individus entre eux, parce qu'elle sert à rendre les individus plus
soumis et plus disciplinés; mais elle ne fait qu'embarrasser les
gouvernements, pour qui elle est une gêne sans profit. Un État ne doit
s'inquiéter ni de vérité ni de mensonge; la seule chose qui lui
importe, c'est la convenance et l'utilité des mesures prises. Le
glorieux Bismarck, afin d'obtenir la guerre qu'il voulait contre la
France, n'avait pas hésité à altérer un télégramme, et Hans Delbruck
avait eu raison d'écrire à ce sujet: «Bénie soit la main qui a falsifié
la dépêche d'Ems!» En ce qui concernait la guerre prochaine, il était
urgent qu'elle se fît sans retard: aucun des ennemis de l'Allemagne
n'était prêt, de sorte que les Allemands qui, eux, se préparaient depuis
quarante ans, étaient sûrs de la victoire. Qu'était-il besoin de se
préoccuper du droit et des traités? L'Allemagne avait la force, et la
force crée des lois nouvelles. L'histoire ne demande pas de comptes aux
vainqueurs, et les prêtres de tous les cultes finissent toujours par
bénir dans leurs hymnes les auteurs des guerres heureuses. Ceux qui
triomphent sont les amis de Dieu.
--Nous autres, continua-t-il, nous ne sommes pas des sentimentaux; nous
ne faisons la guerre ni pour châtier les Serbes régicides, ni pour
délivrer les Polonais opprimés par la Russie. Nous la faisons parce que
nous sommes le premier peuple du monde et que nous voulons étendre notre
activité sur toute la planète. La vieille Rome, mortellement malade,
appela barbares les Germains qui ouvrirent sa fosse. Le monde
d'aujourd'hui a, lui aussi, une odeur de mort, et il ne manquera pas non
plus de nous appeler barbares. Soit! Lorsque Tanger et Toulon, Anvers
et Calais seront allemands, nous aurons le loisir de disserter sur la
barbarie germanique; mais, pour l'instant, nous possédons la force et
nous ne sommes pas d'humeur à discuter. La force est la meilleure des
raisons.
--Êtes-vous donc si certains de vaincre? objecta Jules. Le destin ménage
parfois aux hommes de terribles surprises. Il suscite des forces
occultes avec lesquelles on n'a pas compté et qui peuvent réduire à
néant les plans les mieux établis.
Hartrott haussa les épaules. Qu'est-ce que l'Allemagne aurait devant
elle? Le plus à craindre de ses ennemis, ce serait la France; mais la
France n'était pas capable de résister aux influences morales
énervantes, aux labeurs, aux privations et aux souffrances de la guerre:
un peuple affaibli physiquement, infecté de l'esprit révolutionnaire,
désaccoutumé de l'usage des armes par l'amour excessif du bien-être.
Ensuite il y avait la Russie; mais les masses amorphes de son immense
population étaient longues à réunir, difficiles à mouvoir, travaillées
par l'anarchisme et par les grèves. L'état-major de Berlin avait disposé
toutes choses de telle façon qu'il était certain d'écraser la France en
un mois; cela fait, il transporterait les irrésistibles forces
germaniques contre l'empire russe avant même que celui-ci ait eu le
temps d'entrer en action.
--Quant aux Anglais, poursuivit Hartrott, il est douteux que, malgré
l'entente cordiale, ils prennent part à la lutte. C'est un peuple de
rentiers et de sportsmen dont l'égoïsme est sans limites. Admettons
toutefois qu'ils veuillent défendre contre nous l'hégémonie continentale
qui leur a été octroyée par le Congrès de Vienne, après la chute de
Napoléon. Que vaut l'effort qu'ils tenteront de faire? Leur petite armée
n'est composée que du rebut de la nation, et elle est totalement
dépourvue d'esprit guerrier. Lorsqu'ils réclameront l'assistance de
leurs colonies, celles-ci, qui ont tant à se plaindre d'eux, se feront
une joie de les lâcher. L'Inde profitera de l'occasion pour se soulever
contre ses exploiteurs, et l'Égypte s'affranchira du despotisme de ses
tyrans....
Il y eut un silence, et Hartrott parut s'absorber dans ses réflexions,
dont il traduisit le résultat par cette nouvelle tirade:
--Par le fait, il y a beau temps que notre victoire a commencé. Nos
ennemis nous abhorrent, et néanmoins ils nous imitent. Tout ce qui porte
la marque allemande est recherché dans le monde entier. Les pays mêmes
qui ont la prétention de résister à nos armées, copient nos méthodes
dans leurs écoles et admirent nos théories, y compris celles qui n'ont
obtenu en Allemagne qu'un médiocre succès. Souvent nous rions entre
nous, comme les augures romains, à constater le servilisme avec lequel
les peuples étrangers se soumettent à notre influence. Et ce sont ces
gens-là qui ensuite refusent de reconnaître notre supériorité!
Pour la première fois Argensola fit un geste approbatif, que ne suivit
d'ailleurs aucun commentaire. Hartrott, qui avait surpris ce geste, lui
attribua la valeur d'un assentiment complet, et cela l'induisit à
reprendre:
--Mais notre supériorité est évidente, et, pour en avoir la preuve, nous
n'avons qu'à écouter ce que disent nos ennemis. Les Latins eux-mêmes
n'ont-ils pas proclamé maintes fois que les sociétés latines sont à
l'agonie, qu'il n'y a pas de place pour elles dans l'organisation
future, et que l'Allemagne seule conserve latentes les forces
civilisatrices? Les Français, en particulier, ne répètent-ils pas à qui
veut les entendre que la France est en pleine décomposition et qu'elle
marche d'un pas rapide à une catastrophe? Eh bien, des peuples qui se
jugent ainsi ont assurément la mort dans les entrailles. En outre, les
faits confirment chaque jour l'opinion qu'ils ont de leur propre
décadence. Il est impossible de douter qu'une révolution éclate à Paris
aussitôt après la déclaration de guerre. Tu n'étais pas ici, toi, pour
voir l'agitation des boulevards à l'occasion du procès Caillaux. Mais,
moi, j'ai constaté de mes yeux comment réactionnaires et
révolutionnaires se menaçaient, se frappaient en pleine rue. Ils s'y
sont insultés jusqu'à ces derniers jours. Lorsque nos troupes
franchiront la frontière, la division des opinions s'accentuera encore;
militaristes et antimilitaristes se disputeront furieusement, et en
moins d'une semaine ce sera la guerre civile. Ce pays a été gâté
jusqu'au cœur par la démocratie et par l'aveugle amour de toutes les
libertés. L'unique nation de la terre qui soit vraiment libre, c'est la
nation allemande, parce qu'elle sait obéir.
Ce paradoxe bizarre amusa Jules qui dit en riant:
--Vrai, tu crois que l'Allemagne est le seul pays libre?
--J'en suis sûr! déclara le professeur avec une énergie croissante. Nous
avons les libertés qui conviennent à un grand peuple: la liberté
économique et la liberté intellectuelle.
--Mais la liberté politique?
--Seuls les peuples décadents et ingouvernables, les races inférieures
entichées d'égalité et de démocratie, s'inquiètent de la liberté
politique. Les Allemands n'en éprouvent pas le besoin. Nés pour être les
maîtres, ils reconnaissent la nécessité des hiérarchies et consentent à
être gouvernés par une classe dirigeante qui doit ce privilège à
l'aristocratie du sang ou du talent. Nous avons, nous, le génie de
l'organisation.
Et les deux amis entendirent avec un étonnement effaré la description du
monde futur, tel que le façonnerait le génie germanique. Chaque peuple
serait organisé de telle sorte que l'homme y donnât à la société le
maximum de rendement; tous les individus seraient enrégimentés pour
toutes les fonctions sociales, obéiraient comme des machines à une
direction supérieure, fourniraient la plus grande quantité possible de
travail sous la surveillance des chefs; et cela, ce serait l'État
parfait.
Sur ce, Hartrott regarda sa montre et changea brusquement de sujet de
conversation.
--Excuse-moi, dit-il, il faut que je te quitte. Les Allemands résidant à
Paris sont déjà partis en grand nombre, et je serais parti moi-même, si
l'affection familiale que je te porte ne m'avait fait un devoir de te
donner un bon conseil. Puisque tu es étranger et que rien ne t'oblige à
rester en France, viens chez nous à Berlin. La guerre sera dure, très
dure, et, si Paris essaie de se défendre, il se passera des choses
terribles. Nos moyens offensifs sont beaucoup plus redoutables qu'ils ne
l'étaient en 1870.
Jules fit un geste d'indifférence. Il ne croyait pas à un danger
prochain, et d'ailleurs il n'était pas si poltron que son cousin
paraissait le croire.
--Tu es comme ton père, s'écria le professeur. Depuis deux jours,
j'essaie inutilement de le convaincre qu'il devrait passer en Allemagne
avec les siens; mais il ne veut rien entendre. Il admet volontiers que,
si la guerre éclate, les Allemands seront victorieux; mais il s'obstine
à croire que la guerre n'éclatera pas. Ce qui est encore plus
incompréhensible, c'est que ma mère elle-même hésitait à repartir avec
moi pour Berlin. Grâce à Dieu, j'ai fini par la convaincre et peut-être,
à cette heure, est-elle déjà en route. Il a été convenu entre elle et
moi que, si elle était prête à temps, elle prendrait le train de
l'après-midi, pour voyager en compagnie d'une de ses amies, femme d'un
conseiller de notre ambassade, et que, si elle manquait ce train, elle
me rejoindrait à celui du soir. Mais j'ai eu toutes les peines du monde
à la décider; elle s'entêtait à me répéter que la guerre ne lui faisait
pas peur, que les Allemands étaient de très braves gens, et que, quand
ils entreraient à Paris, ils ne feraient de mal à personne.
Cette opinion favorable semblait contrarier beaucoup le docteur.
--Ni ma mère ni ton père, expliqua-t-il, ne se rendent compte de ce
qu'est la guerre moderne. Que les Allemands soient de braves gens, je
suis le premier à le reconnaître; mais ils sont obligés d'appliquer à la
guerre les méthodes scientifiques. Or, de l'avis des généraux les plus
compétents, la terreur est l'unique moyen de réussir vite, parce qu'elle
trouble l'intelligence de l'ennemi, paralyse son action, brise sa
résistance. Plus la guerre sera dure, plus elle sera courte. L'Allemagne
va donc être cruelle, très cruelle pour empêcher que la lutte se
prolonge. Et il ne faudra pas en conclure que l'Allemagne soit devenue
méchante: tout au contraire, sa prétendue cruauté sera de la bonté:
l'ennemi terrorisé se rendra plus vite, et le monde souffrira moins.
Voilà ce que ton père ne veut pas comprendre; mais tu seras plus
raisonnable que lui. Te décides-tu à partir avec moi?
--Non, répondit Jules. Si je partais, j'aurais honte de moi-même. Fuir
devant un danger qui n'est peut-être qu'imaginaire!
--Comme il te plaira, riposta l'autre d'un ton cassant. L'heure me
presse: je dois aller encore à notre ambassade, où l'on me remettra des
documents confidentiels destinés aux autorités allemandes. Je suis
obligé de te quitter.
Et il se leva, prit sa canne et son chapeau. Puis, sur le seuil, en
disant adieu à son cousin:
--Je te répète une dernière fois ce que je t'ai déjà dit, insista-t-il.
Si les Parisiens, comprenant l'inutilité de la résistance, ont la
sagesse de nous ouvrir leurs portes, il est possible que tout se passe
en douceur; mais, dans le cas contraire... Bref, sois sûr que, de toute
façon, nous nous reverrons bientôt. Il ne me déplaira pas de revenir à
Paris, lorsque le drapeau allemand flottera sur la Tour Eiffel. Cinq ou
six semaines suffiront pour cela. Donc, au revoir jusqu'en septembre. Et
crois bien qu'après le triomphe germanique Paris n'en sera pas moins
agréable. Si la France disparaît en tant que grande puissance, les
Français, eux, resteront, et ils auront même plus de loisirs
qu'auparavant pour cultiver ce qu'il y a d'aimable dans leur caractère.
Ils continueront à inventer des modes, s'organiseront sous notre
direction pour rendre la vie plaisante aux étrangers, formeront quantité
de jolies actrices, écriront des romans amusants et des comédies
piquantes. N'est-ce point assez pour eux?
Quand la porte fut refermée, Argensola éclata de rire et dit à Jules:
--Il nous la baille bonne, ton dolichocéphale de cousin! Mais pourquoi
n'as-tu rien répondu à sa docte conférence?
--C'est ta faute plus que la mienne, repartit Jules en plaisantant. La
métaphysique de l'anthropologie et de la sociologie n'est pas
précisément mon affaire. Si tu m'avais analysé un plus grand nombre de
bouquins ennuyeux sur la philosophie de l'histoire, peut-être aurais-je
eu des arguments topiques à lui opposer.
--Mais il n'est pas nécessaire d'avoir lu des bibliothèques pour
s'apercevoir que ces théories sont des billevesées de lunatiques. Les
races! Les brachycéphales et les dolichocéphales! La pureté du sang! Y
a-t-il encore aujourd'hui un homme d'instruction moyenne qui croie à ces
antiquailles? Comment existerait-il un peuple de race pure, puisqu'il
n'est point d'homme au monde dont le sang n'ait subi une infinité de
mélanges dans le cours des siècles? Si les Germains se sont mis de
telles sottises dans la tête, c'est qu'ils sont aveuglés par l'orgueil.
Les systèmes scientifiques qu'ils inventent ne visent qu'à justifier
leur absurde prétention de devenir les maîtres du monde. Ils sont
atteints de la folie de l'impérialisme.
--Mais, interrompit Jules, tous les peuples forts n'ont-ils pas eu leurs
ambitions impérialistes?
--J'en conviens, reprit Argensola, et j'ajoute que cet orgueil a
toujours été pour eux un mauvais conseiller; mais encore est-il
équitable de reconnaître que la qualité de l'impérialisme varie beaucoup
d'un peuple à l'autre et que, chez les nations généreuses, cette fièvre
n'exclut pas les nobles desseins. Les Grecs ont aspiré à l'hégémonie,
parce qu'ils croyaient être les plus aptes à donner aux autres hommes la
science et les arts. Les Romains, lorsqu'ils étendaient leur domination
sur tout le monde connu, apportaient aux régions conquises le droit et
les formes de la justice. Les Français de la Révolution et de l'Empire
justifiaient leur ardeur conquérante par le désir de procurer la liberté
à leurs semblables et de semer dans l'univers les idées nouvelles. Il
n'est pas jusqu'aux Espagnols du XVIe siècle qui, en bataillant
contre la moitié de l'Europe pour exterminer l'hérésie et pour créer
l'unité religieuse, n'aient travaillé à réaliser un idéal qui peut-être
était nébuleux et faux, mais qui n'en était pas moins désintéressé. Tous
ces peuples ont agi dans l'histoire en vue d'un but qui n'était pas
uniquement l'accroissement brutal de leur propre puissance, et, en
dernière analyse, ce à quoi ils visaient, c'était le bien de l'humanité.
Seule l'Allemagne de ton Hartrott prétend s'imposer au monde en vertu de
je ne sais quel droit divin qu'elle tiendrait de la supériorité de sa
race, supériorité que d'ailleurs personne ne lui reconnaît et qu'elle
s'attribue gratuitement à elle-même.
--Ici je t'arrête, dit Jules. N'as-tu pas approuvé tout à l'heure mon
cousin Otto, lorsqu'il disait que les ennemis mêmes de l'Allemagne
l'admirent et se soumettent à son influence?
--Ce que j'ai approuvé, c'est la qualification de servilisme qu'il
appliquait lui-même à cette stupide manie d'admirer et d'imiter
l'Allemagne. Il est trop vrai que, depuis bientôt un demi-siècle, les
autres peuples ont eu la niaiserie de tomber dans le panneau. Par
couardise intellectuelle, par crainte de la force, par insouciante
paresse, ils ont prôné sans le moindre discernement tout ce qui venait
d'outre-Rhin, le bon et le mauvais, l'or et le talc; et la vanité
germanique a été confirmée dans ses prétentions absurdes par la
superstitieuse complaisance avec laquelle ses rivaux lui donnaient
raison. Voilà pourquoi un pays qui a compté tant de philosophes et de
penseurs, tant de génies contemplatifs et de théoriciens profonds, un
pays qui peut s'enorgueillir légitimement de Kant le pacifique, de
Gœthe l'olympien, du divin Beethoven, est devenu un pays où l'on ne
croit plus qu'aux résultats matériels de l'activité sociale, où l'on
rêve de faire de l'homme une machine productive, où l'on ne voit dans la
science qu'un auxiliaire de l'industrie.
--Mais cela n'a pas mal réussi aux Allemands, fit observer Jules,
puisque avec leur science appliquée ils concurrencent et menacent de
supplanter bientôt l'Angleterre sur les marchés de l'ancien et du
nouveau monde.
--S'ensuit-il, repartit Argensola, qu'ils possèdent une réelle et
durable supériorité sur l'Angleterre et sur les autres pays de haute
civilisation? La science, même poussée loin, n'exclut pas nécessairement
la barbarie. La culture véritable, comme l'a dit ce Nietzsche dont je
t'ai analysé le _Zarathustra_, c'est «l'unité de style dans toutes les
manifestations de la vie». Si donc un savant s'est cantonné dans ses
études spéciales avec la seule intention d'en tirer des avantages
matériels, ce savant peut très bien avoir fait d'importantes
découvertes, il n'en reste pas moins un barbare. «Les Français, disait
encore Nietzsche, sont le seul peuple d'Europe qui possède une culture
authentique et féconde, et il n'est personne en Allemagne qui ne leur
ait fait de larges emprunts.» Nietzsche voyait clair; mais ton cousin
est fou, archi-fou.
--Tes paroles me tranquillisent, répondit Jules. Je t'avoue que
l'assurance de ce grandiloquent docteur m'avait un peu déprimé. J'ai
beau n'être pas de nationalité française; en ces heures tragiques, je
sens malgré moi que j'aime la France. Je n'ai jamais pris part aux
luttes des partis; mais, d'instinct, je suis républicain. Dans mon for
intérieur, je serais humilié du triomphe de l'Allemagne et je gémirais
de voir son joug despotique s'appesantir sur les nations libres où le
peuple se gouverne lui-même. C'est un danger qui, hélas! me paraît très
menaçant.
--Qui sait? reprit Argensola pour le réconforter. La France est un pays
à surprises. Il faut voir le Français à l'œuvre, quand il travaille à
réparer son imprévoyance. Hartrott a beau dire: en ce moment, il y a de
l'ordre à Paris, de la résolution, de l'enthousiasme. J'imagine que,
dans les jours qui ont précédé Valmy, la situation était pire que celle
d'à présent: tout était désorganisé; on n'avait pour se défendre que des
bataillons d'ouvriers et de laboureurs qui n'avaient jamais tenu un
fusil; et cela n'a pas empêché que, pendant vingt ans, les vieilles
monarchies de l'Europe n'ont pu venir à bout de ces soldats improvisés.
Cette nuit-là, Jules eut le sommeil agité par des rêves où, avec une
brusque incohérence d'images projetées sur l'écran d'un cinématographe,
se succédaient des scènes d'amour, de batailles furieuses,
d'universités allemandes, de bals parisiens, de paquebots
transatlantiques et de déluge universel.
A la même heure, son cousin Otto von Hartrott, confortablement installé
dans un _sleeping car_, roulait seul vers les rives de la Sprée. Il
n'avait pas trouvé sa mère à la gare; mais cela ne lui avait donné
aucune inquiétude, et il était convaincu qu'Héléna, partie avec son amie
la conseillère d'ambassade, arriverait à Berlin avant lui. En réalité,
Héléna était encore chez sa sœur, avenue Victor-Hugo. Voici les
contretemps qui l'avaient empêchée de tenir la promesse de départ faite
à son fils.
Depuis qu'elle était arrivée à Paris, elle avait, comme de juste, couru
les grands magasins et fait une multitude d'emplettes. Or, le jour où
elle aurait dû partir, nombre de choses qu'il lui paraissait
spécialement nécessaire de rapporter en Allemagne, n'avaient pas été
livrées par les fournisseurs. Elle avait donc passé toute la matinée à
téléphoner aux quatre coins de Paris; mais, en raison du désarroi
général, plusieurs commandes manquaient encore à l'appel, quand vint
l'heure de monter en automobile pour le train de l'après-midi. Elle
avait donc décidé de ne partir que par le train du soir, avec son fils.
Mais, le soir, elle avait une telle montagne de bagages,--malles,
valises, caisses, cartons à chapeaux, sacs de nuit, paquets de toute
sorte,--que jamais il n'avait été possible de préparer et de charger
tout cela en temps opportun. Lorsqu'il avait été bien constaté que le
train du soir n'était pas moins irrémédiablement perdu que celui de
l'après-midi, elle s'était résignée sans trop de peine à rester. En
somme, elle n'était pas fâchée des fatalités imprévues qui l'excusaient
d'avoir manqué à sa parole. Qui sait même si elle n'avait pas mis un peu
de complaisance à aider le veto du destin? D'une part, malgré les
emphatiques discours de son fils, elle n'était pas du tout persuadée
qu'il fût urgent de quitter Paris. Et d'autre part,--les cervelles
féminines ne répugnent point à admettre des arguments contraires,--la
tendre, inconséquente et un peu sotte «romantique» pensait sans doute
que, le jour où les armées allemandes entreraient à Paris, la présence
d'Héléna von Hartrott serait utile aux Desnoyers pour les protéger
contre les taquineries des vainqueurs.
IV
OU APPARAISSENT LES QUATRE CAVALIERS
Les jours qui suivirent, Jules et Argensola vécurent d'une vie enfiévrée
par la rapidité avec laquelle se succédaient les événements. Chaque
heure apportait une nouvelle, et ces nouvelles, presque toujours
fausses, remuaient rudement l'opinion en sens contraires. Tantôt le
péril de la guerre semblait conjuré; tantôt le bruit courait que la
mobilisation serait ordonnée dans quelques minutes. Un seul jour
représentait les inquiétudes, les anxiétés, l'usure nerveuse d'une année
ordinaire.
On apprit coup sur coup que l'Autriche déclarait la guerre à la Serbie;
que la Russie mobilisait une partie de son armée; que l'Allemagne
décrétait «l'état de menace de guerre»; que les Austro-Hongrois, sans
tenir compte des négociations en cours, commençaient le bombardement de
Belgrade; que Guillaume II, pour forcer le cours des événements et pour
empêcher les négociations d'aboutir, faisait à son tour à la Russie une
déclaration de guerre.
La France assistait à cette avalanche d'événements graves avec un
recueillement sobre de paroles et de manifestations. Une résolution
froide et solennelle animait tous les cœurs. Personne ne désirait la
guerre, mais tout le monde l'acceptait avec le ferme propos d'accomplir
son devoir. Pendant la journée, Paris se taisait, absorbé dans ses
préoccupations. Seules quelques bandes de patriotes exaltés traversaient
la place de la Concorde en acclamant la statue de Strasbourg. Dans les
rues, les gens s'abordaient d'un air amical: il semblait qu'ils se
connussent sans s'être jamais vus. Les yeux attiraient les yeux, les
sourires se répondaient avec la sympathie d'une pensée commune. Les
femmes étaient tristes; mais, pour dissimuler leur émotion, elles
parlaient plus fort. Le soir, dans le long crépuscule d'été, les
boulevards s'emplissaient de monde; les habitants des quartiers
lointains affluaient vers le centre, comme aux jours des révolutions
d'autrefois, et les groupes se réunissaient, formaient une foule immense
d'où s'élevaient des cris et des chants. Ces multitudes se portaient
jusqu'au cœur de Paris, où les lampes électriques venaient de s'allumer,
et le défilé se prolongeait jusqu'à une heure avancée, avec le drapeau
national flottant au-dessus des têtes parmi d'autres drapeaux qui lui
faisaient escorte.
Dans une de ces nuits de sincère exaltation, les deux amis apprirent une
nouvelle inattendue, incompréhensible, absurde: on venait d'assassiner
Jaurès. Cette nouvelle, on la répétait dans les groupes avec un
étonnement qui était plus grand encore que la douleur. «On a assassiné
Jaurès? Et pourquoi?» Le bon sens populaire qui, par instinct, cherche
une explication à tous les attentats, demeurait perplexe. Les hommes
d'ordre redoutaient une révolution. Jules Desnoyers craignit un moment
que les sinistres prédictions de son cousin Otto ne fussent sur le point
de s'accomplir; cet assassinat allait provoquer des représailles et
aboutirait à une guerre civile. Mais les masses populaires, quoique
cruellement affligées de la mort de leur héros favori, gardaient un
tragique silence. Il n'était personne qui, par delà ce cadavre,
n'aperçût l'image auguste de la patrie.
Le matin suivant, le danger s'était évanoui. Les ouvriers parlaient de
généraux et de guerre, se montraient les uns aux autres leurs livrets de
soldats, annonçaient la date à laquelle ils partiraient, lorsque l'ordre
de mobilisation aurait été publié.
Les événements continuaient à se succéder avec une rapidité qui n'était
que trop significative. Les Allemands envahissaient le Luxembourg et
s'avançaient jusque sur la frontière française, alors que leur
ambassadeur était encore à Paris et y faisait des promesses de paix.