ARGUMENT.--Roland donne des preuves de folie furieuse.--Zerbin rencontre
Odoric, qui avait trahi Isabelle. Il lui fait grâce de la vie, mais, en
punition de sa faute, il lui donne Gabrine à garder. Il va à la
recherche de Roland, suit ses traces et ramasse ses armes éparses sur le
sol. Survient Mandricard, accompagné de Doralice. Il en vient aux mains
avec Zerbin, pour avoir l’épée du paladin. Zerbin est blessé à mort, et
Isabelle se réfugie auprès d’un ermite. Arrive ensuite Rodomont, qui
s’attaque à Mandricard; mais le combat est arrêté par l’arrivée d’un
messager d’Agramant qui rappelle les deux guerriers sous les murs de
Paris.
Que celui qui met le pied sur l’amoureuse glu s’empresse de le retirer,
et n’attende pas d’être englué jusqu’aux épaules. L’amour n’est, en
somme, qu’une folie, de l’avis universel des sages. Si, comme Roland,
tous ceux qui en sont atteints ne deviennent pas furieux, leur égarement
se traduit par quelque autre signe. Et quelle marque plus évidente de
folie que de s’annihiler soi-même devant la volonté d’autrui?
Les effets sont variés, mais la folie qui les produit est une. C’est
comme une grande forêt, où quiconque se hasarde doit infailliblement
s’égarer; les uns vont en haut, les autres en bas, ceux-ci d’un côté,
ceux-là d’un autre. En résumé, et pour conclure, voici ce que je dis:
Celui qui s’abandonne à l’amour mérite, entre autres peines, les soucis
et les chaînes qui l’attendent.
On pourrait bien me dire: «--Frère, tu vas en remontrant aux autres, et
tu ne vois pas ta propre faiblesse.--» A cela, je réponds que je vous
comprends fort bien, maintenant que mon esprit est dans un moment
lucide. J’ai grand souci--et j’espère le faire un jour--de me reposer
enfin; mais dès que je veux mettre cette résolution à exécution, je ne
le puis, car le mal a pénétré jusqu’au fond de mes os.
Seigneur, je vous disais, dans l’autre chant, que le furieux et forcené
Roland, après avoir arraché ses armes et déchiré ses vêtements, les
avait dispersés dans la campagne; qu’il avait jeté son épée sur le
chemin, déraciné les arbres, et qu’il faisait retentir de ses cris les
cavernes et les forêts profondes, lorsque, attirés par la rumeur, de
nombreux pasteurs accoururent, conduits en ces lieux par leur mauvaise
étoile ou en punition de quelque péché.
Dès qu’ils se sont approchés d’assez près pour voir les incroyables
prouesses d’un tel fou et sa force terrible, ils font volte-face pour
fuir; mais ils ne savent plus par où, comme il advient dans une peur
soudaine. Le fou se précipite sur leurs pas. Il en saisit un et lui
arrache la tête avec la même facilité qu’on cueille une pomme sur
l’arbre ou une fleur épanouie sur le buisson.
Il prend par une jambe le tronc pesant et s’en sert comme d’une massue
contre les autres. Il en jette deux par terre et les endort d’un sommeil
dont ils ne se réveilleront probablement qu’au jour du jugement dernier.
Leurs compagnons s’empressent de fuir le pays, et bien leur sert d’avoir
le pied leste. Le fou les aurait eu néanmoins bientôt rejoints, s’il ne
s’était pas jeté sur leurs troupeaux.
Les laboureurs, rendus prudents par l’exemple, abandonnent, dans les
champs, charrues, houes et faux. Les uns montent sur les toits des
maisons, les autres sur les églises, car les ormes ni les saules ne
seraient point un abri sûr. De là, ils contemplent l’horrible furie de
Roland, qui, des poings, des épaules, des dents, des ongles, des pieds,
déchire, met en pièces, anéantit bœufs et chevaux. Ceux d’entre eux qui
lui échappent peuvent se dire bons coureurs.
Vous auriez pu entendre retentir jusque dans les villes prochaines
l’immense rumeur des hurlements, des cornets et des trompettes
rustiques, et, par-dessus tout, le bruit incessant des cloches; vous
auriez pu voir mille paysans descendre des montagnes, avec des piques,
des arcs, des épieux et des frondes, et tout autant se diriger de la
plaine vers les hauteurs, afin de livrer au fou un assaut de leur façon.
Ainsi, sur la rive salée, la vague poussée par le vent du midi s’en
vient tout d’abord comme en se jouant; mais la deuxième est plus haute
que la première, et la troisième suit avec plus de force encore: à
chaque vague nouvelle, l’onde croît en intensité et déferle plus avant
sur la grève. De même, autour de Roland, s’accroît la tourbe impitoyable
qui descend des hauteurs ou surgit des vallées.
Il en tue dix, puis dix encore, qui lui tombent au hasard sous la main;
cette expérience démontre clairement aux autres qu’ils seront beaucoup
plus en sûreté en se tenant au loin. C’est en vain qu’ils le frappent;
le fer ne peut répandre le sang de son corps. Le roi du ciel a accordé
une telle faveur au comte, afin de le conserver pour la défense de la
sainte Foi.
Roland aurait été en danger de mort, s’il avait pu mourir. Il aurait
appris combien il avait été imprudent en jetant son épée et en restant
sans armes. Enfin la populace se retire, voyant que ses coups restaient
sans effet. Roland, n’ayant plus personne devant lui, prend le chemin
d’un bourg composé de quelques maisons.
Il n’y trouve personne; petits et grands, tous les habitants, pris de
peur, avaient abandonné le village. En revanche, il y avait une grande
quantité de provisions, d’une nature grossière et appropriée à la vie
des champs. Sans distinguer le pain d’avec les glands, Roland, poussé
par un long jeûne et par sa furie, porte gloutonnement les mains et les
dents sur les premiers objets qu’il rencontre, crus ou cuits.
Puis il erre par tout le pays, donnant la chasse aux hommes et aux
bêtes, et courant à travers les bois. Tantôt il attrape les chevreuils
alertes et les daims légers; tantôt il lutte avec les ours et les
sangliers, et les terrasse de ses mains nues; le plus souvent, il dévore
avec une avidité bestiale leur chair et toutes leurs dépouilles.
Deçà, delà, sur les monts et dans les plaines, il parcourt toute la
France. Il arrive un jour près d’un pont sous lequel un fleuve, large et
profond, roule ses eaux entre deux rives escarpées. Tout auprès, s’élève
une tour du haut de laquelle on découvre au loin tous les alentours. Ce
qu’il fit en cet endroit, vous l’apprendrez ailleurs, car il me plaît de
vous parler auparavant de Zerbin.
Zerbin, après que Roland fut parti, attendit quelque temps, et prit
ensuite le sentier que le paladin avait suivi, laissant aller son
destrier à pas lents. Il n’avait pas, je crois, fait encore deux milles,
lorsqu’il aperçut, lié sur un petit roussin, un chevalier de chaque côté
duquel se tenait un cavalier tout armé.
Zerbin, dès qu’il fut près de lui, reconnut le prisonnier; Isabelle le
reconnut aussi. C’était Odoric, le Biscayen, qui s’était conduit comme
un loup chargé de garder une brebis. Zerbin l’avait choisi, de
préférence à tous ses autres amis, pour lui confier sa dame, croyant
qu’en cette circonstance il lui serait aussi fidèle que dans tout le
reste.
En ce moment, Isabelle était précisément en train de raconter à Zerbin
comment la chose s’était passée; comment elle avait réussi à s’échapper
dans une barque avant que la mer eût brisé le navire; la violence dont
Odoric avait usé à son égard, et de quelle manière elle avait ensuite
été entraînée dans la grotte. Elle n’avait pas encore achevé son récit,
lorsqu’ils aperçurent le scélérat conduit prisonnier.
Les deux gardes, au milieu desquels s’avançait Odoric enchaîné,
reconnurent sur-le-champ Isabelle, et se doutèrent bien que celui qui
l’accompagnait était son ami et leur maître, surtout quand ils eurent vu
les antiques armoiries de son illustre famille peintes sur son écu.
Puis, l’ayant plus attentivement regardé au visage, ils virent qu’ils ne
s’étaient point trompés.
Ils sautèrent sur-le-champ à terre; puis, les bras ouverts, ils s’en
vinrent en courant vers Zerbin, et l’embrassèrent comme on embrasse un
supérieur, la tête nue et fléchissant les genoux. Zerbin, les regardant
tous les deux en pleine figure, vit que l’un était Corèbe, le Biscayen,
et l’autre Almon, envoyés par lui sur le même navire qu’Odoric.
Almon dit: «--Puisqu’il a plu à Dieu--grâces lui en soient
rendues--qu’Isabelle t’ait rejoint, je comprends très bien, mon
seigneur, que je ne t’apporte aucune nouvelle. Je n’ai donc plus qu’à
t’apprendre comment il se fait que tu vois ce traître ainsi lié avec
nous, car ta compagne, qui a été la plus cruellement offensée, a dû te
raconter toute l’histoire.
«Tu dois savoir comment, trompé par le traître, je m’éloignai de lui, et
comment ensuite Corèbe fut blessé en défendant Isabelle. Mais ce qui
s’est passé à mon retour n’a été ni vu ni entendu par cette dernière, et
elle n’a pu te le dire; c’est sur ce point-là que je vais te renseigner.
«Je m’en revenais en toute hâte de la ville vers la mer, avec des
chevaux que j’avais trouvés, les regards sans cesse tendus pour voir si
je ne découvrais pas ceux qui étaient restés derrière moi. J’arrive
enfin sur le rivage, à l’endroit où je les avais laissés; je regarde, et
je ne vois rien, si ce n’est quelques traces encore fraîches sur le
sable.
«Je suis cette piste qui me conduit dans un bois sauvage; à peine y
eus-je pénétré, que, guidé par des gémissements qui frappaient mon
oreille, je retrouvai Corèbe gisant à terre. Je lui demandai ce qu’il
était advenu de la dame et d’Odoric, et qui l’avait ainsi blessé
lui-même. Dès que je sus la vérité, je me mis à courir après le traître,
cherchant à travers tous ces ravins.
«Je tournai ainsi tout un jour, sans retrouver aucun vestige. Enfin je
revins à l’endroit où gisait Corèbe, dont le sang avait tellement rougi
la terre tout autour de lui, que, s’il était resté un peu plus dans cet
état, il aurait eu plutôt besoin d’une fosse et d’un prêtre ou d’un
moine pour l’enterrer que d’un médecin ou d’un lit pour le guérir.
«Je le fis transporter du bois dans la ville, et le fis déposer dans la
maison d’un hôtelier de mes amis. Là, par les soins et l’art d’un vieux
médecin, il fut promptement guéri. Puis, nous étant munis d’armes et de
chevaux, Corèbe et moi, nous nous mîmes à la recherche d’Odoric, que
nous retrouvâmes à la cour du roi Alphonse de Biscaye; là, je lui livrai
bataille.
«La justice du roi, qui m’accorda le combat, le bon droit et, en outre
du bon droit, la fortune, qui donne trop souvent la victoire à qui il
lui plaît, tout cela m’aida à triompher du traître. Je le fis
prisonnier. Le roi, instruit de son crime abominable, me permit d’en
faire ce que je voudrais.
«Je n’ai pas voulu le tuer ni le laisser mettre à mort; mais, comme tu
vois, je résolus de te l’amener enchaîné, car je pense que c’est à toi
de le juger et de dire s’il doit mourir ou subir tout autre châtiment.
J’avais entendu raconter que tu étais auprès de Charles, et je m’y
rendais dans le désir de t’y retrouver. Je rends grâces à Dieu, qui m’a
fait te rencontrer ici, au moment où je l’espérais le moins.
«Je lui rends grâce aussi de voir près de toi ton Isabelle,--je ne sais
comment elle y est,--car je craignais bien que, par suite du crime de ce
félon, tu n’entendisses jamais plus parler d’elle.--»
Zerbin avait écouté Almon sans prononcer un seul mot et les yeux
toujours fixés sur Odoric. Il éprouvait moins de haine contre lui que de
chagrin de ce qu’une telle amitié eût fini si mal.
Après qu’Almon eut terminé son récit, Zerbin resta longtemps silencieux,
tout épouvanté qu’un homme qui n’avait jamais failli dans d’autres
occasions eût pu commettre une si manifeste trahison. Enfin, sortant de
sa longue rêverie, il demanda en soupirant au prisonnier si tout ce que
le cavalier avait dit de lui était vrai.
Le déloyal se laissa tomber, les deux genoux à terre, et dit: «--Mon
seigneur, tout homme en ce monde est sujet au péché et à l’erreur. La
seule différence qui existe entre le bon et le méchant, c’est que l’un
cède devant le plus petit désir qui vient l’assaillir, tandis que
l’autre se défend et résiste, et ne succombe que si la séduction devient
par trop forte.
«Si tu m’avais confié la défense d’un de tes châteaux, et qu’au premier
assaut j’eusse, sans faire de résistance, laissé planter les bannières
ennemies sur les remparts, j’aurais mérité d’être accusé de lâcheté ou,
ce qui est plus grave, de trahison. Mais si je n’eusse cédé qu’à la
force, je suis bien certain que, loin d’être blâmé, j’aurais acquis
gloire et récompense.
«Plus l’ennemi est puissant, plus l’excuse de celui qui perd la bataille
est acceptable. Je devais garder ma foi avec autant de souci qu’une
forteresse assiégée de toutes parts. Aussi me suis-je efforcé de la
garder, appelant à mon secours toute la raison, toute l’énergie dont la
Souveraine Prudence m’a doué. Mais enfin, vaincu par une force
irrésistible, j’ai succombé.--»
Ainsi dit Odoric; puis il ajouta d’autres excuses trop longues pour vous
les raconter toutes. Il chercha à montrer qu’il avait été poussé par un
entraînement fatal et non par une fantaisie légère. Si jamais prières
eurent le pouvoir d’apaiser la colère, si l’humilité du langage obtint
jamais un résultat, ce dut être en ce moment, car Odoric trouva des
accents capables d’émouvoir le cœur le plus dur.
Zerbin hésite; doit-il ou non tirer vengeance d’une telle injure? Il
sent que le crime du félon mérite la mort; mais le souvenir de l’étroite
amitié qui les a si longtemps unis tempère, par la pitié, la colère dont
son cœur est embrasé, et réclame merci pour le coupable.
Pendant que Zerbin était ainsi en suspens et se demandait s’il devait
rendre la liberté à Odoric, l’emmener captif pour le retenir dans les
tourments, ou se débarrasser par la mort de la vue du traître, le
palefroi auquel Mandricard avait enlevé la bride vint à passer,
hennissant et emporté par sa course. Sur son dos était la vieille qui
avait, peu auparavant, failli envoyer Zerbin à la mort.
Le palefroi, ayant entendu de loin hennir les autres coursiers,
accourait au milieu d’eux, emportant la vieille tout en pleurs et criant
en vain au secours. Dès que Zerbin la vit, il leva les mains au Ciel
pour le remercier de la faveur qu’il lui faisait en lui livrant les deux
seuls êtres qu’il devait haïr.
Zerbin fait arrêter la vieille en attendant qu’il ait décidé ce qu’il en
devait faire. Il songe d’abord à lui couper le nez et les deux oreilles,
pour servir d’exemple aux malfaiteurs; puis il lui paraît préférable de
donner son corps en pâture aux vautours. Après avoir hésité entre
plusieurs genres de châtiments, il prend enfin la résolution suivante:
Il se tourne vers ses compagnons et dit: «--Je suis heureux de pouvoir
laisser la vie à ce félon, car, s’il ne mérite point un pardon complet,
il ne mérite pas non plus un châtiment aussi terrible que la mort. Qu’il
vive et qu’on le délie, j’y consens; son crime lui fut inspiré par
l’amour, et les fautes que fait commettre l’amour peuvent facilement
s’excuser.
«Amour a souvent troublé des esprits plus sains que ne l’avait celui-ci,
et les a poussés à de bien plus grands excès que l’outrage dont nous
avons tous été victimes. C’est moi qui devrais être puni d’avoir été
assez aveugle pour lui confier une semblable mission, sans songer que le
feu allume facilement la paille.--»
Puis, regardant Odoric: «--Je veux,--lui dit-il,--qu’en punition de ta
faute, tu aies pendant un an cette vieille pour compagne; tu ne pourras
la quitter un seul instant, ni jour ni nuit, où que tu ailles, où que tu
t’arrêtes. Enfin tu devras la défendre contre quiconque voudrait lui
faire outrage.
«Je veux que, si elle te l’ordonne, tu livres combat à tous ceux qu’elle
te désignera. Pendant ce temps, tu parcourras avec elle la France
entière, de ville en ville.--» Ainsi dit Zerbin. Le crime d’Odoric
méritant la mort, c’était le placer devant une fosse profonde où il ne
pourrait éviter de choir que par le plus grand des hasards.
La vieille a trahi tant de dames et tant de chevaliers, elle en a tant
et tant outragé, que celui qui devra l’accompagner ne pourra rencontrer
de chevalier errant sans avoir à soutenir une lutte. Ainsi, ils seront
punis tous les deux: elle, de ses anciens forfaits; lui, en étant obligé
de prendre injustement sa défense. Il ne pourra rester ainsi longtemps
sans recevoir la mort.
Zerbin exigea d’Odoric un serment solennel d’observer cette
prescription, sous peine, dans le cas où il viendrait à y manquer, de ne
plus obtenir la moindre pitié ni aucune merci s’il retombait en ses
mains, et de subir une mort cruelle. Puis, se tournant vers Almon et
Corèbe, Zerbin fit délier Odoric.
Corèbe, aidé d’Almon, délia le traître, mais sans se presser. L’un et
l’autre regrettaient de voir échapper ainsi une vengeance après laquelle
ils avaient longtemps soupiré. Enfin le félon partit en compagnie de la
vieille maudite. On ne lit pas dans Turpin ce qu’il en advint; mais j’ai
trouvé, depuis, un auteur qui en a écrit plus long.
Cet auteur, dont je tairai le nom, écrit qu’après avoir marché pendant
une journée à peine, Odoric, pour se débarrasser de sa gênante compagne,
mit, en dépit de son serment et du pacte conclu, un lacet au cou de
Gabrine, et la laissa pendue à un orme. Il ajoute que, moins d’un an
après, Almon lui fit subir le même traitement, mais il ne dit pas en
quel lieu.
Zerbin, qui suivait la trace du paladin et ne voulait pas la perdre,
envoie alors de ses nouvelles à son armée, qui devait être fort inquiète
à son sujet. Il charge Almon de ce message, en lui faisant force
recommandations qu’il serait trop long de raconter. Il fait d’abord
partir Almon, puis il envoie également Corèbe, et ne garde personne
auprès de lui, excepté Isabelle.
L’affection que Zerbin et Isabelle portaient au vaillant paladin était
si grande, leur désir était si grand de savoir s’il avait retrouvé le
Sarrasin qui l’avait jeté à bas de son destrier avec sa selle, que
Zerbin ne voulut point rejoindre l’armée avant la fin du troisième jour.
C’était le terme que Roland avait fixé pour attendre lui-même le
chevalier qui ne portait point d’épée. Zerbin ne laisse pas un seul des
endroits par où a passé le comte sans y passer lui aussi. Enfin il
arrive parmi les arbres où l’ingrate Angélique avait gravé son chiffre,
un peu hors de la route. Il voit la fontaine, le rocher et tout le reste
brisés en mille pièces.
Il voit au loin briller je ne sais quoi, et il trouve que c’est la
cuirasse du comte; puis il retrouve son casque, mais ce n’est pas ce
casque fameux qui arma jadis la tête de l’Africain Almonte. Il entend
hennir un destrier au plus épais du bois, et, à ce bruit, il lève la
tête. Il voit Bride-d’Or, qui paissait tranquillement l’herbe, et dont
la bride pendait à l’arçon de la selle.
Il cherche Durandal à travers la forêt et la voit gisant hors du
fourreau. Il trouve aussi, mais en lambeaux, la soubreveste dont le
malheureux comte a dispersé les morceaux en cent endroits. Isabelle et
Zerbin, le visage consterné, s’arrêtent tout surpris et ne savent que
penser. Ils pourraient en effet tout supposer, excepté que Roland est
privé de sa raison.
S’ils avaient seulement aperçu une goutte de sang, ils pourraient croire
qu’il est mort. Cependant ils voient venir le long du ruisseau un jeune
berger couvert de pâleur. Celui-ci, du haut d’une roche, avait été
témoin de la fureur terrible de l’infortuné; il l’avait vu jeter ses
armes, déchirer ses habits, mettre à mort les pasteurs et faire mille
autres ravages.
Interrogé par Zerbin, il lui raconte tout ce qui s’est passé. Zerbin
s’étonne et peut à peine y croire, malgré les preuves manifestes qu’il a
sous les yeux. Quoi qu’il en soit, saisi de pitié, il met pied à terre,
et, les yeux remplis de larmes, le cœur plein de tristesse, il s’en va
de côté et d’autre, recueillant comme des reliques les débris épars çà
et là.
Isabelle descend aussi de son palefroi et l’aide à recueillir les armes.
Soudain arrive auprès d’eux une damoiselle au visage triste et dont le
cœur semble plein de douleur. A ceux qui me demanderaient qui elle est,
pourquoi elle s’afflige ainsi et quel chagrin l’oppresse, je répondrai
que c’est Fleur-de-Lys, qui cherche les traces de son amant.
Brandimart, sans la prévenir, l’avait laissée dans la cité de Charles,
où elle l’avait attendu six ou huit mois. A la fin, ne le voyant point
revenir, elle se mit à le chercher partout, d’un rivage à l’autre, des
Pyrénées aux Alpes. Elle l’avait cherché partout, excepté dans le palais
de l’enchanteur Atlante.
Si elle était allée dans ce château d’Atlante, elle l’aurait vu errer
avec Gradasse, Roger, Bradamante, Ferragus et Roland. Mais ensuite,
quand, au son horrible et stupéfiant de son cor, Astolphe eut chassé le
nécromant, Brandimart était retourné vers Paris. Mais Fleur-de-Lys
ignorait tout cela.
Comme je vous l’ai dit, arrivée par hasard près des deux amants,
Fleur-de-Lys reconnut les armes de Roland, ainsi que Bride-d’Or, resté
sans maître, et la bride pendue à la selle. Elle constata de ses yeux la
misérable aventure et put également en entendre le récit, car le berger
lui raconta à elle aussi comment il avait vu Roland courir de tous côtés
comme un fou.
Zerbin rassemble toutes les armes et en forme un beau trophée qu’il
suspend à un pin. Voulant éviter que chevaliers, paysans ou voyageurs ne
se les approprient, il grave sur le tronc verdoyant cette courte
inscription: ARMURE DU PALADIN ROLAND, comme s’il eût voulu dire: Que
personne n’y touche, s’il ne veut pas éprouver la colère de Roland.
Ce pieux devoir accompli, il se dispose à remonter sur son destrier,
lorsque survient Mandricard. Celui-ci, voyant les superbes dépouilles
suspendues au pin, le prie de lui dire ce que cela signifie. Zerbin lui
raconte ce qu’on lui a rapporté à lui-même. Alors le roi païen tout
joyeux s’avance sur-le-champ vers le pin et se saisit de l’épée,
Disant: «--Personne ne m’en peut blâmer; ce n’est pas d’aujourd’hui que
cette épée est mienne, et je peux à bon droit en reprendre possession
partout où je la trouve. Roland, qui n’osait la défendre, a simulé la
folie et l’a jetée sur le chemin. Mais, parce qu’il excuse ainsi sa
lâcheté, ce n’est pas une raison pour que je n’use pas de mon droit.--»
Zerbin lui criait: «--Ne la touche point, ou ne pense pas l’avoir sans
combat. Si tu as eu ainsi les armes d’Hector, tu les as volées, et tu ne
les possèdes pas légitimement.--» Sans plus rien se dire, ils courent
l’un sur l’autre, avec une ardeur égale, avec le même courage. La
bataille commence à peine, et déjà l’air retentit de cent coups.
Preste comme une flamme, Zerbin évite Durandal partout où elle tombe.
Deçà, delà, il fait sauter son destrier comme un daim, aux endroits où
la place lui semble le plus favorable. Et bien lui sert de ne pas perdre
une minute, car un seul coup de cette épée l’enverrait retrouver les
esprits des amants qui remplissent la forêt des myrtes ombreux.
Comme le chien agile se jette sur le porc qu’il a vu s’éloigner du
troupeau et errer dans les champs, et tourne autour de lui, sautant de
ci, de là, tandis que celui-ci guette l’occasion de le mordre, ainsi
Zerbin prend bien garde de voir si l’épée se relève ou s’abaisse, afin
de l’éviter. Pour conserver d’un même coup sa vie et son honneur, il a
l’œil sans cesse aux aguets, et frappe ou s’éloigne à temps.
De l’autre côté, partout où vibre la terrible épée du Sarrasin, qu’elle
frappe à plein ou à vide, on croirait entendre un vent des Alpes
descendre, comme en mars, entre deux montagnes et secouer la chevelure
d’une forêt dont il couche à terre les arbres, et dont il roule dans les
airs les rameaux brisés. Bien que Zerbin ait déjà esquivé plusieurs
coups, il ne peut éviter qu’un dernier l’atteigne.
Il ne peut éviter enfin qu’un grand coup de tranchant, glissant entre
son épée et son écu, ne pénètre jusqu’à sa poitrine. Son haubert était
épais, sa cotte de maille l’était également, ainsi que son panseron;
cependant ils ne purent résister au choc, et donnèrent passage à la
cruelle épée. Celle-ci tomba, coupant la cuirasse jusqu’à l’arçon.
Et si le coup avait porté en plein, il aurait fendu Zerbin par le milieu
comme un roseau. Mais il pénétra dans la chair à peine assez pour
endommager la peau. La plaie peu profonde, mais longue d’autant,
n’aurait pu se mesurer avec une aune. Un sang chaud marque les armes
blanches d’un filet rouge qui retombe jusqu’aux pieds.
Ainsi, souvent, j’ai vu la main plus blanche que l’albâtre, et dont mon
cœur a ressenti tant de fois les atteintes, orner d’un beau ruban de
pourpre un tissu d’argent. En vain Zerbin est passé maître dans les
armes, en vain il possède beaucoup de force et encore plus de courage;
la finesse des armes et la vigueur du roi de Tartarie donnent à son
adversaire un trop grand avantage.
Le coup porté par le païen fut plus terrible en apparence qu’il ne le
fut réellement. Isabelle sentit son cœur se fendre dans sa poitrine
glacée. Quant à Zerbin, plein d’ardeur et de vaillance, et tout enflammé
de colère et de dépit, il prend son épée à deux mains, et frappe de
toute sa force le Tartare au beau milieu du casque.
Sous l’effroyable botte, l’altier Sarrasin s’incline jusque sur le col
de son destrier. Si son casque n’avait pas été enchanté, le rude coup
lui aurait séparé la tête en deux. Il ne tarde pas à se bien venger, et
sans dire: «Je te la réserve pour un autre moment,» il lève son épée sur
le casque de son adversaire, espérant lui fendre la tête jusqu’à la
poitrine.
Zerbin, attentif à ses mouvements, fait promptement tourner son cheval à
droite, mais pas assez vite cependant pour éviter l’épée tranchante qui
frappe le bouclier, l’entr’ouvre du sommet à la base en deux parties
égales, coupe le brassard, entaille le bras, et, brisant l’armure,
descend encore sur la cuisse.
Zerbin cherche de tous côtés à blesser son adversaire sans pouvoir
jamais y parvenir, car l’armure sur laquelle il frappe ne garde pas même
la moindre trace de ses coups. De son côté, le roi de Tartarie prend un
tel avantage sur Zerbin, qu’il le blesse en sept ou huit endroits, lui
enlève son bouclier et lui rompt à moitié son casque.
Cependant Zerbin va perdant son sang; la force lui manque, bien qu’il ne
s’en aperçoive pas encore. Son cœur vaillant, qui ne faiblit pas, suffit
à soutenir son corps épuisé. Cependant sa dame, toute pâle de terreur,
s’approche de Doralice et la supplie au nom de Dieu de faire cesser ce
combat acharné et cruel.
Courtoise autant que belle, Doralice, encore peu rassurée elle-même sur
l’issue du combat, fait volontiers ce que lui dit Isabelle et dispose
son amant à la paix et à une trêve. De même, aux prières d’Isabelle, la
colère vengeresse s’enfuit du cœur de Zerbin. Il s’éloigne par la route
où elle l’entraîne, sans terminer son entreprise en faveur de l’épée du
Comte.
Fleur-de-Lys, qui voit la bonne épée du malheureux Comte si mal
défendue, s’afflige en silence. La douleur l’oppresse tellement, qu’elle
pleure de colère et se frappe le front. Elle voudrait avoir Brandimart
auprès d’elle pour tenter l’entreprise. Si jamais elle le retrouve, elle
se propose de lui conter l’aventure, et elle ne croit pas qu’alors
Mandricard s’enorgueillisse longtemps de posséder cette épée.
Fleur-de-Lys cherche en vain Brandimart du matin au soir. Elle fait un
long chemin loin de lui, loin de lui qui est déjà retourné à Paris. Elle
va si loin, par monts et par vaux, qu’elle arrive au passage d’une
rivière où elle voit et reconnaît le malheureux paladin. Mais disons
d’abord ce qu’il advint de Zerbin.
Laisser Durandal en de telles mains lui semble la pire de ses douleurs,
bien qu’il puisse à peine se tenir à cheval, tellement il a perdu et
tellement il perd de sang. Au bout d’un moment, la chaleur l’abandonne
avec la colère, et ses souffrances augmentent à tel point qu’il sent la
vie lui manquer.
Sa faiblesse l’empêche d’aller plus loin et l’oblige à s’arrêter près
d’une fontaine. La damoiselle inconsolable ne sait ce qu’elle doit faire
ou dire pour le secourir. Elle le voit mourir faute de soins, car le
lieu où ils sont est trop éloigné de toute cité pour qu’un médecin
puisse y venir et, par pitié ou à prix d’argent, panse le blessé.
Elle ne sait que se lamenter en vain et accuser la fortune et le ciel de
cruauté et de barbarie. «--Hélas!--disait-elle--pourquoi ne m’avez-vous
pas noyée quand je voguais sur l’Océan?--» Zerbin, qui a tourné vers
elle ses yeux languissants, est plus désespéré de la voir se lamenter
ainsi, que de la souffrance tenace et forte qui l’a conduit aux portes
de la mort.
«--Mon cœur--lui disait-il--consentez à m’aimer encore quand je serai
mort, car c’est de vous laisser seule et sans appui qui me chagrine, et
non point de mourir. S’il m’était arrivé de terminer ma vie vous sachant
en sûreté, je serais mort heureux et plein de joie d’expirer sur votre
sein.
«Mais puisque mon destin injuste et dur veut que je vous laisse aux
mains de je ne sais qui, je jure par cette bouche, par ces yeux, par
cette chevelure qui m’ont enchaîné, que je vais désespéré dans l’enfer
profond et obscur, où la pensée que je vous ai ainsi laissée sera plus
cruelle que tous les tourments qui peuvent y être.--»
A ces mots, la désespérée Isabelle incline son visage ruisselant de
pleurs, et collant sa bouche à celle de Zerbin, pâle comme une rose
qu’on a oublié de cueillir et qui se flétrit sur la tige ombreuse, elle
dit: «--Ne croyez pas, ô ma vie, faire sans moi ce suprême voyage.
«De cela, ô mon cœur, n’ayez aucune crainte; je vous suivrai au ciel ou
dans l’enfer. Il faut que nos deux âmes s’envolent et partent ensemble,
et soient ensemble réunies dans l’éternité. Je n’aurai pas plus tôt vu
vos yeux se fermer, que la douleur me tuera, et si la douleur ne peut le
faire, je vous jure qu’avec cette épée je me percerai la poitrine.
«J’espère que nos corps seront plus heureux, nous morts, que pendant
notre vie. Quelqu’un passera sans doute par ici et, mû de pitié, leur
donnera une même sépulture.--» Ainsi disant, elle recueille de ses
lèvres décolorées, le souffle vital que la mort va ravir; elle attend
jusqu’à ce qu’il en reste le moindre vestige.
Zerbin, renforçant sa voix débile, dit: «--Je vous prie et vous supplie,
ô ma déesse, par cet amour que vous me témoignâtes quand vous
abandonnâtes pour moi le rivage paternel, et si je puis ordonner, je
vous ordonne de vivre pendant tout le temps qu’il plaira à Dieu.
N’oubliez pas, quoi qu’il arrive, que je vous ai aimée autant qu’on peut
aimer.
«Dieu vous enverra sans doute un protecteur pour vous préserver de toute
mauvaise rencontre, comme il fit quand il conduisit le sénateur romain à
la caverne pour vous en arracher. Ainsi sa bonté vous a secourue jadis
sur mer et contre l’infâme Biscayen. Et s’il advient que par la suite
vous deviez mourir, alors vous pourrez choisir la mort la plus douce.--»
Ces dernières paroles furent prononcées si bas qu’à peine, je crois,
elles purent être entendues. Zerbin s’éteignit comme une lumière
vacillante à qui la cire ou tout autre aliment contenu en elle vient à
manquer. Qui pourra dire la douleur de la jeune fille, quand elle vit
son cher Zerbin rester pâle, immobile et froid comme glace entre ses
bras?
Elle se jette sur le corps sanglant et le baigne de larmes abondantes.
Ses cris font retentir à plusieurs milles les bois et la campagne. Elle
déchire, elle frappe, elle meurtrit ses joues et son sein; elle arrache
sa belle chevelure d’or, appelant toujours en vain le nom aimé.
La douleur l’avait jetée dans une telle rage, dans une fureur telle,
qu’elle aurait tourné contre elle-même l’épée de Zerbin, peu soucieuse
d’obéir à son amant, si un ermite qui avait coutume de venir souvent à
la fontaine, dont sa cellule n’était pas très éloignée, n’était survenu
et ne s’était opposé à son dessein.
Le vénérable vieillard, qui unissait à la bonté une prudence naturelle,
et qui était plein de charité et d’éloquence, finit, par ses
exhortations persuasives, à rendre le calme à la dolente jeune fille. Il
lui met sous les yeux, comme un miroir, les femmes du Nouveau et de
l’Ancien Testament.
Puis il lui démontre comment en Dieu seul chacun trouve le vrai
contentement, et que toutes les autres espérances humaines sont
passagères, périssables et de peu de durée. Il lui dit tant de choses
qu’il la fait revenir de son cruel dessein, et lui fait naître le désir
de consacrer le reste de sa vie au service de Dieu.
Non pas qu’elle pense à oublier jamais le grand amour qu’elle a eu pour
Zerbin, ni à abandonner sa dépouille. Elle veut au contraire l’avoir
auprès d’elle la nuit et le jour, partout où elle sera, partout où elle
ira. Avec l’aide de l’ermite, plus vigoureux et plus fort que son âge ne
l’indique, elle charge Zerbin sur le destrier qui semble triste
lui-même, et tous deux s’avancent pendant plusieurs jours à travers la
forêt.
Le prudent vieillard ne voulut pas se retirer, seul à seule avec la
belle jeune fille, dans la caverne sauvage où il avait, non loin de là,
sa cellule solitaire. Il se disait à part lui: «--Il y a danger de tenir
dans une seule main la paille et la flamme.--» Il ne se fiait point non
plus à son âge ni à sa sagesse, pour risquer une semblable épreuve.
Il lui vint à la pensée de conduire Isabelle en Provence, près de
Marseille, dans un château où se trouvait un monastère de saintes
femmes, riche et bel édifice. Pour emporter le corps du chevalier, il
fit construire dans un château qu’ils rencontrèrent sur leur route, un
cercueil long et large, et bien calfeutré avec de la poix.
Pendant plusieurs jours, ils parcoururent un long espace, choisissant
toujours les lieux les plus déserts, afin de passer inaperçus dans ce
pays où tout présentait l’image de la guerre. A la fin, le passage leur
fut barré par un chevalier qui les accabla d’outrages et d’injures. J’en
parlerai en son lieu; pour le moment, je retourne au roi de Tartarie.
Le combat ayant eu la fin que je vous ai dite, le jeune guerrier s’était
retiré sous de frais ombrages près d’une onde limpide, après avoir ôté
la selle et la bride à son destrier qu’il laissa paître en liberté
l’herbe tendre. Mais au bout de quelques instants il vit venir de loin
un chevalier qui descendait de la montagne vers la plaine.
A peine Doralice eut-elle levé la tête qu’elle le reconnut, et le
montrant à Mandricard, elle dit: «--Voici le superbe Rodomont, si mes
yeux ne me trompent pas à cette distance. Il descend la montagne pour te
livrer bataille. C’est maintenant qu’il te servira d’être vaillant; il
considère comme une grande injure de m’avoir perdue, car j’étais son
épouse et il vient pour se venger.--»
Comme le vaillant vautour, qui voit de loin venir vers lui un canard,
une bécasse, une perdrix, une colombe ou tout autre oiseau semblable,
lève la tête et se montre joyeux et satisfait, ainsi Mandricard, comme
s’il était certain de faire de Rodomont une boucherie, un carnage, saute
joyeux et léger sur son destrier, se raffermit sur ses étriers, et
saisit la bride.
Lorsqu’ils sont assez près l’un de l’autre pour pouvoir entendre leurs
paroles altières, le roi d’Alger commence à menacer son adversaire des
mains et de la tête, criant qu’il le ferait repentir de lui avoir, pour
satisfaire un désir téméraire, manqué de respect, à lui qui s’est
toujours si largement vengé.
Mandricard lui répond: «--En vain tu essaies de m’effrayer par tes
menaces. C’est ainsi qu’on épouvante les enfants et les femmes, ou ceux
qui ne savent pas ce que c’est qu’une arme, mais non pas moi qui me
plais plus à la bataille qu’au repos. Je suis prêt à combattre, à pied
ou à cheval, armé ou désarmé, en rase campagne ou en champ clos.--»
Voici qu’ils en sont aux injures, aux cris, aux exclamations de colère;
ils tirent leurs épées et le choc cruel des deux fers retentit. Ainsi
tout d’abord le vent souffle à peine; puis il commence à ébranler frênes
et chênes; enfin, roulant jusqu’au ciel un nuage de poussière, il
déracine les arbres, renverse les maisons, soulève la mer où il déchaîne
la tempête, et détruit les troupeaux épars dans la forêt.
Les deux païens sont sans égaux sur terre. Leur audace, leur force
prodigieuse leur font frapper des coups et entamer un combat dignes de
leur féroce origine. La terre tremble au bruit terrible du choc produit
par les épées qui se rencontrent. Les armes jettent au ciel des milliers
d’étincelles, et sont comme deux flambeaux embrasés.
L’âpre bataille se poursuit entre les deux rois, sans qu’aucun d’eux
éprouve le besoin de se reposer ou de reprendre haleine. Ils cherchent,
d’un côté ou d’autre, à ouvrir les pièces de leurs armures, à pénétrer à
travers les mailles. Ni l’un ni l’autre ne perd ou ne gagne du terrain.
Mais, comme s’ils étaient entourés d’un fossé ou d’une muraille, ils ne
s’écartent pas d’un pouce du cercle étroit où ils combattent.
Au milieu de mille coups, le Tartare frappe une fois à deux mains sur le
front du roi d’Alger et lui fait voir autant de lumières et d’étincelles
qu’il y en eut jamais. L’Africain sent sa force l’abandonner; sa tête va
toucher la croupe de son cheval; il perd les étriers et, sous les yeux
de celle qu’il aime tant, il est près de tomber de selle.
Mais, de même que l’arc de fin acier, solide et bien trempé, se redresse
avec d’autant plus de force qu’il a été plus courbé par le martinet et
le levier, et rend plus de mal qu’il n’en a reçu, ainsi l’Africain se
relève aussitôt, et porte à son ennemi un coup deux fois plus fort.
Rodomont frappe le fils du roi Agrican juste à l’endroit où il a été
frappé lui-même. Il ne peut cependant lui blesser le visage, défendu par
les armes troyennes; mais il étourdit tellement le Tartare, qu’il ne
sait pas s’il fait jour ou s’il fait nuit. Rodomont, plein de fureur,
porte sans s’arrêter un autre coup qu’il dirige contre la tête.
Le cheval du Tartare, effrayé par l’épée qui siffle en retombant de
haut, fait un saut en arrière pour l’éviter, et vient ainsi, à son
propre détriment, en aide à son maître. L’épée le frappe, au beau milieu
de la tête, d’un coup destiné au cavalier et non à lui. La malheureuse
bête n’avait pas le casque de Troyes, comme son maître; aussi elle est
tuée net.
Elle tombe, et Mandricard se retrouve sur pied. Revenu de son
étourdissement, il fait tournoyer Durandal. La vue de son cheval mort
allume sa colère comme un vaste incendie, et le met hors de lui.
L’Africain cherche à le heurter de son destrier, mais Mandricard ne
bronche pas plus que l’écueil battu des ondes. Il réussit à faire tomber
le destrier de son adversaire, tout en restant ferme sur ses pieds.
L’Africain, qui sent son cheval manquer sous lui, abandonne les étriers,
et, s’appuyant sur les arçons, saute légèrement à terre. Ainsi l’un et
l’autre se retrouvent face à face, à chances égales. Le combat
recommence plus ardent que jamais. La haine, la colère, l’orgueil
croissent des deux côtés et prolongent la lutte. Mais soudain arrive en
toute hâte un messager qui les sépare.
Arrive un messager du peuple maure. C’était un de ceux qui avaient été
envoyés par toute la France, pour rappeler sous les drapeaux les
capitaines et les chevaliers sarrasins, car l’empereur aux fleurs de lys
d’or assiégeait les logements de l’armée des infidèles, laquelle, à
moins d’être promptement secourue, devait nécessairement périr.
Le messager reconnaît les chevaliers à leurs armes et à leurs vêtements,
mais surtout à leur façon de manier l’épée, ainsi qu’aux coups
formidables que d’autres mains que les leurs n’auraient pu porter.
Cependant, il n’ose s’interposer entre eux, car il n’est pas rassuré par
sa qualité de messager du roi, et ne se fie pas non plus à son
inviolabilité d’ambassadeur.
Mais il vient à Doralice et lui apprend qu’Agramant, Marsile et
Stordilan, avec un petit nombre de soldats, sont assiégés dans leur camp
par l’armée des chrétiens, et courent de grands dangers. Après lui avoir
raconté le fait, il la prie d’apaiser les deux guerriers, de rétablir
l’accord entre eux, et de les amener au camp, pour délivrer l’armée
sarrasine.
La dame s’élance hardiment entre les deux chevaliers et leur dit: «--Je
vous ordonne, par l’amour que je sais que vous me portez, de réserver
vos épées pour un meilleur usage, et de venir sur-le-champ avec moi au
secours du camp sarrasin, dont les tentes sont en ce moment assiégées et
sur le point d’être anéanties si elles ne sont promptement secourues.--»
Le messager se joint à elle et leur annonce en détail le grand péril où
se trouvent les Sarrasins. Il leur remet des lettres du fils du roi
Trojan adressées au fils d’Ulien. Les deux guerriers consentent enfin à
ajourner leur querelle. Ils concluent une trêve jusqu’au jour où le
siège du camp sarrasin sera levé.
Mais dès que leurs compagnons seront délivrés, et sans attendre un
instant de plus, ils cesseront de marcher d’accord, et recommenceront
leur guerre implacable, ardente, jusqu’à ce que le sort des armes ait
décidé auquel des deux doit appartenir la dame. Celle-ci, entre les
mains de laquelle ils font serment, leur sert de garant à tous deux.
Cependant la Discorde, ennemie impatiente de la paix et de toute trêve,
ainsi que l’Orgueil qui l’accompagne, veulent s’opposer à un tel
arrangement. Mais Amour, présent au débat, et à la puissance duquel
personne ne résiste, est plus fort qu’eux. Il éloigne, à coups de
flèches, la Discorde et l’Orgueil.
La trêve fut donc conclue entre les deux rivaux au gré de celle qui
pouvait tout sur eux. Il leur manquait un de leurs chevaux, car celui du
Tartare gisait mort à terre. Aussi Bride-d’Or, qui paissait parmi les
herbes fraîches le long de la rive, vint-il fort à propos. Mais me voici
arrivé à la fin de ce chant, de sorte qu’avec votre agrément je ferai
une pause.