ARGUMENT.--Cloridan et Médor, surpris par les ennemis dans leur pieux
office, sont, l’un tué, l’autre blessé mortellement. Survient Angélique;
elle prend soin de Médor, le guérit et en devient amoureuse.--Marphise
et ses compagnons font naufrage dans le golfe de Laias, près d’une ville
gouvernée par les femmes; là ils apprennent une étrange coutume établie
par ce gouvernement féminin. Marphise tue neuf guerriers et lutte
jusqu’au soir contre le dixième.
Aucun mortel ne peut savoir de qui il est véritablement aimé, tant qu’il
occupe le haut de la roue de la Fortune; car les vrais et les faux amis
se tiennent à ses côtés, lui témoignant tous une même fidélité. Mais son
heureux destin vient-il à se changer en adversité, la tourbe des
adulateurs lève le pied, et celui-là seul qui aime de cœur, reste plus
dévoué que jamais, et chérit son maître même après la mort.
Si, comme le visage, le cœur se montrait à découvert, tel qui est en
faveur à la cour et opprime les autres, et tel qui est en disgrâce
auprès de son prince, changeraient mutuellement de fortune. Celui qui
est humble deviendrait soudain le plus grand, et le grand tomberait au
rang des plus infimes. Mais revenons à Médor, si fidèle et si attaché à
son maître avant et après la mort de ce dernier.
L’infortuné jouvenceau cherche à se réfugier au plus épais du bois; mais
la lourde charge qui pèse sur ses épaules le force à rester dans les
endroits les plus découverts. Il ne connaît pas le pays et les chemins
détournés, et s’embarrasse dans les épines et les ronces. Son compagnon,
les épaules allégées de leur fardeau, est déjà loin de lui en sûreté.
Cloridan a gagné un endroit où il n’entend plus le bruit et la rumeur
produits par ceux qui le poursuivent. Mais quand il s’aperçoit que Médor
n’est pas avec lui, il lui semble qu’il a laissé en arrière son propre
cœur. «--Ah!--disait-il--comment ai-je été assez indifférent, assez
oublieux de moi-même, pour m’échapper sans toi, Médor, et sans savoir où
et dans quel moment je t’ai laissé!--»
Ainsi disant, il s’enfonce de nouveau dans le chemin sinueux de
l’inextricable forêt. Il retourne à l’endroit d’où il est venu, et
marche au-devant de la mort. Il entend les hennissements des chevaux et
la voix menaçante de l’ennemi; il reconnaît les cris de son cher Médor,
et le voit seul, à pied, au milieu de nombreux cavaliers.
Une centaine de cavaliers l’entourent. Zerbin commande et crie qu’on le
fasse prisonnier. L’infortuné tourne comme la roue d’un tourneur, et se
défend de son mieux, s’abritant tantôt derrière un chêne, tantôt
derrière un orme, un hêtre, ou un frêne, et sans jamais abandonner son
cher fardeau. Enfin, ne pouvant plus le sauver, il le dépose sur l’herbe
et combat tout autour.
Telle l’ourse, assaillie dans sa tanière rocheuse par les chasseurs des
Alpes, se tient près de ses petits, incertaine de ce qu’elle doit faire,
et frémit tout à la fois de tendresse et de rage. La colère et son
instinct féroce la poussent à jouer des griffes et à s’abreuver de sang;
mais l’amour maternel tempère sa fureur, et la retient auprès de ses
oursons.
Cloridan, qui ne sait comment venir en aide à Médor, veut mourir avec
lui; mais avant de mourir il songe à faire plus d’une victime. Il pose
sur son arc une de ses flèches les plus acérées, et, de l’endroit où il
est caché, il ajuste si bien, qu’il transperce la cervelle d’un
Écossais. Celui-ci tombe de selle, sans vie.
Tous les autres se tournent du côté d’où est venu le trait homicide.
Pendant ce temps, le Sarrasin envoie une autre flèche qui couche, près
du premier, un second cavalier. Celui-ci s’était penché vivement pour
demander à son compagnon tombé s’il savait qui avait tiré, quand la
flèche arrive, lui traverse la gorge et lui coupe la parole.
A cette vue, Zerbin, leur capitaine, ne peut plus se contenir. Plein de
colère et de fureur, il court à Médor, criant: «--C’est toi qui le
paieras.--» Il plonge sa main dans sa chevelure d’or et l’attire
violemment à lui. Mais à peine a-t-il jeté les yeux sur ce charmant
visage, qu’il est pris de pitié et ne se sent pas le courage de le tuer.
Le jouvenceau a recours aux prières; il dit: «--Chevalier, au nom de ton
Dieu, ne sois pas assez cruel pour m’empêcher d’ensevelir le corps de
mon roi. Ne pense pas que je réclame autre chose de ta pitié, et que je
tienne à la vie. Je ne désire la conserver qu’autant qu’elle me
permettra de donner la sépulture à mon maître.
«Tu pourras, après, si tu es aussi cruel que Créon le Thébain, donner
mes membres en pâture aux bêtes et aux oiseaux de proie; mais laisse-moi
d’abord ensevelir le fils d’Almonte.--» Ainsi disait Médor, avec des
gestes, avec un son de voix capables d’attendrir une montagne. Zerbin en
était déjà si touché, qu’il se sent ému de tendresse et de pitié.
En ce moment, un chevalier brutal, sans respect pour son prince,
transperce d’un coup de lance la poitrine sans défense du malheureux
suppliant. Cet acte barbare et déloyal irrite d’autant plus Zerbin,
qu’il voit le jeune homme tomber sous le coup, pâle et évanoui, et le
considère comme mort.
Indigné et chagrin tout à la fois, il dit: «--Tu ne resteras pas sans
vengeance.--» Et plein de courroux, il se retourne vers le chevalier qui
a commis le meurtre; mais celui-ci prenant l’avance, se dérobe à sa
colère et s’enfuit. Cloridan, voyant Médor par terre, s’élance hors du
bois et se montre à découvert.
Il jette son arc, et se précipite plein de rage, l’épée à la main, au
milieu des ennemis, plutôt pour mourir que dans la pensée de tirer une
vengeance qui le satisfasse. Bientôt, sous les coups de tant d’épées,
son sang rougit le sable, et se sentant près d’expirer, il se laisse
tomber à côté de son cher Médor.
Les Écossais suivent leur chef qui marche à travers la forêt profonde,
tout chagrin d’avoir laissé l’un des deux Sarrasins mort et l’autre à
peine vivant. Depuis longtemps, le jeune Médor est étendu sur le gazon,
et son sang s’échappe d’une si large blessure, que sa vie va s’éteindre,
s’il ne survient pas quelqu’un pour lui porter secours.
Le hasard conduit près de lui une damoiselle, aux vêtements semblables à
ceux d’une humble bergère, mais à l’air noble, au visage ravissant, aux
manières à la fois hautaines et pleines de courtoisie. Il y a si
longtemps que je ne vous en ai plus parlé, qu’à peine devrez-vous la
reconnaître. C’est Angélique, si vous ne le savez pas; c’est la file
altière du grand khan de Cathay.
Depuis qu’Angélique a recouvré l’anneau que Brunel lui avait dérobé, son
assurance et son orgueil sont devenus tels, qu’elle tient en mépris le
monde entier. Elle s’en va seule, et n’accepterait pas pour compagnon le
chevalier le plus fameux de l’univers. Elle s’indigne en songeant
qu’elle a donné jadis le titre d’amant à Roland et à Sacripant.
Mais celle de ses faiblesses dont elle se repent le plus, c’est d’avoir
voulu autrefois du bien à Renaud. Elle se considère comme avilie d’avoir
porté si bas ses regards. Amour voyant tant d’arrogance ne veut pas la
supporter plus longtemps. Il se place à l’endroit où gît Médor, et
attend la belle au passage, une flèche toute prête sur son arc.
Quand Angélique voit le jouvenceau se traîner languissant et blessé, et,
quoique près de la mort, se plaindre plutôt de ce que son roi soit sans
sépulture que de son propre mal, elle sent une pitié inaccoutumée
pénétrer jusqu’au fond de sa poitrine, par une porte inusitée. Son cœur,
jusque-là si dur, devient tendre et sensible, surtout après que Médor
lui a raconté son aventure.
Rappelant à sa mémoire les secrets de la chirurgie qu’elle a apprise
jadis dans l’Inde, où cette science est considérée comme si noble et si
digne de grands éloges, que le père la transmet en héritage à son fils
sans y presque rien changer, elle se dispose à employer le suc des
herbes pour conserver le blessé à la vie.
Elle se souvient qu’en traversant une agréable prairie, elle a vu une
herbe, soit dictame, soit panacée, ou toute autre plante de même vertu,
qui arrête le sang, calme la douleur des blessures et prévient tout
danger. Elle la trouve non loin de là, la cueille, et revient à
l’endroit où elle a laissé Médor.
En s’en revenant, elle rencontre un berger qui allait à cheval à travers
le bois, à la recherche d’une génisse échappée depuis deux jours du
bercail et errant à l’abandon. Elle l’entraîne vers le lieu où Médor
perd sa force avec le sang qui sort de sa poitrine, et dont il a déjà
tellement rougi la terre, que la vie est près de lui échapper.
Angélique descend de son palefroi, et fait aussi mettre pied à terre au
berger. Elle broie les herbes entre deux pierres, puis elle les presse
et en reçoit le suc dans ses mains blanches. Elle le verse dans la
plaie, et en frotte la poitrine, le ventre et les flancs de Médor. La
vertu de cette liqueur est telle, que le sang s’arrête soudain, et que
les forces reviennent au blessé.
Il peut monter sur le cheval que le berger conduit. Mais il ne veut
point s’éloigner avant que son maître ne soit dans la terre. Il le fait
ensevelir, ainsi que Cloridan; puis il se laisse conduire où il plaît à
Angélique. La belle, par humanité, reste avec lui dans l’humble cabane
du berger hospitalier.
Elle ne veut point partir avant qu’il ne soit revenu à la santé,
tellement elle le tient en estime, tellement elle l’a pris en pitié
depuis qu’elle l’a vu étendu sur la terre. Puis, en contemplant ses
grâces et sa beauté, elle sent son cœur rongé comme par une lime, et le
feu de l’amour l’embraser peu à peu tout entier.
Le berger habitait une assez bonne et belle chaumière, située dans le
bois, et blottie entre deux collines. Il l’avait peu auparavant rebâtie
tout à neuf, et il avait avec lui sa femme et ses enfants. C’est là que
la blessure de Médor est promptement guérie par la donzelle. Mais, en
moins de temps, elle se sent atteinte elle-même au cœur d’une blessure
plus grande.
Elle ressent, plus large et plus profonde, la blessure que lui a faite
au cœur la flèche invisible lancée par l’archer ailé qui s’est caché
dans les beaux yeux et la tête blonde de Médor. Elle se sent brûler d’un
feu qui augmente sans cesse, et plus elle soigne le mal de son ami,
moins elle a souci de son propre mal; elle ne songe qu’à guérir celui
qui la blesse et la fait souffrir elle-même.
Sa plaie s’ouvre et s’agrandit à mesure que celle de Médor se guérit et
se ferme. Le jeune homme recouvre la santé; elle languit, en proie à une
fièvre nouvelle, qui la glace et la brûle tour à tour. De jour en jour
sa beauté s’étiole; la malheureuse dépérit, comme fond une flaque de
neige tombée dans une saison intempestive, et que le soleil frappe à
découvert.
Si elle ne veut pas mourir de désir, il faut que sans retard elle se
vienne elle-même en aide. Elle ne peut plus attendre qu’on lui demande
ce qu’elle brûle de donner. Aussi, bannissant toute vergogne, elle
emploie, pour se faire comprendre, un langage non moins ardent que ses
yeux. Et, du coup, elle réclame merci, sans savoir que peut-être elle
l’accorde elle-même.
O comte Roland, ô roi de Circassie, dites, à quoi vous a servi votre
éclatante valeur? Dites, à quel prix doit-on estimer votre gloire sans
pareille? Quelle récompense ont obtenue vos services? Montrez-moi une
seule faveur, ancienne ou nouvelle, que vous ait jamais accordée, en
retour de votre dévouement, celle pour qui vous avez tant souffert.
Oh! si tu pouvais jamais revenir à la vie, combien ta peine serait
cruelle, ô roi Agrican, toi envers qui elle se montra si dédaigneuse, et
qu’elle repoussa d’une façon si dure et si inhumaine! Et toi, Ferragus,
et vous, au nombre de plus de mille, dont je passe les noms, qui avez
accumulé tant de prouesses pour cette ingrate, combien il vous serait
douloureux de la voir maintenant aux bras de celui-ci!
Angélique laissa cueillir à Médor la première rose, non encore
effleurée, du beau jardin où personne n’avait été assez heureux pour
mettre les pieds. Afin de légitimer sa faiblesse, on célébra les saintes
cérémonies du mariage, sous les auspices de l’amour, et avec la femme du
berger pour marraine.
Sous cet humble toit, les noces furent faites aussi solennellement que
possible, et pendant plus d’un mois les deux amants goûtèrent en paix de
tranquilles plaisirs. La dame ne voyait rien au-dessus du jouvenceau, et
ne pouvait s’en rassasier. Bien qu’elle fût toujours pendue à son cou,
elle ne sentait jamais ses désirs entièrement satisfaits.
Soit qu’elle restât enfermée ou qu’elle sortît de la cabane, elle avait
jour et nuit le beau jouvenceau à son côté. Matin et soir elle
parcourait l’une et l’autre rive, foulant aux pieds les vertes prairies.
Dans le milieu du jour, tous deux se mettaient à l’abri sous une grotte
non moins commode et agréable que celle qu’Énée et Didon, fuyant
l’orage, rendirent jadis témoin fidèle de leurs secrets[8].
Un de leurs plaisirs consistait à graver leur chiffre, avec un couteau
ou un stylet, sur l’écorce de chaque arbre qu’ils voyaient dresser son
ombre au-dessus d’une fontaine ou d’un pur ruisseau. Ils en faisaient de
même sur les rochers les moins durs; les noms d’Angélique et de Médor,
entrelacés ensemble de mille façons, couvraient aussi les murs de la
cabane.
Quand Angélique jugea qu’elle avait assez longtemps séjourné dans cet
endroit, elle résolut de retourner dans l’Inde, au Cathay, et de placer
la couronne de son beau royaume sur la tête de Médor. Elle portait au
bras un bracelet d’or, orné de riches pierreries, que le comte Roland
lui avait donné, en témoignage du bien qu’il lui voulait. Elle le
possédait depuis longtemps.
Morgane le donna jadis à Ziliant[9], pendant qu’elle le retenait captif
dans le lac. Celui-ci, après avoir été rendu à son père Monodant, grâce
au bras et à la valeur de Roland, donna le bracelet au comte. Roland,
qui était amoureux, consentit à passer à son bras le cercle d’or, dans
l’intention de le donner à sa reine, dont je vous parle.
La dame l’avait conservé comme ce qu’elle avait de plus précieux, non
par amour pour le paladin, mais parce qu’il était riche et d’un travail
exquis. Elle réussit, je ne sais par quel artifice, à le garder lorsque,
dans l’île des Pleurs, elle fut exposée nue en pâture à un monstre
marin, par des gens inhospitaliers et cruels.
N’ayant pas d’autre récompense à offrir au bon pasteur et à sa femme qui
les avaient aidés avec un si grand zèle depuis le jour où ils étaient
arrivés dans leur chaumière, elle ôta le bracelet de son bras et le leur
donna; elle voulut qu’ils le gardassent en souvenir d’elle. Puis ils
s’acheminèrent vers la chaîne de montagnes qui sépare la France de
l’Espagne.
Ils pensaient s’arrêter quelques jours à Barcelone ou à Valence, jusqu’à
ce qu’ils eussent trouvé un bon navire qui appareillât pour le Levant.
En descendant le versant des Pyrénées, ils découvrirent la mer au delà
de Girone, et, côtoyant le rivage à main gauche, ils se dirigèrent sur
Barcelone par la route ordinaire.
Mais avant d’y arriver, ils rencontrèrent sur le sable du rivage un
homme fou, dont le visage, la poitrine, les reins et tout le corps
étaient tout souillés de boue et de fange, comme celui d’un porc. Cet
homme se rua sur eux comme un dogue qui se jette sur un étranger, et
vint détruire leur bonheur. Mais je retourne vous parler de Marphise.
Je veux vous parler de Marphise, d’Astolphe, d’Aquilant, de Griffon et
des autres qui, la mort devant les yeux, sont livrés à la fureur de la
mer dont ils ne peuvent se garantir. La fortune, de plus en plus
arrogante, redouble ses menaces et ses colères, et bien qu’elle dure
depuis trois jours, elle ne semble pas prête à s’apaiser.
L’onde ennemie et le vent toujours plus féroce ont brisé le gaillard
d’arrière et la galerie. Le pilote fait couper et jeter à la mer les
débris que l’ouragan laisse debout. L’un, dans sa cabine, se tient
courbé sur la carte, cherchant, à la lumière d’une petite lanterne, le
chemin à suivre; l’autre visite la cale avec une torche.
Celui-ci se tient à la poupe, celui-là à la proue, devant la clepsydre,
et regarde, à chaque demi-heure, combien on a fait de chemin, et quelle
direction l’on suit. Puis, tous les matelots sont réunis sur le pont du
navire, où ils tiennent conseil sous la présidence du patron, et donnent
chacun leur avis.
L’un dit: «--Nous sommes arrivés sous Limisso, si j’en juge par les
bas-fonds.--» L’autre soutient qu’on est près des rocs aigus de Tripoli,
où la mer brise la plupart des navires; un troisième s’écrie: «--Nous
courons nous perdre sur la côte de Satalie, objet d’effroi et de regrets
pour plus d’un nocher.--» Chacun parle selon son opinion; mais tous sont
oppressés et tourmentés d’une même crainte.
Le troisième jour, le vent les secoue avec plus de violence, et la mer
frémit encore plus furieuse; une lame brise et emporte le gouvernail;
une autre enlève d’un même coup la barre et celui qui la tient. Il
faudrait avoir le cœur de marbre et plus dur que l’acier, pour ne pas
être effrayé à un tel moment. Marphise, qui jusque-là n’avait jamais
connu la crainte, a avoué, depuis, que ce jour-là elle eut peur.
Tous font des vœux de pèlerinage au mont Sinaï, à Galice, à Chypre, à
Rome, au Saint-Sépulcre, à la Vierge d’Utine et à d’autres lieux
célèbres. Cependant le malheureux navire, à moitié fracassé, est soulevé
jusqu’au ciel ou plongé au fond de la mer. Pour moins le fatiguer, le
patron avait fait couper le mât d’artimon.
Les ballots, les caisses, et tous les objets les plus lourds, sont jetés
par-dessus la proue et la poupe; les cabines, les magasins et les riches
marchandises qu’ils renferment deviennent la proie des ondes. Les uns
travaillent aux pompes, et cherchent à rejeter dans la mer l’eau qui
remplit le navire; les autres réparent dans la cale les endroits où la
mer a causé des avaries.
Au bout de quatre jours passés au milieu de ces fatigues et de ces
angoisses, ils étaient au bout de leurs forces, et la mer en aurait eu
complètement raison, pour peu que sa fureur eût continué. Mais la vue du
feu Saint-Elme, qui vint se poser sur la corniche de la proue--car ils
n’avaient plus ni mâts ni antennes--leur fit espérer une prochaine
accalmie.
A la vue de la flamme éclatante, les navigateurs s’agenouillèrent tous,
et les yeux humides de larmes, la voix tremblante, ils implorèrent une
mer tranquille. La tempête cruelle, jusqu’alors si tenace, s’arrêta
soudain; le mistral et l’aquilon laissèrent le navire en paix; et le
vent du Sud-Ouest régna seul sur la mer.
Il sortait avec tant de force de sa noire caverne, et produisait sur la
surface de la mer agitée un courant si rapide, qu’il entraînait le
navire plus rapidement que le faucon emporté sur ses ailes. Le nocher
craignait déjà de le voir poussé jusqu’à la fin du monde, ou rompu en
mille pièces et submergé.
Mais il trouva bientôt le moyen d’y remédier. Il fit jeter des fascines
le long de la poupe et lâcher les câbles, ce qui ralentit des deux tiers
la vitesse du bâtiment. Cette manœuvre, ajoutée à l’heureux présage
causé par la vue du feu Saint-Elme brillant à la proue, sauva le navire
qui aurait probablement péri sans cela, et lui permit de regagner en
toute sûreté la haute mer.
Ils arrivèrent enfin dans le golfe de Laias, sur la côte de Syrie, en
face d’une grande cité. Ils étaient si près du rivage, qu’ils
distinguaient les deux forteresses qui fermaient l’entrée du port. En
reconnaissant la route qu’il suivait, le patron recommença à pâlir, car
il ne voulait pas aborder à ce port, et ne pouvait reprendre la haute
mer pour le fuir.
Il ne pouvait ni fuir ni reprendre la haute mer, ayant perdu ses mâts et
ses antennes, et son pont, ainsi que ses maîtresses pièces, ayant été
détruit, emporté ou abattu par les vagues. Aborder au port, c’était
affronter la mort ou un perpétuel esclavage, tous ceux que leur erreur
ou la mauvaise fortune y poussait y recevant la mort ou étant retenus
prisonniers.
Rester plus longtemps sans prendre un parti offrait aussi un grand
danger, car les habitants pouvaient à chaque instant sortir sur des
barques armées et attaquer le navire, qui, loin de pouvoir se défendre,
avait peine à se maintenir à flot. Pendant que le patron était indécis,
le duc d’Angleterre lui demanda ce qui causait son hésitation, et
pourquoi il n’avait pas encore abordé au port.
Le patron lui répond que ces rivages sont occupés par des femmes
homicides, dont l’antique loi ordonne de tuer ou de retenir en esclavage
quiconque y aborde. Celui-là seul peut échapper à cette double
alternative, qui, après avoir vaincu dix chevaliers en champ clos, peut,
la nuit suivante, livrer assaut dans le lit à dix donzelles.
Quand bien même il aurait triomphé de la première épreuve, il est mis à
mort s’il ne surmonte pas la seconde, et ses compagnons sont contraints
à servir comme laboureurs ou gardeurs de troupeaux. Si, au contraire, il
parvient à vaincre dans les deux cas, il obtient la liberté de tous les
siens. Quant à lui, il est retenu prisonnier, et doit servir d’époux à
dix femmes, choisies à son goût.
Astolphe ne peut s’empêcher de rire en apprenant l’étrange loi de ce
pays. Surviennent Sansonnet, puis Marphise, Aquilant et son frère. Le
patron leur raconte également le motif qui le retient loin du port.
«--J’aime mieux--ajoute-t-il--être englouti par la mer que subir le joug
de la servitude.--»
Les matelots, et tous les autres passagers, furent de l’avis du patron.
Mais Marphise et ses compagnons furent d’un avis contraire, le rivage
leur paraissant plus sûr que la mer. Il leur semblait plus pénible de se
voir entourés par les vagues en courroux, que de se trouver au milieu de
cent mille épées. Ils redoutaient fort peu ce pays, ni tout autre où ils
pouvaient se servir de leurs armes.
Les guerriers désirent aborder, surtout le duc anglais qui sait qu’avec
le son de son cor il peut mettre en fuite tous les habitants de la
contrée. Une partie des passagers approuve ce projet, l’autre le blâme.
Une discussion s’engage. Mais le plus grand nombre se déclarent contre
l’avis du patron, et le forcent à se diriger malgré lui vers le port.
A peine les a-t-on découverts de la cité cruelle, qu’une galère garnie
d’une chiourme nombreuse et de matelots expérimentés, s’en vient droit
au malheureux navire où règnent l’incertitude et la confusion. La galère
attache à sa poupe la proue du bâtiment, et le remorque hors de la mer
impitoyable.
On entre au port à force de rames plutôt qu’à l’aide de la voile, car
l’alternance des brises du Sud et du Nord a fini par faire tomber le
vent. Pendant ce temps, les chevaliers reprennent leurs dures cuirasses
et ceignent leur fidèle épée, tout en cherchant à rendre le courage et
l’espoir au patron et aux autres passagers qui tremblent de peur.
Le port ressemble au croissant de la lune, et a plus de quatre milles de
tour; l’entrée est large de six cents pas, et à chaque corne du
croissant s’élève une forteresse. La ville n’a à craindre aucun assaut,
si ce n’est du côté du Midi; elle s’étale en amphithéâtre sur le
penchant d’un coteau.
Dès que le navire est arrivé--avis en avait été donné dans toute la
ville--six mille femmes, en costume de guerre et armées d’arcs, se
réunissent sur le port, et, pour couper toute retraite, ferment la mer
d’une forteresse à l’autre, au moyen de navires et de chaînes toujours
prêts pour cet usage.
Une d’elles, aussi âgée que la sibylle de Cumes ou la mère d’Hector,
fait appeler le patron et lui demande s’ils veulent se laisser mettre à
mort, ou s’ils veulent se soumettre au joug; ils ont le choix entre deux
partis: mourir tous en ce lieu, ou y rester prisonniers.
«--Il est vrai--disait-elle--que s’il se trouve parmi vous un homme
assez courageux et assez fort pour combattre contre dix de nos hommes et
leur donner la mort, puis pour remplir la nuit suivante l’office de mari
auprès de dix femmes, il deviendra notre roi, et vous pourrez poursuivre
votre route.
«A moins que vous ne préfériez rester aussi; mais ceux qui voudront
rester s’engageront à servir de mari à dix femmes. Si, au contraire,
votre champion est vaincu par nos dix guerriers, ou s’il succombe dans
la seconde épreuve, vous resterez tous comme esclaves, et lui périra.--»
Là où la vieille croyait ne rencontrer que de la crainte, elle trouve
une hardiesse inaccoutumée. Chacun des chevaliers se fait fort de
soutenir l’une et l’autre épreuve. Quant à la seconde, ce n’est pas le
cœur qui manque à Marphise pour la surmonter, bien qu’elle y soit peu
apte, mais elle espère qu’à défaut de la nature son épée suffira pour la
tirer d’affaire.
Après s’être entendus, ils chargent d’un commun accord le patron de
répondre qu’il y a sur le navire des gens disposés à affronter les
dangers du champ clos et du lit. Aussitôt tous les obstacles
s’abaissent, le pilote accoste, déploie le câble et fait mordre l’ancre;
le pont est jeté, et les guerriers sortent du navire, tirant leurs
destriers après eux.
Puis ils vont à travers la ville, qu’ils trouvent pleine de donzelles
hardies, chevauchant dans les rues et luttant sur les places comme de
vraies guerrières. Ici, il est défendu aux hommes de chausser l’éperon,
de ceindre l’épée ou de porter aucune arme, excepté toutefois aux dix
qui sont chargés de faire respecter l’antique coutume que je vous ai
dite.
Tous les autres tiennent la navette, l’aiguille, le fuseau, ou sont
occupés à se peigner et à se parer. Vêtus d’habits de femme, ils vont
toujours à pied, ce qui leur donne un air mou et efféminé. Quelques-uns
sont enchaînés et réservés pour les travaux de l’agriculture, ou pour la
garde des troupeaux. En somme, les hommes sont peu nombreux; c’est à
peine si, pour mille femmes, on en compte cent, dans la ville et dans
toute la contrée.
Les chevaliers conviennent de tirer au sort celui d’entre eux qui devra,
pour le salut commun, lutter contre les dix champions dans la lice, et
combattre ensuite sur un autre champ de bataille. Ils veulent écarter
Marphise, estimant qu’elle ne peut songer à vaincre dans la seconde
joute, car elle n’a pas ce qu’il faut pour remporter la victoire sur ce
point.
Mais elle exige de participer au tirage, et, en définitive, le sort
tombe sur elle. Elle dit: «--Je perdrai la vie avant que vous perdiez la
liberté. Mais cette épée--et elle leur montre l’épée qu’elle porte au
côté--doit vous rassurer et vous convaincre que je saurai triompher de
tous les obstacles, à la façon d’Alexandre qui trancha le nœud gordien.
«Je veux que désormais, jusqu’à la fin des siècles, les étrangers
n’aient plus à redouter ce pays.--» Ainsi elle dit, et ses compagnons ne
peuvent lui refuser de tenter l’aventure. Donc, ils lui laissent courir
la chance ou de tout perdre, ou de conquérir leur liberté. Quant à elle,
déjà armée de toutes pièces, elle se présente en champ clos pour la
bataille.
Au sommet de la ville, s’élève une place tout entourée de gradins, et
qui sert uniquement à de semblables épreuves, aux joutes, aux chasses et
aux jeux publics. Quatre portes de bronze en ferment l’entrée. Là
pénètre la multitude confuse des femmes armées; puis on dit à Marphise
d’entrer.
Marphise fait son entrée sur un destrier blanc, moucheté de taches
grises, à la tête petite, au regard de feu, à l’allure superbe et aux
formes accomplies. Il avait été choisi à Damas entre mille qui y étaient
tout bridés et sellés, comme le meilleur, le plus beau et le plus
vaillant; et, après l’avoir fait royalement harnacher, Norandin l’avait
donné à Marphise.
Marphise entre par la porte du Sud. A son arrivée, l’arène retentit du
son clair et aigu des trompettes. Un instant après, ses dix adversaires
entrent dans la lice par la porte du Nord. Le chevalier qui marche à
leur tête, semble valoir tous les autres ensemble.
Il s’avance sur un grand destrier qui, sauf le front et le pied gauche
où se montrent quelques poils blancs, est plus sombre et plus noir qu’un
corbeau. Les armes du chevalier, de la même couleur, semblent indiquer
que son âme est aussi éloignée de la joie que les ténèbres le sont de la
lumière.
Aussitôt que le signal du combat est donné, les neuf autres champions
baissent tous ensemble la lance. Mais le chevalier aux armes noires
dédaigne l’avantage du nombre; il se retire de côté et ne semble pas
vouloir prendre part à la lutte commune. Sa courtoisie l’empêche de
profiter de la loi du pays. Il se retire de côté, et regarde ce qu’une
seule lance pourra faire contre neuf.
Le destrier, à l’allure douce et ferme à la fois, porte rapidement la
jeune guerrière à la rencontre de ses adversaires. Pendant sa course,
Marphise met en arrêt sa lance, si lourde que quatre hommes auraient
peine à la soutenir. En quittant le navire, elle l’avait choisie, comme
la meilleure, entre beaucoup d’autres. L’air terrible dont elle s’avance
fait pâlir mille visages, fait tressaillir mille cœurs.
Elle ouvre la poitrine du premier qu’elle rencontre, aussi facilement
que si elle avait été nue; elle transperce sa cuirasse, sa cotte de
mailles, après avoir percé d’outre en outre son épais bouclier garni
d’acier. On voit le fer sortir d’une coudée derrière les épaules,
tellement le coup fut terrible. Marphise laisse en arrière cet
adversaire avec la lance enfoncée dans la poitrine, et se jette à toute
bride sur les autres.
Elle culbute celui qui vient le second; elle rompt les reins au
troisième d’un coup terrible, et les jette tous deux, sans vie, hors de
selle, tellement le choc est rude, et l’attaque rapide. J’ai vu les
bombardes ouvrir les escadrons de la même façon que Marphise fait pour
cette troupe.
Sur elle plus d’une lance est rompue, mais les coups ne semblent pas
plus l’ébranler que les grosses balles n’ébranlent le mur d’un jeu de
paume. La trempe de son haubert est si dure, que les plus rudes chocs ne
peuvent rien contre lui. Il a été forgé par enchantement aux feux de
l’enfer et trempé dans les eaux de l’Averne.
Parvenue à l’extrémité de la lice, elle fait faire volte-face à son
destrier, l’arrête un instant, puis le lance avec impétuosité contre les
autres, les disperse, les abat, et teint son épée de sang jusqu’à la
garde. Elle enlève à l’un la tête, à l’autre le bras; elle en coupe un
autre en deux, de telle sorte que le buste, avec la tête et les bras,
roule à terre, tandis que le ventre et les jambes restent en selle.
Elle le coupe en deux, ai-je dit, droit entre les côtes et les hanches,
et le fait ressembler à ces figures d’argent ou de cire pure, que les
pèlerins placent en ex-voto devant les images des saints, pour les
remercier des grâces qu’ils leur ont fait obtenir.
Puis, elle se met à la poursuite d’un autre qui fuit; il n’est pas
arrivé au milieu de la lice, qu’elle l’atteint, et lui partage la tête
et le cou, de telle façon que jamais médecin ne pût les rajuster. En
somme, elle tue l’un après l’autre tous ses adversaires, ou bien elle
les blesse si grièvement, qu’elle les met dans l’impossibilité de se
relever et de continuer la lutte.
Le chevalier qui avait conduit les neuf autres, s’était tenu pendant
tout ce temps dans un coin de la lice, parce qu’il lui semblait injuste
et déloyal d’attaquer avec tant d’avantage un seul adversaire.
Maintenant qu’il voit toute sa troupe tombée sous une seule main, il
s’avance pour bien montrer que s’il n’a point pris part à la lutte,
c’est par courtoisie et non par crainte.
Il fait signe avec la main qu’avant de combattre il a quelque chose à
dire; et ne pensant pas que, sous des dehors si virils, il a affaire à
une jeune fille, il dit à son adversaire: «--Chevalier, tu dois être
fatigué d’avoir tué tant de gens, et ce serait montrer peu de courtoisie
que de profiter aujourd’hui de ta lassitude.
«Si tu veux te reposer jusqu’au lever du soleil, puis revenir demain au
champ clos, je te l’accorde. Il me reviendrait peu d’honneur de me
mesurer aujourd’hui avec toi, car je crois que tu dois être fatigué et
las.--» «--Combattre sous les armes n’est pas chose nouvelle pour moi,
et je ne me fatigue pas pour si peu,--dit Marphise--j’espère te le
prouver bientôt à ton détriment.
«Je te rends grâce de ta courtoisie, mais je n’ai pas encore besoin de
me reposer, et le jour est tellement peu avancé, qu’il y aurait vraiment
vergogne à le passer tout entier dans l’oisiveté.--» Le chevalier
répondit: «--Que ne puis-je satisfaire ce que mon cœur désire, aussi
facilement que je puis te satisfaire en cette circonstance! Mais prends
garde que le jour ne te manque plus que tu ne crois.--»
Ainsi il dit, et il fait porter en toute hâte deux grosses lances, ou
plutôt deux lourdes antennes. Il donne le choix à Marphise, et prend
pour lui celle qui reste. Déjà les deux adversaires sont à leur place,
et l’on n’attend plus que le signal du combat. Soudain, la terre, l’air
et la mer retentissent et tressaillent quand ils s’ébranlent au premier
son de la trompette.
Parmi les spectateurs, on n’en verrait pas un qui ne retienne son
haleine. Les lèvres fermées, les yeux fixes, ils attendent, avec
anxiété, de savoir lequel des deux champions remportera la victoire.
Marphise dirige sa lance pour désarçonner le chevalier noir de façon
qu’il ne se relève plus; de son côté, le chevalier noir ne s’étudie pas
moins à mettre Marphise à mort.
Les lances, toutes deux en bois de saule sec et léger, au lieu d’être en
chêne lourd et dur, se brisent jusqu’à la poignée. Le choc est si
terrible, qu’il semble que les destriers aient tous les nerfs des jambes
coupés d’un coup de faux. Tous deux tombent; mais les cavaliers sont
également prompts à se dégager des étriers.
Depuis qu’elle tient une lance, Marphise a enlevé de selle, au premier
choc, plus de mille chevaliers, et jamais elle n’a vidé les arçons. Elle
les vide, cette fois, comme vous venez de l’entendre. Elle n’est pas
seulement surprise de ce cas étrange, elle en reste comme stupéfiée. Le
chevalier noir ne trouve pas sa propre chute moins étrange, car il n’est
pas habitué à être désarçonné facilement.
Ils ont à peine touché la terre, qu’ils sont sur pied, et recommencent
le combat. Ils frappent en furieux de la taille et de la pointe, parant
tantôt avec l’écu, tantôt avec l’épée, tantôt en bondissant de côté et
d’autre. Les coups tombent en plein ou à vide; l’air en siffle et en
retentit longuement. Les casques, les hauberts, les écus font voir
qu’ils sont plus solides que des enclumes.
Si le bras de la rude donzelle est lourd, celui du chevalier ennemi
n’est pas léger. Des deux côtés, les forces sont égales; si l’un porte
un coup, il en reçoit sur-le-champ un pareil. Pour trouver deux cœurs
fiers, audacieux, intrépides, il n’est pas besoin de chercher ailleurs
que chez ces deux-là; on ne pourrait non plus trouver plus de dextérité
ni plus de force que n’en ont les deux combattants.
Les femmes, qui depuis un grand moment admirent cette succession de
coups terribles, et qui ne saisissent aucun signe de faiblesse ou de
fatigue chez les chevaliers, les proclament les deux meilleurs guerriers
qui soient au monde. Il leur semble que, s’ils n’avaient pas une force
plus qu’ordinaire, ils devraient être morts rien que de fatigue.
Marphise, réfléchissant, se disait à elle-même: «--Il a été heureux pour
moi que celui-ci ne se soit pas mis plus tôt de la partie; car, s’il
avait été tout d’abord avec ses compagnons, je courais le risque d’être
tuée, puisque j’ai peine, maintenant qu’il est seul, à résister à ses
coups.--» Ainsi disait Marphise, sans discontinuer toutefois de faire
tournoyer son épée.
«--Il a été heureux pour moi--disait de son côté son adversaire--que je
n’aie pas laissé celui-ci se reposer. C’est à grand’peine que je puis
m’en défendre, maintenant qu’il est fatigué de la première lutte.
Qu’aurait-ce été, s’il avait pu reprendre toute sa force, en se reposant
jusqu’à demain? J’ai été aussi heureux qu’on peut l’être, qu’il n’ait
pas voulu accepter ce que je lui offrais.--»
La bataille dura jusqu’au soir, sans que l’on pût déclarer lequel des
deux avait l’avantage. L’obscurité ne leur aurait pas permis de
continuer la lutte. La nuit venue, le chevalier fut le premier à dire
courtoisement à l’illustre guerrière: «--Que faire, puisque la nuit
importune nous a surpris avec des chances égales?
«Il me semble que le meilleur est de prolonger ton existence au moins
jusqu’à ce qu’il fasse jour. Je ne puis t’accorder de vivre au delà
d’une nuit; mais je désire que tu ne m’accuses pas, si je ne te laisse
pas un plus long répit. Je ne veux pas que la faute en soit rejetée sur
moi, mais sur l’impitoyable loi imposée par le sexe féminin qui gouverne
ici.
«Celui pour qui rien n’est obscur sait si je te plains, toi et tous les
tiens. Tu peux venir dans ma demeure avec tes compagnons; partout
ailleurs, tu ne serais point en sûreté, parce que les femmes dont tu as
tué aujourd’hui les maris sont déjà conjurées contre toi, et chacun de
ceux à qui tu as donné la mort était le mari de dix femmes.
«Quatre-vingt-dix femmes brûlent de se venger du dommage que tu leur as
causé; de sorte que, si tu ne viens pas loger chez moi, tu dois
t’attendre à être attaqué cette nuit.--» Marphise dit: «--J’accepte ton
hospitalité; je suis sûre qu’elle ne sera pas au-dessous de ta loyauté
et de la bonté de ton cœur, ainsi que de ton courage et de ta valeur
corporelle.
«Mais ne te tourmente pas à l’idée que tu dois me tuer; tu peux bien
plutôt être tourmenté d’une idée contraire. Jusqu’ici, je ne crois pas
t’avoir donné sujet de rire en me montrant un adversaire moins
redoutable que toi. Soit que tu veuilles continuer le combat, ou le
suspendre, et combattre à la clarté de la lune ou à celle du soleil, tu
m’auras en face de toi au moindre signe, comme à chaque fois que tu le
désireras.--»
Ainsi fut différée la bataille, jusqu’à ce que l’aurore nouvelle sortît
du Gange, et l’on resta sans conclure pour savoir quel était le meilleur
des deux guerriers. Le libéral chevalier vint vers Aquilant, Griffon et
les autres, et les pria de consentir à loger avec lui jusqu’au
lendemain.
Ils acceptèrent l’invitation sans hésiter. Puis, à la lueur des torches
ardentes, ils montèrent tous à la demeure royale qui contenait de
nombreux et superbes appartements. Lorsque les combattants eurent enlevé
leur casque, Marphise et ses amis restèrent stupéfaits, en voyant que le
chevalier noir, autant qu’on pouvait en juger, n’avait pas encore
dépassé l’âge de dix-huit ans.
La jeune guerrière s’étonne qu’un si jeune homme ait tant de vaillance
sous les armes; son adversaire n’est pas moins émerveillé, lorsqu’à la
chevelure de Marphise il voit à qui il a livré bataille. Tous deux se
demandent leur nom, et s’empressent de satisfaire leur mutuelle
curiosité. Mais je vous attends à l’autre chant, pour vous apprendre
comment se nommait le jeune homme.