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LES QUATRE CAVALIERS
DE
L'APOCALYPSE
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
ARÈNES SANGLANTES 1 Vol.
FLEUR DE MAI 1 --
DANS L'OMBRE DE LA CATHÉDRALE 1 --
TERRES MAUDITES 1 --
LA HORDE 1 --
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y
compris la Russie.
Copyright, 1917, by CALMANN-LÉVY.
671-17.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--7-18
V. BLASCO-IBÁÑEZ
LES
QUATRE CAVALIERS
DE
L'APOCALYPSE
ROMAN TRADUIT DE L'ESPAGNOL
PAR
G. HÉRELLE
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
_Il a été liré de cet ouvrage_
VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
_tous numérotés._
LES QUATRE CAVALIERS DE L'APOCALYPSE[A]
I
DE BUENOS-AIRES A PARIS
Le 7 juillet 1914, Jules Desnoyers, le jeune «peintre d'âmes», comme on
l'appelait dans les salons cosmopolites du quartier de
l'Étoile,--beaucoup plus célèbre toutefois pour la grâce avec laquelle
il dansait le _tango_ que pour la sûreté de son dessin et pour la
richesse de sa palette,--s'embarqua à Buenos-Aires sur le _Kœnig
Frederic-August_, paquebot de Hambourg, afin de rentrer à Paris.
Lorsque le paquebot s'éloigna de la terre, le monde était parfaitement
tranquille. Au Mexique, il est vrai, les blancs et les métis
s'exterminaient entre eux, pour empêcher les gens de s'imaginer que
l'homme est un animal dont la paix détruit les instincts combatifs. Mais
sur tout le reste de la planète les peuples montraient une sagesse
exemplaire. Dans le transatlantique même, les passagers, de nationalités
très diverses, formaient un petit monde qui avait l'air d'être un
fragment de la civilisation future offert comme échantillon à l'époque
présente, une ébauche de cette société idéale où il n'y aurait plus ni
frontières, ni antagonismes de races.
Un matin, la musique du bord, qui, chaque dimanche, faisait entendre le
_choral_ de Luther, éveilla les dormeurs des cabines de première classe
par la plus inattendue des aubades. Jules Desnoyers se frotta les yeux,
croyant vivre encore dans les hallucinations du rêve. Les cuivres
allemands mugissaient la _Marseillaise_ dans les couloirs et sur les
ponts. Le garçon de cabine, souriant de la surprise du jeune homme, lui
expliqua cette étrange chose. C'était le 14 juillet, et les paquebots
allemands avaient coutume de célébrer comme des fêtes allemandes les
grandes fêtes de toutes les nations qui fournissaient du fret et des
passagers. La république la plus insignifiante voyait le navire pavoisé
en son honneur. Les capitaines mettaient un soin scrupuleux à accomplir
les rites de cette religion du pavillon et de la commémoration
historique. Au surplus, c'était une distraction qui aidait les
passagers à tromper l'ennui de la traversée et qui servait à la
propagande germanique.
Tandis que les musiciens promenaient aux divers étages du navire une
_Marseillaise_ galopante, suante et mal peignée, les groupes les plus
matineux commentaient l'événement.
--Quelle délicate attention, disaient les dames sud-américaines. Ces
Allemands ne sont pas aussi vulgaires qu'ils le paraissent. Et il y a
des gens qui croient que l'Allemagne et la France vont se battre!
Ce jour-là, les Français peu nombreux qui se trouvaient sur le paquebot
grandirent démesurément dans la considération des autres voyageurs. Ils
n'étaient que trois: un vieux joaillier qui revenait de visiter ses
succursales d'Amérique, et deux demoiselles qui faisaient la commission
pour des magasins de la rue de la Paix, vestales aux yeux gais et au nez
retroussé, qui se tenaient à distance et qui ne se permettaient jamais
la moindre familiarité avec les autres passagers, beaucoup moins bien
élevés qu'elles. Le soir, il y eut un dîner de gala. Au fond de la salle
à manger, le drapeau français et celui de l'empire formaient une
magnifique et absurde décoration. Tous les Allemands avaient endossé le
frac, et les femmes exhibaient la blancheur de leurs épaules. Les
livrées des domestiques étaient celles des grandes fêtes. Au dessert, un
couteau carillonna sur un verre, et il se fit un profond silence: le
commandant allait parler. Ce brave marin, qui joignait à ses fonctions
nautiques l'obligation de prononcer des harangues aux banquets et
d'ouvrir les bals avec la dame la plus respectable du bord, se mit à
débiter un chapelet de paroles qui ressemblaient à des grincements de
portes. Jules, qui savait un peu d'allemand, saisit au vol quelques
bribes de ce discours. L'orateur répétait à chaque instant les mots
«paix» et «amis». Un Allemand courtier de commerce, assis à table près
du peintre, s'offrit à celui-ci comme interprète, avec l'obséquiosité
habituelle des gens qui vivent de réclame, et il donna à son voisin des
explications plus précises.
--Le commandant demande à Dieu de maintenir la paix entre l'Allemagne et
la France, et il espère que les relations des deux peuples deviendront
de plus en plus amicales.
Un autre orateur se leva, toujours à la table que présidait le marin.
C'était le plus considérable des passagers allemands, un riche
industriel de Dusseldorff, nommé Erckmann, qui faisait de grosses
affaires avec la République Argentine. Jamais on ne l'appelait par son
nom. Il avait le titre de «Conseiller de Commerce», et, pour ses
compatriotes, il était _Herr Commerzienrath,_ comme son épouse était
_Frau Rath._ Mais ses intimes l'appelaient aussi «le Capitaine»: car il
commandait une compagnie de _landsturm._ Erckmann se montrait beaucoup
plus fier encore du second titre que du premier, et, dès le début de la
traversée, il avait eu soin d'en informer tout le monde. Tandis qu'il
parlait, le peintre examinait cette petite tête et cette robuste
poitrine qui donnaient au Conseiller de Commerce quelque ressemblance
avec un dogue de combat; il imaginait le haut col d'uniforme comprimant
cette nuque rouge et faisant saillir un double bourrelet de graisse; il
souriait de ces moustaches cirées dont les pointes se dressaient d'un
air menaçant. Le Conseiller avait une voix sèche et tranchante qui
semblait asséner les paroles: c'était sans doute de ce ton que
l'empereur débitait ses harangues. Par instinctive imitation des
traîneurs de sabre, ce bourgeois belliqueux ramenait son bras droit vers
sa hanche, comme pour appuyer sa main sur la garde d'une épée invisible.
Aux premières paroles, malgré la fière attitude et le ton impératif de
l'orateur, tous les Allemands éclatèrent de rire, en hommes qui savent
apprécier la condescendance d'un _Herr Commerzienrath_ lorsqu'il daigne
divertir par des plaisanteries les personnes auxquelles il s'adresse.
--Il dit des choses très amusantes, expliqua encore l'interprète à voix
basse. Toutefois, ces choses n'ont rien de blessant pour les Français.
Mais bientôt les auditeurs tudesques cessèrent de rire: le
_Commerzienrath_ avait abandonné la grandiose et lourde ironie de son
exorde et développait la partie sérieuse de son discours. Selon lui, les
Français étaient de grands enfants, gais, spirituels, incapables de
prévoyance. Ah! s'ils finissaient par s'entendre avec l'Allemagne! si,
au bord de la Seine, on consentait à oublier les rancunes du passé!...
Et le discours devint de plus en plus grave, prit un caractère
politique.
--Il dit, monsieur, chuchota de nouveau l'interprète à l'oreille de
Jules, qu'il souhaite que la France soit très grande et qu'un jour les
Allemands et les Français marchent ensemble contre un ennemi commun...
contre un ennemi commun...
Après la péroraison, le conseiller-capitaine leva son verre en l'honneur
de la France.
--_Hoch!_ s'écria-t-il, comme s'il commandait une évolution à ses
soldats de la réserve.
Il poussa ce cri à trois reprises, et toute la masse germanique, debout,
répondit par un _Hoch!_ qui ressemblait à un rugissement, tandis que la
musique, installée dans le vestibule de la salle à manger, attaquait la
_Marseillaise_.
Jules était de nationalité argentine[B], mais il portait un nom
français, avait du sang français dans les veines. Il fut donc ému; un
frisson d'enthousiasme lui monta dans le dos, ses yeux se mouillèrent,
et, lorsqu'il but son champagne, il lui sembla qu'il buvait en même
temps quelques larmes. Oui, ce que faisaient ces gens qui, d'ordinaire,
lui paraissaient si ridicules et si plats, méritait d'être approuvé. Les
sujets du kaiser fêtant la grande date de la Révolution! Il se persuada
qu'il assistait à un mémorable événement historique.
--C'est très bien, très bien! dit-il à d'autres Sud-Américains qui
étaient ses voisins de table. Il faut reconnaître qu'aujourd'hui
l'Allemagne a été vraiment courtoise.
Le jeune homme passa le reste de la soirée au fumoir, où l'attirait la
présence de madame la Conseillère. Le capitaine de _landsturm_ jouait un
poker avec quelques compatriotes qui lui étaient inférieurs dans la
hiérarchie des dignités et des richesses. Son épouse se tenait auprès de
lui, suivant de l'œil le va-et-vient des domestiques chargés de bocks,
mais sans oser prendre sa part dans cette énorme consommation de bière:
elle avait des prétentions à l'élégance et elle craignait beaucoup
d'engraisser. C'était une Allemande à la moderne, qui ne reconnaissait à
son pays d'autre défaut que la lourdeur des femmes et qui combattait en
sa propre personne ce danger national par toute sorte de régimes
alimentaires. Les repas étaient pour elle un supplice. Sa maigreur,
obtenue et maintenue à force de volonté, rendait plus apparente la
robustesse de sa constitution, la grosseur de son ossature, ses
mâchoires puissantes, ses dents larges, saines, splendides: des dents
qui suggéraient au peintre l'irrévérencieuse tentation de la comparer
mentalement à la silhouette sèche et dégingandée d'une jument de course.
«Elle est mince, se disait-il en l'observant du coin de l'œil, et
cependant elle est énorme.» Le mari, lui, admirait l'élégance de sa
Bertha, toujours vêtue d'étoffes dont les couleurs indéfinissables
faisaient penser à l'art persan et aux miniatures des manuscrits
médiévaux; mais il déplorait qu'elle ne lui eût pas donné d'enfants, et
il regardait presque cette stérilité comme un crime de haute trahison.
La patrie allemande était fière de la fécondité de ses femmes, et le
kaiser, avec ses hyperboles d'artiste, avait posé en principe que la
véritable beauté allemande doit avoir un mètre cinquante centimètres de
ceinture.
Madame la Conseillère réservait volontiers à Jules Desnoyers un siège
auprès du sien: car elle le tenait pour l'homme le plus «distingué» de
tous les passagers. Le peintre était de taille moyenne, et son front
brun se dessinait comme un triangle sous deux bandeaux de cheveux noirs,
lisses, lustrés comme des planches de laque: précisément le contraire
des hommes qui entouraient madame la Conseillère. Au surplus, il
habitait Paris, la ville qu'elle n'avait pas vue encore, quoiqu'elle
eût fait maints voyages dans les deux hémisphères.
--Ah! Paris, Paris! soupirait-elle en ouvrant de grands yeux et en
allongeant les lèvres. Comme j'aimerais à y passer une saison!
Et, pour qu'il lui racontât la vie de Paris, elle se permettait
certaines confidences sur les plaisirs de Berlin, mais avec une modestie
rougissante, en admettant d'avance qu'il y a beaucoup mieux dans le
monde et qu'elle avait grande envie de connaître ce mieux-là.
_Herr Commerzienrath_ continuait entre amis son speech du dessert, et
ses auditeurs ôtaient de leurs lèvres des cigares colossaux pour lancer
des grognements d'approbation. La présence de Jules les avait mis tous
d'aimable humeur; ils savaient que son père était Français, et cela
suffisait pour qu'ils l'accueillissent comme s'il arrivait directement
du Quai d'Orsay et représentait la plus haute diplomatie de la
République. Pour eux, c'était la France qui venait fraterniser avec
l'Allemagne.
--Quant à nous, déclara le _Commerzienrath_ en regardant fixement le
peintre comme s'il attendait de lui une déclaration solennelle, nous
désirons vivre en parfaite amitié avec la France.
Jules approuva. Par le fait, il jugeait bon que les nations fussent
amies les unes des autres, et il ne voyait aucun inconvénient à ce
qu'elles affirmassent cette amitié, chaque fois que l'occasion s'en
présentait.
--Malheureusement, reprit l'industriel sur un ton plaintif, la France se
montre hargneuse avec nous. Il y a des années que notre empereur lui
tend la main avec une noble loyauté, et elle feint de ne pas s'en
apercevoir. Vous reconnaîtrez que cela n'est pas correct.
Jules ne s'occupait jamais de politique, et cette conversation trop
austère commençait à l'ennuyer. Pour y mettre un peu de piquant, il eut
la fantaisie de répondre:
--Avant de prétendre à l'amitié des Français, peut-être feriez-vous bien
de leur rendre ce que vous leur avez pris.
A ces mots il se fit un silence de stupéfaction, comme si l'on eût sonné
sur le transatlantique la cloche d'alarme. Plusieurs, qui portaient le
cigare à leurs lèvres, demeurèrent la main immobile à deux doigts de la
bouche, les yeux démesurément ouverts. Ce fut le capitaine de
_landsturm_ qui se chargea de donner une forme verbale à cette muette
protestation.
--Rendre! s'écria-t-il, d'une voix qui semblait assourdie par le soudain
rehaussement de son col. Nous n'avons rien à rendre, pour la bonne
raison que nous n'avons rien pris. Ce que nous possédons, nous l'avons
gagné par notre héroïsme.
Devant toute affirmation faite sur un ton altier, Jules sentait
renaître en lui l'héréditaire instinct de contradiction, et il répliqua
froidement:
--C'est comme si je vous avais volé votre montre, et qu'ensuite je vous
proposasse d'être bons amis et d'oublier le passé. Même si vous étiez
enclin au pardon, encore faudrait-il qu'auparavant je vous rendisse
votre montre.
Le capitaine voulut répondre tant de choses à la fois qu'il balbutia,
sautant avec incohérence d'une idée à une autre. Comparer la reconquête
de l'Alsace à un vol!... Une terre allemande!... La race!... La
langue!... L'histoire!...
--Mais qu'est-ce qui prouve que l'Alsace a la volonté d'être allemande?
interrogea le jeune homme sans se départir de son calme. Quand lui
avez-vous demandé son opinion?
Le capitaine demeura incertain, comme s'il hésitait entre deux partis à
prendre: tomber à coups de poing sur l'insolent, ou l'écraser de son
mépris.
--Jeune homme, proféra-t-il enfin avec majesté, vous ne savez ce que
vous dites. Vous êtes Argentin et vous n'entendez rien aux affaires de
l'Europe.
Tous les assistants approuvèrent, dépouillant subitement Jules de la
nationalité qu'ils lui attribuaient tout à l'heure. Quant au capitaine
Erckmann, il lui tourna le dos avec une rudesse militaire, ramassa sur
le tapis qu'il avait devant lui un jeu de cartes, et se mit à faire
silencieusement une «réussite».
Si pareille scène se fût passée à terre, Jules aurait cessé toute
relation avec ces malotrus; mais l'inévitable promiscuité de la vie sur
un transatlantique oblige à l'indulgence. Il se montra donc bon enfant,
lorsque, le lendemain, le _Commerzienrath_ et ses amis vinrent à lui et,
pour effacer tout fâcheux souvenir, lui prodiguèrent les politesses.
C'était un jeune homme qui appartenait à une famille riche, et par
conséquent il fallait le ménager. Toutefois ils eurent soin de ne plus
faire allusion à son origine française. Pour eux, désormais, il était
Argentin; et cela fit que, tous en chœur, ils s'intéressèrent à la
prospérité de l'Argentine et de tous les États de l'Amérique du Sud. Ils
attribuaient à chacun de ces pays une importance excessive, commentaient
avec gravité les faits et gestes de leurs hommes politiques, donnaient à
entendre qu'il n'y avait personne en Allemagne qui ne se préoccupât de
leur avenir, prédisaient à chacun d'eux une gloire future, reflet de la
gloire impériale, pourvu qu'ils acceptassent de demeurer sous
l'influence allemande.
Le peintre eut la faiblesse de revenir au fumoir, de préférence à
l'heure où la partie était terminée et où une débauche de bière et de
gros cigares de Hambourg fêtait la chance des gagnants. C'était l'heure
des expansions germaniques, de l'intimité entre hommes, des lents et
lourds badinages, des contes montés en couleur. Le _Commerzienrath_
présidait, sans se départir de sa prééminence, à ces ébats de ses
compatriotes, sages négociants des ports hanséatiques, qui jouissaient
de larges crédits à la _Deutsche Bank_, ou riches boutiquiers installés
dans les républiques de la Plata avec leurs innombrables familles. Lui,
il était un capitaine, un guerrier, et, à chaque bon mot qu'il
accueillait par un rire dont son épaisse nuque était secouée, il se
croyait au bivouac avec des compagnons d'armes. Jules admirait
l'hilarité facile dont tous ces hommes étaient doués; pour rire avec
fracas, ils se rejetaient en arrière sur leurs sièges; et, s'il advenait
que l'auditoire ne partageât par cette gaîté violente, le conteur avait
un moyen infaillible de remédier au manque de succès:
--On a conté cela au kaiser, disait-il, et le kaiser en a beaucoup ri.
Cela suffisait pour que tout le monde rît à gorge déployée.
Lorsque le paquebot approcha de l'Europe, un flot de nouvelles
l'assaillit. Les employés de la télégraphie sans fil travaillaient
continuellement. Un soir, Jules, en entrant au fumoir, vit les Allemands
gesticuler avec animation. Au lieu de boire de la bière, ils avaient
fait apporter du Champagne des bords du Rhin. Le capitaine Erckmann
offrit une coupe au jeune homme.
--C'est la guerre! dit-il avec enthousiasme. Enfin c'est la guerre! Il
était temps...
Jules fit un geste de surprise.
--La guerre? Quelle guerre?
Il avait lu comme tout le monde, sur le tableau du vestibule, un
radiotélégramme annonçant que le gouvernement autrichien venait
d'envoyer un ultimatum à la Serbie; mais cela ne lui avait pas donné la
moindre émotion. Il méprisait les affaires des Balkans: c'étaient des
querelles de pouilleux, qui accaparaient mal à propos l'attention du
monde et qui le distrayaient de choses plus sérieuses. En quoi cet
événement pouvait-il intéresser le belliqueux conseiller? Les deux
nations finiraient bien par s'entendre. La diplomatie sert parfois à
quelque chose.
--Non! déclara rudement le capitaine. C'est la guerre, la guerre bénie.
La Russie soutiendra la Serbie, et nous, nous appuierons notre alliée.
Que fera la France? Savez-vous ce que fera la France?
Jules haussa les épaules, d'un air qui signifiait à la fois son
incompétence et son indifférence.
--C'est la guerre, vous dis-je, répéta l'autre, la guerre préventive
dont nous avons besoin. La Russie grandit trop vite, et c'est contre
nous qu'elle se prépare. Encore quatre ans de paix, et elle aura terminé
la construction de ses chemins de fer stratégiques. Alors sa force
militaire, jointe à celle de ses alliés, vaudra la nôtre. Le mieux est
donc de lui porter dès maintenant un coup décisif. Il faut savoir
profiter de l'occasion... Ah! la guerre! la guerre préventive! Ce sera
le salut de l'industrie allemande.
Ses compatriotes l'écoutaient en silence. Il semblait que quelques-uns
ne partageassent pas son enthousiasme. Leur imagination de négociants
voyait les affaires paralysées, les succursales en faillite, les crédits
coupés par les banques, bref, une catastrophe plus effrayante pour eux
que les batailles et les massacres. Néanmoins ils approuvaient par des
grognements et par des hochements de tête les féroces déclamations du
capitaine de _landsturm_. Jules crut que le conseiller et ses
admirateurs étaient ivres.
--Prenez garde, capitaine, répondit-il d'un ton conciliant. Ce que vous
dites manque peut-être de logique. Comment une guerre favoriserait-elle
l'industrie allemande? D'un jour à l'autre l'Allemagne élargit davantage
son action économique; elle conquiert chaque mois un marché nouveau;
chaque année, son bilan commercial augmente dans des proportions
incroyables. Il y a un demi-siècle, elle était réduite à donner pour
matelots à ses quelques navires les cochers de Berlin punis par la
police; aujourd'hui ses flottes de commerce et de guerre sillonnent tous
les océans, et il n'est aucun port où la marchandise allemande n'occupe
sur les quais la place la plus considérable. Donc, ce qu'il faut à
l'Allemagne, c'est continuer à vivre ainsi et se préserver des aventures
guerrières. Encore vingt ans de paix, et les Allemands seront les
maîtres de tous les marchés du monde, triompheront de l'Angleterre, leur
maîtresse et leur rivale, dans cette lutte où il n'y a pas de sang
répandu. Voulez-vous, comme un homme qui risque sur une carte sa fortune
entière, exposer de gaîté de cœur toute cette prospérité dans une lutte
qui, en somme, pourrait vous être défavorable?
--Ce qu'il nous faut, répliqua rageusement Erckmann, c'est la guerre, la
guerre préventive! Nous vivons entourés d'ennemis, et cela ne peut pas
durer. Qu'on en finisse une bonne fois! Eux ou nous! L'Allemagne se sent
assez forte pour défier le monde. Notre devoir est de mettre fin à la
menace russe. Et si la France ne se tient pas tranquille, tant pis pour
elle! Et si quelque autre peuple ose intervenir contre nous, tant pis
pour lui! Quand je monte dans mes ateliers une machine nouvelle, c'est
pour qu'elle produise, non pour qu'elle demeure au repos. Puisque nous
possédons la première armée du monde, servons nous-en; sinon, elle
risquerait de se rouiller. Oui, oui! on veut nous étouffer dans un
cercle de fer; mais l'Allemagne a la poitrine robuste, et, en se
raidissant elle brisera le corset mortel. Réveillons-nous avant qu'on ne
nous enchaîne dans notre sommeil! Malheur à ceux que rencontrera notre
épée!
Jules se crut obligé de répondre à cette déclaration arrogante. Il
n'avait jamais vu le cercle de fer dont se plaignaient les Allemands.
Tout ce que faisaient les nations voisines, c'était de prendre leurs
précautions et de ne pas continuer à vivre dans une inerte confiance en
présence de l'ambition démesurée des Germains; elles se préparaient tout
simplement à se défendre contre une agression presque certaine; elles
voulaient se mettre en état de soutenir leur dignité menacée par les
prétentions les plus inouïes.
--Les autres peuples, conclut-il, ont bien le droit de se prémunir
contre vous. N'est-ce pas vous qui représentez un péril pour le monde?
Le paquebot n'étant plus dans les mers américaines, le _Commerzienrath_
mit dans sa riposte la hauteur d'un maître de maison qui relève une
incongruité.
--J'ai déjà eu l'honneur de vous faire observer, jeune homme, dit-il en
imitant le flegme des diplomates, que vous n'êtes qu'un Sud-Américain et
que vous n'entendez rien à ces questions.
Ainsi se terminèrent les relations de Jules avec le conseiller et son
clan. A mesure que les passagers allemands se rapprochaient de leur
patrie, ils se dépouillaient du servile désir de plaire qui les
accompagnait dans leurs voyages au nouveau monde, et aucun d'eux
n'essaya de réconcilier le peintre et le capitaine.
Cependant le service télégraphique fonctionnait sans répit, et le
commandant conférait très souvent dans sa cabine avec le
_Commerzienrath_, parce que celui-ci était le plus important personnage
du groupe allemand. Les autres cherchaient les lieux isolés pour
s'entretenir à voix basse. Tous les jours, sur le tableau du vestibule,
apparaissaient des nouvelles de plus en plus alarmantes, reçues par les
appareils radiotélégraphiques.
Dans la matinée du jour qui devait être pour Jules Desnoyers le dernier
du voyage, le garçon de cabine l'appela.
--_Herr,_ montez donc sur le pont: c'est joli à voir.
La mer était voilée de brume; mais à travers les vapeurs flottantes se
dessinaient des silhouettes semblables à des îles, avec de robustes
tours et des minarets pointus. Ces îles s'avançaient sur l'eau huileuse,
lentement et majestueusement, d'une pesante allure. Jules en compta
dix-huit, qui semblaient emplir l'Océan. C'était l'escadre de la Manche
qui, par ordre du gouvernement britannique, venait de quitter les côtes
anglaises, sans autre objet que de faire constater sa force. Pour la
première fois, en contemplant dans le brouillard ce défilé de
_dreadnoughts_ qui donnaient l'idée d'un troupeau de monstres marins
préhistoriques, le peintre se rendit compte de la puissance de
l'Angleterre. Lorsque le paquebot allemand passa entre les navires de
guerre, il fut comme rapetissé, comme humilié, et Jules s'aperçut qu'il
accélérait sa marche. «On dirait, pensa le jeune homme, que notre bateau
a la conscience inquiète et qu'il veut se mettre en sûreté.»
Un peu après midi, le _Kœnig Frederic-August_ entra dans la rade de
Southampton, mais pour en sortir le plus rapidement possible. Quoique
l'on eût à embarquer une énorme quantité de personnes et de bagages, les
opérations de l'escale se firent avec une diligence prodigieuse. Deux
vapeurs pleins abordèrent le transatlantique, et une avalanche
d'Allemands établis en Angleterre envahit les ponts. Puis le paquebot
reprit sa route dans le canal avec une vitesse insolite dans des parages
si fréquentés.
Ce jour-là, on faisait sur ce boulevard maritime des rencontres
extraordinaires. Des fumées vues à l'horizon décelèrent l'escadre
française qui ramenait de Russie le président Poincaré. Puis ce furent
de nombreux vaisseaux anglais, qui montaient la garde devant les côtes
comme des dogues vigilants. Deux cuirassés de l'Amérique du Nord se
reconnurent à leurs mâts en forme de corbeilles. Un vaisseau russe,
blanc et brillant depuis les hunes jusqu'à la ligne de flottaison, passa
à toute vapeur, se dirigeant vers la Baltique. Les passagers du
paquebot, accoudés au bordage, commentaient ces rencontres.
--Ça va mal, disaient-ils, ça va mal! Cette fois-ci, l'affaire est
sérieuse.
Et ils regardaient avec inquiétude les côtes voisines, à droite et à
gauche. Ces côtes avaient leur aspect habituel; mais on devinait que
dans l'arrière-pays se préparait un grand événement.
Le paquebot devait arriver à Boulogne vers minuit et séjourner en rade
jusqu'à l'aube pour permettre aux voyageurs un débarquement plus
commode. Or il arriva à dix heures, jeta l'ancre loin du port, et le
commandant donna des ordres pour que le débarquement se fît à l'instant
même. Il fallait repartir le plus tôt possible: les appareils
radiographiques ne fonctionnaient pas pour rien.
A la lumière des feux bleus qui répandaient sur la mer une clarté
livide, commença le transbordement des passagers et des bagages à
destination de Paris. Les matelots bousculaient les dames qui
s'attardaient à compter leurs malles; les garçons de service emportaient
les enfants comme des paquets. La précipitation générale abolissait
l'excessive obséquiosité germanique.
Jules, descendu sur un remorqueur que les ondulations de la mer
faisaient danser, se trouva en bas du transatlantique dont le flanc noir
et immobile ressemblait à un mur criblé de trous lumineux, mur au-dessus
duquel s'allongeaient comme d'immenses balcons les garde-fous des ponts
chargés de gens qui saluaient avec leurs mouchoirs. Puis la distance
s'élargit entre le transatlantique qui partait et les remorqueurs qui se
dirigeaient vers la terre. Et tout à coup une voix de stentor, celle du
capitaine Erckmann, cria du bateau, dans un accompagnement d'éclats de
rire:
--Au revoir, messieurs les Français! Nous nous reverrons bientôt à
Paris!
Le paquebot se perdit dans l'ombre avec la précipitation de la fuite et
l'insolence d'une vengeance prochaine. C'était le dernier paquebot
allemand qui, cette année-là, devait toucher la côte française.
A Boulogne, Jules Desnoyers dut attendre trois heures le train spécial
qui amènerait à Paris les voyageurs d'Amérique, et il profita de ce
retard pour entrer dans un café et pour écrire à madame Marguerite
Laurier une longue lettre où il l'avertissait de son retour et la priait
de lui donner le plus tôt possible un rendez-vous.
Quand il arriva à Paris, vers quatre heures du matin, il fut reçu à la
gare du Nord par son camarade Pepe Argensola, qui remplissait auprès de
lui les fonctions multiples d'ami, d'intendant et de parasite. Chez lui,
rue de la Pompe, il fit un bon somme qui le reposa des fatigues du
voyage, et il ne se leva que pour déjeuner. Pendant qu'il était à table,
Argensola lui remit un petit bleu par lequel Marguerite lui assignait un
rendez-vous pour le jour même, à cinq heures de l'après-midi, dans le
jardin de la Chapelle expiatoire.
Après déjeuner, il alla voir ses parents, avenue Victor-Hugo. Sa mère
Luisa lui jeta les bras autour du cou aussi passionnément que si elle
l'avait cru perdu pour toujours; sa sœur Luisita, dite Chichi,
l'accueillit avec une tendresse mêlée de curiosité sympathique à l'égard
de ce frère chéri qu'elle savait être un mauvais sujet; et il eut même
la surprise de trouver aussi à la maison sa tante Héléna, qui avait
laissé en Allemagne son mari Karl von Hartrott et ses innombrables
enfants pour venir passer deux ou trois mois chez les Desnoyers; mais il
ne put voir son père Marcel, déjà sorti pour aller prendre au cercle des
nouvelles de cette guerre invraisemblable dont l'idée hantait tous les
esprits.
A quatre heures et demie, il pénétra dans le jardin de la Chapelle
expiatoire. C'était une demi-heure trop tôt; mais son impatience
d'amoureux lui donnait l'illusion d'avancer l'heure de la rencontre en
avançant sa propre arrivée au lieu convenu.
Marguerite Laurier était une jeune dame élégante, un peu légère, encore
honnête, qu'il avait connue dans le salon du sénateur Lacour. Elle était
mariée à un ingénieur qui avait dans les environs de Paris une fabrique
de moteurs pour automobiles. Laurier était un homme de trente-cinq ans,
grand, un peu lourd, taciturne, et dont le regard lent et triste
semblait vouloir pénétrer jusqu'au fond des hommes et des choses. Sa
femme, moins âgée que lui de dix ans, avait d'abord accepté avec une
souriante condescendance l'adoration silencieuse et grave de son époux;
mais elle s'en était bientôt lassée, et, lorsque Jules, le peintre
fashionable, était apparu dans sa vie, elle l'avait accueilli comme un
rayon de soleil. Ils se plurent l'un à l'autre. Elle avait été flattée
de l'attention que l'artiste lui prêtait, et l'artiste l'avait trouvée
moins banale que ses admiratrices ordinaires. Ils eurent donc des
entrevues dans les jardins publics et dans les squares; ils se
promenèrent amoureusement aux Buttes-Chaumont, au Luxembourg, au parc
Montsouris. Elle frissonnait délicieusement de terreur à la pensée
d'être surprise par Laurier, lequel, très occupé de sa fabrique, n'avait
pas encore le moindre soupçon. D'ailleurs elle entendait bien ne pas se
donner à Jules avec la même facilité que tant d'autres: cet amour à la
fois innocent et coupable était sa première faute, et elle voulait que
ce fût la dernière. La situation paraissait sans issue, et Jules
commençait à s'impatienter de ces relations trop chastes et même un peu
puériles, dont les plus grandes licences consistaient à prendre quelques
baisers à la dérobée.
Fut-ce une amie de Marguerite qui devina l'intrigue et qui la fit
connaître au mari par une lettre anonyme? Fut-ce Marguerite qui se
trahit elle-même par ses rentrées tardives, par ses gaîtés
inexplicables, par l'aversion qu'elle témoigna inopinément à l'ingénieur
dans l'intimité conjugale? Le fait est que Laurier se mit à épier sa
femme et n'eut aucune peine à constater les rendez-vous qu'elle avait
avec Jules. Comme il aimait Marguerite d'une passion profonde et se
croyait trahi beaucoup plus irréparablement qu'il ne l'était en
réalité, des idées violentes et contradictoires se heurtèrent dans son
esprit. Il songea à la tuer; il songea à tuer Desnoyers; il songea à se
tuer lui-même. Finalement il ne tua personne, et, par bonté pour cette
femme qui le traitait si mal, il accepta sa disgrâce. En somme, c'était
sa faute, s'il n'avait pas su se faire aimer. Mais il était homme
d'honneur et ne pouvait accepter le rôle de mari complaisant. Il eut
donc avec Marguerite une brève explication qui se termina par cet arrêt:
--Désormais nous ne pouvons plus vivre ensemble. Retourne chez ta mère
et demande le divorce. Je n'y ferai aucune opposition et je faciliterai
le jugement qui sera rendu en ta faveur. Adieu.
Après cette rupture, le peintre était parti pour l'Amérique afin de
prendre des arrangements avec les fermiers des biens qu'il y possédait
en propre, de vendre quelques pièces de terre, et de réunir la grosse
somme dont il avait besoin pour son mariage et pour l'organisation de sa
maison.
Lorsque Jules eut franchi la grille par où l'on entre du boulevard
Haussmann dans le jardin de la Chapelle expiatoire, il y trouva les
allées pleines d'enfants qui couraient et piaillaient. Il reçut dans les
jambes un cerceau poussé par un bambin; il fit un faux pas contre un
ballon. Autour des châtaigniers fourmillait le public ordinaire des
jours de chaleur. C'étaient des servantes des maisons voisines, qui
cousaient ou qui babillaient, tout en suivant d'un regard distrait les
jeux des petits confiés à leur garde; c'étaient des bourgeois du
quartier, venus là pour lire leur journal avec l'illusion d'y jouir de
la paix d'un bocage. Tous les bancs étaient occupés. Les chaises de fer,
sièges payants, servaient d'asile à des femmes chargées de paquets, à
des bourgeoises des environs de Paris qui attendaient des personnes de
leur famille pour prendre le train à la gare Saint-Lazare.
Après trois semaines de traversée pendant lesquelles Jules avait évolué
sur la piste ovale d'un pont de navire avec l'automatisme d'un cheval de
manège, il avait plaisir à se mouvoir librement sur cette terre ferme où
ses chaussures faisaient grincer le sable. Ses pieds, habitués à un sol
instable, gardaient encore une sensation de déséquilibrement. Il se
promenait de long en large; mais ses allées et venues n'attiraient
l'attention de personne. Une préoccupation commune semblait s'être
emparée de tout le monde, hommes et femmes; les gens échangeaient à
haute voix leurs impressions; ceux qui tenaient un journal à la main
voyaient leurs voisins s'approcher avec un sourire interrogatif. Il n'y
avait plus trace de la méfiance et de la crainte instinctives qui
portent les habitants des grandes villes à s'ignorer mutuellement ou à
se dévisager comme des ennemis.
«Ils parlent de la guerre, pensa Jules. A cette heure, la possibilité
de la guerre est pour les Parisiens l'unique sujet de conversation.»
Hors du jardin, même anxiété et même tendance à une sympathie
fraternelle. Lorsque les vendeurs de journaux passaient en criant les
éditions du soir, ils étaient arrêtés dans leur course par les mains
avides des passants qui se disputaient les feuilles. Tout lecteur était
aussitôt entouré d'un groupe de gens qui lui demandaient des nouvelles
ou qui essayaient de déchiffrer par-dessus ses épaules les manchettes
imprimées en caractères gras. De l'autre côté du square, dans la rue des
Mathurins, sous la tente d'un débit de vin, des ouvriers écoutaient les
commentaires d'un camarade qui, avec des gestes oratoires, montrait le
texte d'une dépêche. La circulation dans les rues, le mouvement général
de la cité étaient les mêmes que les autres jours; mais il semblait que
les voitures marchaient plus vite, qu'il y avait dans l'air comme un
frisson de fièvre, que l'on discourait et que l'on souriait d'une façon
différente. Tout le monde paraissait connaître tout le monde. Les femmes
du jardin regardaient Jules comme si elles l'avaient déjà vu cent fois.
Il aurait pu s'approcher d'elles et engager la conversation sans
qu'elles en éprouvassent la moindre surprise.
«Ils parlent de la guerre», se répéta-t-il, mais avec la commisération
d'un esprit supérieur qui connaît l'avenir et qui s'élève au-dessus des
opinions communes.
L'inquiétude publique n'était, selon lui, que la surexcitation nerveuse
d'un peuple qui, accoutumé à une vie paisible, s'alarme dès qu'il
entrevoit un danger pour son bien-être. On avait parlé si souvent d'une
guerre imminente à propos de conflits qui, à la dernière minute,
s'étaient résolus pacifiquement! Au surplus, l'homme est enclin à
considérer comme logique et raisonnable tout ce qui flatte son égoïsme,
et il répugnait à Jules que la guerre éclatât, parce qu'elle aurait
dérangé ses plans de vie.
«Mais non, il n'y aura pas de guerre! s'affirma-t-il encore à lui-même.
Ces gens sont fous. Il n'est pas possible qu'on fasse la guerre à une
époque comme la nôtre.»
Et il regarda sa montre. Cinq heures. Marguerite arriverait d'un moment
à l'autre. Il crut la reconnaître de loin dans une dame qui entrait au
jardin par la rue Pasquier; mais, quand il eut fait quelques pas vers
elle, il constata son erreur. Déçu, il reprit sa promenade. La mauvaise
humeur lui fit voir beaucoup plus laid qu'il ne l'est en réalité le
monument dont la Restauration a orné l'ancien cimetière de la Madeleine.
Le temps passait, et elle n'arrivait pas. Il surveillait de ses yeux
impatients toutes les entrées du jardin. Et il advint ce qui advenait à
presque tous leurs rendez-vous: elle se présenta devant lui à
l'improviste, comme si elle tombait du ciel ou surgissait de la terre,
telle une apparition.
--Marguerite! Oh! Marguerite!
Il hésitait presque à la reconnaître. Il éprouvait une sorte
d'étonnement à revoir ce visage qui avait occupé son imagination pendant
les trois mois du voyage, mais qui, d'un jour à l'autre, s'était pour
ainsi dire spiritualisé par le vague idéalisme de l'absence. Puis, tout
à coup, il lui sembla qu'au contraire le temps et l'espace étaient
abolis, qu'il n'avait fait aucun voyage et que quelques heures seulement
s'étaient écoulées depuis leur dernière entrevue.
Ils allèrent s'asseoir sur des chaises de fer, à l'abri d'un massif
d'arbustes. Mais, à peine assise, elle se leva. L'endroit était
dangereux: les gens qui passaient sur le boulevard n'avaient qu'à
tourner les yeux pour les découvrir, et elle avait beaucoup d'amies qui,
à cette heure, sortaient peut-être des grands magasins du quartier. Ils
cherchèrent donc un meilleur refuge dans un coin du monument; mais ce
n'était pas encore la solitude. A quelques pas d'eux, un gros monsieur
myope lisait son journal; un peu plus loin, des femmes bavardaient, leur
ouvrage sur les genoux.
--Tu es bruni, lui dit-elle; tu as l'air d'un marin. Et moi, comment me
trouves-tu?
Jules ne l'avait jamais trouvée si belle. Marguerite était un peu plus
grande que lui, svelte et harmonieuse. Sa démarche avait un rythme aisé,
gracieux, presque folâtre. Les traits de son visage n'étaient pas fort
réguliers, mais avaient une grâce piquante.
--As-tu pensé beaucoup à moi? reprit-elle. Ne m'as-tu pas trompée?
Dis-moi la vérité: tu sais que, quand tu mens, je m'en aperçois tout de
suite.
--Je n'ai pas cessé un instant de penser à toi! répondit-il en mettant
sa main sur son cœur, comme s'il prêtait serment devant un juge
d'instruction. Et toi, qu'as-tu fait pendant que j'étais en Amérique?
Ce disant, il lui prit une main qu'il caressa; puis il essaya doucement
d'introduire un doigt entre le gant et la peau satinée. En dépit de la
discrétion de ce geste, le monsieur qui lisait son journal remarqua le
manège et jeta vers eux des regards indignés. Faire des niaiseries
amoureuses dans un jardin public, alors que l'Europe était menacée d'une
pareille catastrophe!
Marguerite repoussa la main trop audacieuse et parla de ce qu'elle avait
fait en l'absence de Jules. Elle s'était ennuyée beaucoup; elle avait
tâché de tuer le temps; elle était allée au théâtre avec son frère; elle
avait eu plusieurs conférences avec son avocat, qui l'avait renseignée
sur la marche à suivre pour le divorce.
--Et ton mari? demanda Jules.
--Ne parlons pas de lui, veux-tu? Le pauvre homme me fait pitié. Il est
si bon, si correct! Mon avocat m'assure qu'il consent à tout, qu'il ne
veut susciter aucune difficulté. Tu sais que je lui ai apporté une dot
de trois cent mille francs et qu'il a mis cette somme dans ses
affaires. Eh bien, il veut me rendre les trois cent mille francs, et
même, quoique cela doive le gêner beaucoup, il veut me les rendre
aussitôt après le divorce. Par moments, j'ai comme un remords du mal que
je lui ai fait. Il est si bon, si honnête!
--Mais moi? interrompit Jules, vexé de cette délicatesse inopportune.
--Oh! toi, tu es mon bonheur! s'écria-t-elle avec un transport d'amour.
Il y a des situations cruelles; mais qu'y faire? Chacun doit vivre sa
vie, sans s'inquiéter des ennuis qui peuvent en résulter pour les
autres. Être égoïste, c'est le secret du bonheur.
Elle garda un instant le silence; puis, comme si ces pensées lui étaient
pénibles, elle sauta brusquement à un autre sujet.
--Toi qui es si bien instruit de toutes choses, crois-tu à la guerre?
Tout le monde en parle; mais j'imagine que cela finira par s'arranger.
Jules la confirma dans cet optimisme. Lui non plus, il ne croyait pas à
la guerre.
--Notre temps, reprit Marguerite, ne permet plus ces sauvageries. J'ai
connu des Allemands bien élevés qui, sans aucun doute, pensent comme toi
et moi. Un vieux professeur qui fréquente chez nous expliquait hier à ma
mère qu'à notre époque de progrès les guerres ne sont plus possibles. Au
bout de deux mois à peine on manquerait d'hommes; au bout de trois
mois, il n'y aurait plus d'argent pour continuer la lutte. Je ne me
rappelle pas bien comment il expliquait cela; mais il l'expliquait avec
tant d'évidence que c'était plaisir de l'entendre.
Elle réfléchit un peu, tâchant de retrouver ses souvenirs: puis,
effrayée de l'effort qu'il lui faudrait faire, elle se contenta
d'ajouter en son propre nom:
--Figure-toi un peu ce que serait une guerre. Quelle horreur! La vie
sociale serait abolie. Il n'y aurait plus ni réunions, ni toilettes, ni
théâtres. Il serait même impossible d'inventer des modes. Toutes les
femmes porteraient le deuil. Conçois-tu pareille chose? Et Paris devenu
un désert! Paris qui me semblait si joli tout à l'heure, en venant au
rendez-vous! Non, non, cela n'est pas possible.... Tu sais que le mois
prochain nous allons à Vichy? Ma mère a besoin de prendre les eaux. Et
ensuite nous irons à Biarritz. Après Biarritz, je suis invitée dans un
château de la Loire. Au surplus, il y a mon divorce: j'espère que notre
mariage pourra se célébrer l'été prochain. Et une guerre viendrait
déranger tous ces projets? Non, je te répète que cela n'est pas
possible. Mon frère et ses amis rêvent, quand ils parlent du péril
allemand. Peut-être mon mari est-il aussi de ceux qui croient la guerre
prochaine et qui s'y préparent; mais c'est une sottise. Dis comme moi
que c'est une sottise. Dis, je le veux!
Il dit donc que c'était une sottise; et elle, tranquillisée par cette
affirmation, passa à autre chose, Comme elle venait de parler de son
divorce, elle pensa à l'objet du voyage que Jules venait de faire.
--Le plaisir de te voir, reprit-elle, m'a fait oublier le plus
important. As-tu réussi à te procurer l'argent dont tu as besoin?
Il prit l'air d'un d'homme d'affaires pour parler de ses finances. Il
rapportait moins qu'il ne l'espérait. Il avait trouvé le pays dans une
de ces crises économiques qui le tourmentent périodiquement. Malgré
cela, il avait réussi à se procurer quatre cent mille francs représentés
par un chèque. En outre, on lui ferait un peu plus tard de nouveaux
envois: un propriétaire terrien, avec qui il avait quelques liens de
parenté, s'occuperait de ces négociations.
Elle parut satisfaite de la réponse et prit à son tour un air de femme
sérieuse.
--L'argent est l'argent, déclara-t-elle sentencieusement, et, sans
argent, il n'y a pas de bonheur sûr. Tes quatre cent mille francs et ce
que j'ai moi-même nous permettront de vivre.
Ils se turent, les yeux dans les yeux. Ils s'étaient dit l'essentiel, ce
qui intéressait leur avenir. Maintenant une préoccupation nouvelle
obsédait leur âme. Ils n'osaient pas se parler en amants. D'une minute à
l'autre les témoins devenaient plus nombreux autour d'eux. Les petites
modistes, au sortir de l'atelier, les dames, au sortir des magasins,
coupaient à travers le jardin pour raccourcir leur route. L'allée se
transformait en rue, et tous les passants jetaient un regard curieux sur
cette dame élégante et sur son compagnon, blottis derrière les arbustes
comme des gens qui cherchent à se cacher. Quelques-uns les dévisageaient
avec réprobation; d'autres, encore plus agaçants, souriaient d'un air de
complicité protectrice.
--Quel ennui! soupira Marguerite. On va nous surprendre.
Une jeune fille la regarda fixement, et Marguerite crut reconnaître une
employée d'un couturier fameux.
--Allons-nous-en vite! dit-elle. Si on nous voyait ensemble!...
Jules protesta. Pourquoi s'en aller? Ils couraient partout le même
risque d'être reconnus. D'ailleurs c'était sa faute, à elle. Puisqu'elle
avait si peur de la curiosité des gens, pourquoi n'acceptait-elle de
rendez-vous que dans des lieux publics? Il y avait un endroit où elle
serait à l'abri de toute surprise; mais elle s'était toujours refusée à
y venir.
--Oui, oui, je sais: ton atelier. Je t'ai déjà dit cent fois que non.
--Mais puisque nos affaires sont presque réglées? Puisque nous serons
mariés dans quelques mois?
--N'insiste pas. Je veux que tu épouses une femme honnête.
Il eut beau plaider avec une éloquence passionnée, elle resta ferme dans
sa résolution. Il se résigna donc à faire signe à un taxi, où elle
monta pour rentrer chez sa mère. Mais, au moment où il prenait congé
d'elle, elle le retint par la main et lui demanda:
--Ainsi, tu ne crois pas à la guerre?... Répète-le. Je veux l'entendre
encore de ta bouche. Cela me rassure.
II
LA FAMILLE DESNOYERS
Marcel Desnoyers, père de Jules, appartenait à une famille ouvrière
établie dans un faubourg de Paris. Devenu orphelin à quatorze ans, il
avait été mis en apprentissage par sa mère dans l'atelier d'un sculpteur
ornemaniste. Le patron, content de son travail et de ses progrès, put
bientôt l'employer, malgré son jeune âge, dans les travaux qu'il
exécutait alors en province.
En 1870, Marcel avait dix-neuf ans. Les premières nouvelles de la guerre
le surprirent à Marseille, où il était occupé à la décoration d'un
théâtre.