ARGUMENT.--Roger, après avoir jeté dans le puits l’écu enchanté, délivre
Richardet, frère de Bradamante, du supplice du feu auquel il avait été
condamné, et apprend de lui la cause de sa condamnation. Tous les deux
passent au château d’Aigremont, où Roger donne de ses nouvelles à
Bradamante par une lettre. Puis, en compagnie de Richardet et
d’Aldigier, il se met en chemin pour empêcher que Maugis et Vivian
soient livrés aux Mayençais. Il rencontre un chevalier sur le lieu même
où devait se faire la livraison des deux guerriers de la maison de
Clermont.
Oh! quel violent combat se livrent, dans un cœur juvénile, le désir de
la gloire et la fougue de l’amour! A la vérité, on ne pourrait dire
lequel de ces deux sentiments l’emporte sur l’autre, car ils sont tour à
tour vainqueurs. En cette circonstance, les deux chevaliers obéirent à
la rigoureuse loi du devoir et de l’honneur, en suspendant leur querelle
amoureuse pour voler au secours de leur camp.
Toutefois, ce fut encore Amour qui l’emporta; car, si leur dame ne leur
avait point ordonné d’en agir ainsi, la cruelle bataille ne se serait
terminée qu’avec le triomphe de l’un d’eux, et c’est en vain qu’Agramant
et son armée auraient réclamé leur aide. Amour n’est donc pas toujours
funeste; s’il est souvent nuisible, il est parfois utile.
Les deux chevaliers païens, ayant différé toute querelle, s’en vont
maintenant au secours de l’armée d’Afrique, et se dirigent vers Paris,
accompagnés de leur gente dame. Avec eux chemine aussi le petit nain qui
avait suivi les traces du Tartare, et avait conduit jusqu’à lui le
jaloux Rodomont.
Ils arrivent dans un pré, où plusieurs chevaliers se délassaient au bord
d’un ruisseau. Deux d’entre eux étaient désarmés; les deux autres
avaient leur casque. Une dame, fort belle de visage, était avec eux. Je
vous dirai ailleurs qui ils étaient, non maintenant, car j’ai à vous
parler auparavant de Roger, du brave Roger qui, comme je vous l’ai
raconté, avait jeté dans un puits l’écu enchanté.
Il était à peine éloigné d’un mille, qu’il vit venir en grande hâte un
des courriers que le fils de Trojan avait envoyés à ses chevaliers pour
réclamer leur concours. Ce courrier lui apprit que Charles tenait en un
tel péril l’armée sarrasine, que si elle n’était promptement secourue
elle y laisserait bien vite l’honneur et la vie.
Roger, à cette nouvelle, fut assailli par un grand nombre de pensées
diverses qui lui vinrent toutes à la fois à l’esprit. Mais ce n’était ni
le lieu ni le moment de réfléchir longtemps au meilleur parti à prendre.
Il laissa partir le messager, et tourna bride vers l’endroit où la dame
le pressait tellement d’aller, qu’elle ne lui donnait pas même le temps
de se reposer.
En suivant le chemin qu’ils avaient pris tout d’abord, ils arrivèrent,
au déclin du jour, dans une ville que le roi Marsile possédait au beau
milieu de la France et qu’il avait prise, pendant la dernière guerre, au
roi Charles. Roger ne fut arrêté par personne aux ponts-levis ou aux
portes, bien que tout autour des remparts il y eût une grande quantité
d’hommes d’armes.
La damoiselle qui l’accompagnait étant connue de ces gens, on le laissa
passer librement et sans même lui demander d’où il venait. Il arriva à
la grande place et la trouva pleine de monde, et éclairée par le feu
d’un bûcher. Tout au milieu se tenait, le visage couvert de pâleur, le
jouvenceau condamné à mort.
A peine Roger eut-il levé les yeux sur cet infortuné qui penchait vers
la terre sa figure inondée de larmes, qu’il crut voir Bradamante,
tellement le jeune homme lui ressemblait. Plus il regardait son visage
et sa personne, et plus il lui semblait que c’était elle. «--C’est
Bradamante--se dit-il--ou je ne suis plus Roger!
«Emportée par une trop grande ardeur, elle aura pris la défense du
condamné, et sa tentative ayant échoué, elle aura, je le vois, été faite
prisonnière. Ah! pourquoi s’est-elle tant pressée, puisque je ne pouvais
pas me trouver à côté d’elle pour tenter l’entreprise? Mais je rends
grâce à Dieu d’être venu encore à temps pour la sauver.--»
Et, sans plus tarder, il saisit son épée, car il avait rompu sa lance
dans sa lutte à l’autre château, et pousse son destrier au milieu de la
foule. Son épée décrit un cercle et ouvre à l’un le front, à l’autre la
gorge, à un troisième la joue. La populace fuit en criant; un grand
nombre restent sur place éclopés ou la tête fracassée.
Telle une bande d’oiseaux qui, sur les bords d’un étang, voltigent en
sûreté et pourvoient à leur nourriture; si quelque faucon fond à
l’improviste sur eux du haut des airs, et en saisit un dans ses serres,
tout le reste s’éparpille en fuyant; chacun s’inquiète peu de son voisin
et ne songe qu’à son propre salut. Ainsi vous auriez vu faire tous ces
gens, dès que le brave Roger se fut précipité sur eux.
A quatre ou six, plus lents à fuir que les autres, Roger abat la tête de
dessus les épaules. Il en partage autant jusqu’à la poitrine, et un
nombre infini jusqu’aux yeux et jusqu’aux dents. Je sais bien qu’ils
n’avaient point de casques, mais ils étaient cependant couverts de
coiffes en fer luisant; et quand bien même ils eussent eu des casques,
ils n’en auraient pas été moins taillés, ou peu s’en faut.
La force de Roger était bien supérieure à celle qu’on trouve chez les
chevaliers de notre époque. Elle surpassait également celle de l’ours,
du lion ou de quelque autre animal féroce que ce soit, de nos pays ou
d’ailleurs. La foudre seule pouvait l’égaler, ou bien le grand
diable[16], non pas celui de l’enfer, mais celui de mon seigneur, qui va
avec le feu et qui se fait faire place au ciel, à terre et sur mer.
A chacun de ses coups, un homme tombait à terre, et souvent deux à la
fois. Il lui arriva même d’en tuer quatre et jusqu’à cinq d’un coup, de
sorte qu’il en eut bien vite occis une centaine. Son glaive, qu’il avait
tiré, taillait comme du lait l’acier le plus dur. Falérine, pour donner
la mort à Roland, avait forgé la cruelle épée[17] dans les jardins
d’Orgagna.
Elle se repentit dans la suite de son œuvre, car ce fut avec cette même
épée qu’elle vit détruire son jardin. Quel carnage, quelles ruines ne
devait-elle pas faire maintenant entre les mains d’un tel guerrier! Si
jamais Roger déploya une force et une fureur peu communes, si jamais sa
vaillance se manifesta pleinement, ce fut ce jour-là, alors qu’il
croyait venir au secours de sa dame.
La foule fuyait devant lui comme le lièvre devant les chiens lancés.
Ceux qui restèrent morts sur place furent nombreux. Ceux qui s’enfuirent
furent plus nombreux encore. Pendant ce temps, la dame avait délié les
liens qui retenaient les mains du jeune homme, et l’avait armé de son
mieux, en lui mettant une épée à la main et un bouclier au cou.
Celui-ci, qui avait été si indignement traité, brûlait de se venger le
plus possible sur tous ces gens; aussi, par l’énergie qu’il déploya en
cette circonstance, montra-t-il qu’il méritait le titre de preux et de
vaillant. Le soleil avait déjà noyé les roues dorées de son char dans la
mer d’occident, lorsque Roger, victorieux, sortit du château, accompagné
du jouvenceau.
Quand le jeune garçon se trouva en sûreté hors des portes, il exprima,
avec beaucoup de gentillesse et de courtoisie, sa reconnaissance à Roger
qui s’était exposé à la mort pour le sauver, et cela sans le connaître.
Il le pria de lui dire son nom, afin qu’il sût à qui il avait une telle
obligation.
«--Je vois--se disait Roger--le beau visage, les belles manières, les
traits charmants de ma Bradamante, mais je ne reconnais pas la douceur
de son parler si suave. Il ne me semble pas non plus que c’est ainsi
qu’elle devrait remercier son amant fidèle. Mais si cependant c’est bien
Bradamante, comment a-t-elle sitôt oublié mon nom?--»
Pour sortir de cette incertitude, Roger lui dit poliment: «--Je vous ai
vu ailleurs à ce que je pense, mais je ne puis me souvenir où.
Dites-le-moi, si vous vous le rappelez, et faites-moi le plaisir de
m’apprendre aussi votre nom, pour que je sache quel est celui que mon
aide a sauvé aujourd’hui du feu.--»
«--Il se peut que vous m’ayez vu en effet--répondit celui-ci--mais je ne
sais où ni quand. Je vais aussi de mon côté, parcourant le monde, et
cherchant çà et là les aventures extraordinaires. Peut-être avez-vous vu
une sœur à moi, qui a endossé l’armure et porte l’épée au flanc. Nous
sommes jumeaux, et elle me ressemble tellement, que, dans notre famille,
on ne peut nous distinguer l’un de l’autre.
«Vous ne seriez pas le premier, ni le second, ni même le quatrième qui
auriez été pris à cette ressemblance, puisque mon père, mes frères, et
jusqu’à celle qui nous a donné le jour à tous deux, ne savent pas nous
distinguer. Il est vrai que la chevelure que je porte courte et rare,
comme tous les hommes, et les longs cheveux de ma sœur, arrangés en
tresses, faisaient la seule différence qui existât entre nous;
«Mais depuis qu’un jour elle fut blessée à la tête--il serait trop long
de vous dire comment--et que, pour la guérir, un serviteur de Jésus lui
eut taillé les cheveux au niveau de l’oreille, aucune différence ne
subsista plus entre nous, si ce n’est le sexe et le nom. Je suis
Richardet, et ma sœur s’appelle Bradamante. Je suis le frère de Renaud;
elle en est la sœur.
«Et si cela ne vous ennuyait pas de m’écouter, je vous dirais une chose
qui vous stupéfierait; je vous dirais ce qui m’advint, par suite de
cette ressemblance. C’est une aventure qui, après m’avoir causé beaucoup
de joie au commencement, a failli amener mon martyre.--» Roger, à qui
l’on n’aurait pu raconter de plus douce histoire que celle où était mêlé
le souvenir de sa dame, le pria de continuer, et le jeune chevalier lui
dit:
«--Il y a quelque temps, ma sœur, passant dans les bois d’alentour, fut
blessée par une troupe de Sarrasins qui la surprit sans son casque
qu’elle avait déposé sur la route. On fut obligé de lui couper ses longs
cheveux, pour la guérir d’une cruelle blessure qu’elle avait reçue à la
tête. Depuis cette époque, elle errait par la forêt, les cheveux ainsi
coupés courts.
«Elle arriva un jour près d’une fontaine ombreuse. Se trouvant fatiguée,
elle descendit de cheval, délaça son casque et s’endormit sur l’herbe
tendre. Je ne crois pas, en vérité, qu’on puisse inventer une fable
aussi intéressante que cette histoire véridique. Soudain arriva
Fleur-d’Épine, dame d’Espagne, qui était venue pour chasser dans le
bois.
«En voyant ma sœur revêtue entièrement de son armure, excepté le visage,
et portant l’épée en guise de quenouille, elle la prit pour un
chevalier. A force de considérer sa figure et ses grâces viriles, elle
s’en sentit le cœur épris. Elle l’invita à la suivre à la chasse, et
parvint à l’attirer loin de ses compagnons, dans l’endroit le plus
touffu.
«Seule avec elle en ce lieu solitaire où elle ne craint pas d’être
surprise, elle lui découvre peu à peu, par ses gestes et ses paroles, la
blessure dont son cœur est atteint. Ses yeux ardents et ses soupirs
enflammés montrent son âme consumée de désir. Tantôt son visage pâlit;
tantôt il se colore d’une vive rougeur; enfin elle se hasarde à prendre
un baiser.
«Ma sœur s’était bien aperçue que la dame s’était trompée à son endroit.
Ne pouvant lui venir en aide, en cette circonstance, elle se trouvait
dans un grand embarras. Il vaut mieux, pensa-t-elle, la détromper de sa
fausse croyance, et me faire connaître pour une femme gentille, que de
me laisser passer pour un homme ridicule.
«Et elle disait vrai; car c’eût été vraiment une infamie de la part d’un
homme, de rester comme un marbre devant une si belle dame, pleine de
grâces et d’agaceries, et de se borner à la payer de paroles, en tenant
l’aile basse comme un coucou. De son air le plus aimable, ma sœur lui
explique comme quoi elle est une damoiselle;
«Qu’elle cherche à acquérir la gloire des armes, comme jadis Hippolyte
et Camille. Elle lui dit qu’elle était née en Afrique, sur le bord de la
mer, dans la cité d’Arzille[18], et que, dès sa plus tendre enfance,
elle avait été habituée à manier l’écu et la lance. Cette confidence
n’amortit pas une étincelle du feu qui consumait la dame énamourée. Le
remède venait trop tard pour guérir la plaie faite par le trait qu’Amour
avait enfoncé si profondément.
«Le visage de Bradamante ne lui en paraît pas moins beau, son regard
moins doux, ses manières moins séduisantes. Elle ne peut reprendre
possession de son cœur qui déjà ne lui appartient plus. En voyant ma
sœur sous cet habit, il lui semble impossible de ne pas se consumer de
désir pour elle, et quand elle songe que c’est une femme, elle soupire,
elle pleure, et montre une douleur immense.
«Quiconque aurait ce jour-là été témoin de son désespoir et de ses
pleurs, aurait pleuré avec elle. «--Quels tourments--disait-elle--furent
jamais plus cruels que les miens? A tout autre amour, coupable ou
permis, je pourrais espérer une fin désirée; je saurais séparer la rose
de ses épines. Seul mon désir est sans espoir.
«Si tu voulais, Amour jaloux de mon heureux destin, me faire sentir tes
rigueurs, ne pouvais-tu te contenter de me faire subir les maux
ordinaires aux autres amants? Parmi les hommes, ni parmi les animaux, je
n’ai jamais vu une femelle s’éprendre d’amour pour une autre femelle.
Une femme ne paraît point belle aux autres femmes, pas plus que la biche
à la biche et la brebis à la brebis.
«Sur la terre, dans les airs, au sein des ondes, je suis seule à
souffrir une telle cruauté de ta part, et tu as voulu, en agissant
ainsi, montrer, par une funeste erreur, jusqu’où peut aller ton pouvoir.
L’épouse du roi Ninus, qui aima son fils, éprouva un désir impie et
coupable; il en fut de même pour Myrrha, qui aima son père, et pour
Pasiphaë, la Crétoise, qui s’éprit d’un taureau. Mais mon désir est plus
extravagant encore qu’aucun de ceux-là.
«Dans les cas que je viens de citer, la femelle prit toujours un mâle
pour objet de ses désirs; elle pouvait espérer les satisfaire, et, comme
je l’ai entendu dire, elle y réussit en effet. Pasiphaë entra dans une
vache de bois; les autres arrivèrent à leur but par des moyens variés.
Mais quand bien même Dédale me prêterait son ingénieux concours, il ne
pourrait délier ce nœud fait par la nature, cette maîtresse souveraine
et trop prévoyante.--»
«Ainsi se plaint, se consume, gémit la belle dame, sans pouvoir apaiser
son ennui. Tantôt elle se frappe le visage, tantôt elle s’arrache les
cheveux, cherchant à se venger d’elle-même. Ma sœur, toute contristée
d’une telle douleur, en pleure de pitié. Elle s’efforce de la détourner
de son fol et vain désir; mais elle ne réussit pas et ses paroles sont
vaines.
«Fleur-d’Épine, qui réclame un secours et non des consolations, se
lamente et se plaint de plus en plus. Déjà le jour approchait de sa fin,
et le soleil rougissait tout l’occident. Il était l’heure de chercher un
abri, si l’on ne voulait point passer la nuit dans le bois. La dame
invita Bradamante à venir avec elle dans sa demeure qui était peu
éloignée de là.
«Ma sœur ne sut pas lui refuser cette faveur, et elles vinrent toutes
les deux dans ce lieu même où la populace scélérate et félonne m’aurait
jeté au feu, si tu n’étais arrivé. Dès qu’elles furent rentrées dans le
palais, la belle Fleur-d’Épine combla ma sœur de caresses, et lui ayant
donné des vêtements de femme, la fit reconnaître à chacun pour une dame,
«Afin que personne, arguant de son aspect viril, ne pût en prendre
prétexte pour la blâmer. Elle espérait aussi que, les vêtements d’homme
portés par Bradamante ayant causé son mal, elle pourrait, en la voyant
sous son aspect véritable, chasser de son esprit la pensée qui
l’obsédait.
«Elles partagèrent le même lit, mais leur repos fut loin d’être le même,
car l’une dormit tranquillement, tandis que l’autre ne cessa de pleurer
et de gémir, sentant son désir de plus en plus impérieux. Et si parfois
le sommeil la prenait, il lui semblait, dans un songe aussi rapide que
trompeur, que le ciel l’avait exaucée, et avait changé le sexe de
Bradamante.
«Comme le malade brûlé par une soif ardente, s’il vient à s’endormir
avec cette envie qui le consume, se voit, dans son sommeil troublé et
inquiet, entouré d’eaux de toutes parts, ainsi Fleur-d’Épine s’imagine
dans son rêve que son désir est satisfait. Elle se réveille, et veut
s’assurer aussitôt de la main si c’est la vérité, mais, hélas! elle se
convainc toujours que ce n’est qu’un vain songe.
«Que de prières, que de vœux elle adressa, pendant cette nuit, à Mahomet
et à tous les dieux, pour leur demander de changer, par un miracle
éclatant, le sexe de sa compagne! Mais tous ses vœux restèrent sans
effet. Peut-être même le ciel se riait-il d’elle. La nuit s’acheva
enfin, et Phébus, montrant sa blonde tête hors de la mer, vint rendre la
lumière au monde.
«Dès que le jour eut paru, et qu’elles eurent quitté le lit,
Fleur-d’Épine sentit redoubler sa douleur, car Bradamante, désireuse de
sortir d’un pareil embarras, parlait déjà de partir. La gente damoiselle
veut qu’en partant elle accepte en don un magnifique genêt, tout
harnaché d’or, et une soubreveste richement brodée de sa propre main.
«Fleur-d’Épine, après l’avoir accompagnée pendant quelque temps, rentra
toute en pleurs dans son château. Ma sœur, ayant pressé le pas, arriva
le même jour à Montauban. Nous tous, ses frères, ainsi que notre pauvre
mère, nous l’entourâmes en lui faisant fête, car, n’ayant pas reçu
depuis longtemps de ses nouvelles, nous étions fort inquiets, et nous
craignions qu’elle ne fût morte.
«Nous vîmes avec étonnement, quand elle ôta son casque, que ses cheveux,
qui auparavant se répandaient tout autour de sa tête, étaient coupés
court. Nous admirâmes également la soubreveste de voyage dont elle était
revêtue. Et elle, du commencement jusqu’à la fin, nous raconta toute
l’aventure que je viens de vous dire: comment elle avait été blessée
dans un bois, et comment, pour se guérir, elle avait dû laisser couper
sa belle chevelure.
«Et comment ensuite, s’étant endormie sur la rive d’un ruisseau, survint
une belle chasseresse, qui, trompée par sa fausse apparence, s’éprit
d’elle. Elle dit comment celle-ci l’attira loin de ses compagnons; elle
ne nous cacha rien des tourments de cette damoiselle, et son récit nous
remplit l’âme de pitié. Elle nous apprit enfin comment elle en reçut
l’hospitalité, et tout ce qui s’était passé jusqu’à son retour au
château.
«J’avais beaucoup entendu parler de Fleur-d’Épine, et je l’avais déjà
vue à Saragosse et en France. Ses beaux yeux et son doux visage avaient
grandement excité mes désirs. Mais je n’avais pas cru devoir laisser
grandir cette passion naissante, estimant qu’aimer sans espoir est un
songe, une folie. Or, mon ancienne flamme, revenant en moi avec
violence, se ralluma soudain.
«Amour ourdit lui-même les nœuds dans lesquels je plaçai mon espoir;
aurait-il pu en être autrement? Dès qu’il m’eut ressaisi, il m’enseigna
la manière dont j’obtiendrais de ma dame ce que je désirais. La fraude
était facile à imaginer; cette ressemblance avec ma sœur, qui en avait
trompé tant d’autres, tromperait encore, sans aucun doute, cette jeune
donzelle.
«Le ferais-je ou ne le ferais-je pas? Enfin il me sembla qu’il est
toujours bon de chercher à obtenir ce que l’on désire. Je ne fis part de
mon intention à qui que ce fût, et ne voulus prendre le conseil de
personne. J’allai, la nuit, à l’endroit où ma sœur avait déposé ses
armes; je les pris et, sur son propre cheval, je partis, sans attendre
le lever de l’aurore.
«Je partis pendant la nuit, Amour me guidant, pour retrouver la belle
Fleur-d’Épine, et j’arrivai à sa demeure avant que la lumière du soleil
se fût cachée dans l’océan. Ce fut à qui s’en irait, en courant, porter
le premier à la reine l’heureuse nouvelle, dans l’espoir de s’attirer
ses bonnes grâces et d’en recevoir quelque don généreux.
«Tous m’avaient pris, comme tu l’as fait toi-même, pour Bradamante;
d’autant plus que j’avais les mêmes vêtements et le même cheval que
celle-ci, lorsqu’elle était partie, le jour d’avant. Fleur-d’Épine vient
au bout d’un moment et m’accueille avec une telle fête, de telles
caresses, avec un visage si content et si joyeux, qu’une plus grande
joie ne se pourrait voir au monde.
«Elle me jette ses beaux bras autour du cou, m’étreint doucement sur son
cœur, et me baise sur la bouche. Tu peux juger si dans ce moment Amour,
qui dirigeait sur moi sa flèche, me frappa en plein cœur! Elle me prend
par la main, et me mène en toute hâte dans sa chambre. Elle veut me
débarrasser elle-même de mes armes, depuis le casque jusqu’aux éperons,
et ne permet pas que d’autres s’occupent de ce soin.
«Puis, s’étant fait apporter une de ses robes les plus riches et les
plus ornées, elle me la passe de sa propre main, et comme si j’eusse été
une femme, elle m’habille et réunit mes cheveux dans un filet d’or. Moi,
je baissais modestement les yeux; rien dans mes gestes n’aurait pu faire
soupçonner que je n’étais pas une femme. J’adoucis si bien ma voix, qui
aurait pu me trahir peut-être, que personne ne s’aperçut de la vérité.
«Nous nous rendîmes ensuite dans une salle où se trouvaient un grand
nombre de dames et de chevaliers, par lesquels nous fûmes reçus avec les
honneurs qu’on accorde d’habitude aux reines et aux grandes dames. Là je
ris plus d’une fois en moi-même des regards lascifs que me lançaient les
chevaliers, qui ne savaient pas ce qui se cachait de valide et de
gaillard sous mes vêtements de femme.
«La nuit était fort avancée lorsqu’on se leva de table, laquelle avait
été chargée des mets les plus recherchés, selon la saison. Sans attendre
que je lui demande la chose pour laquelle j’étais venu, la dame m’invite
d’elle-même, et par courtoisie, à partager sa couche pour cette nuit.
«Les dames et les damoiselles se retirent, ainsi que les pages et les
camériers. Restés seuls ensemble, nous nous déshabillons et nous nous
mettons au lit à la lueur des torches qui éclairaient comme si c’eût été
jour. Alors, je commençai: «--Ne vous étonnez pas, madame, si je reviens
si vite près de vous. Vous vous imaginiez sans doute me revoir Dieu sait
quand.
«Je vous dirai d’abord la cause de mon départ, puis je vous expliquerai
celle de mon retour. Si j’avais pu, madame, en restant près de vous,
contenter votre ardeur, j’aurais voulu vivre et mourir à votre service,
sans vous quitter un seul instant, mais comprenant combien ma vue vous
était cruelle, je m’éloignai, ne pouvant faire mieux.
«La fortune me conduisit au milieu d’un bois inextricable, où j’entendis
soudain retentir des cris; on eût dit une femme qui aurait appelé à son
secours. J’y cours, et sur un lac aux eaux de cristal, je vois un faune
qui avait pris avec ses hameçons une damoiselle qu’il tenait toute nue
au milieu de l’eau. Le cruel se préparait à la dévorer vivante.
«Je me précipitai vers lui, et l’épée à la main--je ne pouvais lui venir
en aide d’une autre façon--j’arrachai la vie au féroce pêcheur. Aussitôt
la damoiselle saute dans l’eau: «--Tu ne m’auras pas--dit-elle--secourue
en vain. Tu en seras bien récompensé, et richement, pour tout ce que tu
voudras demander; car je suis une nymphe, et j’habite au sein de ces
eaux limpides.
«Je puis accomplir des choses merveilleuses et forcer les éléments et la
nature à m’obéir. Demande-moi tout ce qui sera en mon pouvoir, et
laisse-moi le soin de te satisfaire. A mon commandement, la lune descend
du ciel, le feu se congèle et l’air se solidifie. Plus d’une fois, avec
de simples paroles, j’ai fait trembler la terre, et j’ai arrêté le
soleil.--»
«Pour répondre à cette offre, je ne lui demandai ni des trésors, ni la
puissance, ni de riches domaines. Je ne lui demandai pas de me donner
plus de vaillance et plus de vigueur, ni de me faire vaincre dans toutes
les rencontres que j’aurais. Je lui demandai seulement de me donner un
moyen quelconque de satisfaire votre désir. Sans plus préciser ma
demande, je m’en remis complètement à son expérience.
«Je lui eus à peine exposé mon désir, que je la vis plonger de nouveau.
Elle ne me fit pas d’autre réponse que de me lancer quelques gouttes de
l’eau enchantée. A peine cette eau m’a-t-elle touchée au visage, que, je
ne sais comment, je me sens toute changée. Je le vois, je le sens, et à
peine cela me paraît vrai. Je me sens, de femelle, devenu mâle.
«Et si ce n’était que vous pouvez vous-même vous en assurer
sur-le-champ, vous ne le croiriez pas. Comme je l’étais dans l’autre
sexe, je suis encore tout prêt à vous obéir. Commandez; toutes mes
forces sont désormais, et seront toujours dressées et promptes pour
votre service.--» Ainsi je lui dis, et je fis en sorte qu’elle pût
s’assurer avec la main de l’exacte vérité.
«Il arrive souvent que celui qui avait perdu tout espoir de posséder
l’objet sur lequel toutes ses pensées étaient concentrées, et qui, dans
son désespoir d’en être privé, s’affligeait et se consumait de colère et
de rage, vient par la suite à posséder cet objet. Alors sa longue
crainte d’avoir semé sur le sable, sa désespérance, lui oppressent
tellement le cœur et le disposent tellement au doute, qu’il n’en croit
pas son propre témoignage, et reste tout interdit.
«Ainsi la dame, bien qu’elle voie, bien qu’elle touche ce qu’elle avait
tant désiré, n’ose croire à ses yeux, à sa main, à elle-même, et doute
d’être encore endormie. Il faut lui montrer, par de bonnes preuves,
qu’elle sent bien réellement ce qu’elle croit ne sentir qu’en
songe.--Fasse Dieu--dit-elle--si tout cela n’est qu’un rêve, que je
dorme toujours, et que je ne me réveille plus jamais!--»
«Ce ne furent pas les rumeurs du tambour, ni les sons de la trompette
qui préparèrent l’amoureux assaut; mais des baisers, à l’instar de ceux
des colombes, donnaient le signal tantôt de la lutte, tantôt du repos.
Nous nous servîmes d’armes tout autres que les flèches et les frondes.
Quant à moi, je montai sans échelle à l’assaut de la forteresse, et j’y
plantai à plusieurs reprises mon étendard, après avoir renversé
l’ennemie sous moi.
«Si ce même lit avait retenti, la nuit précédente, de soupirs et de
plaintes, il put, la nuit suivante, entendre les éclats de rire, les
doux jeux, la fête éclatante, les cris de volupté. L’acanthe flexible
n’enlace pas les colonnes et les chapiteaux de nœuds plus nombreux, que
ceux formés par nos cous, nos flancs, nos bras, nos jambes, nos
poitrines.
«La chose fut tenue assez secrète entre nous pour que nos plaisirs
durassent plusieurs mois. Mais quelqu’un s’en étant aperçu par la suite,
en instruisit, pour mon malheur, le roi Marsile. Vous qui m’avez délivré
des mains de ses satellites, sur la place où le bûcher était déjà
allumé, vous pouvez comprendre désormais le reste. Dieu sait que j’en
éprouve une douleur cruelle.--»
C’est ainsi que Richardet entretenait Roger et rendait ainsi à tous deux
leur voyage nocturne moins pénible. Ils arrivèrent cependant vers un
coteau entouré de précipices et de roches escarpées. Un chemin montueux,
étroit et plein de pierres permettait d’arriver péniblement au sommet où
s’élevait le château d’Aigremont, confié à la garde d’Aldigier de
Clermont.
Ce dernier était le fils bâtard du comte de Boves, et le frère de Maugis
et de Vivian. Ceux qui l’ont donné comme fils légitime de Gérard ont
avancé une chose téméraire et fausse. Qu’il fût l’un ou l’autre, la
vérité est qu’il était vaillant, prudent, libéral, courtois, humain, et
qu’il faisait bonne garde, de nuit et de jour, autour des murailles du
château appartenant à ses frères.
Le chevalier accueillit courtoisement, comme il le devait, son cousin
Richardet qu’il aimait comme un frère. Roger fut aussi le bienvenu par
égard pour lui. Cependant Aldigier ne vint pas à leur rencontre avec
l’air joyeux qui lui était habituel. Son visage, au contraire, était
triste, car il avait reçu le jour même une nouvelle qui l’avait fort
affligé.
Au lieu de salut, il aborda ainsi Richardet: «--Frère, nous avons une
nouvelle qui n’est pas bonne. J’ai su aujourd’hui, par un messager très
sûr, que l’infâme Bertolas de Bayonne s’est entendu avec la cruelle
Lanfuse, et lui a donné de riches présents, pour qu’elle lui livrât tes
bons cousins Maugis et Vivian.
«Depuis le jour où Ferragus les a faits prisonniers, elle les a toujours
tenus en un lieu secret et sombre. Enfin elle vient de conclure ce
traité déloyal et cruel avec celui dont je te parle. Elle doit les
livrer demain au Mayençais, sur les confins de ses domaines et de ceux
de Bayonne. Bertolas viendra en personne lui payer le prix du plus
illustre sang qui soit en France.
«J’en ai immédiatement avisé notre Renaud par un courrier que j’ai fait
partir à francs étriers, mais je ne crois pas qu’il puisse arriver à
temps, car il a trop de chemin à faire. Je n’ai pas avec moi assez de
gens pour tenter une sortie. Mon envie est grande de les secourir, mais
je ne puis rien. Cependant une fois que le traître les aura en son
pouvoir, il les fera mourir. De sorte que je ne sais que faire et que
dire.--»
La fâcheuse nouvelle déplut fort à Richardet, et, par cela même,
contraria vivement Roger. Les voyant tous deux se taire et ne prendre
aucun parti, il leur dit avec feu: «--Soyez tranquilles; je prends sur
moi toute cette entreprise. Mon bras ira, à travers mille épées, rendre
la liberté à vos frères.
«Je ne veux le concours ni l’aide de personne. Je crois que je suffirai
seul à terminer cette affaire. Je vous demande seulement quelqu’un qui
me conduise à l’endroit où doit se faire l’échange. Je vous ferai
entendre jusqu’ici les cris de ceux qui seront présents à ce honteux
marché.--» Ainsi il dit, et ce n’était pas chose nouvelle pour un des
deux frères, qui avait eu des preuves de sa valeur.
L’autre l’écoutait, mais comme on écoute quelqu’un qui parle beaucoup
sans savoir de quoi il parle. Mais Richardet, le prenant à part, lui
raconta comment il avait été sauvé du bûcher par lui, et lui certifia
qu’il ferait, en temps et lieu, beaucoup plus que ce dont il se vantait.
Aldigier lui prêta alors une plus grande attention, et lui prodigua les
marques du plus grand respect et de la plus grande estime.
Puis, à sa table, où régnait l’abondance la plus copieuse, il lui donna
la place d’honneur, comme il eût fait à son suzerain. Là, il fut convenu
que, sans chercher l’aide de personne, on délivrerait les deux frères.
Enfin le sommeil vint fermer les yeux aux maîtres et aux valets. Roger
seul ne dormit pas; une pensée importune lui pesait sur le cœur et le
tenait éveillé.
La nouvelle du siège qu’avait à soutenir Agramant, nouvelle qu’il avait
apprise le jour même, lui tenait au cœur. Il voyait bien que le moindre
retard apporté à voler à son secours était pour lui un déshonneur. De
quelle infamie, de quelle honte ne se couvrira-t-il pas, s’il s’en va
avec les ennemis de son maître? Ne lui reprochera-t-on pas comme une
lâcheté, comme un grand crime, de s’être fait baptiser en un pareil
moment?
En tout autre temps, on aurait pu facilement croire que la vraie
religion l’a seule touché. Mais maintenant qu’Agramant assiégé a plus
que jamais besoin de son aide, chacun croira plutôt qu’il a cédé à la
crainte, à une coupable lâcheté, qu’à l’entraînement d’une croyance
meilleure. Voilà ce qui agite et tourmente le cœur de Roger.
D’un autre côté il souffrait à l’idée de s’éloigner sans la permission
de sa reine. Ces deux pensées contraires le plongeaient tour à tour dans
le doute et l’incertitude. Il avait d’abord espéré revoir Bradamante au
château de Fleur-d’Épine, où ils devaient aller ensemble, comme je l’ai
dit plus haut, pour secourir Richardet.
Puis il se souvint qu’elle lui avait promis de se retrouver avec lui à
Vallombreuse. Il se dit que si elle y était allée, elle avait dû
s’étonner de ne l’y point trouver. S’il pouvait au moins lui envoyer une
lettre ou un messager, afin qu’elle ne se tourmentât point de ce que non
seulement il lui avait désobéi, mais de ce qu’il était parti sans lui en
faire part!
Après avoir combiné divers projets, il pense que le mieux est de lui
écrire tout ce qui lui était arrivé, et bien qu’il ne sache pas comment
il pourra lui faire parvenir sa lettre, il ne veut pas tarder davantage.
Peut-être trouvera-t-il sur son chemin quelque messager fidèle. Sans
plus de retard, il saute hors du lit, et se fait apporter du papier, de
l’encre, des plumes et de la lumière.
Les camériers discrets et prévenants donnent à Roger ce qu’il demande,
et il commence sa lettre. Les premières lignes sont consacrées aux
salutations d’usage. Puis il raconte les avis qu’il a reçus au sujet de
son roi qui réclame son aide. Il ajoute que s’il tarde à lui porter
secours, Agramant périra ou tombera aux mains de ses ennemis.
Il poursuit en disant qu’en cette circonstance et en présence d’un appel
si pressant, elle verra elle-même quel blâme énorme il encourrait, s’il
refusait l’aide qu’on lui demande; que devant être son mari, il devait
se garder de toute tache, car il ne fallait pas qu’elle, si pure en
tout, fût souillée par la moindre faute.
Si jamais il s’est efforcé d’acquérir, par ses œuvres, un nom illustre,
et si, après l’avoir gagné, il en est fier, il doit chercher à le
conserver intact. C’est ce qu’il fait en ce moment. Il est avare de la
pureté de ce nom, puisqu’il doit le partager avec elle. Elle sera sa
femme, et leurs deux corps ne devront avoir qu’une âme.
Aussi, ce qu’il lui avait déjà dit de vive voix, il le lui redisait
encore par cette lettre: lorsque l’heure sera venue où il sera dégagé de
sa foi envers son roi, s’il n’est pas mort auparavant, il se fera
chrétien de fait comme il l’est déjà d’intention. Puis il ira la
demander pour femme à son père, à Renaud et à ses autres parents.
«--Je désire--ajoutait-il--qu’il vous agrée que j’aille faire lever le
siège autour de mon seigneur, afin que la foule ignorante se taise et
n’ait pas le droit de dire: Pendant qu’Agramant fut puissant, Roger ne
l’abandonna ni jour ni nuit; maintenant que la fortune se déclare en
faveur de Charles, il porte sa bannière vers le vainqueur.
«Quinze ou vingt jours, je pense, me suffiront pour dégager le camp des
Sarrasins des ennemis qui l’assiègent. Pendant ce temps, je chercherai
des raisons convenables pour me retirer. Je vous demande de m’accorder
ce délai au nom de mon honneur. Puis le reste de ma vie sera tout à
vous.--»
Roger se répand en semblables propos que je ne saurais vous dire
jusqu’au bout. Il en ajoute beaucoup d’autres, et ne termine sa lettre
que lorsqu’il voit la feuille toute remplie. Puis il plie la lettre, la
scelle et la met sur sa poitrine, dans l’espoir que le jour suivant il
trouvera quelqu’un qui puisse la porter secrètement à sa dame.
La lettre close, il se jette de nouveau sur son lit où il peut enfin
fermer les yeux et trouver quelque repos. Le sommeil vient en effet
secouer sur son corps fatigué ses rameaux trempés dans l’eau du Léthé.
Il repose jusqu’à ce que les nuages roses et blancs viennent parsemer de
fleurs les contrées joyeuses du lumineux orient, et que le jour s’élance
de sa demeure dorée.
Dès que les oiseaux, dans les vertes branches, eurent commencé à saluer
le jour naissant, Aldigier qui voulait servir de guide à Roger et à son
compagnon, et les conduire à l’endroit où ils devraient empêcher ses
deux frères d’être livrés aux mains de Bertolas, fut le premier sur
pied. Les deux autres chevaliers, à son appel, sautèrent également hors
du lit.
Après qu’ils se furent habillés et bien armés, Roger se mit en route
avec les deux cousins; il les avait longtemps priés, mais en vain, de le
laisser se charger tout seul de l’entreprise. Mais il leur eût semblé
manquer aux lois de la courtoisie que de le laisser aller seul au
secours de leurs frères. Ils se montrèrent en cela fermes comme des
rocs, et ne consentirent pas à le laisser partir seul.
Ils arrivèrent à l’endroit où Maugis devait être échangé contre des
présents. C’était une vaste plaine tout exposée aux rayons du soleil. On
n’y voyait ni myrtes, ni cyprès, ni frênes, ni hêtres. Quelques humbles
plantes poussaient sur le gravier nu, où jamais houe ni charrue n’avait
passé.
Les trois vaillants guerriers s’arrêtèrent dans un sentier qui
traversait cette plaine. Là ils aperçurent un chevalier dont l’armure
était damasquinée d’or et qui, pour insignes, portait, sur un champ de
sinople, le bel oiseau qui vit plus d’un siècle[19]. En voilà assez,
seigneur; je me vois arrivé à la fin de ce chant, et je demande à me
reposer.