
il interrogea de nouveau:
--Et quelle est cette Bête?
Le Russe parut surpris de la question. Il n'avait exprimé à haute voix
que la fin de ses rêvasseries, et il croyait les avoir communiquées à
ses compagnons depuis le début.
--C'est la Bête de l'Apocalypse, répondit-il.