Comme tous les jeunes gens de sa génération, il était hostile à

l'Empire, et, chez lui, cette hostilité était encore accrue par

l'influence de quelques vieux camarades qui avaient joué un rôle dans la

République de 1848 et qui gardaient le vif souvenir du coup d'État du 2

décembre. Un jour, il avait assisté dans les rues de Marseille à une

manifestation populaire en faveur de la paix, manifestation qui avait

surtout pour objet de protester contre le gouvernement. Les républicains

en lutte implacable contre l'empereur, les membres de l'Internationale

qui venait de s'organiser, un grand nombre d'Espagnols et d'Italiens qui

s'étaient enfuis de leur pays à la suite d'insurrections récentes,

composaient le cortège. Un étudiant chevelu et phtisique portait le

drapeau. «C'est la paix que nous voulons, chantaient les manifestants.

Une paix qui unisse tous les hommes!» Mais sur cette terre les plus

nobles intentions sont rarement comprises, et, lorsque les amis de la

paix arrivèrent à la Cannebière avec leur drapeau et leur profession de

foi, ce fut la guerre qui leur barra le passage. La veille, quelques

bataillons de zouaves qui allaient renforcer l'armée à la frontière,

avaient débarqué sur les quais de la Joliette, et ces vétérans, habitués

à la vie coloniale qui rend les gens peu scrupuleux en matière de

horions, crurent devoir intervenir, les uns avec leurs baïonnettes, les

autres avec leurs ceinturons dégrafés. «Vive la guerre!» Et une averse

de coups tomba sur les pacifistes. Marcel vit le candide étudiant rouler

avec son drapeau sous les pieds des zouaves; mais il n'en vit pas

davantage, parce que, ayant attrapé quelques anguillades et une légère

blessure à l'épaule, il dut se sauver comme les autres.

Ce jour-là, pour la première fois, se révéla son caractère tenace et

orgueilleux, qui s'irritait de la contradiction et devenait alors

susceptible d'adopter des résolutions extrêmes. Le souvenir des coups

reçus l'exaspéra comme un outrage qui réclamait vengeance. Il se refusa

donc absolument à faire la guerre, et, puisqu'il n'avait pas d'autre

moyen pour éviter d'y prendre part, il résolut d'abandonner son pays.

L'empereur n'avait pas à compter sur lui pour le règlement de ses

affaires: le jeune ouvrier, qui devait tirer au sort dans quelques mois,

renonçait à l'honneur de le servir. D'ailleurs, rien ne retenait Marcel

en France: car sa mère était morte l'année précédente. Qui sait si la

richesse n'attendait pas l'émigrant dans les pays d'outre-mer! Adieu,

France, adieu!

Comme il avait quelques économies, il put acheter la complaisance d'un

courtier du port qui consentit à l'embarquer sans papiers. Ce courtier

lui offrit même le choix entre trois navires dont l'un était en partance

pour l'Égypte, l'autre pour l'Australie, le troisième pour Montevideo et

Buenos-Aires. Marcel, qui n'avait aucune préférence, choisit tout

simplement le bateau qui partait le premier, et ce fut ainsi qu'un beau

matin il se trouva en route pour l'Amérique du Sud, sur un petit vapeur

qui, au moindre coup de mer, faisait un horrible bruit de ferraille et

grinçait dans toutes ses jointures.

La traversée dura quarante-trois jours, et, lorsque Marcel débarqua à

Montevideo, il y apprit les revers de sa patrie et la chute de l'Empire.

Il éprouva quelque honte d'avoir pris la fuite, quand il sut que la

nation se gouvernait elle-même et se défendait courageusement derrière

les murailles de Paris. Mais, quelques mois plus tard, les événements de

la Commune le consolèrent de son escapade. S'il était demeuré là-bas, la

colère que lui auraient causée les désastres publics, ses relations de

compagnonnage, le milieu même où il vivait, tout l'aurait poussé à la

révolte. A cette heure, il serait fusillé ou il vivrait dans un bagne

colonial avec quantité de ses anciens camarades. Il se félicita donc de

son émigration et cessa de penser aux choses de sa patrie. La difficulté

de gagner sa vie dans un pays étranger fit qu'il ne s'inquiéta plus que

de sa propre personne, et bientôt il se sentit une audace et un aplomb

qu'il n'avait jamais eus dans le vieux monde.

Il travailla d'abord de son métier à Buenos-Aires. La ville commençait à

s'accroître, et, pendant plusieurs années, il y décora des façades et

des salons. Puis il se fatigua de ce travail, qui ne lui procurerait

jamais qu'une fortune médiocre. Il voulait que le nouveau monde

l'enrichît vite. A vingt-six ans, il se lança de nouveau en pleine

aventure, abandonna les villes, entreprit d'arracher la richesse aux

entrailles d'une nature vierge. Il tenta des cultures dans les forêts

du Nord; mais les sauterelles les lui dévastèrent en quelques heures.

Il fut marchand de bétail, poussant devant lui, avec deux bouviers, des

troupeaux de bouvillons et de mules qu'il faisait passer au Chili ou en

Bolivie, à travers les solitudes neigeuses des Andes. A vivre ainsi,

dans ces pérégrinations qui duraient des mois sur des plateaux sans fin,

il perdit l'exacte notion du temps et de l'espace. Puis, quand il se

croyait sur le point d'arriver à la fortune, une spéculation malheureuse

le dépossédait de tout ce qu'il avait si péniblement gagné. Ce fut dans

une de ces crises de découragement,--il venait alors d'atteindre la

trentaine,--qu'il entra au service d'un grand propriétaire nommé Julio

Madariaga. Il avait fait la connaissance de ce millionnaire rustique à

l'occasion de ses achats de bétail.

Madariaga était un Espagnol venu jeune en Argentine et qui, s'étant plié

aux mœurs du pays et vivant comme un _gaucho_, avait fini par acquérir

d'énormes _estancias_[C]. Ses terres étaient aussi vastes que telle ou

telle principauté européenne, et son infatigable vigueur de centaure

avait beaucoup contribué à la prospérité de ses affaires. Il galopait

des journées entières sur les immenses prairies où il avait été l'un des

premiers à planter l'alfalfa, et, grâce à l'abondance de ce fourrage, il

pouvait, au temps de la sécheresse, acheter presque pour rien le bétail

qui mourait de faim chez ses voisins et qui s'engraissait tout de suite

chez lui. Il lui suffisait de regarder quelques minutes une bande d'un

millier de bêtes pour en savoir au juste le nombre, et, quand il faisait

le tour d'un troupeau, il distinguait au premier coup d'œil les animaux

malades. Avec un acheteur comme Madariaga, les roueries et les artifices

des vendeurs étaient peine perdue.

--Mon garçon, lui avait dit Madariaga, un jour qu'il était de bonne

humeur, vous êtes dans la débine. L'impécuniosité se sent de loin.

Pourquoi continuez-vous cette chienne de vie? Si vous m'en croyez,

restez chez moi. Je me fais vieux et j'ai besoin d'un homme.

Quand l'arrangement fut conclu, les voisins de Madariaga, c'est-à-dire

les propriétaires établis à quinze ou vingt lieues de distance,

arrêtèrent sur le chemin le nouvel employé pour lui prédire toute sorte

de déboires. Cela ne durerait pas longtemps: personne ne pouvait vivre

avec Madariaga. On ne se rappelait plus le nombre des intendants qui

avaient passé chez lui. Marcel ne tarda pas à constater qu'en effet le

caractère de Madariaga était insupportable; mais il constata aussi que

son patron, en vertu d'une sympathie spéciale et inexplicable,

s'abstenait de le molester.

--Ce garçon est une perle, répétait volontiers Madariaga, comme pour

excuser la considération qu'il témoignait au Français. Je l'aime parce

qu'il est sérieux. Il n'y a que les gens sérieux qui me plaisent.

Ni Marcel, ni sans doute Madariaga lui-même ne savaient au juste en quoi

pouvait bien consister le «sérieux» que ce dernier attribuait à son

homme de confiance; mais Marcel n'en était pas moins flatté de voir que

_l'estanciero_, agressif avec tout le monde, même avec les personnes de

sa famille, abandonnait pour causer avec lui le ton rude du maître et

prenait un accent quasi paternel.

La famille de Madariaga se composait de sa femme, _Misiá_ Petrona, qu'il

appelait la _Chinoise_, et de deux filles adultes, Luisa et Héléna, qui,

revenues au domaine après avoir passé quelques années en pension, à

Buenos-Aires, avaient bientôt recouvré une bonne partie de leur

rusticité primitive.

_Misiá_ Petrona se levait en pleine nuit pour surveiller le déjeuner des

ouvriers, la distribution du biscuit, la préparation du café ou du maté;

elle gourmandait les servantes bavardes et paresseuses, qui

s'attardaient volontiers dans les bosquets voisins de la maison; elle

exerçait à la cuisine une autorité souveraine. Mais, dès que la voix de

son mari se faisait entendre, elle se recroquevillait sur elle-même dans

un silence craintif et respectueux; à table, elle le contemplait de ses

yeux ronds et fixes, et lui témoignait une soumission religieuse.

Quant aux filles, le père leur avait richement meublé un salon dont

elles prenaient grand soin, mais où, malgré leurs protestations, il

apportait à chaque instant le désordre de ses rudes habitudes. Les

opulents tapis s'attristaient des vestiges de boue imprimés par les

bottes du centaure; la cravache traînait sur une console dorée; les

échantillons de maïs éparpillaient leurs grains sur la soie d'un divan

où ces demoiselles osaient à peine s'asseoir. Dans le vestibule, près de

la porte, il y avait une bascule; et, un jour qu'elles lui avaient

demandé de la faire transporter dans les dépendances, il entra presque

en fureur. Il serait donc obligé de faire un voyage toutes les fois

qu'il voudrait vérifier le poids d'une peau crue?

Luisa, l'aînée, qu'on appelait _Chicha_, à la mode américaine, était la

préférée de son père.

--C'est ma pauvre _Chinoise_ toute crachée, disait-il. Aussi bonne et

aussi travailleuse que sa mère, mais beaucoup plus dame.

Marcel n'avait pas la moindre velléité de contredire cet éloge, qu'il

aurait plutôt trouvé insuffisant; mais il avait de la peine à admettre

que cette belle fille pâle, modeste, aux grands yeux noirs et au sourire

d'une malice enfantine, eût la moindre ressemblance physique avec

l'estimable matrone qui lui avait donné le jour.

Héléna, la cadette, était d'un tout autre caractère. Elle n'avait aucun

goût pour les travaux du ménage et passait au piano des journées

entières à tapoter des exercices avec une conscience désespérante.

--Grand Dieu! s'écriait le père exaspéré par cette rafale de notes. Si

au moins elle jouait la _jota_ et le _pericón_[D]!

Et, à l'heure de la sieste, il s'en allait dormir sur son hamac, au

milieu des eucalyptus, pour échapper à ces interminables séries de

gammes ascendantes et descendantes. Il l'avait surnommée «la

romantique», et elle était continuellement l'objet de ses algarades ou

de ses moqueries. Où avait-elle pris des goûts que n'avaient jamais eus

son père ni sa mère? Pourquoi encombrait-elle le coin du salon avec

cette bibliothèque où il n'y avait que des romans et des poésies? Sa

bibliothèque, à lui, était bien plus utile et bien plus instructive:

elle se composait des registres où était consignée l'histoire de toutes

les bêtes fameuses qu'il avait achetées pour la reproduction ou qui

étaient nées chez lui de parents illustres. N'avait-il pas possédé

Diamond III, petit-fils de Diamond I qui appartint au roi d'Angleterre,

et fils de Diamond II qui fut vainqueur dans tous les concours!

Marcel était depuis cinq ans dans la maison lorsque, un beau matin, il

entra brusquement au bureau de Madariaga.

--Don Julio, je m'en vais. Ayez l'obligeance de me régler mon compte.

Madariaga le regarda en dessous.

--Tu t'en vas? Et le motif?

--Oui, je m'en vais.... Il faut que je m'en aille....

--Ah! brigand! Je le sais bien, moi, pourquoi tu veux t'en aller!

T'imagines-tu que le vieux Madariaga n'a pas surpris les œillades de

mouche morte que tu échanges avec sa fille? Tu n'as pas mal réussi, mon

garçon! Te voilà maître de la moitié de mes _pesos_[E], et tu peux dire

que tu as «refait» l'Amérique.

Tout en parlant, Madariaga avait empoigné sa cravache et en donnait de

petits coups dans la poitrine de son intendant, avec une insistance dont

celui-ci ne discernait pas encore si elle était bienveillante ou

hostile.

--C'est précisément pour cela que je viens prendre congé de vous,

répliqua Marcel avec hauteur. Je sais que mon amour est absurde, et je

pars.

--Vraiment? hurla le patron. Monsieur part? Monsieur croit qu'il est

maître de faire ce qui lui plaît?... Le seul qui commande ici, c'est le

vieux Madariaga, et je t'ordonne de rester.... Ah! les femmes! Elles ne

servent qu'à mettre la mésintelligence entre les hommes. Quel malheur

que nous ne puissions pas vivre sans elles!

Bref, Marcel Desnoyers épousa _Chicha_, et désormais son beau-père

s'occupa beaucoup moins des affaires du domaine. Tout le poids de

l'administration retomba sur le gendre.

Madariaga, plein d'attentions délicates pour le mari de sa fille

préférée, lui fit un jour une surprise: il lui ramena de Buenos-Aires un

jeune Allemand, Karl Hartrott, qui aiderait Marcel pour la comptabilité.

Au dire de Madariaga, cet Allemand était un trésor; il savait tout,

pouvait s'acquitter de toutes les besognes.

Par le fait, après une courte épreuve, Marcel fut très satisfait de son

aide-comptable. Sans doute celui-ci appartenait à une nation ennemie de

la France; mais peu importait, en somme: il y a partout d'honnêtes gens,

et Karl était un serviteur modèle. Il se tenait à distance de ses égaux

et se montrait inflexible avec ses inférieurs. Il paraissait employer

toutes ses facultés à bien remplir ses fonctions et à admirer ses

maîtres. Dès que Madariaga ouvrait la bouche ou prononçait quelque bon

mot, Karl approuvait de la tête, éclatait de rire. Lorsque Marcel

entrait au bureau, il se levait de son siège, le saluait avec une

raideur militaire. Il causait peu, s'appliquait beaucoup à son travail,

faisait sans observation tout ce qu'on lui commandait de faire. En

outre,--et cela n'était pas ce qui plaisait le plus à Desnoyers,--il

espionnait le personnel pour son propre compte et venait dénoncer

toutes les négligences, tous les manquements. Madariaga ne se lassait

pas de se féliciter de cette acquisition.

--Ce Karl fait merveilleusement notre affaire, disait-il. Les Allemands

sont si souples, si disciplinés! Et puis, ils ont si peu d'amour-propre!

A Buenos-Aires, quand ils sont commis, ils balaient le magasin, tiennent

la comptabilité, s'occupent de la vente, dactylographient, font la

correspondance en quatre ou cinq langues, et par-dessus le marché, le

cas échéant, ils accompagnent en ville la maîtresse du patron, comme si

c'était une grande dame et qu'ils fussent ses valets de pied. Tout cela,

pour vingt-cinq _pesos_ par mois. Pas possible de rivaliser contre de

pareilles gens....

Mais, après ce lyrique éloge, le vieux réfléchissait une minute et

ajoutait:

--Au fond, peut-être ne sont-ils pas aussi bons qu'ils le paraissent.

Lorsqu'ils sourient en recevant un coup de pied au cul, peut-être se

disent-ils intérieurement: «Attends que ce soit mon tour et je t'en

rendrai vingt.»

Madariaga n'en introduisit pas moins Karl Hartrott, comme autrefois

Marcel, dans son intérieur, mais pour une raison très différente. Marcel

avait été accueilli par estime; Karl n'entra au salon que pour donner

des leçons de piano à Héléna. Aussitôt que l'employé avait terminé son

travail de bureau, il venait s'asseoir sur un tabouret à côté de la

«romantique», lui faisait jouer des morceaux de musique allemande, puis,

avant de se retirer, chantait lui-même, en s'accompagnant, un morceau de

Wagner qui endormait tout de suite le patron dans son fauteuil.

Un soir, au dîner, Héléna ne put s'empêcher d'annoncer à ses parents une

découverte qu'elle venait de faire.

--Papa, dit-elle en rougissant un peu, j'ai appris quelque chose. Karl

est noble: il appartient à une grande famille....

--Allons donc! repartit Madariaga en haussant les épaules. Tous les

Allemands qui viennent en Amérique sont des meurt-de-faim. S'il avait

des parchemins, il ne serait pas à nos gages. A-t-il donc commis un

crime dans son pays, pour être obligé de venir chez nous trimer comme il

fait?

Ni le père ni la fille n'avaient tort. Karl Hartrott était réellement

fils du général von Hartrott, l'un des héros secondaires de la guerre de

1870, que l'empereur avait récompensé en l'anoblissant; et Karl lui-même

avait été officier dans l'armée allemande; mais, n'ayant d'autres

ressources que sa solde, vaniteux, libertin et indélicat, il s'était

laissé aller à commettre des détournements et des faux. Par

considération pour la mémoire du général, il n'avait pas été l'objet de

poursuites judiciaires; mais ses camarades l'avaient fait passer devant

un jury d'honneur qui l'avait expulsé de l'armée. Ses frères et ses amis

avaient alors conseillé à cet homme flétri de se faire sauter la

cervelle; mais il aimait trop la vie et il avait préféré fuir en

Amérique, avec l'espoir d'y acquérir une fortune qui effacerait les

taches de son passé.

Or, un certain jour, Madariaga surprit derrière un bouquet de bois, près

de la maison, «la romantique» pâmée dans les bras de son maître de

piano. Il y eut une scène terrible, et le père, qui avait déjà son

couteau à la main, aurait indubitablement tué Karl, si celui-ci, plus

jeune et plus rapide, n'avait pris la fuite. Après cette tragique

aventure, Héléna, redoutant la colère paternelle, s'enferma dans une

chambre haute et y passa une semaine entière sans se montrer. Puis elle

s'enfuit de la maison et alla rejoindre son beau chevalier Tristan.

Madariaga fut au désespoir; mais, contrairement aux prévisions de

Marcel, ce désespoir ne se manifesta ni par des violences ni par des

vociférations. La robustesse et la vivacité du vieux centaure avaient

cédé sous le coup, et souvent, chose extraordinaire, ses yeux se

mouillaient de larmes.

--Il me l'a enlevée! Il me l'a enlevée! répétait-il d'un ton désolé.

Grâce à cette faiblesse inattendue, Marcel finit par obtenir un

accommodement. Il n'y arriva pas de prime abord, et sept ou huit mois

se passèrent avant que Madariaga consentît à entendre raison. Mais, un

matin, Marcel dit au vieillard:

--Héléna vient d'accoucher. Elle a un garçon qu'ils ont nommé Julio,

comme vous.

--Et toi, grand propre à rien, brailla Madariaga, peut-être pour cacher

un attendrissement involontaire, est-ce que tu m'as donné un petit-fils?

Paresseux comme un Français! Ce bandit a déjà un enfant, et toi, après

quatre ans de mariage, tu n'as rien su faire encore! Ah! les Allemands

n'auront pas de peine à venir à bout de vous!

Sur ces entrefaites, la pauvre _Misiá_ Petrona mourut. Héléna, avertie

par Marcel, se présenta au domaine pour voir une dernière fois sa mère

dans le cercueil; et Marcel, profitant de l'occasion, réussit enfin à

vaincre l'obstination du vieux. Après une longue résistance, Madariaga

se laissa fléchir.

--Eh bien, je leur pardonne. Je le fais pour la pauvre défunte et pour

toi. Qu'Héléna reste à la maison, et que son vilain Allemand la

rejoigne.

D'ailleurs le vieux fut intraitable sur la question des arrangements

domestiques. Il se refusa absolument à considérer Hartrott comme un

membre de la famille: celui-ci ne serait qu'un employé placé sous les

ordres de Marcel, et il logerait avec ses enfants dans un des bâtiments

de l'administration, comme un étranger. Karl accepta tout cela et

beaucoup d'autres choses encore. Madariaga ne lui adressait jamais la

parole, et, lorsque Héléna saisissait quelque prétexte pour amener au

grand-père le petit Julio:

--Le marmot de ton chanteur! disait-il avec mépris.

Il semblait que le qualificatif de «chanteur» signifiât pour lui le

comble de l'ignominie.

Le temps s'écoula sans apporter beaucoup de changement à la situation.

Marcel, à qui Madariaga avait entièrement abandonné le soin du domaine,

aidait sous main son beau-frère et sa belle-sœur, et Hartrott lui en

montrait une humble gratitude. Mais le vieux s'obstinait à affecter

vis-à-vis de «la romantique» et de son mari une dédaigneuse

indifférence.

Après six ans de mariage, la femme de Marcel mit au monde un garçon

qu'on appela Jules. A cette époque, sa sœur Héléna avait déjà trois

enfants. Six ans plus tard, Luisa eut encore une fille, qui fut nommée

Luisa comme sa mère, mais que l'on surnomma Chichi. Les Hartrott, eux,

avaient alors cinq enfants.

Le vieux Madariaga, qui baissait beaucoup, avait étendu à ces deux

lignées la partialité qu'il ne perdait aucune occasion de témoigner aux

parents. Tandis qu'il gâtait de la façon la plus déraisonnable Jules et

Chichi, les emmenait avec lui dans le domaine, leur donnait de l'argent

à poignées, il était aussi revêche que possible pour les rejetons de

Karl et il les chassait comme des mendiants, dès qu'il les apercevait.

Marcel et Luisa prenaient la défense de leurs neveux, accusaient le

grand-père d'injustice.

--C'est possible, répondait le vieux; mais comment voulez-vous que je

les aime? Ils sont tout le portrait de leur père: blancs comme des

chevreaux écorchés, avec des tignasses queue de vache; et le plus grand

porte déjà des lunettes!

En 1903, Karl Hartrott fit part d'un projet à Marcel Desnoyers. Il

désirait envoyer ses deux aînés dans un gymnase d'Allemagne; mais cela

coûterait cher, et, comme Desnoyers tenait les cordons de la bourse, il

était nécessaire d'obtenir son assentiment. La requête parut raisonnable

à Marcel, qui avait maintenant la disposition absolue de la fortune de

Madariaga; il promit donc de demander au vieillard pour Hartrott

l'autorisation de conduire ces enfants en Europe, et de sa propre

initiative, il se chargea de fournir à son beau-frère les fonds du

voyage.

--Qu'il s'en aille à tous les diables, lui et les siens! répondit le

vieux. Et puissent-ils ne jamais revenir!

Karl, qui fut absent pendant trois mois, envoya force lettres à sa femme

et à Desnoyers, leur parla avec orgueil de ses nobles parents, leur

déclara qu'en comparaison de l'Allemagne tous les autres peuples étaient

de la gnognote; ce qui n'empêcha point qu'au retour il continua de se

montrer aussi humble, aussi soumis, aussi obséquieux qu'auparavant.

Quant à Jules et à Chichi, leurs parents, pour les soustraire aux

gâteries séniles de Madariaga, les avaient mis, le premier dans un

collège, la seconde dans un pensionnat religieux de Buenos-Aires. Ni

l'un ni l'autre n'y travaillèrent beaucoup: habitués à la liberté des

espaces immenses, ils s'y ennuyaient comme dans une geôle. Ce n'était

pas que Jules manquât d'intelligence ni de curiosité; il lisait quantité

de livres, n'importe lesquels, sauf ceux qui lui auraient été utiles

pour ses études; et, les jours de congé, avec l'argent que son

grand-père lui prodiguait en cachette, il faisait l'apprentissage

prématuré de la vie d'étudiant. Chichi, elle non plus, ne s'appliquait

guère à ses études; vive et capricieuse, elle s'intéressait beaucoup

plus à la toilette et aux élégances citadines qu'aux mystères de la

géographie et de l'arithmétique; mais elle avait le meilleur caractère

du monde, gai, primesautier, affectueux.

Madariaga, privé de la présence de ces enfants, était comme une âme en

peine. Plus qu'octogénaire, ayant l'oreille dure et la vue affaiblie, il

s'obstinait encore à chevaucher, malgré les supplications de Luisa et de

Marcel qui redoutaient un accident; bien plus, il prétendait faire seul

ses tournées, se mettait en fureur si on lui offrait de le faire

accompagner par un domestique. Il partait donc sur une jument bien

docile, dressée exprès pour lui, et il errait de _rancho_ en

_rancho_[F]. Lorsqu'il arrivait, une métisse mettait vite sur le feu la

bouillotte du maté, une fillette lui offrait la petite calebasse, avec

la paille pour boire le liquide amer. Et parfois il restait là tout

l'après-midi, immobile et muet, au milieu des gens qui le contemplaient

avec une admiration mêlée de crainte.

Un soir, la jument revint sans son cavalier. Aussitôt on se mit en quête

du vieillard, qui fut trouvé mort à deux lieues de la maison, sur le

bord d'un chemin. Le centaure, terrassé par la congestion, avait encore

au poignet cette cravache qu'il avait si souvent brandie sur les bêtes

et sur les gens.

Madariaga avait déposé son testament chez un notaire espagnol de

Buenos-Aires. Ce testament était si volumineux que Karl Hartrott et sa

femme eurent un frisson de peur en le voyant. Quelles dispositions

terribles le défunt avait-il pu prendre? Mais la lecture des premières

pages suffit à les rassurer. Madariaga, il est vrai, avait beaucoup

avantagé sa fille Luisa; mais il n'en restait pas moins une part énorme

pour «la romantique» et les siens. Ce qui rendait si long l'instrument

testamentaire, c'était une centaine de legs au profit d'une infinité de

gens établis sur le domaine. Ces legs représentaient plus d'un million

de _pesos_: car le maître bourru ne laissait pas d'être généreux pour

ceux de ses serviteurs qu'il avait pris en amitié. A la fin, un dernier

legs, le plus gros, attribuait en propre à Jules Desnoyers une vaste

_estancia_, avec cette mention spéciale: le grand-père faisait don de ce

domaine à son petit-fils pour que celui-ci pût en appliquer le revenu à

ses dépenses personnelles, dans le cas où sa famille ne lui fournirait

pas assez d'argent de poche pour vivre comme il convenait à un jeune

homme de sa condition.

--Mais l'_estancia_ vaut des centaines de mille _pesos_! protesta Karl,

devenu plus exigeant depuis qu'il était sûr que sa femme n'avait pas été

oubliée.

Les quatre cavaliers de l'apocalypse · 第 2 / 21 段