CHANT XVIII.

ARGUMENT.--Griffon recouvre l’honneur que lui avait enlevé Martan, et ce

dernier est puni par Norandin.--Sansonnet et Astolphe rencontrent

Marphise, et tous les trois vont à Damas pour assister à un tournoi

donné en l’honneur de Griffon. Marphise reconnaît comme étant la sienne

l’armure destinée à être donnée en prix au vainqueur, et la réclame.

Cette réclamation trouble la fête, mais le calme ne tarde pas à

renaître. L’armure est donnée d’un commun accord à Marphise, et les

trois guerriers partent pour la France.--Rodomont, ayant été avisé que

Doralice lui a été enlevée par Mandricard, sort de Paris pour se venger

sur le ravisseur.--Les Maures cèdent à la valeur de Renaud, qui tue

Dardinel. Cloridan et Médor transportent le cadavre de leur maître.

Magnanime seigneur, c’est avec raison que j’ai toujours applaudi et que

j’applaudis encore à vos belles actions, bien que, par mon style

grossier, dur et mal venu, je doive déflorer une grande partie de votre

gloire. Mais une vertu me séduit en vous plus que toutes les autres, et

c’est à celle-là surtout que j’applaudis du cœur et de la langue: c’est

que si chacun trouve auprès de vous un accès facile, il n’y trouve pas

cependant une trop facile créance.

Souvent je vous ai vu, prenant la défense d’un accusé absent, alléguer

en sa faveur mainte excuse, ou du moins réserver votre jugement, afin

qu’une fois présent il pût expliquer lui-même ses raisons, pendant que

votre autre oreille était fermée à ses accusateurs. Et toujours, avant

de condamner les gens, vous avez voulu les voir en face et entendre leur

défense, aimant mieux différer pendant des jours, des mois, des années,

que de juger d’après les accusations d’autrui.

Si Norandin avait pensé de même, il n’aurait pas agi envers Griffon

comme il le fit. C’est pourquoi un éternel honneur vous attend, tandis

que sa renommée est plus noire que la poix. A cause de lui, ses sujets

reçurent la mort, car Griffon en dix coups de taille, et en dix coups de

pointe qu’il porta dans sa fureur et sa rage de vengeance, en coucha

trente auprès du char.

Les autres s’enfuient, où la terreur les chasse, de çà, de là, dans les

champs et dans les chemins. Un grand nombre courent vers la ville où ils

essaient d’entrer, et tombent les uns sur les autres devant la porte

trop étroite. Griffon ne leur adresse ni paroles ni menaces, mais,

dépouillant toute pitié, il promène son glaive dans la foule désarmée,

et tire de l’insulte qu’on lui a faite une grande vengeance.

Ceux qui arrivèrent les premiers à la porte, grâce à leur promptitude à

prendre la fuite, plus préoccupés de leur salut que de leurs amis,

levèrent en toute hâte le pont. Le reste de la foule, la pâleur au front

et les larmes aux yeux, fuyait sans tourner la tête. Dans toute la

ville, ce ne fut qu’un cri, qu’un tumulte, qu’une rumeur immense.

Griffon en saisit deux des plus robustes parmi ceux qui, pour leur

malheur, ont vu le pont se lever devant eux; il fait jaillir la cervelle

de l’un d’eux dans les champs, en lui brisant la tête contre une pierre;

il prend l’autre par la poitrine, et le lance au milieu de la ville,

par-dessus les murs. Un frisson glacial parcourt les os des paisibles

bourgeois, quand ils voient cet homme leur tomber du ciel.

Beaucoup craignent que le terrible Griffon ne saute lui-même par-dessus

les remparts. Il n’y aurait pas eu plus de confusion, si le soudan eût

livré l’assaut à Damas. Le bruit des armes, les gens qui courent

affolés, le cri des muezzins poussé du haut des minarets, le son des

tambours et des trompettes, produit un vacarme assourdissant et dont le

ciel paraît retentir.

Mais je veux remettre à une autre fois le récit de ce qui advint

ensuite. Il me convient, pour le moment, de suivre le bon roi Charles

allant en toute hâte au-devant de Rodomont qui massacre ses sujets. Je

vous ai dit que le roi était accompagné du grand Danois, de Naymes,

d’Olivier, d’Avin, d’Avolio, d’Othon et de Bérenger.

La cuirasse d’écailles dont le Maure cruel avait la poitrine couverte,

eut à soutenir à la fois le choc de huit lances, choc que la force de

huit guerriers semblables rendait terrible. De même que le navire se

redresse, lorsque le pilote fait déployer les voiles au souffle naissant

du vent d’ouest, ainsi Rodomont se relève sous des coups qui auraient

terrassé une montagne.

Guy, Regnier, Richard, Salamon, le traître Ganelon, le fidèle Turpin,

Angiolier, Angelin, Huguet, Ivon, Marc et Mathieu de la plaine

Saint-Michel, et les huit autres dont j’ai fait mention plus haut,

entourent le cruel Sarrasin. A eux se sont joints Ariman et Odoard

d’Angleterre, entrés auparavant dans la ville.

Les hautes murailles d’une forteresse solidement assise sur un rocher

des Alpes ne sont pas plus ébranlées, quand le vent du Nord ou du Sud

entraîne du haut de la montagne les frênes et les sapins déracinés, que

ne le fut l’orgueilleux Sarrasin, au cœur plein de dédain et altéré de

sang. De même que le tonnerre suit de près la foudre, sa vengeance

impitoyable suit de près sa colère.

Il frappe à la tête celui qui est le plus près de lui: c’est le

malheureux Huguet de Dordonne. Il le jette à terre, la tête fendue

jusqu’aux dents, bien que le casque soit de bonne trempe. Au même moment

il reçoit sur tout le corps une multitude de coups; mais ils ne lui font

pas plus d’effet qu’une aiguille sur une enclume, tellement sont dures

les écailles de dragon qui forment sa cuirasse.

Les remparts et la ville sont tout à fait abandonnés, car Charles a fait

prévenir tous ses gens de se rendre sur la place où l’on a plus besoin

d’eux. La foule, qui reconnaît que la fuite lui servirait à peu de

chose, accourt, par toutes les rues, sur la place. La présence du roi

ranime tellement les cœurs, que chacun reprend courage et saisit une

arme.

Lorsque, pour servir aux jeux de la populace, on a renfermé un taureau

indompté dans la cage d’une vieille lionne habituée à ce genre de

combat, les lionceaux, effrayés par les mugissements de l’animal

hautain, et par ses grandes cornes qu’ils n’ont jamais vues, se tiennent

tout tremblants dans un coin.

Mais aussitôt que leur mère s’est lancée furieuse sur la bête, et lui a

planté ses dents féroces dans l’oreille, avides, eux aussi, de plonger

leurs mâchoires dans le sang, ils lui viennent ardemment en aide. L’un

mord le taureau à l’échine, l’autre au flanc. Ainsi font tous ces gens

contre le païen. Des toits et des fenêtres, pleut sur lui une nuée de

flèches et de traits.

La presse des cavaliers et des gens à pied est si grande, qu’à peine la

place peut les contenir. La foule qui débouche par chaque rue, croît de

minute en minute, aussi épaisse qu’un essaim d’abeilles. Quand bien même

elle aurait été réunie en un seul groupe, nue et désarmée, et plus

facile à tailler que des raves et des choux, Rodomont n’aurait pu la

détruire en vingt jours.

Le païen ne sait comment en venir à bout. C’est à peine si dix mille

morts et plus, dont le sang rougit la terre, ont diminué la foule dont

le flot grossit sans cesse. Il comprend enfin que, s’il ne s’en va pas

pendant qu’il est encore plein de vigueur et sans blessure, un moment

viendra où il voudra en vain s’en aller.

Il roule des regards terribles, et voit que de tous côtés le passage lui

est fermé. Mais il saura vite s’en ouvrir un sur les cadavres d’une

infinité de gens. Il fait vibrer son épée tranchante, et se précipite,

impitoyable et furieux, sur la troupe des Anglais qu’entraînent Odoard

et Ariman.

Celui qui a vu le taureau harcelé tout un jour par les chiens, et agacé

par la foule qui se presse autour de lui, rompre ses liens et s’élancer

sur la place au milieu de la population qui fuit, enlevant avec ses

cornes tantôt l’un, tantôt l’autre, pourra s’imaginer combien terrible

devait être le cruel Africain, quand il se précipita en avant.

Il perce de part en part quinze ou vingt des assaillants; il abat autant

de têtes; à chaque coup il renverse un homme: on dirait qu’il taille ou

qu’il élague des ceps de vigne ou des branches de saule. Le féroce

païen, tout couvert de sang, laissant sur son passage des montagnes de

têtes, de bras, d’épaules, de jambes coupés, opère enfin sa retraite.

Il parcourt d’un coup d’œil toute la place, sans qu’on puisse voir la

moindre peur sur son visage. Cependant, il cherche par où il pourra

s’ouvrir un chemin plus sûr. Il prend enfin le parti de gagner la Seine,

à l’endroit où elle sort des murs de la ville. Les hommes d’armes et la

populace rendue audacieuse, le serrent, l’étreignent, et ne le laissent

point se retirer en paix.

Comme le lion généreux, chassé à travers les forêts de la Numidie ou de

la Libye, donne encore en fuyant des preuves de son courage, et rentre

lentement sous bois l’œil plein de menaces, ainsi Rodomont, sans donner

aucun signe de peur, au milieu d’une forêt de lances, d’épées et de

flèches, se retire vers le fleuve, à pas lents et comptés.

A trois ou quatre reprises, la colère le saisit tellement, que, déjà

hors des atteintes de la foule, il revient d’un bond au milieu d’elle, y

teint de nouveau son épée dans le sang, et extermine encore une centaine

et plus de ses ennemis. Mais enfin la raison l’emporte sur la colère. Il

craint de lasser Dieu lui-même. Du haut de la rive, il se jette à l’eau

et échappe à l’immense péril.

Il fendait l’eau, tout armé, comme s’il avait été revêtu de liège.

Afrique, tu n’as point produit son pareil, bien que tu te vantes d’avoir

donné le jour à Antée et à Annibal. Arrivé sur l’autre bord, il éprouve

un vif déplaisir de voir s’élever encore derrière lui cette cité qu’il a

traversée d’un bout à l’autre, sans pouvoir la brûler et la détruire

tout entière.

L’orgueil et la haine le rongent si fort, qu’il est sur le point de

retourner sur ses pas; il gémit et soupire du plus profond de son cœur;

il ne voudrait pas s’éloigner avant de l’avoir rasée et brûlée. Mais,

pendant qu’il donne un libre cours à sa fureur, il voit venir le long du

fleuve quelqu’un qui apaise sa haine et calme sa colère. Je vous dirai

dans un moment qui c’était. Mais, auparavant, j’ai à vous parler d’autre

chose.

J’ai à vous parler de l’altière Discorde, à qui l’ange Michel avait

ordonné d’exciter de fiers conflits et d’ardentes luttes entre les plus

redoutables guerriers d’Agramant. Le même soir, elle avait quitté les

moines, laissant la Fraude chargée d’entretenir parmi eux le feu de la

guerre jusqu’à son retour.

Elle pensa qu’elle acquerrait encore plus de force, si elle emmenait

l’Orgueil avec elle. Comme elle habitait la même demeure que lui, elle

n’eut pas à le chercher longtemps. L’Orgueil la suivit, mais après avoir

laissé son vicaire dans le cloître. Pensant n’être absent que quelques

jours, il laissa l’Hypocrisie pour tenir sa place.

L’implacable Discorde se mit en chemin accompagnée de l’Orgueil. Elle

rencontra la Jalousie sombre et préoccupée, qui suivait la même route

pour se rendre au camp des Sarrasins. Avec elle, allait un petit nain

que la belle Doralice envoyait vers le roi de Sarze pour lui donner de

ses nouvelles.

Au moment où elle était tombée entre les mains de Mandricard,--je vous

ai raconté où et comment,--elle avait envoyé secrètement le nain en

porter la nouvelle au roi. Elle espérait qu’il ne l’apprendrait pas en

vain, et qu’on le verrait accomplir mille prouesses pour l’arracher des

mains de son brutal ravisseur, et en tirer une cruelle vengeance.

La Jalousie avait rencontré ce nain, et après avoir appris le motif de

son voyage, elle s’était mise à le suivre, estimant qu’elle aurait son

profit dans l’affaire. La Discorde fut charmée de sa rencontre avec la

Jalousie, mais elle le fut encore davantage, quand elle sut dans quelle

intention elle venait. Elle comprit qu’elle pourrait l’aider beaucoup

dans ce qu’elle voulait faire.

Elle se dit que l’occasion est belle pour faire de Rodomont et du fils

d’Agrican deux ennemis mortels. Elle trouvera d’autres motifs pour

brouiller les autres chefs sarrasins; celui-ci est excellent pour

diviser les deux guerriers en question. Elle s’en vient avec le nain à

l’endroit où le bras du fier païen avait failli détruire Paris, et tous

ensemble ils arrivent sur le bord, juste au moment où le cruel sort du

fleuve.

Dès que Rodomont a reconnu le messager ordinaire de sa dame, il sent sa

colère s’éteindre; son front se rassérène, et le courage seul brûle dans

son âme. Il s’attend à tout autre chose qu’à apprendre qu’on a fait

outrage à Doralice. Il va à la rencontre du nain, et, joyeux, lui dit:

«--Que devient notre dame? Où t’envoie-t-elle?--»

Le nain répond: «--La dame n’est plus tienne ni mienne, car elle est

l’esclave d’un autre. Hier, nous avons rencontré sur notre route un

chevalier qui nous l’a enlevée de force, et l’a emmenée avec lui.--» A

cette nouvelle, la Jalousie se glisse dans le cœur de Rodomont, froide

comme un aspic, et l’enlace tout entier. Le nain continue, et lui

raconte comment un seul chevalier lui a pris sa dame, après avoir occis

ses serviteurs.

La Discorde prend alors un morceau d’acier et un caillou; elle les

frappe légèrement l’un contre l’autre, l’Orgueil place au-dessus une

amorce, et en un instant, le feu s’y attache. L’âme du Sarrasin en est

tellement embrasée qu’elle en est envahie. Il soupire, il frémit; sa

face horrible menace le ciel et les éléments.

Lorsque la tigresse, après être redescendue dans son antre, et avoir en

vain cherché partout, comprend enfin qu’on lui a enlevé ses chers

petits, elle s’enflamme d’une telle colère, d’une telle rage, elle

éclate d’une fureur telle, qu’elle franchit sans y prendre garde les

monts et les fleuves. La nuit, la tempête, la longueur du chemin

parcouru, rien ne peut apaiser la haine qui la pousse sur les traces du

ravisseur.

Tel, dans sa fureur, est le Sarrasin; il se tourne vers le nain et dit:

«--Maintenant, suis-moi.--» Et sans s’inquiéter d’un destrier ou d’un

char, sans plus rien dire à son compagnon, il part. Il va, plus prompt

que le lézard qui traverse la route sous un ciel ardent. Il n’a point de

destrier, mais il prendra de force le premier qu’il rencontrera,

n’importe à qui il appartienne.

La Discorde, qui devine cette pensée, regarde en riant l’Orgueil, et lui

dit qu’elle lui destine un destrier qui amènera d’autres contestations,

d’autres rixes. En attendant, elle éloigne tous les coursiers, excepté

celui qu’elle veut lui faire tomber sous la main et qu’elle croit déjà

avoir trouvé. Mais laissons-la, et retournons vers Charles.

Après la retraite du Sarrasin, Charles fait éteindre partout le

dangereux incendie, et remet tous ses gens en ordre. Il en laisse une

portion dans chaque endroit faible. Il lance le reste à la poursuite des

Sarrasins, pour activer leur déroute et gagner la bataille. Il fait

opérer une sortie générale par toutes les portes, depuis Saint-Germain

jusqu’à Saint-Victor.

Il recommande aux diverses sections de s’attendre les unes les autres à

la porte Saint-Marcel, devant laquelle s’étendait une vaste plaine, et

de s’y rassembler en un seul corps d’armée. Là, excitant chacun à faire

des Sarrasins une boucherie telle qu’on s’en souvienne toujours, il fait

placer les étendards à leur rang, et donne aux troupes le signal du

combat.

Cependant le roi Agramant, qui s’est remis en selle malgré la foule des

chrétiens qui l’entourent, livre à l’amant d’Isabelle une périlleuse et

fière bataille. Lurcanio échange force coups avec le roi Sobrin; Renaud

a devant lui tout un escadron; avec un courage extraordinaire et un

bonheur non moindre, il l’aborde, l’ouvre, le culbute et le détruit.

La bataille en est arrivée à ce point, lorsque l’empereur vient

assaillir l’arrière-garde où Marsile avait réuni autour de sa bannière

la fleur des guerriers d’Espagne. Son infanterie au centre et sa

cavalerie aux deux ailes, le roi Charles pousse au combat son vaillant

peuple, avec un tel fracas de tambours et de trompettes, qu’il semble

que tout l’univers en retentisse.

Les escadrons sarrasins commençaient à fléchir, et ils étaient sur le

point de faire volte-face, au risque d’être tous massacrés, rompus et

dispersés sans espoir de pouvoir jamais se rallier, lorsque parurent le

roi Grandonio et Falsiron, qui s’étaient déjà trouvés en de plus grands

périls, et suivis de Balugant, du féroce Serpentin, et de Ferragus qui

les encourageait de sa grande voix:

«--Ah!--disait-il,--vaillants hommes, compagnons, frères, tenez ferme

dans vos positions. Les ennemis s’épuiseront en efforts inutiles si nous

ne manquons pas à notre devoir. Songez à la gloire éclatante, à

l’immense butin que la fortune vous réserve aujourd’hui si vous êtes

vainqueurs. Songez, en revanche, à la honte, aux dangers suprêmes qui

nous attendent si nous sommes vaincus.--»

Tout en parlant, il avait saisi une énorme lance; il fond avec elle sur

Bérenger qui combat contre l’Argaliffe, et lui rompt le casque sur la

tête. Il le jette à terre, et de son épée terrible, renverse encore huit

autres chevaliers. A chaque coup qu’il porte, il fait choir un cavalier

au moins.

D’un autre côté, Renaud avait occis tant de païens que je ne saurais les

compter. Devant lui, rien ne pouvait résister et vous auriez vu chacun

lui céder la place. Zerbin et Lurcain ne montrent pas moins d’ardeur;

ils se conduisent de façon qu’on parle d’eux à jamais. Le premier, d’un

coup de pointe, tue Balastro, le second fend le casque de Finadur.

Balastro avait sous ses ordres les guerriers d’Alzerbe que peu de temps

auparavant conduisait Tardoque; l’autre commandait les escadrons de

Zamore, de Saffi et de Maroc. N’y a-t-il donc parmi les Africains aucun

chevalier qui sache frapper de la lance ou de l’estoc, pourra-t-on me

dire? Les uns après les autres, je n’oublierai aucun de ceux qui sont

dignes de gloire.

Il ne faut pas qu’on oublie le roi de Zumara, le noble Dardinel, fils

d’Almonte. De sa lance, il jette à terre Hubert de Mirford, Claude du

Bois, Élie et Dauphin du Mont. Avec son épée, il renverse Anselme de

Stafford, Raimond de Londres et Pinamont, et ils étaient cependant

redoutables. Les deux premiers sont étourdis, le troisième est blessé,

les quatre autres tombent morts.

Mais, malgré toute la valeur qu’il déploie, il ne peut faire tenir ses

gens assez longtemps pour arrêter l’élan des nôtres, inférieurs en

nombre, mais plus vaillants, mieux armés et plus aguerris. Les Maures de

Zumara, de Setta, de Maroc et de Canara prennent la fuite.

Ceux d’Alzerbe fuient encore plus vite, et le noble jeune homme

s’efforce de les arrêter. Par ses prières, par ses reproches, il cherche

à leur remettre le courage au cœur. «--Si Almonte a mérité que vous

conserviez sa mémoire--leur disait-il--j’en aurai aujourd’hui la preuve.

Je verrai si vous m’abandonnerez, moi son fils, en un si grand péril.

«Arrêtez-vous; je vous en conjure par ma verte jeunesse, sur laquelle

vous fondez un si large espoir. Voulez-vous donc qu’on vous passe au fil

de l’épée, et qu’il ne retourne pas semence de nous en Afrique! Toutes

les voies nous en seront fermées, si nous ne restons pas en troupe

compacte et serrée. Avant que nous puissions nous en retourner, nous

avons à franchir de trop hautes murailles, de trop larges fossés, sans

compter les monts et la mer.

«Il vaut bien mieux mourir ici que dans les supplices, à la merci de ces

chiens. Pour Dieu, restez fermes, ô fidèles amis, car toutes les autres

chances de salut sont vaines. Les ennemis n’ont, comme nous, qu’une vie,

qu’une âme et que deux mains.--» Ce disant, le vaillant jeune homme

donne la mort au comte d’Athol.

Le souvenir d’Almonte ramène tellement l’ardeur de l’armée africaine qui

commençait à fuir, qu’elle comprend enfin qu’il vaut mieux se défendre

avec les bras et les mains, que de tourner les épaules. Guillaume de

Burnick dépassait de la taille tous les Anglais; Dardinel le décapite et

le met au niveau des autres. Puis il fend la tête à Aramon de

Cornouailles.

Cet Aramon était tombé mort. Son frère accourt pour le secourir, mais

Dardinel lui ouvre les reins jusqu’à l’endroit où l’estomac est fourchu.

Puis il transperce le ventre à Bugio de Vergalle, et le délie de son

serment: il avait promis à sa femme de retourner auprès d’elle au bout

de six mois et vivant.

Dardinel voit non loin de là le vaillant Lurcanio qui vient de renverser

Dorchin, auquel il a percé la gorge, et Gardo dont il a fendu la tête

jusqu’aux dents. Il voit Altée fuir, mais trop tard, Altée qu’il aimait

plus que sa propre vie, et que le farouche Lurcanio occit d’un coup

asséné derrière la nuque.

Il saisit une lance et court le venger, en disant à son écuyer Macon,

qui peut à peine l’entendre, que s’il met Lurcanio à mort, il suspendra

ses armes en ex-voto dans la grande mosquée. Puis, franchissant d’un

bond la distance qui les sépare, il le frappe au flanc avec une telle

force que la lance sort de l’autre côté. Il ordonne ensuite aux siens de

prendre ses dépouilles.

Il est inutile de me demander si Ariodant, le frère de Lurcanio, dut

ressentir une profonde douleur, et s’il désira ardemment envoyer de sa

main Dardinel parmi les âmes damnées. Mais la foule des combattants,

aussi bien du côté des infidèles que des chrétiens, ne lui permet pas de

mettre son projet à exécution. Il veut pourtant se venger, et de çà, de

là, il cherche à s’ouvrir un chemin avec son épée.

Il frappe, il transperce, il culbute, il renverse, il taille, il fend

tous ceux qui lui font obstacle ou lui résistent. Dardinel, qui

s’aperçoit de son désir, est prompt à vouloir le satisfaire. Mais la

multitude l’arrête aussi, et s’oppose à son dessein. Tandis que l’un

extermine les Maures, l’autre fait un massacre des Écossais, des Anglais

et des Français.

La Fortune ne leur permit point de se rencontrer de toute cette journée.

Elle réservait l’un d’eux pour une main plus fameuse, et l’homme évite

rarement son arrêt. Voici qu’elle amène Renaud de ce côté, afin que

Dardinel ne puisse échapper à la mort; voici Renaud qui vient; la

Fortune le conduit; c’est à lui qu’elle accorde l’honneur de tuer

Dardinel.

Mais c’est assez parler des glorieux faits d’armes qui se passent dans

le Ponant. Il est temps que je retourne à Griffon, que j’ai laissé plein

de colère et d’indignation, chassant tumultueusement devant lui la

populace affolée de terreur. Le roi Norandin était accouru à cette

grande rumeur, suivi d’une troupe de plus de mille hommes d’armes.

Le roi Norandin, avec son escorte armée, voyant tout le peuple s’enfuir,

accourt à la porte qu’il fait ouvrir aussitôt son arrivée, et devant

laquelle il range ses gens en bataille. Pendant ce temps, Griffon, après

avoir chassé loin de lui la foule lâche et sotte, avait de nouveau

endossé l’armure déshonorée, la seule qui se trouvât à sa portée.

Tout près était un temple aux murailles hautes et fortes, et entouré

d’un fossé profond. Il s’établit solidement en tête du pont-levis, de

façon qu’on ne puisse pas l’entourer. Soudain, voici qu’un gros escadron

sort par la porte, poussant des cris et des menaces. L’intrépide Griffon

ne bouge pas de place, et paraît peu effrayé.

Dès qu’il voit cette troupe à peu de distance, il s’élance sur la route

à sa rencontre. Il en fait un grand carnage, une vraie boucherie,

frappant de son épée qu’il tient dans ses deux mains. Puis il court se

reposer sur le pont étroit; mais il ne laisse pas languir longtemps ses

adversaires; il fait une nouvelle et sanglante sortie, et revient à son

poste d’observation, laissant toujours après lui d’horribles traces de

son passage.

Il renverse à gauche, à droite, piétons et cavaliers. Ce combat exaspère

la population tout entière soulevée contre lui. A la fin, Griffon craint

d’être submergé, tellement il voit croître la mer humaine qui l’entoure

de tous côtés; déjà, il est blessé à l’épaule et à la cuisse gauche, et

l’haleine commence à lui manquer.

Mais la vertu, qui n’abandonne jamais les siens, lui fait trouver grâce

auprès de Norandin. Le roi sent le doute l’envahir, en voyant tant de

gens morts, ou couverts de blessures qu’on croirait faites par la main

d’Hector; il comprend que celui auquel il a fait subir un indigne

traitement est un très excellent chevalier.

Puis, quand il est plus près, et qu’il voit en face celui qui a mis à

mort ses gens dont il a fait devant lui un horrible monceau; quand il

voit l’eau du fossé toute souillée de sang, il lui semble être en

présence d’Horace défendant seul un pont contre toute l’armée toscane.

Pour son propre honneur, et pour qu’il ne lui en coûte pas plus cher, il

fait, et cela sans peu de peine, retirer les siens.

Et levant la main nue et sans armes, signe habituel de trêve ou de paix,

il dit à Griffon: «--Je ne puis que reconnaître mes torts et déclarer

que je suis fâché de ce qui est arrivé. C’est mon peu de jugement, et

les instigations d’autrui, qui m’ont fait tomber dans une telle erreur.

Le traitement que je croyais faire subir au plus vil guerrier du monde,

je l’ai fait subir au plus noble.

«Mais l’injure et l’affront qui t’ont été faits aujourd’hui par erreur

sont bien égalés, je devrais plutôt dire effacés et surpassés, par la

gloire que tu viens d’acquérir. Cependant je te donnerai promptement,

selon mon savoir et ma puissance, toute satisfaction, quand je

connaîtrai comment je peux le faire, soit en t’offrant de l’or, soit en

te donnant des châteaux et des villes.

«Demande-moi la moitié de ce royaume; je suis prêt à t’en rendre

aujourd’hui possesseur. Et ta haute valeur ne te rend pas seulement

digne d’une telle récompense, mais elle t’a gagné mon cœur. Donne-moi ta

main en signe de foi et d’éternelle amitié.--» A ces mots, il descend de

cheval, et tend à Griffon la main droite.

Griffon voyant le roi venir à lui, d’un air ami, pour lui jeter les bras

autour du cou, laisse tomber son épée et sa colère, et embrasse

respectueusement Norandin sous la hanche. Le roi s’aperçoit alors que

son sang coule de deux blessures; il fait aussitôt venir un médecin;

puis il fait doucement transporter le blessé dans la ville, où il lui

offre l’hospitalité dans son royal palais.

Griffon blessé y reste quelques jours avant de pouvoir reprendre ses

armes. Mais je le laisse pour retourner en Palestine, vers son frère

Aquilant et vers Astolphe. Après que Griffon eut quitté les murs sacrés,

ils l’avaient cherché plus d’un jour dans tous les endroits consacrés de

Jérusalem et dans beaucoup d’autres plus éloignés de la cité.

Or ni l’un ni l’autre n’avaient pu trouver quelqu’un qui sût ce qu’était

devenu Griffon. Mais ce pèlerin grec, en s’entretenant avec eux, vint

les mettre sur la voie, en leur disant qu’Origile avait pris le chemin

d’Antioche, en Syrie, accompagnée d’un nouvel amant qui était de ce

pays, et pour lequel elle s’était embrasée d’un feu subit.

Aquilant lui demanda s’il avait annoncé cette nouvelle à Griffon, et le

Grec le lui ayant affirmé, il comprit aussitôt le but et le motif de son

départ. Il était évident qu’il avait suivi Origile à Antioche, dans

l’intention de l’enlever des mains de son rival, et de tirer de celui-ci

une grande et mémorable vengeance.

Aquilant ne souffrit pas que son frère allât seul et sans lui à la

poursuite d’une pareille entreprise. Il prit ses armes, et suivit les

traces de Griffon. Mais auparavant il pria le duc de retarder son retour

en France et dans le palais de ses pères, jusqu’à ce qu’il fût revenu

d’Antioche. Puis il descendit à Jaffa, où il s’embarqua, la voie de mer

lui paraissant et meilleure et plus courte.

Le vent de siroco, qui soufflait en ce moment sur mer avec une grande

violence, lui fut tellement favorable, que le jour suivant il vit la

terre de Sûr, et le lendemain celle de Saphet. Il passa devant Beyrouth

et Zibelet, et laissant Chypre assez loin à sa gauche, il se dirigea

droit vers Tortosa de Tripoli, Laodicée et le golfe de Laias.

Là, le pilote tourna la proue du navire vers le Levant, et, après une

marche rapide, arriva à l’embouchure de l’Oronte, où, choisissant son

heure, il put pénétrer. Aquilant fit aussitôt jeter un pont, mit pied à

terre, et partit, monté sur son vigoureux destrier. Il chemina sur la

rive du fleuve jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Antioche.

Il s’informa aussitôt de Martan, et apprit qu’il s’en était allé, avec

Origile, à Damas où devait avoir lieu un solennel tournoi d’après un

ordre royal. Certain que son frère l’y avait suivi, il partit le jour

même d’Antioche, mais sans prendre cette fois la voie de mer, tant il

était pressé du désir de le rejoindre.

Il prit la route de Lydie et de Larisse, et laissa derrière lui la riche

et populeuse Alep. Dieu, pour montrer qu’il ne laisse jamais le bien

sans récompense et le mal sans punition, lui fit alors rencontrer

Martan, à une lieue environ de Mamuga. Martan faisait porter devant lui,

avec une grande ostentation, le prix du tournoi.

Au premier abord, Aquilant, trompé par les armes et ces vêtements plus

blancs que la neige immaculée, croit que c’est son frère, et avec ce oh!

qui d’habitude exprime l’allégresse, il court à sa rencontre; mais il

change soudain de langage et de manières quand, arrivé plus près, il

s’aperçoit que ce n’est pas lui.

Il craint que, grâce aux artifices de celle qui est avec lui, Martan

n’ait tué Griffon. «--Dis-moi--lui crie-t-il--toi qui dois être un

voleur et un traître, comme tu en as le visage, comment ces armes

sont-elles en ta possession? D’où vient que tu es monté sur le bon

destrier de mon frère? Dis-moi si mon frère est mort ou vivant, et de

quelle façon tu lui as dérobé ses armes et son destrier?--»

Lorsque Origile entend cette voix pleine de colère, elle veut faire

tourner bride à son palefroi pour fuir. Mais Aquilant, plus prompt

qu’elle, l’arrête, qu’elle le veuille ou non. Martan, devant l’air

menaçant et terrible du chevalier qui lui est apparu ainsi à

l’improviste, pâlit et tremble comme la feuille au vent, et ne sait que

faire et que répondre.

Aquilant crie et fulmine toujours; il lui pose l’épée droit sur la

gorge, en jurant qu’il leur coupera la tête, à Origile et à lui, s’ils

ne lui disent pas immédiatement toute la vérité. Le malencontreux Martan

balbutie un moment, et cherche à part lui un moyen d’atténuer son crime;

puis il commence:

«--Tu sauras, seigneur, que celle-ci est ma sœur, et qu’elle est née

d’une famille honnête et vertueuse, bien que Griffon l’ait jetée dans

une voie d’opprobre et de déshonneur. Ne pouvant supporter une telle

honte, et ne me sentant pas la force de l’enlever à un si grand

chevalier, je résolus de l’avoir par ruse ou par finesse.

«Je m’entendis avec elle, qui désirait revenir à une vie plus louable,

et nous convînmes qu’elle profiterait du sommeil de Griffon pour

s’échapper sans bruit; ainsi elle fit, et pour qu’il ne pût nous

poursuivre et faire échouer nos projets, nous le laissâmes désarmé et à

pied. Nous sommes venus ici, comme tu vois.--»

Martan aurait pu voir réussir sa suprême fourberie, et faire croire

facilement qu’il disait la vérité en ce qui concernait la façon dont il

avait enlevé les armes et le destrier de Griffon. Mais il voulut aller

trop loin, et c’est alors que le mensonge devint évident. Tout le reste

aurait pu passer, s’il n’avait pas dit que la femme qui l’accompagnait

était sa sœur.

Mais Aquilant avait entendu dire à Antioche, par un grand nombre de

personnes, qu’elle était sa concubine. Aussi, enflammé de colère, il

s’écrie: «--Infâme voleur, tu en as menti!--» Et il lui assène en plein

visage un tel coup de poing, qu’il lui casse deux dents. Puis, sans plus

d’explication, il lui lie les deux bras derrière le dos avec une corde.

Il en fait autant à Origile, malgré tout ce qu’elle peut dire pour

s’excuser. Aquilant les emmène ainsi par les châteaux et les villages

jusqu’à Damas. Il les traînera pendant mille milles et plus, s’il le

faut, sans égards pour leurs souffrances et leurs gémissements, jusqu’à

ce qu’il ait retrouvé son frère, qui disposera d’eux à sa guise.

Aquilant fait aussi revenir avec lui leurs écuyers et leurs bagages, et

ils arrivent tous à Damas. Là, le nom de Griffon retentit par toute la

ville. Petits et grands, chacun sait maintenant que c’est lui qui a si

bien combattu dans le tournoi, et que la gloire lui en a été ravie par

la trahison de son compagnon.

La population tout entière, qui reconnaît le vil Martan, le montre du

doigt: «--N’est-ce pas là--disait-on--n’est-ce pas ce ribaud qui

s’attribue les exploits d’un autre, et couvre de son infamie et de son

opprobre celui dont la valeur n’avait mérité que des éloges? N’est-ce

pas là l’ingrate femme qui trahit les vaillants en faveur des lâches?--»

D’autres disaient: «--Comme ils sont bien ensemble! tous deux sont de

même race et marqués au même coin.--» Les uns les couvrent

d’imprécations; les autres les suivent en criant: «--Qu’on les pende,

qu’on les brûle, qu’on les écartèle, qu’on les assomme!--» On se

bouscule pour les voir, on se presse pour se trouver sur leur passage

dans les rues et sur les places. La nouvelle de leur capture est

apportée au roi, qui en témoigne plus de plaisir que si on lui eût donné

un second royaume.

Sans avoir beaucoup d’écuyers qui le précèdent ou qui le suivent, il

vient en toute hâte, comme il se trouve, au-devant d’Aquilant qui avait

vengé son cher Griffon; il lui fait l’accueil le plus gracieux et le

plus honorable, et l’emmène avec lui au palais, après avoir, avec son

consentement, fait jeter les deux prisonniers au fond d’une tour.

Puis ils vont ensemble dans l’appartement où Griffon n’avait pas encore

pu bouger de son lit, depuis qu’il avait été blessé. Celui-ci rougit en

voyant son frère, car il pense bien qu’il a appris sa mésaventure.

Aquilant le plaisante un peu à ce sujet, puis on s’occupe de la juste

punition à infliger aux deux misérables ainsi providentiellement tombés

entre les mains de leurs adversaires.

Aquilant veut, le roi veut qu’ils souffrent mille supplices. Mais

Griffon, qui n’ose parler en faveur d’Origile seule, désire qu’on

pardonne à l’un et à l’autre. Il expose longuement et très adroitement

ses raisons, que ses deux interlocuteurs réfutent avec vivacité. Enfin

on décide que Martan sera remis aux mains du bourreau qui le fouettera,

sans pourtant que mort s’ensuive.

Le lendemain matin, on le charge de liens qui ne sont ni de fleurs ni de

feuillage, et on le fouette par toutes les rues de la ville. Quant à

Origile, on la garde prisonnière jusqu’au retour de la belle Lucine, qui

se prononcera, dans sa sagesse, sur la peine légère ou rude qui doit lui

être appliquée. Aquilant reste à Damas, où il attend dans les fêtes que

son frère ait recouvré la santé et puisse reprendre ses armes.

Cependant le roi Norandin, qui depuis son erreur funeste, était devenu

sage et prudent, ne pouvait se consoler d’avoir outragé un chevalier si

digne de récompense et d’honneur. Plein de douleur et de repentir, il

songeait nuit et jour à lui être agréable.

Il résolut de lui rendre le prix qui lui avait été si traîtreusement

ravi, et cela, en présence de toute la population témoin de l’injure, et

avec toute la pompe qu’un roi pouvait déployer en l’honneur d’un

chevalier accompli. Dans ce but, il fit annoncer par tout le pays qu’il

donnerait une autre joute dans le délai d’un mois.

Les préparatifs en furent si royalement faits, que la Renommée, sur ses

ailes agiles, en porta la nouvelle dans toute la Syrie et jusqu’en

Phénicie et en Palestine, où elle vint aux oreilles d’Astolphe, lequel

décida, avec le vice-roi de ce dernier pays, que le tournoi n’aurait pas

lieu sans eux.

L’histoire donne Sansonnet comme un guerrier valeureux. Roland lui donna

le baptême et Charles--ainsi que je l’ai déjà dit--lui confia le

gouvernement de la Terre Sainte. Astolphe et lui partirent avec leurs

équipages pour se trouver à la joute qui s’apprêtait à Damas, ainsi que

la Renommée le chantait de façon à en emplir toutes les oreilles aux

environs.

Ils chevauchaient à petites journées, lentement et sans se presser, afin

d’arriver frais et dispos à Damas pour le jour du tournoi, lorsqu’ils

rencontrèrent, au croisement de deux routes, un voyageur dont les

vêtements et la démarche semblaient indiquer un chevalier. C’était

cependant une femme, mais fière et intrépide dans les batailles.

La jouvencelle se nommait Marphise. Sa valeur était telle que, l’épée en

main, elle avait plus d’une fois fait couler la sueur du front du

redoutable sire de Brava, et du sire de Montauban. Nuit et jour armée,

elle allait çà et là, cherchant à travers les monts et les plaines des

chevaliers errants à combattre, et à acquérir une gloire immortelle.

En voyant Astolphe et Sansonnet qui venaient à sa rencontre couverts de

leurs armes, et qui tous deux étaient grands et vigoureux, elle comprit

qu’elle avait affaire à des guerriers de mérite. Dans son désir

d’éprouver leur vaillance, elle avait déjà éperonné son destrier et

s’apprêtait à les défier, lorsque arrivée plus près d’eux, et les ayant

regardés plus attentivement, elle reconnaît le duc paladin.

Elle se rappelle les prévenances du chevalier, pendant qu’il était avec

elle au Cathay; elle l’appelle par son nom, ôte ses gantelets, lève sa

visière, et lui tend les bras en lui faisant une grande fête, bien

qu’elle soit plus fière que n’importe qui. De son côté, le paladin ne

fait pas à la dame un accueil moins respectueux et moins affable.

Ils se demandent mutuellement où ils vont. Astolphe répond le premier;

il lui dit qu’il s’en va à Damas, où le roi de Syrie a invité les

chevaliers experts aux armes à venir montrer leur vaillance. Marphise,

toujours disposée aux belles prouesses: «--Je veux--dit-elle--tenter

avec vous l’entreprise.--»

En somme, Astolphe, ainsi que Sansonnet, sont charmés de l’avoir pour

compagne d’armes. Ils arrivent tous trois à Damas la veille de la fête,

et se logent dans le faubourg. Là, jusqu’à ce que l’Aurore ait tiré du

sommeil son vieil amant, ils se reposent bien plus à leur aise que s’ils

étaient descendus au palais du roi.

Dès que le soleil levant a répandu partout ses rayons de flamme, la

belle dame et les deux guerriers endossent leurs armes, après avoir

envoyé à la ville des messagers. Ceux-ci reviennent leur dire que

Norandin s’est déjà rendu sur la place où a lieu la fête, pour voir

rompre les lances.

Sans plus de retard, ils vont eux-mêmes à la ville, et, suivant la rue

principale, ils parviennent à la grande place, où un grand nombre de

chevaliers renommés, divisés en deux troupes, attendent que le roi donne

le signal. Les prix qui doivent être distribués en ce jour au vainqueur

consistent en une épée et une masse richement ornées, et en un destrier

digne de la munificence d’un prince tel que Norandin.

Convaincu que Griffon le Blanc doit gagner le prix de cette seconde

joute, comme il a gagné celui de la première, et que l’honneur des deux

journées lui reviendra, voulant profiter de cette occasion pour lui

offrir une récompense à la hauteur de son mérite, Norandin a fait

ajouter aux armes formant le prix du premier tournoi, une épée, une

masse et un destrier magnifique.

Les armes qui, dans la précédente joute, devaient échoir à Griffon,

vainqueur de tous ses adversaires, et que Martan avait usurpées en se

faisant passer pour Griffon, avaient été suspendues, par ordre du roi,

devant son estrade, avec l’épée richement ornée. La masse pendait à

l’arçon du destrier. Tout cela devait être donné en prix à Griffon.

Mais ses intentions ne furent pas remplies, grâce à la magnanime

guerrière qui venait d’arriver sur la place avec Astolphe et le brave

Sansonnet. Celle-ci, apercevant les armes dont je viens de vous parler,

les reconnut aussitôt. Elles les avait en effet possédées jadis, et elle

en faisait grand cas, comme d’une chose excellente et rare.

Cependant elle les avait un jour laissées sur la route, parce qu’elles

l’empêchaient de courir après Brunel, ce larron digne de la corde, qui

lui avait ravi sa bonne épée. Je ne crois pas avoir besoin de vous

conter autrement cette histoire, et je me tais là-dessus; qu’il vous

suffise de savoir que Marphise venait de retrouver là ses armes.

Sachez aussi qu’une fois qu’elle les eût reconnues à des marques non

douteuses, elle ne les aurait pas laissées un jour de plus sans les

reprendre. Elle ne se préoccupe pas de chercher quel est le meilleur

moyen de les ravoir; mais elle s’en approche brusquement, étend la main,

et sans plus de considération s’en empare.

La violence avec laquelle elle les a saisies en fait tomber une partie à

terre, l’autre lui reste à la main. Le roi, qui se tient pour vivement

offensé, lève un regard plein de courroux, et le peuple saisit les

lances et les épées pour venger une injure qu’il ne saurait supporter,

sans se rappeler ce qu’il lui en a coûté, quelques jours auparavant, de

chercher querelle aux chevaliers errants.

L’enfant, à la saison nouvelle, ne court pas avec plus de plaisir parmi

les fleurs vermeilles, d’azur et d’or; une dame, brillante de parure, ne

se plaît pas mieux au son des instruments invitant à la danse, que

Marphise n’éprouve de plaisir et d’assurance au milieu du fracas des

armes et des chevaux, des lances et des épées aux pointes aiguës, prêtes

à répandre le sang et la mort.

Elle pousse son cheval, et fond, impétueuse, la lance basse, sur la

foule insensée. Elle transperce l’un à la gorge, l’autre en pleine

poitrine; elle jette à terre, au premier choc, tantôt celui-ci, tantôt

celui-là. Puis elle frappe avec son épée sur tous à la fois, et tranche

les têtes, perce les flancs, coupe les bras ou les mains.

L’ardent Astolphe et le vaillant Sansonnet, qui sont revêtus comme elle

de leur cuirasse et de leur cotte de mailles, bien qu’ils ne soient pas

venus pour une semblable besogne, voyant la bataille engagée, abaissent

la visière de leur casque, et se précipitent la lance en arrêt sur cette

canaille. Puis, taillant de droite et de gauche avec leurs épées

tranchantes, ils s’ouvrent un chemin.

Les chevaliers de nations diverses, qui sont venus pour prendre part à

des joutes, voient avec stupéfaction les armes employées à satisfaire

une telle fureur, et les jeux auxquels ils croyaient assister se changer

en luttes sanglantes--ils ignoraient le motif de la colère du peuple et

l’injure grossière faite au roi--et restent indécis et stupéfaits.

Quelques-uns, ayant voulu venir en aide à la foule, ne tardent pas à

s’en repentir; d’autres, qui se soucient peu de ce qui peut arriver à

une ville où ils sont étrangers, se préparent à partir. Les plus sages

tiennent leurs chevaux en bride, et attendent l’issue du combat. Griffon

et Aquilant sont au nombre de ceux qui s’élancent pour venger l’injure

faite aux armes du roi.

Tous deux avaient vu le roi, dont les yeux étaient injectés de sang et

ivres de colère. Ils avaient appris, par ceux qui les entouraient, le

motif de la querelle, et Griffon avait compris que l’injure ne

s’adressait pas moins à lui qu’au roi Norandin. Son frère et lui

s’étaient fait apporter en toute hâte leurs lances, et ils accouraient,

furieux, à la vengeance.

D’un autre côté s’en venait Astolphe, devançant tous les autres, et

éperonnant Rabican. Il tenait en main la lance d’or enchantée qui

abattait sous le choc les plus fiers jouteurs. Il en frappe le premier

Griffon qu’il jette à terre, puis il va à la rencontre d’Aquilant. A

peine a-t-il touché le bord de son écu, qu’il le renverse dans la

poussière.

Les chevaliers les plus renommés et les plus vaillants vident la selle

sous la lance de Sansonnet; le peuple cède enfin la place, et le roi

enrage de colère et de dépit. Pendant ce temps, Marphise, voyant tous

ses adversaires en fuite, se retire tranquillement vers son logis,

emportant l’ancienne et la nouvelle cuirasse, ainsi que l’un et l’autre

casque.

Astolphe et Sansonnet s’empressent de la suivre, et s’en reviennent avec

elle vers la porte qui conduit à l’hôtellerie où ils se sont arrêtés.

Devant eux tous s’écartent. Aquilant et Griffon, tout dolents de s’être

vus renversés au premier choc, tiennent la tête basse par grande

vergogne, et n’osent se présenter devant Norandin.

Dès qu’ils ont rattrapé leurs chevaux et qu’ils sont remontés en selle,

ils courent en toute hâte derrière leurs ennemis. Le roi les suit avec

un grand nombre de ses vassaux, tous prêts à mourir ou à le venger. La

foule insensée crie: Sus, sus! mais elle se tient éloignée et attend les

nouvelles. Griffon arrive au moment où les trois compagnons, s’étant

emparés du pont, font volte-face.

A peine arrivé, il reconnaît Astolphe qui porte les mêmes devises, et

qui a le même cheval et les mêmes armes que le jour où il occit Orrile

l’enchanteur. Il n’avait pu le faire dans la lice, au moment où l’on

s’apprêtait à jouter. Dès qu’il l’a reconnu, il le salue et lui demande

quels sont ses compagnons;

Et pourquoi ils ont jeté à terre les armes du tournoi, et montré ainsi

si peu de respect pour le roi. Le duc d’Angleterre fait connaître ses

compagnons à Griffon. Quant aux armes qui ont été la cause du conflit,

il lui dit qu’il ne sait pas grand’chose à ce sujet, mais qu’étant venus

avec Marphise, Sansonnet et lui ont voulu lui prêter secours.

Pendant que Griffon est avec le paladin, Aquilant s’approche, reconnaît

ce dernier dès qu’il l’entend parler avec son frère, et toute sa colère

tombe. Les gens de Norandin arrivent aussi en foule, mais ils ne se

hasardent pas trop à approcher, et voyant les pourparlers, ils se

tiennent cois, attentifs à ce qui va se passer.

L’un d’eux, apprenant que c’est là Marphise, dont la renommée est si

grande par le monde, tourne bride et court prévenir Norandin que s’il ne

veut pas perdre en ce jour tous les chevaliers qui forment sa cour, il

fera bien, avant qu’ils soient tous occis, de les arracher des mains de

Tisiphone et de la mort, car c’est vraiment Marphise qui lui a enlevé

l’armure sur la place du tournoi.

Norandin, à ce nom redouté dans tout le Levant, et qui faisait dresser

les cheveux des plus braves même à distance, reconnaît qu’il en

adviendra ainsi qu’on vient de le lui dire, s’il n’y met ordre. Il

rappelle en conséquence autour de lui tous les siens, dont la colère

s’est déjà changée en terreur.

D’un autre côté, les fils d’Olivier, Sansonnet et le fils d’Othon,

supplient l’irascible Marphise de mettre fin à ce cruel conflit.

Marphise s’avance alors vers le roi d’un air altier, et dit: «--Je ne

sais pas, seigneur, pour quelle raison tu veux donner ces armes, qui ne

t’appartiennent pas, au vainqueur de tes joutes.

«Ces armes sont à moi; je les laissai un jour au milieu de la route

d’Arménie, pour suivre à pied un voleur qui m’avait fortement offensée.

En voici pour preuve ma devise, qui peut s’y voir, si tu la connais.--»

Et elle montre gravée sur la cuirasse une couronne brisée en trois

parties.

«--Il est vrai--répond le roi--qu’elles m’ont été données, il y a peu de

jours, par un marchand arménien. Si vous me les aviez demandées, je vous

les aurais données, qu’elles soient ou non à vous. Je les avais déjà

octroyées à Griffon, mais j’ai tant de confiance en lui, que, s’il

m’avait fallu vous les remettre, je suis persuadé qu’il me les aurait

rendues.

«Il n’est pas besoin, pour me convaincre qu’elles sont à vous, d’y voir

gravée votre devise; il suffit que vous me le disiez; je crois à votre

parole plus qu’à cet autre témoignage. Du reste, ces armes sont à vous

comme juste récompense de la plus haute valeur. Gardez-les donc sans

plus de contestation. Griffon recevra de moi un prix encore plus

grand.--»

Griffon qui tenait peu à ces armes, mais qui avait un grand désir de

satisfaire le roi, lui dit: «--Je serai assez récompensé si vous me

dites que vous êtes content de moi.--» Pendant ce temps, Marphise se

disait à elle-même: «--Il me semble que tout l’honneur est ici pour

moi.--» Et d’un air gracieux elle offrit les armes à Griffon, et

finalement les reçut en don de sa main.

Puis ils retournèrent paisiblement et en bonne intelligence à la ville,

où les fêtes recommencèrent. L’honneur et le prix de la joute furent

décernés à Sansonnet, car Astolphe, les deux frères et celle qui valait

mieux qu’eux tous, Marphise, ne voulurent pas lutter, désirant, en amis

et en bons compagnons, que Sansonnet gagnât le prix.

Après être restés pendant huit ou dix jours auprès de Norandin, au sein

des plaisirs et des fêtes, l’amour du beau pays de France les prit et ne

leur laissa plus de repos. Ils prirent congé, et Marphise, qui désirait

suivre la même route, leur tint compagnie. Depuis longtemps Marphise

voulait se mesurer avec les paladins,

Et juger, par expérience, si leurs exploits étaient à la hauteur de leur

renom. Sansonnet laissa un autre chevalier pour gouverner à sa place la

régence de Jérusalem. Tous les cinq, réunis en une seule troupe dont on

aurait difficilement trouvé la pareille au monde, prirent congé de

Norandin, et arrivèrent à Tripoli et à la mer qui l’avoisine.

Là, ils trouvèrent une caraque qui chargeait des marchandises à

destination du Ponant. Ils s’accordèrent, pour leur passage et celui de

leurs chevaux, avec le vieux patron qui était de Luna. Le temps

s’annonçait comme devant être très favorable. Ils quittèrent le rivage

par une douce brise, et les voiles gonflées d’un vent propice.

Le premier port où ils s’arrêtèrent était situé sur le littoral de l’île

consacrée à l’amoureuse Déesse. Il y règne un air qui non seulement

abrège la vie humaine, mais qui ronge le fer. Cela est dû au voisinage

d’un marais. Certes la nature ne devait pas faire à Famagosta un tel

tort que de lui donner pour voisin le marais âcre et malsain de

Costanza, alors qu’elle est si douce au reste de l’île de Chypre.

L’insupportable odeur qui s’exhale du marais, ne permet pas aux navires

d’y faire un long séjour. De là, livrant toutes les voiles au vent

d’Est, le pilote contourna Chypre à main droite, et cingla vers Paphos,

où l’on fit escale. Les passagers descendirent sur ce charmant rivage,

les uns pour s’y livrer à leur commerce, les autres pour admirer cette

terre de l’amour et du plaisir.

Pendant six ou sept milles, à partir du littoral, d’agréables coteaux

vont s’élevant peu à peu. Ils sont couverts de cèdres, d’orangers, de

lauriers et de mille autres arbres aux suaves émanations. Le serpolet,

la marjolaine, les roses, les lys, le safran y répandent un parfum si

suave, qu’à chaque bouffée de vent qui vient de terre, on le sent au

loin en mer.

Un ruisseau fécond, formé par une fontaine limpide, arrose toute cette

plage. On peut bien dire que c’est là le séjour heureux et riant de

Vénus la belle, car les dames et les damoiselles y sont plus attrayantes

qu’en aucun autre lieu du monde, et toutes, jeunes et vieilles, brûlent

d’amour jusqu’à leur heure dernière, grâce au pouvoir de la Déesse.

Là, nos voyageurs entendent raconter la même histoire qu’ils ont apprise

en Syrie, au sujet de Lucine et de l’Ogre, et comment elle était à

Nicosie d’où elle s’apprêtait à rejoindre son mari. Puis, ayant terminé

ses affaires, et un bon vent soufflant dans la direction qu’il suivait,

le patron du navire lève l’ancre, fait gouverner vers le Ponant, et

déploie toutes les voiles.

Au vent du Sud, le navire dresse toutes ses voiles et gagne la haute

mer. Soudain s’élève une brise du Sud-Ouest, qui reste tout d’abord

assez douce tant que le soleil se maintient sur l’horizon, mais qui,

vers le soir, se change en ouragan, et livre aux vagues un rude assaut,

accompagné de tant d’éclairs et de coups de tonnerre, qu’il semble que

le ciel s’entr’ouvre et s’embrase tout entier.

Les nuées étendent un voile ténébreux qui ne laisse apercevoir ni le

soleil ni les étoiles. La mer mugit sous le navire; le ciel rugit sur sa

tête. Le vent souffle de toutes parts, et une horrible tempête de pluie,

mêlée de grêle, fouette les malheureux navigateurs. La nuit vient et

s’étend sur une mer formidable et de plus en plus irritée.

Les navigateurs déploient toutes les ressources de l’art où ils sont

passés maîtres. L’un court en soufflant dans un sifflet, et indique à

l’équipage les manœuvres à exécuter; l’autre prépare l’ancre de salut;

d’autres amènent les câbles ou veillent aux écoutes; celui-ci tient la

barre, celui-là assure le mât; cet autre se hâte de débarrasser le pont.

L’ouragan s’accroît encore durant la nuit plus noire et plus obscure que

l’enfer. Le patron maintient le gouvernail droit en pleine mer, où il

pense que les vagues sont moins fortes. Il tourne sans cesse sa proue à

l’encontre des lames et du vent furieux, dans l’espoir qu’avec le jour

la fortune finira par s’apaiser ou deviendra plus clémente.

Mais, loin de s’apaiser, elle montre, le jour venu, plus de fureur

encore, si toutefois on peut appeler cela le jour, car ce n’est qu’en

regardant l’heure qu’on peut reconnaître qu’il est arrivé, et non à la

lumière qu’il répand. Le patron découragé s’abandonne au vent, avec plus

de crainte que d’espoir. Il tourne l’arrière aux vagues, déploie les

voiles basses, et se laisse emporter par la mer cruelle.

Pendant que la fortune éprouve ceux qui sont en mer, elle ne laisse pas

davantage en repos ceux qui sont sur la terre ferme, je veux parler de

ceux qui sont en France, où le peuple d’Angleterre s’entre-déchire avec

les Sarrasins. Là Renaud attaque, entr’ouvre et disperse les bataillons

ennemis, et renverse les bannières. J’ai déjà dit qu’il avait poussé son

destrier Bayard contre le vaillant Dardinel.

A la vue des orgueilleux insignes gravés sur les armes du fils

d’Almonte, Renaud estime qu’il a affaire à un vaillant et brave

guerrier, puisqu’il ne craint pas de prendre les mêmes insignes que le

comte. Il approche, et voyant Dardinel entouré d’une montagne

de cadavres, cela lui semble encore plus vrai. «--Mieux

vaut--s’écrie-t-il--arracher le mal dans son germe, que de le laisser

devenir plus grand.--»

Partout où se montre le paladin, chacun s’écarte et lui livre une large

voie. Les fidèles se tiennent à l’écart, aussi bien que les Sarrasins,

tellement la fameuse épée sait se faire respecter. Renaud ne voit plus

devant lui que le malheureux Dardinel, et pousse droit à lui. Il lui

crie: «--Enfant, celui qui t’a légué cet écu, t’a fait un présent

dangereux.

«Je viens à toi pour voir, si tu oses toutefois m’attendre, comment tu

sauras défendre les quatre quartiers rouges et blancs, car si tu ne peux

pas les défendre aujourd’hui contre moi, tu le pourras encore moins

contre Roland.--» Dardinel lui répond: «--Apprends que si je porte cet

écu, je sais aussi le défendre, et que les couleurs blanches et rouges,

que je tiens de mon père, peuvent m’acquérir plus de gloire que

m’attirer de dangers.

«Parce que je suis jeune, ne crois pas que tu me feras reculer, ou que

je te céderai mon écu. Tu m’enlèveras la vie, si tu veux me prendre mes

armes. Mais j’espère, avec l’aide de Dieu, que c’est le contraire qui

arrivera. Quoi qu’il advienne, personne ne pourra dire que j’aie jamais

forligné ma race.--» Ce disant, il fond, l’épée à la main, sur le

chevalier de Montauban.

Un frisson de terreur glace le sang des Africains jusqu’au fond du cœur,

quand ils voient Renaud, plein de rage, se précipiter à la rencontre de

leur prince, comme un lion qui a aperçu dans la prairie un jeune taureau

encore insensible à l’amour. C’est le Sarrasin qui porte le premier

coup, mais il frappe en vain sur le casque de Mambrin.

Renaud sourit et dit: «--Je veux te faire voir que je sais mieux que toi

trouver le point vulnérable.--» Il donne de l’éperon tout en retenant la

bride à son destrier, et assène à son adversaire un tel coup de pointe

en pleine poitrine, que l’épée reparaît derrière les reins. Il la

retire, et l’âme s’échappe avec le sang. Le corps tombe de selle, froid

et exsangue.

Comme la fleur pourprée qui languit et meurt quand la charrue l’a coupée

sur son passage, ou comme le pavot des jardins, qui, surchargé de rosée,

penche la tête, ainsi, la face décolorée, Dardinel tombe et perd la vie.

Il meurt, et avec lui s’éteignent l’ardeur et le courage de tous les

siens.

De même que les eaux, un instant contenues par l’art de l’homme,

lorsqu’elles viennent à rompre leur digue, tombent et se répandent de

toutes parts avec un grand fracas, ainsi les Africains, qui ont tenu bon

tout le temps que Dardinel leur a inspiré du courage, s’en vont débandés

de côté et d’autre, maintenant qu’ils l’ont vu désarçonné et mort.

Renaud laisse échapper ceux qui veulent fuir, ne s’occupant que de ceux

qui essayent de résister. Partout où passe Ariodant, qui suit de près

Renaud, tout tombe. Lionel et Zerbin renversent tout autour d’eux, et

font de grandes prouesses. Quant à Charles, il fait son devoir, ainsi

qu’Olivier, Turpin, Guy, Salamon et Ogier.

Dans cette journée les Maures furent en si grand péril, que pas un seul

ne faillit retourner en Paganie. Mais le sage roi d’Espagne se hâte de

les rallier, et se retire avec ce qui lui reste sous la main. Il préfère

accepter sa défaite et se retirer en sauvant une partie de son armée,

que risquer de tout perdre en essayant de tenir encore.

Il dirige les enseignes vers ses logements qui sont entourés de remparts

et de fossés, suivi de Stordilan, du roi d’Andalousie et des Portugais,

réunis en forte colonne. Il envoie dire au roi de Barbarie de se retirer

du mieux qu’il pourra, et que, s’il peut en ce jour sauver sa personne

et son camp, il n’aura pas fait peu de chose.

Le roi qui se trouvait fort embarrassé lui-même et qui n’espérait plus

revoir jamais Biserte, la fortune ne s’étant jamais montrée si cruelle

et si brutale envers lui, se réjouit d’apprendre que Marsile a réussi à

mettre en sûreté une partie de son armée. Il commence à opérer sa

retraite, fait reculer les bannières et sonner le rassemblement.

Mais la plupart de ses gens, en pleine déroute, n’écoutent ni les

trompettes, ni les tambours. Leur affolement, leur lâcheté sont tels,

qu’on en vit bon nombre se noyer dans la Seine. Le roi Agramant veut les

rallier; il a avec lui Sobrin, et tous deux vont courant de côté et

d’autre, et s’efforcent, avec l’aide des chefs, de regagner le camp en

bon ordre.

Mais pas plus le roi que Sobrin, ni qu’aucun chef, ne peut parvenir,

soit par prières, soit par menaces, soit par force, à en rallier

seulement le tiers, bien loin de pouvoir les ramener tous là où s’en

vont les enseignes mal suivies. Pour un qui reste, non sans courir de

grands dangers, deux sont morts ou en fuite; les uns sont blessés en

pleine poitrine, les autres dans le dos; tous sont accablés de fatigue.

En proie à la terreur, ils se laissent chasser jusqu’aux portes de leur

camp fortifié, qui n’aurait même pas pu les protéger suffisamment--car

Charles savait saisir l’occasion par les cheveux quand elle se

présentait à lui--si la nuit n’était venue. La nuit, pleine de ténèbres

et qui apaise toute chose, arrête la poursuite.

Elle avait peut-être été avancée par l’Éternel qui eut pitié de sa

créature. Le sang ruisselait par la campagne, et courait comme un grand

fleuve, inondant les routes. On compta quatre-vingt-dix mille

combattants passés en ce jour au fil de l’épée. Les villageois et les

loups, sortis de leurs repaires, vinrent les dépouiller et les dévorer

pendant la nuit.

Charles ne rentre pas dans la ville; il campe en dehors, à côté de

l’ennemi, dont il fait entourer le camp de feux gigantesques, comme s’il

voulait l’assiéger. Les païens s’empressent de creuser la terre et

d’élever des remparts et des bastions. Leurs gardes veillent, et ne

quittent pas leurs armes de toute la nuit.

Toute la nuit, dans les logements des Sarrasins peu rassurés, ce ne sont

que pleurs, gémissements, lamentations; mais on les étouffe le plus que

l’on peut. Les uns pleurent leurs amis, leurs parents morts et

abandonnés sur le champ de bataille; les autres gémissent sur leurs

propres blessures et sur leur situation. Mais tous redoutent un avenir

plus terrible.

Deux Maures, d’une obscure origine et nés à Ptolémaïs, donnèrent en ces

circonstances un exemple de dévouement rare et digne d’être enregistré

par l’histoire. Ils se nommaient Cloridan et Médor. Dans la bonne comme

dans la mauvaise fortune, ils avaient fidèlement servi Dardinel, et

étaient passés en France avec lui.

Cloridan, chasseur depuis son enfance, était robuste et agile. Médor

avait sur la joue les couleurs blanches et vermeilles, la grâce du jeune

âge. Parmi tous ses compagnons, nul n’avait le visage plus agréable et

plus beau. Avec ses yeux noirs et sa chevelure d’or crespelée, il

ressemblait à un des anges du chœur céleste.

Tous les deux se trouvaient sur les remparts, avec beaucoup d’autres,

chargés de veiller sur le camp, à l’heure où la nuit jette sur le ciel

ses regards somnolents. Médor ne peut chasser de sa pensée le souvenir

de son maître Dardinel, du fils d’Almonte, et ne peut s’empêcher de se

plaindre qu’il soit resté étendu sans sépulture dans les champs.

Tourné vers son compagnon, il dit: «--Cloridan, je ne puis te dire

quelle douleur j’éprouve en songeant à mon prince qui est resté dans la

plaine, et qui est une trop noble proie, hélas! pour les loups et les

corbeaux. Quand je pense combien il fut toujours bon pour moi, il me

semble que si je donnais ma vie pour rendre à sa mémoire les derniers

honneurs, je ne m’acquitterais pas de mon immense dette envers lui.

«Je veux aller le chercher par la campagne, afin qu’il ne reste pas sans

sépulture, et Dieu permettra peut-être que je puisse parvenir sans être

vu jusqu’au camp du roi Charles où tout se tait. Toi, reste ici, car si

le ciel a résolu que je meure, tu feras connaître mon sort; et si la

fortune ne me permet point d’accomplir une si belle entreprise, que la

renommée du moins rappelle que mon intention fut bonne.--»

Cloridan reste stupéfait de voir tant de dévouement, tant de fidélité,

tant de courage chez un enfant. Dans son amitié pour lui, il essaye de

le détourner de ce projet, mais il ne peut y réussir, car on ne console

point une douleur si grande. Médor est résolu à mourir ou à donner la

sépulture à son maître.

Voyant que rien ne l’émeut et ne peut le faire changer de résolution,

Cloridan lui répond: «--Eh! bien, j’irai aussi. Moi aussi, je veux me

livrer à une si louable entreprise; moi aussi j’aime et je souhaite

trouver une mort fameuse. Quelle chose pourrait du reste me plaire

désormais, si je restais sans toi, mon cher Médor? Mourir avec toi les

armes à la main, vaut beaucoup mieux que mourir ensuite de douleur si tu

venais à m’être ravi.--»

Ainsi résolus, ils cèdent la place à ceux qui viennent les relever de

leur garde, et ils partent. Ils franchissent fossés et palissades, et

peu à peu ils pénètrent parmi les nôtres qui reposent sans précaution.

Le camp dort, et tous les feux sont éteints, tellement on redoute peu

les Sarrasins. Les soldats gisent à la renverse, au milieu des armes et

des bagages, les yeux appesantis par le vin et le sommeil.

Cloridan s’arrête un instant et dit: «--Je suis d’avis de ne jamais

laisser perdre les occasions. Médor, ne dois-je pas profiter de celle-ci

pour massacrer ceux qui ont tué mon maître? Toi, dresse les yeux et les

oreilles de tous côtés, afin que personne ne survienne. Je me propose de

t’ouvrir avec mon épée une route spacieuse à travers les ennemis.--»

Ainsi il dit, et il tint aussitôt parole. Il entre sous la tente où dort

le savant Alphée, qui était venu l’année précédente à la cour de Charles

comme médecin et magicien fort expert en astrologie. En cette

circonstance, sa fausse science, qui, d’après lui, lui dévoilait tout

l’avenir, lui fit quelque peu défaut. Elle lui avait prédit qu’il

mourrait, plein d’années, dans les bras de sa femme;

Et voilà que le rusé Sarrasin lui plonge son épée dans la gorge. Il tue

quatre autres guerriers, près du devin, sans qu’ils aient le temps de

pousser un cri. Turpin ne mentionne pas leurs noms, et leur mémoire

s’est perdue dans la suite des temps. Après eux périt Palidon de

Montcalieri, qui dormait tranquillement entre deux destriers.

Cloridan s’en vient ensuite à l’endroit où le malheureux Grillon gisait

la tête sous un baril. Il l’avait entièrement vidé, et pensait goûter en

paix un sommeil doux et tranquille. L’audacieux Sarrasin lui tranche la

tête. Le sang et le vin s’écoulent par une même blessure; le corps en

contient plus d’un baquet. Grillon rêvait qu’il buvait encore, lorsque

Cloridan vint interrompre son rêve.

A côté de Grillon, il égorge en deux coups Andropon et Conrad, l’un

Grec, l’autre Allemand. Tous les deux avaient passé une grande partie de

la nuit à boire et à jouer. Heureux s’ils eussent su veiller jusqu’à

l’heure où le soleil surgit à l’orient. Mais le destin ne pourrait rien

sur les hommes, si chacun devinait l’avenir.

De même qu’un lion affamé, amaigri et altéré par un long jeûne, tue,

déchire, dévore, et met en pièces le troupeau tombé sans défense en son

pouvoir, ainsi le cruel païen égorge les nôtres pendant leur sommeil, et

en fait partout un véritable massacre. L’épée de Médor ne reste pas

inactive, mais elle dédaigne de frapper l’ignoble plèbe.

Médor arrive à la tente où le duc d’Albret dormait avec une sienne dame.

Tous les deux se tenaient si étroitement enlacés, que l’air n’aurait pu

se glisser entre eux. Médor leur abat la tête d’un seul coup. O mort

heureuse, ô douce destinée! Leurs âmes s’envolent vers leur nouvelle

demeure, enlacées comme l’étaient leurs corps.

Il tue Malinde et son frère Ardalique, fils du comte de Flandre. L’un et

l’autre avaient été faits nouvellement chevaliers par Charles, qui avait

ajouté les lys à leurs armes, le jour où il les avait vus revenir d’un

combat, avec leurs épées tout ensanglantées. Il leur avait aussi promis

des terres en Frise, et il les leur aurait données; mais Médor vient

détruire tous ces projets.

Les adroits compagnons parviennent enfin jusqu’aux tentes dont les

paladins ont entouré celle de Charles, sur laquelle ils veillent chacun

à leur tour. Là, les deux Sarrasins, rassasiés de carnage, remettent

leur épée au fourreau et retournent sur leurs pas, car il leur paraît

impossible qu’au milieu d’une si grande foule de gens, il ne s’en trouve

pas un qui ne dorme pas.

Bien qu’ils puissent se charger d’un riche butin, ils pensent que c’est

assez de sauver leur propre personne. Cloridan s’avance par les passages

qu’il croit les plus sûrs, et son compagnon le suit. Ils arrivent au

champ de bataille, où, parmi les épées, les arcs, les écus et les

lances, gisent, pêle-mêle, dans un lac de sang, riches et pauvres,

princes et sujets, hommes et chevaux.

L’horrible mélange de cadavres amoncelés dans les champs, pouvait rendre

vaines les recherches des deux amis jusqu’à ce que le jour eût commencé

de poindre, si, aux prières de Médor, la lune n’avait fait sortir son

croissant d’une nuée obscure. Médor, les yeux pieusement fixés vers la

lune, parla ainsi:

«--O sainte Déesse, toi que nos ancêtres nommaient à bon droit triforme,

puisque dans le ciel, sur la terre et aux enfers tu montres ta sublime

beauté sous plusieurs formes, et que dans les forêts tu chasses les

bêtes et les monstres, montre-moi l’endroit où mon roi est couché parmi

tant de morts, car pendant sa vie il a toujours observé tes saints

préceptes.--»

A cette prière, soit effet du hasard, soit qu’elle fût touchée par tant

de foi, la lune entr’ouvrit les nuées, belle comme lorsqu’elle se jeta

nue dans les bras d’Endymion et se donna à lui. A sa lumière se découvre

Paris, ainsi que les deux camps, les coteaux et la plaine. Au loin, se

voient les deux collines, Montmartre à droite et Montléry à gauche.

La lumière tombe plus éclatante à l’endroit où le fils d’Almonte gît

mort. Médor court en pleurant vers son cher maître, qu’il reconnaît à

son écu blanc et vermeil. Il baigne son visage de larmes amères--il en

avait un ruisseau sous chaque cil--et il exhale de si douces plaintes,

que les vents, pour les entendre, se seraient arrêtés.

Sa voix est comme étouffée et à peine distincte; non pas qu’il craigne

de se trahir--il n’a aucun souci de sa vie; il l’a plutôt en haine et

voudrait la quitter--mais parce qu’il tremble de ne pouvoir accomplir

l’œuvre pieuse pour laquelle il est venu. Tous les deux chargent le

cadavre du roi sur leurs épaules, prenant chacun la moitié du fardeau.

Ils vont aussi rapidement qu’ils peuvent sous la précieuse charge. Déjà

le maître de la lumière chasse les étoiles du ciel et l’ombre de la

terre, lorsque Zerbin, dont la haute valeur dédaigne le sommeil quand le

devoir l’appelle, après avoir passé toute la nuit à poursuivre les

Maures, revient au camp aux premiers rayons de l’aube.

Quelques chevaliers sont avec lui. De loin ils aperçoivent les deux

compagnons, et tous se précipitent de leur côté, dans l’espoir d’y

trouver une proie et du butin. «--Frère--dit Cloridan--il faut jeter là

notre fardeau et jouer des talons. Ce serait folie de sacrifier deux

vivants pour sauver un mort.--»

Et il se débarrasse de sa charge, pensant que Médor en fait de même.

Mais ce dernier, plus attaché à son maître, le prend tout entier sur ses

épaules. L’autre s’éloigne en toute hâte, comme s’il avait son ami à ses

côtés ou derrière lui. S’il avait su qu’il l’abandonnait, il aurait

bravé avec lui mille morts plutôt qu’une.

Les chevaliers, résolus à forcer les fugitifs à se rendre, ou à les

immoler, se répandent de çà, de là, et ferment promptement toutes les

issues. Zerbin, leur capitaine, est le plus acharné à les poursuivre;

car, en les voyant fuir tout tremblants, il est persuadé que ce sont

deux soldats de l’armée ennemie.

A cette époque, il y avait là une antique forêt, dont les taillis épais

et hérissés de ronces, étaient sillonnés par des sentiers étroits qui

s’entre-croisaient comme un labyrinthe, et ne pouvaient servir qu’aux

bêtes sauvages. Les deux païens espèrent qu’ils pourront se cacher dans

ses fourrés. Mais que ceux qui prennent plaisir à mes chants, remettent

à une autre fois pour entendre le reste.

Roland Furieux, tome 2 · 第 9 / 31 题