Marcel, bienveillant et ami de la paix, avait son plan. Expert à

l'administration de ces biens énormes, il n'ignorait pas qu'un partage

entre héritiers doublerait les frais sans augmenter les profits. En

outre, il calculait les complications et les débours qu'amènerait la

liquidation d'une succession qui se composait de neuf _estancias_

considérables, de plusieurs centaines de mille têtes de bétail, de gros

dépôts placés dans des banques, de maisons sises à la ville et de

créances à recouvrer. Ne valait-il pas mieux laisser les choses en

l'état et continuer l'exploitation comme auparavant, sans procéder à un

partage? Mais, lorsque l'Allemand entendit cette proposition, il se

redressa avec orgueil.

--Non, non! A chacun sa part. Quant à moi, j'ai l'intention de rentrer

dans ma sphère, c'est-à-dire de regagner l'Europe, et par conséquent je

veux disposer de mes biens.

Marcel le regarda en face et vit un Karl qu'il ne connaissait pas

encore, un Karl dont il ne soupçonnait pas même l'existence.

--Fort bien, répondit-il. A chacun sa part. Cela me paraît juste.

Karl Hartrott s'empressa de vendre toutes les terres qui lui

appartenaient, pour employer ses capitaux en Allemagne; puis, avec sa

femme et ses enfants, il repassa l'Atlantique et vint s'établir à

Berlin.

Marcel continua quelques années encore à administrer sa propre fortune;

mais il le faisait maintenant avec peu de goût. Le rayon de son autorité

s'était considérablement rétréci par le partage, et il enrageait d'avoir

pour voisins des étrangers, presque tous Allemands, devenus

propriétaires des terrains achetés à Karl. D'ailleurs il vieillissait et

sa fortune était faite: l'héritage recueilli par sa femme représentait

environ vingt millions de _pesos_. Qu'avait-il besoin d'en amasser

davantage?

Bref, il se décida à affermer une partie de ses terres, confia

l'administration du reste à quelques-uns des légataires du vieux

Madariaga, hommes de confiance qu'il considérait un peu comme de la

famille, et se transporta à Buenos-Aires où il voulait surveiller son

fils qui, sorti du collège, menait une vie endiablée sous prétexte de

se préparer à la profession d'ingénieur. D'ailleurs Chichi, très forte

pour son âge, était presque une femme, et sa mère ne trouvait pas à

propos de la garder plus longtemps à la campagne: avec la fortune que la

jeune fille aurait, il ne fallait pas qu'elle fût élevée en paysanne.

Cependant les nouvelles les plus extraordinaires arrivaient de Berlin.

Héléna écrivait à sa sœur d'interminables lettres où il n'était question

que de bals, de festins, de chasses, de titres de noblesse et de hauts

grades militaires: «notre frère le colonel», «notre cousin le baron»,

«notre oncle le conseiller intime», «notre cousin germain le conseiller

vraiment intime». Toutes les extravagances de l'organisation sociale

allemande, qui invente sans cesse des distinctions bizarres pour

satisfaire la vanité d'un peuple divisé en castes, étaient énumérées

avec délices par «la romantique». Elle parlait même du secrétaire de son

mari, secrétaire qui n'était pas le premier venu, puisqu'il avait gagné

comme rédacteur dans les bureaux d'une administration publique le titre

de _Rechnungsrath_, conseiller de calcul! Et elle mentionnait avec

fierté l'_Oberpedell_, c'est-à-dire le «concierge supérieur» qu'elle

avait dans sa maison. Les nouvelles qu'elle donnait de ses fils

n'étaient pas moins flatteuses. L'aîné était le savant de la famille: il

se consacrait à la philologie et aux sciences historiques; mais

malheureusement il avait les yeux fatigués par les continuelles

lectures. Il ne tarderait pas à être docteur, et peut-être réussirait-il

à devenir _Herr Professer_ avant sa trentième année. La mère aurait

mieux aimé qu'il fût officier; mais elle se consolait en pensant qu'un

professeur célèbre peut, avec le temps, acquérir autant de considération

sociale qu'un colonel. Quant à ses quatre autres fils, ils se

destinaient à l'armée, et leur père préparait déjà le terrain pour les

faire entrer dans la garde ou au moins dans quelque régiment

aristocratique. Les deux filles, lorsqu'elles seraient en âge de se

marier, ne manqueraient pas d'épouser des militaires, autant que

possible des officiers de hussards, dont le nom serait précédé de la

particule.

Hartrott aussi écrivait quelquefois à Marcel, pour lui expliquer

l'emploi qu'il faisait de ses capitaux. Toutefois, ce n'était point

qu'il eût l'intention de recourir aux lumières de son beau-frère et de

lui demander conseil; c'était uniquement par orgueil et pour faire

sentir au chef d'autrefois que désormais l'ancien subordonné n'avait

plus besoin de protection. Il avait placé une partie de ses millions

dans les entreprises industrielles de la moderne Allemagne; il était

actionnaire de fabriques d'armement grandes comme des villes, de

compagnies de navigation qui lançaient tous les six mois un nouveau

navire. L'empereur s'intéressait à ces affaires et voyait d'un bon œil

ceux qui les soutenaient de leur argent. En outre, Karl avait acheté

des terrains. A première vue, il semblait que ce fût une sottise d'avoir

vendu les fertiles domaines de l'héritage pour acquérir des landes

prussiennes qui ne produisaient qu'à force d'engrais; mais Karl, en tant

que propriétaire terrien, avait place dans le «parti agraire», dans le

groupe aristocratique et conservateur par excellence. Grâce à cette

combinaison, il appartenait à deux mondes opposés, quoique également

puissants et honorables: à celui des grands industriels, amis de

l'empereur, et à celui des _junkers_, des gentilshommes campagnards,

fidèles gardiens de la tradition et fournisseurs d'officiers pour les

armées du roi de Prusse.

L'enthousiasme que respiraient les lettres venues d'Allemagne finit par

créer dans la famille de Marcel une atmosphère de curiosité un peu

jalouse. Chichi fut la première qui osa dire:

--Pourquoi n'irions-nous pas aussi en Europe?

Toutes ses amies y étaient allées, tandis qu'elle, fille de Français,

n'avait pas encore vu Paris. Luisa appuya sa fille. Puisqu'ils étaient

plus riches qu'Héléna, ils feraient aussi bonne figure qu'elle dans le

vieux monde. Et Jules déclara gravement que, pour ses études, l'ancien

continent valait beaucoup mieux que le nouveau: l'Amérique n'était pas

le pays de la science.

Le père lui-même finit par se demander s'il ne ferait pas bien de

revenir dans sa patrie. Après avoir été quarante ans dans les affaires,

il avait le droit de prendre une retraite définitive. Il approchait de

la soixantaine, et la rude vie de grand propriétaire rural l'avait

beaucoup fatigué. Il s'imagina que le retour en Europe le rajeunirait et

qu'il retrouverait là-bas ses vingt ans. Rien ne s'opposait à ce retour:

car il y avait eu plusieurs amnisties pour les déserteurs. Au surplus,

son cas personnel était couvert par la prescription. Il s'accoutuma donc

insensiblement à l'idée de rentrer en France. Bref, en 1910, il loua sur

un paquebot du Havre des cabines de grand luxe, traversa la mer avec les

siens et s'installa à Paris dans une somptueuse maison de l'avenue

Victor-Hugo.

* * * * *

A Paris, Marcel se sentit tout désorienté. Il n'y reconnaissait plus

rien, se sentait étranger dans son propre pays, avait même quelque

difficulté à en parler la langue. Il avait passé des années entières en

Amérique sans prononcer un mot de français, et il s'était habitué à

penser en espagnol. D'ailleurs il n'avait pas un seul ami français, et,

lorsqu'il sortait, il se dirigeait machinalement vers les lieux où se

réunissaient les Argentins. C'étaient les journaux argentins qu'il

lisait de préférence, et, lorsqu'il rentrait chez lui, il ne pensait

qu'à la hausse du prix des terrains dans la _pampa_, à l'abondance de la

prochaine récolte et au cours des bestiaux. Cet homme dont la vie

entière avait été si laborieuse, souffrait de son inaction et ne savait

que faire de ses journées.

La coquetterie de Chichi le sauva. Le luxe ultra-moderne de

l'appartement qu'ils occupaient parut froid et glacial à la jeune fille,

qui engagea son père à y mettre un peu de variété. Le hasard les amena à

l'Hôtel Drouot, où Marcel trouva l'occasion d'acheter à bon compte

quelques jolis meubles. Ce premier succès l'allécha, et, comme il

s'ennuyait à ne rien faire, il prit l'habitude d'assister à toutes les

grandes ventes annoncées par les journaux. Bientôt sa fille et sa femme

se plaignirent de l'inondation d'objets fastueux, mais inutiles, qui

envahissaient le logis. Des tapis magnifiques, des tentures précieuses

couvrirent les parquets et les murs; des tableaux de toutes les écoles,

dans des cadres étourdissants, s'alignèrent sur les lambris des salons;

des statues de bronze, de marbre, de bois sculpté, encombrèrent tous les

coins; les nombreuses vitrines s'emplirent d'une infinité de bibelots

coûteux, mais disparates; peu à peu l'appartement prit l'aspect d'un

magasin d'antiquaire; il y eut des ferronneries d'art et des

chefs-d'œuvre de cuivre repoussé jusque dans la cuisine. Comment Marcel

aurait-il tué le temps, s'il avait renoncé à fréquenter l'Hôtel Drouot?

Il savait bien que toutes ses emplettes ne servaient à rien, sinon à lui

donner le vague plaisir de faire presque quotidiennement quelque

découverte et d'acquérir à bon marché une chose chère qui lui devenait

indifférente dès le lendemain. Il n'était ni assez connaisseur ni assez

érudit pour s'intéresser vraiment et de façon durable à ses collections

plus ou moins artistiques, et cette passion d'acheter toujours n'était

chez lui que l'innocente manie d'un homme riche et désœuvré.

Au bout d'un an ou deux, l'appartement, tout vaste qu'il était, ne

suffit plus pour contenir ce musée hétéroclite, formé au hasard des

«bonnes occasions». Mais ce fut encore une ce «bonne occasion» qui vint

en aide au millionnaire. Un marchand de biens, de ceux qui sont à

l'affût des étrangers opulents, lui offrit le remède à cette situation

gênante. Pourquoi n'achetait-il pas un château? L'idée plut à toute la

famille: un château historique, le plus historique possible,

compléterait heureusement leur installation. Chichi en pâlit d'orgueil:

plusieurs de ses amies avaient des châteaux dont elles parlaient avec

complaisance. Luisa sourit à la pensée des mois passés à la campagne, où

elle retrouverait quelque chose de la vie simple et rustique de sa

jeunesse. Jules montra moins d'enthousiasme: il appréhendait un peu les

«saisons de villégiature» où son père l'obligerait à quitter Paris;

mais, en somme, ce serait un prétexte pour y faire de fréquents retours

en automobile, et il y aurait là une compensation.

Quand le marchand de biens vit que Marcel mordait à l'hameçon, il lui

offrit des châteaux historiques par douzaines. Celui pour lequel Marcel

se décida fut celui de Villeblanche-sur-Marne, édifié au temps des

guerres de religion, moitié palais et moitié forteresse, avec une façade

italienne de la Renaissance, des tours coiffées de bonnets pointus, des

fossés où nageaient des cygnes. Les pièces de l'habitation étaient

immenses et vides. Comme ce serait commode pour y déverser le trop-plein

du mobilier entassé dans l'appartement de l'avenue Victor-Hugo et y

loger les nouveaux achats! De plus, ce milieu seigneurial ferait valoir

les objets anciens qu'on y mettrait. Il est vrai que les bâtiments

exigeraient des réparations d'un prix exorbitant, et ce n'était pas pour

rien que plusieurs propriétaires successifs s'étaient hâtés de revendre

le château historique. Mais Marcel était assez riche pour s'offrir le

luxe d'une restauration complète; sans compter qu'il nourrissait dans le

secret de son cœur un regret tacite de ses exploitations argentines et

qu'il se promettait à lui-même de faire un peu d'élevage dans son parc

de deux cents hectares.

L'acquisition de ce château lui procura une flatteuse amitié. Il entra

en relations avec un de ses nouveaux voisins, le sénateur Lacour, qui

avait été deux fois ministre et qui végétait maintenant au Sénat, muet

dans la salle des séances, remuant et loquace dans les couloirs. C'était

un magnat de la noblesse républicaine, un aristocrate du régime

démocratique. Il s'enorgueillissait d'un lignage remontant aux troubles

de la grande Révolution, comme la noblesse à parchemins s'enorgueillit

de faire remonter le sien aux croisades. Son aïeul avait été

conventionnel, et son père avait joué un rôle dans la république de

1848. Lui-même, en sa qualité de fils de proscrit mort en exil, s'était

attaché très jeune encore à Gambetta, et il parlait sans cesse de la

gloire du maître, espérant qu'un rayon de cette gloire se refléterait

sur le disciple. Lacour avait un fils, René, alors élève de l'École

centrale. Ce fils trouvait son père «vieux jeu», souriait du

républicanisme romantique et humanitaire de ce politicien attardé; mais

il n'en comptait pas moins sur la protection officielle que lui vaudrait

le zèle républicain des trois générations de Lacour, lorsqu'il aurait en

poche son diplôme. Marcel se sentit très honoré des attentions que lui

témoigna le «grand homme»; et le «grand homme», qui ne dédaignait pas la

richesse, accueillit avec plaisir dans son intimité ce millionnaire qui

possédait, de l'autre côté de l'Atlantique, des pâturages immenses et

des troupeaux innombrables.

L'aménagement du château historique et l'amitié du sénateur auraient

rendu Marcel parfaitement heureux, si ce bonheur n'eût été un peu

troublé par la conduite de Jules. En arrivant à Paris, Jules avait

changé tout à coup de vocation; il ne voulait plus être ingénieur, il

voulait être peintre. D'abord le père avait résisté à cette fantaisie

qui l'étonnait et l'inquiétait; mais, en somme, l'important était que

le jeune homme eût une profession. Marcel lui-même n'avait-il pas été

sculpteur? Peut-être le talent artistique, étouffé chez le père par la

pauvreté, se réveillait-il aujourd'hui chez le fils. Qui sait si ce

garçon un peu paresseux, mais vif d'esprit, ne deviendrait pas un grand

peintre? Marcel avait donc cédé au caprice de Jules qui, quoiqu'il n'en

fût encore qu'à ses premiers essais de dessin et de couleur, lui demanda

une installation à part, afin de travailler avec plus de liberté, et il

avait consenti à l'installer rue de la Pompe, dans un atelier qui avait

appartenu à un peintre étranger d'une certaine réputation. Cet atelier,

avec ses annexes, était beaucoup trop grand pour un peintre en herbe;

mais la rue de la Pompe était près de l'avenue Victor-Hugo, et, au

surplus, cela aussi était une excellente «occasion»: les héritiers du

peintre étranger offraient à Marcel de lui céder en bloc, à un prix

doux, l'ameublement et l'outillage professionnel.

Si Jules avait conçu l'idée de conquérir la renommée par le pinceau,

c'était parce que cette entreprise lui semblait assez facile pour un

jeune homme de sa condition. Avec de l'argent et un bel atelier,

pourquoi ne réussirait-il pas, alors que tant d'autres réussissent sans

avoir ni l'un ni l'autre? Il se mit donc à peindre avec une sereine

audace. Il aimait la peinture mièvre, élégante, léchée:--une peinture

molle comme une romance et qui s'appliquait uniquement à reproduire les

formes féminines.--Il entreprit d'esquisser un tableau qu'il intitula la

_Danse des Heures_: c'était un prétexte pour faire venir chez lui toute

une série de jolis modèles. Il dessinait avec une rapidité frénétique,

puis remplissait l'intérieur des contours avec des masses de couleur.

Jusque-là tout allait bien. Mais ensuite il hésitait, restait les bras

ballants devant la toile; et finalement, dans l'attente d'une meilleure

inspiration, il la reléguait dans un coin, tournée contre le mur. Il

esquissa aussi plusieurs études de têtes féminines; mais il ne put en

achever aucune.

Ce fut en ce temps-là qu'un rapin espagnol de ses amis, nommé Argensola,

lequel lui devait déjà quelques centaines de francs et projetait de lui

faire bientôt un nouvel emprunt, déclara, après avoir longuement

contemplé ces figures floues et pâles, aux énormes yeux ronds et au

menton pointu:

--Toi, tu es un peintre d'âmes!

Jules, qui n'était pas un sot, sentit fort bien la secrète ironie de cet

éloge; mais le titre qui venait de lui être décerné ne laissa pas de lui

plaire. A la rigueur, puisque les âmes n'ont ni lignes ni couleurs un

peintre d'âmes n'est pas tenu de peindre, et, dans le secret de sa

conscience, le «peintre d'âmes» était bien obligé de s'avouer à lui-même

qu'il commençait à se dégoûter de la peinture. Ce qu'il tenait beaucoup

à conserver, c'était seulement ce nom de peintre qui lui fournissait

des prétextes de haute esthétique pour amener chez lui des femmes du

monde enclines à s'intéresser aux jeunes artistes. Voilà pourquoi, au

lieu de se fâcher contre l'Espagnol, il lui sut gré de cette malice

discrète et lia même avec lui des relations plus étroites qu'auparavant.

Depuis longtemps Argensola avait renoncé pour son propre compte à manier

le pinceau, et il vivait en bohème, aux crochets de quelques camarades

riches qui toléraient son parasitisme à cause de son bon caractère et de

la complaisance avec laquelle il rendait toute sorte de services à ses

amis. Désormais Jules eut le privilège d'être le protecteur attitré

d'Argensola. Celui-ci prit l'habitude de venir tous les jours à

l'atelier, où il trouvait en abondance des sandwichs, des gâteaux secs,

des vins fins, des liqueurs et de gros cigares. Finalement, un certain

soir où, expulsé de sa chambre garnie par un propriétaire inflexible, il

était sans gîte, Jules l'invita à passer la nuit sur un divan. Cette

nuit-là fut suivie de beaucoup d'autres, et le rapin élut domicile à

l'atelier.

Le bohème était en somme un agréable compagnon qui ne manquait ni

d'esprit ni même de savoir. Pour occuper ses interminables loisirs, il

lisait force livres, amassait dans sa mémoire une prodigieuse quantité

de connaissances diverses, et pouvait disserter sur les sujets les plus

imprévus avec un intarissable bagout. Jules se servit d'abord de lui

comme de secrétaire: pour s'épargner la peine de lire les romans

nouveaux, les pièces de théâtre à la mode, les ouvrages de littérature,

de science ou de politique dont s'occupaient les snobs, les articles

sensationnels des revues de «jeunes» et le _Zarathustra_ de Nietzsche,

il faisait lire tout cela par Argensola, qui lui en donnait de vive voix

le compte rendu et qui ajoutait même au compte rendu ses propres

observations, souvent fines et ingénieuses. Ainsi le «peintre d'âmes»

pouvait étonner à peu de frais son père, sa mère, leurs invités et les

femmes esthètes des salons qu'il fréquentait, par l'étendue de son

instruction et par la subtilité ou la profondeur de ses jugements

personnels.

--C'est un garçon un peu léger, disait-on dans le monde; mais il sait

tant de choses et il a tant d'esprit!

Lorsque Jules eut à peu près renoncé à peindre, sa vie devint de moins

en moins édifiante. Presque toujours escorté d'Argensola qu'en la

circonstance il dénommait, non plus son «secrétaire», mais son «écuyer»,

il passait les après-midi dans les salles d'escrime et les nuits dans

les cabarets de Montmartre. Il était champion de plusieurs armes,

boxait, possédait même les coups favoris des paladins qui rôdent, la

nuit, le long des fortifications. L'abus du champagne le rendait

querelleur; il avait le soufflet facile et allait volontiers sur le

terrain. Avec le frac ou le smoking, qu'il jugeait indispensable

d'endosser dès six heures du soir, il implantait à Paris les mœurs

violentes de la _pampa_. Son père n'ignorait point cette conduite, et il

en était navré; toutefois, en vertu du proverbe qui veut que les jeunes

gens jettent leur gourme, cet homme sage et un peu désabusé ne laissait

pas d'être indulgent, et même, dans son for intérieur, il éprouvait un

certain orgueil animal à penser que ce hardi luron était son fils.

Sur ces entrefaites, les parents de Berlin vinrent voir les Desnoyers.

Ceux-ci les reçurent dans leur château de Villeblanche, où les Hartrott

passèrent deux mois. Karl apprécia avec une bienveillante supériorité

l'installation de son beau-frère. Ce n'était pas mal; le château ne

manquait pas de cachet et pourrait servir à mettre en valeur un titre

nobiliaire. Mais l'Allemagne! Mais les commodités de Berlin! Il insista

beaucoup pour qu'à leur tour les Desnoyers lui rendissent sa visite et

pussent ainsi admirer le luxe de son train de maison et les nobles

relations qui embellissaient son opulence. Marcel se laissa convaincre:

il espérait que ce voyage arracherait Jules à ses mauvaises

camaraderies; que l'exemple des fils d'Hartrott, tous laborieux et se

poussant activement dans une carrière, pourrait inspirer de l'émulation

à ce libertin; que l'influence de Paris était corruptrice pour le jeune

homme, tandis qu'en Allemagne il n'aurait sous les yeux que la pureté

des mœurs patriarcales. Les châtelains de Villeblanche partirent donc

pour Berlin, et ils y demeurèrent trois mois, afin de donner à Jules le

temps de perdre ses déplorables habitudes.

Pourtant le pauvre Marcel ne se plaisait guère dans la capitale

prussienne. Quinze jours après son arrivée, il avait déjà une terrible

envie de prendre la fuite. Non, jamais il ne s'entendrait avec ces

gens-là! Très aimables, d'une amabilité gluante et visiblement désireuse

de plaire, mais si extraordinairement dépourvue de tact qu'elle choquait

à chaque instant. Les amis des Hartrott protestaient de leur amour pour

la France; mais c'était l'amour compatissant qu'inspire un bébé

capricieux et faible, et ils ajoutaient à ce sentiment de commisération

mille souvenirs fâcheux des guerres où les Français avaient été vaincus.

Au contraire, tout ce qui était allemand,--un édifice, une station de

chemin de fer, un simple meuble de salle à manger,--donnait lieu à

d'orgueilleuses comparaisons:

--En France vous n'avez pas cela... En Amérique vous n'avez jamais rien

vu de pareil...

Marcel rongeait son frein; mais, pour ne pas blesser ses hôtes, il les

laissait dire. Quant à Luisa et à Chichi, elles ne pouvaient se résigner

à admettre que l'élégance berlinoise fût supérieure à l'élégance

parisienne; et Chichi scandalisa même ses cousines en leur déclarant

tout net qu'elle ne pouvait souffrir ces petits officiers qui avaient

la taille serrée par un corset, qui portaient à l'œil un monocle

inamovible, qui s'inclinaient devant les jeunes filles avec une raideur

automatique et qui assaisonnaient leurs lourdes galanteries d'une

grimace de supériorité.

Jules, sous la direction de ses cousins, explora la vertueuse société de

Berlin. L'aîné, le savant, fut laissé à l'écart: ce malheureux, toujours

absorbé dans ses livres, avait peu de rapports avec ses frères. Ceux-ci,

sous-lieutenants ou élèves-officiers, montrèrent avec orgueil à Jules

les progrès de la haute noce germanique. Il connut les restaurants de

nuit, qui étaient une imitation de ceux de Paris, mais beaucoup plus

vastes. Les femmes qui, à Paris, se rencontraient par douzaines, se

rencontraient là par centaines. La soûlerie scandaleuse y était, non un

accident, mais un fait expressément voulu et considéré comme

indispensable au plaisir. Les viveurs s'amusaient par pelotons, le

public s'enivrait par compagnies, les vendeuses d'amour formaient des

régiments. Jules n'éprouva qu'une sensation de dégoût en présence de ces

femelles serviles et craintives qui, accoutumées à être battues, ne

dissimulaient pas l'avidité impudente avec laquelle elles tâchaient de

se rattraper des mécomptes, des préjudices et des torgnoles qu'elles

avaient à souffrir dans leur commerce; et il trouva répugnant ce

libertinage brutal qui s'étalait, vociférait, faisait parade de ses

prodigalités absurdes.

--Vous n'avez point cela à Paris, lui disaient ses cousins en montrant

les salons énormes où s'entassaient par milliers les buveurs et les

buveuses.

--Non, nous n'avons point cela à Paris, répondait-il avec un

imperceptible sourire.

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 3 / 21 段