soulagement. Toutefois Marcel rapporta d'Allemagne une vague
appréhension: les Allemands avaient fait beaucoup de progrès. Il n'était
pas un patriote aveugle, et il devait se rendre à l'évidence.
L'industrie germanique était devenue très puissante et constituait un
réel danger pour les peuples voisins. Mais, naturellement optimiste, il
se rassurait en se disant: «Ils vont être très riches, et, quand on est
riche, on n'éprouve pas le besoin de se battre. Somme toute, la guerre
que redoutent quelques toqués est fort improbable!»
Jules, sans se casser la tête à méditer sur de si graves questions,
reprit tout simplement son existence d'avant le voyage, mais avec
quelques louables variantes. Il avait pris à Berlin du dégoût pour la
débauche incongrue, et il s'amusa beaucoup moins que jadis dans les
restaurants de Montmartre. Ce qui lui plaisait maintenant, c'étaient les
salons fréquentés par les artistes et par leurs protectrices. Or, la
gloire vint l'y trouver à l'improviste. Ni la peinture des âmes, ni les
amours coûteuses et les duels variés ne l'avaient mis en vedette: ce fut
par les pieds qu'il triompha.
Un nouveau divertissement, le _tango_, venait d'être importé en France
pour le plus grand bonheur des humains. Cet hiver-là, les gens se
demandaient d'un air mystérieux: «Savez-vous tanguer?» Cette danse des
nègres de Cuba, introduite dans l'Amérique du Sud par les équipages des
navires qui importent aux Antilles les viandes de conserve, avait
conquis la faveur en quelques mois. Elle se propageait victorieusement
de nation en nation, pénétrait jusque dans les cours les plus
cérémonieuses, culbutait les traditions de la décence et de l'étiquette:
c'était la révolution de la frivolité. Le pape lui-même, scandalisé de
voir le monde chrétien s'unir sans distinction de sectes dans le commun
désir d'agiter les jambes avec une frénésie aussi infatigable que celle
des possédés du moyen âge, croyait devoir se convertir en maître de
ballet et prenait l'initiative de recommander la _furlana_ comme plus
décente et plus gracieuse que le _tango_.
Or, ce _tango_ que Jules voyait s'imposer en souverain au Tout-Paris, il
le connaissait de vieille date et l'avait beaucoup pratiqué à
Buenos-Aires, après sa sortie du collège, sans se douter que, lorsqu'il
fréquentait les bals les plus abjects des faubourgs, il faisait ainsi
l'apprentissage de la gloire. Il s'y adonna donc avec l'ardeur de celui
qui se sent admiré, et il fut vite regardé comme un maître. «Il tient si
bien la ligne!», disaient les dames qui appréciaient l'élégance
vigoureuse de son corps svelte et bien musclé. Lui, dans sa jaquette
bombée à la poitrine et pincée à la taille, les pieds serrés dans des
escarpins vernis, il dansait gravement, sans prononcer un mot, d'un air
presque hiératique, tandis que les lampes électriques bleuissaient les
deux ailes de sa chevelure noire et luisante. Après quoi, les femmes
sollicitaient l'honneur de lui être présentées, avec la douce espérance
de rendre leurs amies jalouses lorsque celles-ci les verraient au bras
de l'illustre tangueur. Les invitations pleuvaient chez lui; les salons
les plus inaccessibles lui étaient ouverts; chaque soir, il gagnait une
bonne douzaine d'amitiés, et on se disputait la faveur de recevoir de
lui des leçons. Le «peintre d'âmes» offrait volontiers aux plus jolies
solliciteuses de les leur donner dans son atelier, de sorte que
d'innombrables élèves affluaient à la rue de la Pompe.
--Tu danses trop, lui disait Argensola; tu te rendras malade.
Ce n'était pas seulement à cause de la santé de son protecteur que le
secrétaire-écuyer s'inquiétait de l'excessive fréquence de ces visites;
il les trouvait fort gênantes pour lui-même. Car, chaque après-midi,
juste au moment où il se délectait dans une paisible lecture auprès du
poêle bien chaud, Jules lui disait à brûle-pourpoint:
--Il faut que tu t'en ailles. J'attends une leçon nouvelle.
Et Argensola s'en allait, non sans donner à tous les diables, _in
petto_, les belles tangueuses.
Au printemps de 1914, il y eut une grande nouvelle: les Desnoyers
s'alliaient aux Lacour. René, fils unique du sénateur, avait fini par
inspirer à Chichi une sympathie qui était presque de l'amour. Bien
entendu, le sénateur n'avait fait aucune opposition à un projet de
mariage qui, plus tard, vaudrait à son fils un nombre respectable de
millions. Au surplus, il était veuf et il aimait à donner chez lui des
soupers et des bals; sa bru ferait les honneurs de la maison, et
l'excellente table où il recevrait plus somptueusement que jamais ses
collègues et tous les personnages notoires de passage à Paris, lui
permettrait de regagner un peu du prestige qu'il commençait à perdre au
palais du Luxembourg.
III
LE COUSIN DE BERLIN
Pendant le voyage fait par Jules en Argentine, Argensola, investi des
fonctions de gardien de l'atelier, avait vécu bien tranquille: il
n'avait plus auprès de lui le «peintre d'âmes» pour le déranger au
milieu de ses lectures, et il pouvait absorber en paix une quantité
d'ouvrages écrits sur les sujets les plus disparates. Il lui resta même
assez de temps pour lier connaissance avec un voisin bizarre, logé dans
un petit appartement de deux pièces, au même étage que l'atelier, mais
où l'on n'accédait que par un escalier de service, et qui prenait jour
sur une cour intérieure.
Ce voisin, nommé Tchernoff, était un Russe qu'Argensola avait vu souvent
rentrer avec des paquets de vieux livres, et qui passait de longues
heures à écrire près de la fenêtre de sa chambre. L'Espagnol, dont
l'imagination était romanesque, avait d'abord pris Tchernoff pour un
homme mystérieux et extraordinaire: avec cette barbe en désordre, avec
cette crinière huileuse, avec ces lunettes chevauchant sur de vastes
narines qui semblaient déformées par un coup de poing, le Russe
l'impressionnait. Ensuite, lorsque le hasard d'une rencontre les eut mis
en rapport, Argensola, en entrant pour la première fois chez Tchernoff,
sentit croître sa sympathie: ami des livres, il voyait des livres
partout, d'innombrables livres, les uns alignés sur des rayons, d'autres
empilés dans les coins, d'autres éparpillés sur le plancher, d'autres
amoncelés sur des chaises boiteuses, sur de vieilles tables et même sur
un lit que l'on ne refaisait pas tous les jours. Mais il éprouva une
sorte de désillusion, lorsqu'il apprit qu'en somme il n'y avait rien
d'étrange et d'occulte dans l'existence de son nouvel ami. Ce que
Tchernoff écrivait près de la fenêtre, c'était tout simplement des
traductions exécutées, soit sur commande et moyennant finances, soit
gratuitement pour des journaux socialistes. La seule chose étonnante,
c'était le nombre des langues que Tchernoff possédait. Comme les hommes
de sa race, il avait une merveilleuse facilité à s'approprier les
vivantes et les mortes, et cela expliquait l'incroyable diversité des
idiomes dans lesquels étaient écrits les volumes qui encombraient son
appartement. La plupart étaient des ouvrages d'occasion, qu'il avait
achetés à bas prix sur les quais, dans les caisses des bouquinistes; et
il semblait qu'une atmosphère de mysticisme, d'initiations surhumaines,
d'arcanes clandestinement transmis à travers les siècles, émanât de ces
bouquins poudreux dont quelques-uns étaient à demi rongés par les rats.
Mais, confondus avec ces vieux livres, il y en avait beaucoup de
nouveaux, qui attiraient l'œil par leurs couvertures d'un rouge
flamboyant; et il y avait aussi des libelles de propagande socialiste,
des brochures rédigées dans toutes les langues de l'Europe, des
journaux, une infinité de journaux dont tous les titres évoquaient
l'idée de révolution.
D'abord Tchernoff avait témoigné à l'Espagnol peu de goût pour les
visites et pour la causerie. Il souriait énigmatiquement dans sa barbe
d'ogre et se montrait avare de paroles, comme s'il voulait abréger la
conversation. Mais Argensola trouva le moyen d'apprivoiser ce sauvage:
il l'amena dans l'atelier de Jules, où les bons vins et les fines
liqueurs eurent vite fait de rendre le Russe plus communicatif.
Argensola apprit alors que Tchernoff avait fait en Sibérie une longue
quoique peu agréable villégiature, et que, réfugié depuis quelques
années à Paris, il y avait trouvé un accueil bienveillant dans la
rédaction des journaux avancés.
* * * * *
Le lendemain du jour où Jules était rentré à Paris, Argensola, qui
causait avec Tchernoff sur le palier de l'escalier de service, entendit
qu'on sonnait à la porte de l'atelier. Le secrétaire-écuyer, qui ne
s'offensait pas de joindre encore à ces fonctions celles de valet de
chambre, accourut pour introduire le visiteur chez le «peintre d'âmes».
Ce visiteur parlait correctement le français, mais avec un fort accent
allemand; et, par le fait, c'était l'aîné des cousins de Berlin, le
docteur Julius von Hartrott, qui, après un court séjour à Paris et au
moment de retourner en Allemagne, venait prendre congé de Jules.
Les deux cousins se regardèrent avec une curiosité où il y avait un peu
de méfiance. Ils avaient beau être liés par une étroite parenté, ils ne
se connaissaient guère, mais assez cependant pour sentir qu'il existait
entre eux une complète divergence d'opinions et de goûts.
Jules, pour éviter que son cousin se trompât sur la condition sociale de
l'introducteur, présenta celui-ci en ces termes:
--Mon ami l'artiste espagnol Argensola, non moins remarquable par ses
vastes lectures que par son magistral talent de peintre.
--J'ai maintes fois entendu parler de lui, répondit imperturbablement le
docteur, avec la suffisance d'un homme qui se pique de tout savoir.
Puis, comme Argensola faisait mine de se retirer:
--Vous ne serez pas de trop dans notre entretien, monsieur, lui dit-il
sur le ton ambigu d'un supérieur qui veut montrer de la condescendance à
un inférieur et d'un conférencier qui, infatué de lui-même, n'est pas
fâché d'avoir un auditeur de plus pour les belles choses qu'il va dire.
Argensola s'assit donc avec les deux autres, mais un peu à l'écart, de
sorte qu'il pouvait considérer à son aise l'accoutrement d'Hartrott.
L'Allemand avait l'aspect d'un officier habillé en civil. Toute sa
personne exprimait manifestement le désir de ressembler aux hommes
d'épée, lorsqu'il leur arrive de quitter l'uniforme. Son pantalon était
collant comme s'il était destiné à entrer dans des bottes à l'écuyère.
Sa jaquette, garnie de deux rangées de boutons sur le devant et serrée à
la taille, avait de longues et larges basques et des revers très
montants, ce qui lui donnait une vague ressemblance avec une tunique
militaire. Ses moustaches roussâtres, plantées sur une forte mâchoire,
et ses cheveux coupés en brosse complétaient la martiale similitude.
Mais ses yeux,--des yeux d'homme d'étude, grands, myopes et un peu
troubles,--s'abritaient derrière des lunettes aux verres épais et
donnaient malgré tout à leur propriétaire l'apparence d'un homme
pacifique. Cet Hartrott, après avoir conquis le diplôme de docteur en
philosophie, venait d'être nommé professeur auxiliaire dans une
université, sans doute parce qu'il avait déjà publié trois ou quatre
volumes gros et lourds comme des pavés; et, au surplus, il était membre
d'un «séminaire historique», c'est-à-dire d'une société savante qui se
consacrait à la recherche des documents inédits et qui avait pour
président un historien fameux. Le jeune professeur portait à la
boutonnière la rosette d'un ordre étranger.
Le respect de Jules pour le savant de la famille n'allait pas sans
quelque mélange de dédain: c'était sa façon de se venger de ce pédant
qu'on lui proposait sans cesse pour modèle. Selon lui, un homme qui ne
connaissait la vie que par les livres et qui passait son existence à
vérifier ce qu'avaient fait les hommes d'autrefois, n'avait aucun droit
au titre de sage, alors surtout que de telles études ne tendaient qu'à
confirmer les Allemands dans leurs préjugés et dans leur outrecuidance.
En somme, que fallait-il pour écrire sur un minime fait historique un
livre énorme et illisible? La patience de végéter dans les
bibliothèques, de classer des milliers de fiches et de les recopier plus
ou moins confusément. Dans l'opinion du peintre, son cousin Julius
n'était qu'une manière de «rond-de-cuir», c'est-à-dire un de ces
individus que désigne plus pittoresquement encore le terme populaire
d'outre-Rhin: _Sitzfleisch haben_. La première qualité de ces
savants-là, c'est d'être assez bien rembourrés pour qu'il leur soit
possible de passer des journées entières le derrière sur une chaise.
Le docteur expliqua l'objet de sa visite. Venu à Paris pour une mission
importante dont les autorités universitaires allemandes l'avaient
chargé, il avait beaucoup regretté l'absence de Jules et il aurait été
très fâché de repartir sans l'avoir vu. Mais, hier soir, sa mère Héléna
lui avait appris que le peintre était de retour, et il s'était empressé
d'accourir à l'atelier. Il devait quitter Paris le soir même: car les
circonstances étaient graves.
--Tu crois donc à la guerre? lui demanda Jules.
--Oui. La guerre sera déclarée demain ou après-demain. Elle est
inévitable. C'est une crise nécessaire pour le salut de l'humanité.
Jules et Argensola, ébahis, regardèrent celui qui venait d'énoncer
gravement cette belliqueuse et paradoxale proposition, et ils comprirent
aussitôt qu'Hartrott était venu tout exprès pour leur parler de ce
sujet.
--Toi, continua Hartrott, tu n'es pas Français, puisque tu es né en
Argentine. On peut donc te dire la vérité tout entière.
--Mais toi, répliqua Jules en riant, où donc es-tu né?
Hartrott eut un geste instinctif de protestation, comme si son cousin
lui avait adressé une injure, et il repartit d'un ton sec:
--Moi, je suis Allemand. En quelque endroit que naisse un Allemand, il
est toujours fils de l'Allemagne.
Puis, se tournant vers Argensola:
--Vous aussi, monsieur, vous êtes un étranger, et, puisque vous avez
beaucoup lu, vous n'ignorez pas que l'Espagne, votre patrie, doit aux
Germains ses qualités les meilleures. C'est de nous que lui sont venus
le culte de l'honneur et l'esprit chevaleresque, par l'intermédiaire des
Goths, des Visigoths et des Vandales, qui l'ont conquise.
Argensola se contenta de sourire imperceptiblement, et Hartrott, flatté
d'un silence qui lui parut approbatif, poursuivit son discours.
--Nous allons assister, soyez-en certains, à de grands événements, et
nous devons nous estimer heureux d'être nés à l'époque présente, la plus
intéressante de toute l'histoire. En ce moment l'axe de l'humanité se
déplace et la véritable civilisation va commencer.
A son avis, la guerre prochaine serait extraordinairement courte.
L'Allemagne avait tout préparé pour que cet événement pût s'accomplir
sans que la vie économique du monde souffrît d'une trop profonde
perturbation. Un mois lui suffirait pour écraser la France, le plus
redoutable de ses adversaires. Ensuite elle se retournerait contre la
Russie qui, lente dans ses mouvements, ne serait pas capable d'opposer à
cette offensive une défense immédiate. Enfin elle attaquerait
l'orgueilleuse Angleterre, l'isolerait dans son archipel, lui
interdirait de faire dorénavant obstacle à la prépondérance allemande.
Ces coups rapides et ces victoires décisives n'exigeraient que le cours
d'un été, et, à l'automne, la chute des feuilles saluerait le triomphe
définitif de l'Allemagne.
Ensuite, avec l'assurance d'un professeur qui, parlant du haut de la
chaire, n'a pas à craindre d'être réfuté par ceux qui l'écoutent, il
expliqua la supériorité de la race germanique. Les hommes se divisaient
en deux groupes, les dolichocéphales et les brachycéphales. Les
dolichocéphales représentaient la pureté de la race et la mentalité
supérieure, tandis que les brachycéphales n'étaient que des métis, avec
tous les stigmates de la dégénérescence. Les Germains, dolichocéphales
par excellence, étaient les uniques héritiers des Aryens primitifs, et
les autres peuples, spécialement les Latins du Sud de l'Europe,
n'étaient que des Celtes brachycéphales, représentants abâtardis d'une
race inférieure. Les Celtes, incorrigibles individualistes, n'avaient
jamais été que d'ingouvernables révolutionnaires, épris d'un
égalitarisme et d'un humanitarisme qui avaient beaucoup retardé la
marche de la civilisation. Au contraire les Germains, dont l'âme est
autoritaire, mettaient au-dessus de tout l'ordre et la force. Élus par
la nature pour commander aux autres peuples, ils possédaient toutes les
vertus qui distinguent les chefs-nés. La Révolution française n'avait
été qu'un conflit entre les Celtes et les Germains. La noblesse
française descendait des guerriers germains installés dans les Gaules
après l'invasion dite des Barbares, tandis que la bourgeoisie et le
tiers-état représentaient l'élément gallo-celtique. La race inférieure,
en l'emportant sur la supérieure, avait désorganisé le pays et perturbé
le monde. Ce que le celtisme avait inventé, c'était la démocratie, le
socialisme, l'anarchisme. Mais l'heure de la revanche germanique avait
sonné enfin, et la race du Nord allait se charger de rétablir l'ordre,
puisque Dieu lui avait fait la faveur de lui conserver son indiscutable
supériorité.
--Un peuple, conclut-il, ne peut aspirer à de grands destins que s'il
est foncièrement germanique. Nous sommes l'aristocratie de l'humanité,
«le sel de la terre», comme a dit notre empereur.
Et, tandis que Jules, stupéfait de cette insolente philosophie de
l'histoire, gardait le silence, et qu'Argensola continuait de sourire
imperceptiblement, Hartrott entama le second point de sa dissertation.
--Jusqu'à présent, expliqua-t-il, on n'a fait la guerre qu'avec des
soldats; mais celle-ci, on la fera avec des savants et avec des
professeurs. L'Université n'a pas eu moins de part à sa préparation que
l'État-Major. La science germanique, la première de toutes, est unie
pour jamais à ce que les révolutionnaires latins appellent
dédaigneusement le militarisme. La force, reine du monde, est ce qui
crée le droit, et c'est elle qui imposera partout notre civilisation.
Nos armées représentent notre culture, et quelques semaines leur
suffiront pour délivrer de la décadence celtique les peuples qui, grâce
à elles, recouvreront bientôt une seconde jeunesse.
Le prodigieux avenir de sa race lui inspirait un enthousiasme lyrique.
Guillaume Ier, Bismarck, tous les héros des victoires antérieures lui
paraissaient vénérables; mais il parlait d'eux comme de dieux moribonds,
dont l'heure était passée. Ces glorieux ancêtres n'avaient fait
qu'élargir les frontières et réaliser l'unité de l'empire; mais ensuite,
avec une prudence de vieillards valétudinaires, ils s'étaient opposés à
toutes les hardiesses de la génération nouvelle, et leurs ambitions
n'allaient pas plus loin que l'établissement d'une hégémonie
continentale. Aujourd'hui c'était le tour de Guillaume II, le grand
homme complexe dont la patrie avait besoin. Ainsi que l'avait dit
Lamprecht, maître de Julius von Hartrott, l'empereur représentait à la
fois la tradition et l'avenir, la méthode et l'audace; comme son aïeul,
il était convaincu qu'il régnait par la grâce de Dieu; mais son
intelligence vive et brillante n'en reconnaissait et n'en acceptait pas
moins les nouveautés modernes; s'il était romantique et féodal, s'il
soutenait les conservateurs agrariens, il était en même temps un homme
du jour, cherchait les solutions pratiques, faisait preuve d'un esprit
utilitaire à l'américaine. En lui s'équilibraient l'instinct et la
raison. C'était grâce à lui que l'Allemagne avait su grouper ses forces
et reconnaître sa véritable voie. Les universités l'acclamaient avec
autant d'enthousiasme que les armées: car la germanisation mondiale dont
Guillaume serait l'auteur, allait procurer à tous les peuples d'immenses
bienfaits.
--_Gott mit uns!_ s'écria-t-il en matière de péroraison. Oui, Dieu est
avec nous! Il existe, n'en doutez pas, un Dieu chrétien germanique qui
est notre Grand Allié et qui se manifeste à nos ennemis comme une
divinité puissante et jalouse.
Cette fois, le sourire d'Argensola devint un petit rire ouvertement
sarcastique. Mais le docteur était trop enivré de ses propres paroles
pour y prendre garde.
--Ce qu'il nous faut, ajouta-t-il, c'est que l'Allemagne entre enfin en
possession de toutes les contrées où il y a du sang germain et qui ont
été civilisées par nos aïeux.
Et il énuméra ces contrées. La Hollande et la Belgique étaient
allemandes. La France l'était par les Francs, à qui elle devait un tiers
de son sang. L'Italie presque entière avait bénéficié de l'invasion des
Lombards. L'Espagne et le Portugal avaient été dominés et peuplés par
des conquérants de race teutonne. Mais le docteur ne s'en tenait point
là. Comme la plupart des nations de l'Amérique étaient d'origine
espagnole ou portugaise, le docteur les comprenait dans ses
revendications. Quant à l'Amérique du Nord, sa puissance et sa richesse
étaient l'œuvre des millions d'Allemands qui y avaient émigré.
D'ailleurs Hartrott reconnaissait que le moment n'était pas encore venu
de penser à tout cela et que, pour aujourd'hui, il ne s'agissait que du
continent européen.
--Ne nous faisons pas d'illusions, poursuivit-il sur un ton de tristesse
hautaine. A cette heure, le monde n'est ni assez clairvoyant ni assez
sincère pour comprendre et apprécier nos bienfaits. J'avoue que nous
avons peu d'amis. Comme nous sommes les plus intelligents, les plus
actifs, les plus capables d'imposer aux autres notre culture, tous les
peuples nous considèrent avec une hostilité envieuse. Mais nous n'avons
pas le droit de faillir à nos destins, et c'est pourquoi nous imposerons
à coups de canon cette culture que l'humanité, si elle était plus sage,
devrait recevoir de nous comme un don céleste.
Jusqu'ici Jules, impressionné par l'autorité doctorale avec laquelle
Hartrott formulait ses affirmations, n'avait presque rien dit.
D'ailleurs, l'ex-professeur de _tango_ était mal préparé à soutenir une
discussion sur de tels sujets avec le savant professeur tudesque. Mais,
agacé de l'assurance avec laquelle son cousin raisonnait sur cette
guerre encore problématique, il ne put s'empêcher de dire:
--En somme, pourquoi parler de la guerre comme si elle était déjà
déclarée? En ce moment, des négociations diplomatiques sont en cours et
peut-être tout finira-t-il par s'arranger.
Le docteur eut un geste d'impatience méprisante.
--C'est la guerre, te dis-je! Lorsque j'ai quitté l'Allemagne, il y a
huit jours, je savais que la guerre était certaine.
--Mais alors, demanda Jules, pourquoi ces négociations? Et pourquoi le
gouvernement allemand fait-il semblant de s'entremettre dans le conflit
qui a éclaté entre l'Autriche et la Serbie? Ne serait-il pas plus simple
de déclarer la guerre tout de suite?
--Notre gouvernement, reprit Hartrott avec franchise, préfère que ce
soient les autres qui la déclarent. Le rôle d'attaqué obtient toujours
plus de sympathie que celui d'agresseur, et il justifie les résolutions
finales, quelque dures qu'elles puissent être. Au surplus, nous avons
chez nous beaucoup de gens qui vivent à leur aise et qui ne désirent pas
la guerre; il convient donc de leur faire croire que ce sont nos ennemis
qui nous l'imposent, pour que ces gens sentent la nécessité de se
défendre. Il n'est donné qu'aux esprits supérieurs de comprendre que le
seul moyen de réaliser les grands progrès, c'est l'épée, et que, selon
le mot de notre illustre Treitschke, la guerre est la forme la plus
haute du progrès.