CHANT XX.

ARGUMENT.--Le dixième guerrier contre lequel Marphise a combattu jusqu’à

la nuit se fait connaître à elle comme étant Guidon le Sauvage, de la

famille de Clermont, et lui raconte l’origine de la cruelle coutume

maintenue dans la ville. Marphise et ses compagnons se décident à

s’échapper par la force des armes. Astolphe donne du cor et tous

s’enfuient épouvantés. Marphise arrive en France et rencontre la vieille

Gabrine, l’ancienne gardienne d’Isabelle. Elle fait route avec elle et

renverse Pinabel de cheval. Elle rencontre Zerbin, lui fait vider les

arçons et lui donne Gabrine en garde.

Les femmes de l’antiquité ont accompli d’admirables choses dans la

carrière des armes et sous l’inspiration des Muses sacrées. Leurs

œuvres, belles et glorieuses, ont répandu sur le monde entier un vif

éclat. Arpalice et Camille sont fameuses[10] par leur habitude des

batailles; Sapho et Corinne se sont illustrées par leur science, et leur

nom ne tombera jamais dans la nuit.

Les femmes ont atteint la perfection dans tous les arts où elles se sont

exercées. Quiconque interroge attentivement l’histoire, peut voir que le

souvenir n’en est pas encore effacé. Si le monde a été longtemps privé

de femmes remarquables, cette mauvaise influence n’a pas toujours duré,

et sans doute l’envie ou l’ignorance des écrivains avait tenu dans

l’ombre les éloges qui leur étaient dus.

A ce qu’il me semble, les femmes de notre siècle se distinguent par de

tels mérites, que nous pouvons sans crainte consacrer nos écrits à

transmettre leur souvenir aux siècles futurs, afin que les attaques

odieuses des méchants soient noyées dans une éternelle infamie; aussi la

gloire de nos contemporaines apparaîtra si éclatante, qu’elle surpassera

de bien loin celle de Marphise.

Mais revenons à cette dernière. La jeune fille ne refuse pas de se faire

connaître au chevalier qui a été si courtois envers elle et qui paraît

tout disposé, lui aussi, à lui apprendre qui il est. Elle se libère

sur-le-champ de sa dette, et lui dit le nom qu’il désire savoir: «--Je

suis Marphise--dit-elle.--» Et c’est assez, car le reste est connu de

tout l’univers.

L’autre commence, son tour venu, à se faire connaître d’une manière plus

détaillée, en disant: «--Je crois que chacun de vous a présent à la

mémoire le nom de ma famille. Ce n’est pas seulement la France,

l’Espagne et les pays voisins, mais l’Inde, l’Éthiopie et les contrées

glacées du Pont, qui connaissent l’illustre maison de Clermont d’où sont

sortis le chevalier qui tua Almonte[11]

«Et celui qui donna la mort à Clariel et à Mambrin[12], et détruisit

leur empire. Je suis de ce sang. A l’endroit où l’Ister vient se jeter,

par huit ou dix bouches, dans le Pont-Euxin, ma mère m’engendra du duc

Aymon, qui était arrivé dans ce pays comme voyageur. Il y a un an

bientôt que je l’ai laissée dans les pleurs, pour aller en France

retrouver ma famille.

«Mais je n’ai pu achever mon voyage, ayant été poussé sur ce rivage par

la tempête. Voilà dix mois, ou plus peut-être, que j’y suis retenu, et

que j’y compte les jours et les heures. Mon nom est Guidon le Sauvage.

Il est encore connu par peu d’exploits. Je tuai ici Argilon de Mélibée

et dix chevaliers qu’il avait avec lui.

«Je subis également l’épreuve des donzelles. Maintenant j’en ai dix à ma

disposition pour mes plaisirs. Je les ai choisies parmi les plus belles,

et elles sont en effet les plus gentes de tout le royaume. Je leur

commande ainsi qu’à toutes les autres, car elles m’ont remis le sceptre

et le gouvernement, comme elles le donneront à quiconque verra la

fortune lui sourire, et mettra les dix champions à mort.--»

Les chevaliers demandent à Guidon pourquoi il y a si peu d’hommes dans

le pays, et pourquoi ils sont assujettis aux femmes, comme celles-ci le

sont à leurs maris dans les autres contrées. Guidon leur dit: «--J’en ai

entendu souvent raconter le motif depuis que je demeure en ces lieux, et

puisque cela vous est agréable, je vais vous le répéter comme je l’ai

entendu moi-même.

«A l’époque où les Grecs revinrent de Troie, après vingt années

d’absence--le siège avait duré dix ans, et ils furent pendant dix ans le

jouet des vents contraires--ils trouvèrent que leurs femmes, pour se

consoler des chagrins d’une si longue absence, avaient toutes pris de

jeunes amants, afin, sans doute, de ne point se refroidir dans leur lit

solitaire.

«Les Grecs trouvèrent leurs maisons pleines d’enfants qui étaient à

d’autres qu’à eux. Cependant, d’un commun accord, ils pardonnèrent à

leurs femmes, comprenant bien qu’elles n’avaient pu jeûner si longtemps.

Mais ils résolurent d’expulser les fils de l’adultère, et de les envoyer

chercher fortune ailleurs, ne voulant pas qu’ils fussent plus longtemps

nourris à leurs frais.

«On en exposa une partie; les autres furent cachés par leurs mères et

conservèrent la vie. Les adultes furent répartis, d’un côté et d’autre,

de différentes façons: les uns furent faits soldats; les autres

cultivèrent les sciences et les arts; ceux-ci labourèrent la terre;

ceux-là prirent du service dans les cours; d’autres enfin devinrent

pasteurs, selon qu’il plut à Celle qui coordonne tout ici-bas.

«Parmi ceux qui partirent, se trouvait un jeune homme, fils de la

cruelle reine Clytemnestre. Il était âgé de dix-huit ans, et frais comme

un lis ou la rose nouvellement cueillie sur le buisson. Monté sur un

navire armé en guerre, il se mit à parcourir les mers, et se livra à la

piraterie, en compagnie d’une centaine de jouvenceaux de son âge,

choisis dans toute la Grèce.

«Dans le même temps, les Crétois ayant chassé leur roi Idoménée, à cause

de sa cruauté, rassemblaient de tous côtés des troupes et des armes pour

défendre leur nouvelle république. Ils prirent à leur solde, en le

payant largement, Phalante,--c’était le nom du jeune Grec--ainsi que

tous ses compagnons, et leur confièrent la garde de la ville de

Dicthyne.

«Des cent villes remarquables que comptait la Crète, Dicthyne était la

plus riche et la plus plaisante. Les femmes y étaient belles et

amoureuses, et, du matin au soir, la vie s’y passait dans les plaisirs

et les jeux. Comme de tout temps on y avait fait aux étrangers l’accueil

le plus gracieux, les Crétoises ne tardèrent pas à faire de Phalante et

de ses compagnons les maîtres de leurs maisons.

«Ils étaient tous jeunes et bien faits, car Phalante avait choisi la

fleur de la Grèce; aussi, dès qu’ils apparurent, ils arrachèrent de la

poitrine le cœur de toutes les belles dames. Ayant, par la suite, montré

qu’ils étaient aussi bons et aussi vaillants au lit qu’ils étaient

beaux, ils devinrent si chers à leurs dames, que celles-ci les

préféraient à tout autre bien.

«La guerre, pour laquelle Phalante avait été engagé, étant terminée, et

la solde de guerre n’étant plus payée, les jeunes Grecs songèrent à

quitter une ville où ils n’avaient plus rien à gagner. Ils éprouvèrent

une vive résistance de la part des femmes de Crète, qui versèrent à

cette occasion plus de pleurs que si leurs pères fussent morts.

«Leurs dames les supplièrent de rester; mais voyant qu’ils ne voulaient

pas y consentir, elles partirent avec eux, abandonnant pères, frères et

enfants, après avoir emporté de chez elles tout ce qu’elles purent de

pierreries et d’or. Cela se fit si secrètement, que personne en Crète ne

soupçonna leur fuite.

«Le vent fut si propice, et l’heure si bien choisie par Phalante pour

leur fuite, qu’ils étaient déjà très loin, quand on s’aperçut en Crète

du dommage causé par leur fuite. Poussés par le hasard sur cette plage

alors inhabitée, ils s’y arrêtèrent, et y jouirent en sûreté du fruit de

leur rapt.

«Ils s’y livrèrent pendant dix jours à toute l’ardeur des plaisirs

amoureux. Mais, comme il arrive souvent que la satiété amène l’ennui

dans les cœurs juvéniles, ils furent tous d’accord pour vivre sans

femmes et se débarrasser d’une telle charge. Il n’est pas en effet de

fardeau plus lourd que d’avoir sur les bras une femme qui vous ennuie.

«Pour eux, qui étaient avides de gain et de rapines, et peu soucieux de

faire de grosses dépenses, ils comprirent que pour subvenir à

l’entretien de tant de concubines, il leur fallait autre chose que leurs

arcs et leurs flèches. Aussi, abandonnant là les malheureuses, ils

partirent en emportant leurs trésors, et se dirigèrent vers la Pouille,

où j’ai entendu dire qu’ils bâtirent dans la suite la ville de Tarente,

sur le bord de la mer.

«Les femmes, se voyant trahies par leurs amants en qui elles avaient la

plus grande confiance, restèrent plusieurs jours dans un tel état

d’abattement, qu’elles ressemblaient à des statues immobiles sur le

rivage. Comprenant enfin que les cris et les larmes ne leur étaient

d’aucun secours, elles commencèrent à songer comment elles sortiraient

d’une si malheureuse situation.

«Au milieu d’avis fort divers, quelques-unes disaient qu’il fallait

retourner en Crète, et se soumettre au jugement sévère de leurs pères et

de leurs maris outragés, plutôt que de périr de misère et de faim sur

ces bords déserts et dans ces bois sauvages. D’autres disaient que,

plutôt que de faire cela, il vaudrait mieux se précipiter dans la mer;

«Et que ce serait un moindre mal d’errer par le monde en courtisanes, ou

comme mendiantes et esclaves, que d’aller s’offrir elles-mêmes aux

justes châtiments que méritait leur conduite coupable. C’est ainsi que

les infortunées ne savaient à quoi se résoudre, trouvant toutes les

résolutions aussi dures, aussi pénibles les unes que les autres. Enfin

une d’elles, nommée Orontée, et qui tirait son origine de Minos, se

leva.

«Elle était la plus jeune, la plus belle et la plus aimable de toutes

celles qui avaient été amenées là. Elle avait aimé Phalante à qui elle

s’était donnée pucelle, et pour lequel elle avait abandonné son père.

Son visage et son accent révélaient l’indignation dont son cœur

magnanime était enflammé. Repoussant les propositions de ses compagnes,

elle fit prévaloir la sienne.

«Elle fut d’avis qu’il ne fallait pas quitter cette terre dont elles

avaient reconnu la fécondité et la salubrité; qui était arrosée de

fleuves aux eaux limpides, couverte de forêts épaisses, et dont la plus

grande partie était en plaine. De plus, elle abondait en ports et en

rades naturelles où les étrangers qui transportaient entre l’Afrique et

l’Égypte les divers produits nécessaires à la vie, pouvaient trouver un

asile sûr contre les mauvais temps.

«Il fallait, d’après elle, s’y fixer et tirer vengeance du sexe viril

qui les avait si fort outragées. Elle proposa de mettre à sac, à feu et

à sang tout navire que les vents contraindraient à relâcher dans leur

port, et que pas un seul homme de l’équipage n’aurait la vie sauve.

Ainsi fut proposée, ainsi fut acceptée et mise en usage cette loi

inhumaine.

«Dès qu’elles sentaient approcher la tempête, les femmes couraient en

armes sur le bord de la mer, conduites par l’implacable Orontée qui leur

avait donné des lois et était devenue leur reine. Elles brûlaient et

pillaient les navires poussés sur leurs rivages, ne laissant pas un

homme vivant, qui pût en porter la nouvelle quelque part.

«Elles vécurent ainsi seules pendant quelques années, ennemies acharnées

du sexe masculin. Mais elles finirent par s’apercevoir que, si elles ne

changeaient pas de manière de procéder, elles prépareraient leur propre

ruine. En effet, en ne se créant point une postérité, elles arriveraient

infailliblement à voir dans peu de temps leur loi devenir inutile dans

leur infécond royaume, alors qu’elles voulaient au contraire la rendre

éternelle.

«Aussi, modérant un peu leur rigueur, elles choisirent, pendant un

espace de quatre années, dix hommes les plus beaux et les plus vigoureux

parmi ceux qu’elles capturèrent, et qu’elles jugèrent aptes à soutenir

la joute amoureuse contre cent femmes qu’elles étaient. Un mari fut

établi pour servir à dix d’entre elles.

«Mais avant d’en arriver là, elles en immolèrent un grand nombre jugés

trop faibles pour cette rude besogne. Enfin, après en avoir mis dix à

l’épreuve, elles leur firent partager leur lit et leur puissance, à la

condition toutefois que, si d’autres hommes plus vigoureux abordaient

dans leur port, ils seraient sans pitié passés au fil de l’épée.

«Plus tard, devenues grosses, et ayant donné le jour à des fils, elles

en vinrent à craindre qu’il leur naquît tellement d’enfants mâles,

qu’elles ne pussent plus se défendre d’eux, et que l’autorité, qui leur

était si chère, ne finît par retomber aux mains des hommes. Elles

prirent donc leurs mesures, pendant que leurs enfants mâles étaient

encore tout jeunes, pour n’avoir point à redouter dans la suite leur

rébellion.

«Pour que le sexe masculin ne vînt pas un jour à les subjuguer, elles

instituèrent une loi horrible qui ne permettait à chaque mère de garder

qu’un seul enfant mâle. Tous les autres devaient être étouffés, ou bien

échangés et vendus hors du royaume. Ils étaient envoyés en tous lieux,

et ceux à qui on les confiait avaient pour instructions formelles de

rapporter des filles s’ils pouvaient en trouver en échange, et, dans le

cas contraire, de ne pas revenir du moins les mains vides.

«Elles n’auraient même pas consenti à en garder un seul, si elles

avaient pu conserver leur peuple sans leur concours. Telle était la

pitié, la clémence de ces femmes, qu’elles étaient plus cruelles envers

leurs propres fils qu’envers les étrangers. Ceux-ci continuèrent à subir

le même sort; seulement la loi fut corrigée en ceci qu’on ne les tua

plus indistinctement comme autrefois.

«S’il en arrivait dix, vingt ou un plus grand nombre à la fois, ils

étaient emprisonnés, et chaque jour l’un d’eux seulement était tiré de

prison pour être immolé dans l’horrible temple qu’Orontée avait fait

élever, et où se trouvait un autel dédié à la Vengeance. Et c’était à

l’un de leurs dix époux désigné par le sort, qu’était réservé le soin de

procéder au cruel sacrifice.

«Un grand nombre d’années après, un jeune homme, qui descendait du brave

Alcide, et de grande valeur sous les armes, fut jeté sur ces bords

inhospitaliers. Il s’appelait Elban. Comme il s’avançait sans aucune

défiance, il fut pris avant même de s’en être aperçu, et fut enfermé

sous bonne garde, dans une étroite prison où on le garda avec d’autres,

pour l’immoler selon l’usage cruel.

«Son visage était si beau et si séduisant, ses manières et sa tournure

si distinguées, son langage si doux et si éloquent, qu’un aspic lui-même

se serait arrêté pour l’écouter; si bien qu’on en parla, comme de la

chose la plus rare qui fût au monde, à Alexandra, fille d’Orontée,

laquelle, quoique courbée sous le nombre des années, vivait encore.

«Orontée vivait encore. Toutes celles qui étaient arrivées en ce pays

avec elle étaient mortes; mais d’autres étaient nées, et en si grand

nombre, que pour chaque dizaine il n’y avait pas même un mari; d’autant

plus que les dix chevaliers avaient soin de faire aux arrivants une rude

réception.

«Alexandra, désireuse de voir le jouvenceau qu’on lui avait tant vanté,

obtint de sa mère, à force de prières, de voir et d’entendre Elban.

Quand elle le quitta, elle sentit, à l’oppression qui l’étouffait,

qu’elle lui laissait son cœur. Elle se sentit lier sans même essayer de

résister, et se trouva prise par son propre prisonnier.

«Elban lui dit: «--Femme, si la pitié qui règne dans les autres contrées

que le soleil dans sa course vagabonde éclaire et colore, avait encore

quelque pouvoir ici, j’oserais, au nom de la beauté de votre âme dont

tout cœur sensible doit s’énamourer, vous demander de me conserver une

vie que je serais prêt à répandre ensuite à chaque instant pour vous.

«Mais, puisqu’en ces lieux les cœurs humains sont fermés à la pitié hors

de toute raison, je ne vous demande pas de me laisser la vie. Je sais

bien que mes prières seraient vaines. Je vous demande seulement la

faveur de mourir les armes à la main, comme un chevalier que je suis,

bon ou mauvais, et non comme un coupable condamné par jugement, ou comme

un vil animal voué au sacrifice.--»

«La gentille Alexandra, émue de pitié pour le jouvenceau, avait les yeux

humides de larmes; elle répondit: «--Bien que cette contrée soit plus

cruelle que toute autre, je n’admets pas cependant que toutes les femmes

y soient des Médées, comme tu le crois; quand bien même elles seraient

pis encore, moi seule voudrais faire exception entre toutes les autres.

«Et si je me suis montrée jusqu’ici impitoyable et cruelle comme toutes

mes compagnes, je puis dire que c’est parce que je n’ai pas eu

l’occasion de faire éclater ma pitié. Mais je serais plus enragée qu’un

tigre, et j’aurais le cœur plus dur qu’un diamant, si ta beauté, ton

courage et ta grâce ne m’avaient enlevé toute ma rudesse.

«Si la loi qui a été établie contre les étrangers n’était pas la plus

forte, je n’hésiterais pas à racheter, au prix de ma mort, ta vie bien

plus méritante que la mienne. Mais il n’est personne ici d’un rang assez

élevé, qui puisse te donner une libre assistance; et ce que tu demandes

encore, bien que ce soit peu de chose, il sera difficile de l’obtenir.

«Cependant je verrai à faire que tu l’obtiennes, et que tu aies cette

satisfaction avant de mourir; mais je crains bien que tu n’en retires

qu’un surcroît de tourments en rendant ton agonie plus longue.--» Elban

répliqua: «--Quand bien même j’aurais à me mesurer contre dix chevaliers

armés de toutes pièces, je me sens un tel courage, que j’ai le ferme

espoir de me sauver et de les tuer tous, fussent-ils armés de pied en

cap.--»

«Alexandra ne répondit à cela que par un profond soupir, et se retira,

emportant au cœur mille aiguillons amoureux, dont les blessures étaient

inguérissables. Elle s’en vint trouver sa mère, et lui signifia sa

volonté de ne pas laisser mourir un chevalier qui paraissait assez fort

pour donner, à lui seul, la mort à dix autres.

«La reine Orontée fit rassembler son conseil, et dit: «--Il nous importe

de confier la garde de notre port et de nos rivages au meilleur champion

que nous puissions trouver. Pour connaître celui que nous devrons

choisir, il faut que nous l’éprouvions à son arrivée, afin de ne pas, à

notre grand détriment, donner le pouvoir à un lâche, et mettre un

vaillant à mort.

«Je demande, si cela vous paraît bon comme à moi, qu’à l’avenir tout

chevalier que la fortune aura poussé sur notre rivage, puisse, s’il le

veut, au lieu d’être immolé tout d’abord, combattre contre nos dix

champions. S’il est assez fort pour les vaincre tous, il aura la garde

du port et de la population.

«Je parle ainsi parce que nous avons en ce moment un prisonnier qui,

paraît-il, s’offre à vaincre dix adversaires. Si, à lui seul, il vaut

plus que les dix autres, il est très juste, par Dieu, qu’on lui accorde

sa demande. Dans le cas contraire, il recevra une juste punition de sa

témérité.--» Orontée cessa alors de parler, et ce fut une des plus

anciennes qui lui répondit.

«--La principale raison qui nous poussa à recourir au commerce des

hommes ne fut pas la défense de ce royaume; nous n’aurions pas eu besoin

pour cela de leur concours, car nous aurions très bien pu suffire à nous

protéger nous-mêmes, et nous saurions encore le faire si nous ne

craignions pas de voir notre postérité s’éteindre un jour.

«C’est parce que nous ne pouvions pas avoir de postérité sans leur

concours, que nous les avons admis à nos côtés, mais à la condition

qu’ils ne seraient jamais plus d’un contre dix d’entre nous, afin qu’ils

ne pussent nous dominer. Nous avons fait cela pour avoir d’eux des

enfants, et non pour le besoin de notre défense. Leur vaillance ne

servirait à rien pour ce qu’ils ont à faire, et nous serait dangereuse

ou inutile pour le reste.

«Avoir au milieu de nous un homme si puissant, est entièrement contraire

à notre but principal. S’il peut, à lui seul, donner la mort à dix

hommes, combien de femmes ne fera-t-il pas taire d’un signe? Si nos dix

champions avaient été aussi forts, ils nous auraient enlevé le pouvoir

dès le premier jour. Ce n’est pas un bon moyen de conserver le pouvoir

que de donner des armes à plus forts que nous.

«Songe aussi que si la fortune est assez favorable à ton prisonnier pour

qu’il tue ses dix adversaires, tu auras à supporter les cris et les

reproches des cent femmes qui resteront privées de leurs maris. S’il

veut échapper à la mort, qu’il fasse une autre proposition que celle de

tuer dix jeunes hommes. Si par exemple, il peut faire auprès de cent

femmes ce que feraient dix autres hommes, alors qu’on l’épargne!--»

«Tel fut l’avis de la cruelle Artémise--elle se nommait ainsi--et elle

faillit être cause qu’Elban fût conservé pour être immolé dans le temple

aux divinités impitoyables. Mais Orontée, qui voulait en bonne mère

complaire à sa fille, lui répliqua par de nouvelles raisons, et finit

par faire prévaloir son avis dans le Sénat.

«La réputation qu’avait Elban de surpasser en beauté tous les chevaliers

du monde, fut d’un tel poids sur l’esprit des jeunes femmes qui

faisaient partie du Conseil, qu’elle fit repousser l’opinion des

vieilles qui, ainsi qu’Artémise, voulaient appliquer l’ancienne loi. Il

s’en fallut même de peu qu’Elban fût délivré sans subir d’épreuve.

«En somme, on convint de lui faire grâce, mais après qu’il aurait tué en

champ clos les dix champions, et qu’il aurait triomphé, dans un assaut

d’un autre genre, de dix femmes, selon la coutume, et non de cent. Le

lendemain il fut tiré de prison; on lui donna à choisir des armes et un

cheval, et on le mit seul en présence de dix guerriers. Il les tua tous

sur place l’un après l’autre.

«La nuit suivante, il subit, seul et nu, l’épreuve des dix donzelles, et

son audace eut un tel succès, qu’il put faire l’essai de toutes les dix.

Cette prouesse lui acquit tellement les faveurs d’Orontée, qu’elle le

prit pour gendre et lui donna Alexandra, ainsi que les neuf autres

femmes avec lesquelles il avait fait ses preuves nocturnes.

«Elle laissa ensuite en héritage à lui et à la belle Alexandra, cette

ville à laquelle celle-ci donna son nom, en lui imposant, ainsi qu’à

tous ses successeurs, l’obligation de faire observer la loi suivante:

tout étranger à qui sa mauvaise étoile ferait porter sur ces bords un

pied aventureux, aurait le choix ou de se donner en sacrifice, ou de se

mesurer, seul, contre dix guerriers.

«Et s’il advenait qu’il mît à mort les hommes, il devrait, la nuit

suivante, subir l’épreuve des femmes. Si la fortune lui souriait encore

assez pour lui permettre de sortir vainqueur de cette dernière lutte, il

deviendrait le roi et le chef de cette nation de femmes, et en

choisirait dix à son gré, avec lesquelles il régnerait, jusqu’à ce qu’un

nouvel arrivant plus fort réussît à lui ôter la vie.

«Pendant deux mille ans, cette coutume impitoyable s’est maintenue, et

elle se maintient encore; peu de jours se passent sans qu’un malheureux

voyageur soit égorgé dans le temple. Si quelqu’un, à l’exemple d’Elban,

demande à combattre--et il s’en trouve quelquefois--il perd la plupart

du temps la vie dans le premier assaut, et sur mille, pas un ne surmonte

la deuxième épreuve.

«Quelques-uns cependant la surmontent, mais ils sont si rares, qu’on

pourrait les compter sur les doigts. Argilon fut un de ceux-là; mais il

ne resta pas roi longtemps à la tête de sa dizaine, car les vents

contraires m’ayant poussé ici, je lui fermai les yeux d’un éternel

sommeil. Que ne suis-je mort avec lui ce jour-là, plutôt que de vivre

esclave dans une telle honte!

«Les plaisirs amoureux, les ris et les jeux que tous les jeunes hommes

de mon âge aiment tant; la pourpre, les pierreries, et le rang suprême

dans son pays, n’ont, par Dieu! jamais pu contenter un homme privé de sa

liberté. Quant à moi, ne pouvoir pas m’en aller d’ici, me paraît une

servitude lourde et intolérable.

«L’idée que la plus belle fleur de mes meilleures années se consume dans

une tâche si vile et si efféminée, tient mon cœur en un continuel émoi,

et m’enlève tout sentiment du plaisir. La renommée de ma famille déploie

ses ailes sur le monde entier et s’envole jusqu’aux cieux. Peut-être en

aurais-je aussi ma bonne part, si je pouvais rejoindre mes frères.

«Il me semble que le destin m’a fait injure en me choisissant pour un si

vil service. C’est ainsi que, dans le troupeau, on rejette avec dédain

le destrier qui a un défaut à l’œil ou au pied, ou qu’un accident a

rendu impropre aux combats ou à un meilleur usage. N’espérant pas sortir

d’un si honteux esclavage autrement que par la mort, je désire

mourir.--»

Guidon termine ici son récit, et dans son indignation, il maudit le jour

où sa victoire sur les dix chevaliers et sur les dix femmes lui acquit

le trône. Pendant ce temps, Astolphe s’était contenté d’écouter, sans se

faire connaître, jusqu’à ce qu’il fût certain, à plus d’un signe, que

Guidon était bien, comme il l’avait dit, le fils de son parent Aymon.

Puis il lui répondit: «--Je suis le duc d’Angleterre, ton cousin

Astolphe.--» Et le prenant dans ses bras, il l’embrassa avec amour

et courtoisie, non sans répandre des larmes. «--Mon cher

parent--ajouta-t-il--ta mère n’avait pas besoin de te mettre d’autre

signe au cou pour nous faire voir que tu es des nôtres; il te suffit de

montrer ta vaillance avec ton épée.--»

Guidon, qui dans un autre moment se serait fort réjoui de retrouver un

si proche parent, l’accueille le visage triste, et sa vue lui fait

éprouver de la douleur. Il sait que, dès le lendemain même pour tout

délai, il ne peut conserver la vie qu’en rendant Astolphe esclave, et

que si Astolphe reste libre, lui-même doit mourir; de sorte que le

bonheur de l’un doit causer infailliblement le malheur de l’autre.

Il est aussi douloureusement affligé d’avoir à réduire, par sa victoire,

les autres chevaliers en esclavage, d’autant plus que sa mort même ne

les ferait pas échapper à la servitude; car Marphise, après avoir

surmonté la première épreuve, doit succomber dans la seconde; elle aura

donc vaincu sans aucun profit; ils n’en deviendront pas moins esclaves,

et elle sera mise à mort.

D’un autre côté, l’extrême jeunesse, la courtoisie et la vaillance du

jeune chevalier ont tellement touché de pitié et d’affection le cœur de

Marphise et de ses compagnons, qu’il semble qu’ils auraient presque du

regret de devoir leur liberté à sa mort. Si Marphise ne peut se

dispenser de le tuer, elle veut mourir, elle aussi.

Elle dit à Guidon: «--Viens avec nous, et nous sortirons d’ici de vive

force.--» «--Hélas!--répondit Guidon--laisse tout espoir de t’échapper

jamais, et résous-toi à vaincre ou à périr de ma main.--» Elle répliqua:

«--Jamais mon cœur n’a tremblé pour achever ce que j’ai entrepris, et je

ne connais pas de route plus sûre que celle que m’ouvre mon épée.

«J’ai tellement éprouvé ta valeur sur le champ de bataille, que si tu es

avec nous, je ne recule devant aucune tentative. Quand la foule sera

demain assise tout autour de la lice, je veux que nous massacrions

toutes ces femmes, qu’elles prennent la fuite, ou qu’elles cherchent à

se défendre, et que nous abandonnions leurs corps aux loups et aux

vautours de ce pays. Quant à la ville, nous y mettrons le feu.--»

Guidon lui répondit: «--Je serai prompt à te suivre et à mourir à tes

côtés. Mais n’espérons pas sortir de là vivants; qu’il nous suffise de

venger le plus possible notre mort, car plus de dix mille femmes seront

présentes sur la place, et autant resteront à la garde du port, des

remparts et de la ville. Je ne vois aucun chemin sûr par où nous

échapper.--»

Marphise dit: «--Seraient-elles plus nombreuses que les soldats que

Xerxès eut jadis autour de lui, plus nombreuses que les anges rebelles

qui, à leur éternelle honte, furent chassés du ciel, si tu es avec moi,

ou si, du moins, tu n’es pas avec elles, je prétends les occire toutes

en un jour.--» Guidon reprit: «--Je ne connais pas de moyen pour tenter

de nous ouvrir un chemin, sinon un.

«Un seul peut nous sauver s’il réussit, et je vais vous le dire

maintenant qu’il m’en souvient. Hors les femmes, il n’est permis à

personne de sortir et de se promener sur le rivage. Pour cette raison,

il faut que je me confie à la fidélité d’une de mes épouses qui m’a

souvent donné de son profond amour de plus fortes preuves que celle que

je lui demanderai aujourd’hui.

«Non moins que moi, elle désire se soustraire à cette servitude pour me

suivre; car elle espère, une fois débarrassée de ses rivales, vivre

seule avec moi. Elle fera, pendant que l’obscurité règne encore,

préparer dans le port une fuste ou un brigantin que vos matelots

trouveront tout disposé pour partir, dès qu’ils y seront arrivés.

«Derrière moi, vous tous, chevaliers, marchands et matelots, qui avez

été forcés malgré vous de recevoir l’hospitalité sous mon toit, vous

aurez à vous frayer un large sentier avec vos poitrines dans le cas où

le chemin nous serait intercepté. Ainsi j’espère, avec l’aide de nos

épées, vous tirer de la cruelle cité.--»

«--Fais comme bon te semble,--dit Marphise;--pour moi, je suis sûre de

sortir par ma propre énergie. Il m’est plus facile d’occire de ma main

tous ceux qui sont dans ces murs, que de fuir ou de donner le moindre

signe de crainte. Je veux sortir en plein jour, et par la seule force

des armes, car tout autre moyen me paraît honteux.

«Je sais que, si l’on savait que je suis une femme, je serais comblée

ici d’honneurs et de récompenses, et qu’on m’y donnerait volontiers une

des premières places dans le Conseil; mais étant venue avec ceux-ci, je

n’entends pas jouir de plus de privilèges qu’eux. Ce serait une trop

grande lâcheté que de rester libre ici, ou de m’en aller libre, laissant

les autres dans l’esclavage.--»

Ces paroles, et d’autres encore qui suivirent, montraient que la seule

crainte d’augmenter le péril que couraient ses compagnons--son trop

d’ardeur pouvait en effet tourner à leur détriment--empêchait Marphise

d’attaquer de vive force la multitude. Aussi, elle laissa à Guidon le

soin d’employer le moyen qui lui paraîtrait le plus sûr.

Guidon profita de la nuit pour parler à Aléria--c’était le nom de son

épouse la plus fidèle--et il n’eut pas besoin de la prier longtemps, car

il la trouva toute disposée à exécuter ses ordres. Elle choisit un

navire, le fit armer, et y fit transporter ses richesses les plus

précieuses, feignant de vouloir, au lever de l’aurore, partir en course

avec ses compagnes.

Elle avait auparavant fait préparer dans le palais des épées, des

lances, des cuirasses et des boucliers, avec lesquels les marchands

pussent s’armer, ainsi que les matelots qui étaient à moitié nus. Les

uns dormirent, les autres restèrent à veiller, répartissant ainsi entre

eux le repos et la garde. Attentifs, et les armes au dos, ils

regardaient souvent si l’Orient ne rougissait pas encore.

Le soleil n’avait pas encore soulevé le voile obscur et épais qui

recouvrait la terre, et la fille de Lycaon avait à peine fait

disparaître sa charrue des champs du ciel[13], lorsque la foule des

femmes, qui voulait voir la fin du combat, remplit l’amphithéâtre, comme

les abeilles qui s’accumulent à l’entrée de leur ruche, lorsqu’au

printemps elles veulent changer de demeure.

La population fait résonner le ciel et la terre du son des trompettes,

des tambours et des cornes, comme si elle voulait avertir son prince de

venir terminer la bataille commencée la veille. Aquilant et Griffon

étaient déjà couverts de leurs armes, ainsi que le duc d’Angleterre,

Guidon, Marphise, Sansonnet et tous les autres, qui à pied, qui à

cheval, instruits de ce qu’ils devaient faire.

«--Pour descendre du palais à la mer et au port, il faut traverser la

place; il n’y a pas d’autre chemin, soit plus long, soit plus court.--»

Ainsi parla Guidon à ses compagnons, et après les avoir engagés à agir

vigoureusement, il se mit en silence à leur tête, et entra sur la place

où était la population, avec une troupe de plus de cent hommes.

Guidon, pressant ses compagnons, allait droit à l’autre porte pour

sortir; mais l’immense multitude qui l’entourait toute armée, et toute

prête à frapper, comprit, en le voyant suivi de tant de gens, qu’il

voulait fuir. Les femmes saisirent sur le champ leurs arcs et vinrent

s’opposer à sa sortie.

Guidon et les autres vaillants chevaliers, et par-dessus tous la

terrible Marphise, ne furent point lents à jouer des mains, et firent de

grands efforts pour forcer les portes. Mais la quantité de flèches qui

pleuvaient sur eux de toutes parts, blessant ou tuant plusieurs de leurs

compagnons, leur fit redouter à la fin de n’en retirer que du dommage et

de la honte.

Si les hauberts des guerriers n’avaient point été aussi parfaits, ils

avaient tout à craindre. Sansonnet eut son destrier tué sous lui; celui

de Marphise resta aussi sur place. Astolphe se dit alors à lui-même:

«--Or, qu’attends-je, et mon cor pourra-t-il jamais m’être plus utile?

Je vais voir, puisque nous ne pouvons le faire par l’épée, si je saurai

avec mon cor ouvrir une voie sûre.--»

Alors, comme il a l’habitude de faire dans les périls extrêmes, il porte

le cor à sa bouche. Il semble que la terre et tout l’univers tremblent

lorsque l’horrible son vient à frapper l’air. La terreur s’empare

tellement du cœur de la foule, que, pour fuir, elle se précipite en bas

de l’amphithéâtre, affolée et pâle comme la mort, et abandonne la garde

des portes.

De même qu’on voit se jeter d’une fenêtre ou d’un lieu élevé, une

famille surprise par le feu dont elle se voit entourée de tous côtés, et

qui, pendant que la famille dormait, a crû peu à peu; ainsi, oubliant le

soin de leur vie, toutes les femmes fuyaient le son épouvantable.

Deçà, delà, en haut, en bas, la foule court éperdue, et se hâte de fuir.

Elles s’entassent plus de mille à chaque porte. Elles tombent par

monceaux, et s’embarrassent les unes les autres. Beaucoup perdent la vie

au milieu d’une telle précipitation; d’autres s’élancent des balcons et

des fenêtres; plus d’un bras et plus d’une tête sont rompus; les unes se

tuent du coup, les autres restent estropiées.

Les pleurs et les cris montent ensemble vers le ciel, mêlés au fracas

des ruines. Partout où le son du cor arrive, la foule épouvantée

accélère sa fuite. Si vous m’entendez dire que la vile plèbe manque en

cette circonstance de courage et qu’elle montre peu de cœur, ne vous en

étonnez pas; la nature du lièvre est d’avoir toujours peur.

Mais que direz-vous de Marphise jusque-là si fière, de Guidon le

Sauvage, des deux fils d’Olivier qui ont déjà tant honoré leur race?

Jusqu’ici, ils ont toujours estimé cent mille adversaires autant qu’un

zéro; et maintenant, ils fuient sans le moindre courage, comme des

lapins ou de timides colombes qui ont entendu retentir près d’eux une

grande rumeur.

Ainsi le cor enchanté faisait sentir son pouvoir néfaste aux amis comme

aux ennemis. Sansonnet, Guidon et les deux frères fuient derrière

Marphise épouvantée, et ils ne peuvent fuir assez loin pour que leur

oreille ne soit pas étourdie. Astolphe parcourt la ville de tous côtés,

soufflant de plus en plus dans le cor.

Toutes fuient: les unes descendent vers le port, les autres gagnent la

montagne; d’autres courent se cacher dans les bois. Quelques-unes, sans

se retourner, fuient pendant dix jours. Un grand nombre s’avancent

tellement hors du port, qu’elles périssent dans les flots. Elles

abandonnent à tel point les places, les temples et les maisons, que la

ville semble vide.

Marphise, le brave Guidon, les deux frères et Sansonnet, pâles et

tremblants, fuyaient vers la mer; derrière eux, fuyaient les matelots et

les marchands. Ils trouvèrent Aléria qui, entre les deux châteaux forts,

leur avait préparé un navire. Après s’y être réunis en toute hâte, ils

firent force de rames et déployèrent toutes les voiles.

Le duc avait parcouru la cité, à l’intérieur et à l’extérieur depuis les

collines jusqu’à la mer; partout il avait fait déserter les lieux;

chacun le fuyait, chacun se cachait à son approche. On en trouva un

grand nombre qui, par lâcheté, s’étaient blotties dans des endroits

secrets et immondes; beaucoup d’autres, ne sachant où aller, s’étaient

jetées à la nage et se noyèrent.

Le duc vient alors pour rejoindre ses compagnons qu’il croit retrouver

sur le môle. Il regarde tout autour de lui sur la plage déserte, et n’en

voit pas un seul. Il lève enfin les yeux, et les aperçoit qui

s’éloignent à pleines voiles. Alors il est obligé de choisir une autre

voie, puisque le navire qui devait l’emmener est parti.

Mais laissons-le aller. Ne vous inquiétez pas du long chemin qu’il a à

parcourir seul sur la terre des infidèles et des barbares, où l’on ne

marche jamais sans crainte. Il n’est pas de péril dont il ne puisse

sortir grâce à son cor, et nous venons de le voir. Occupons-nous de ses

compagnons qui fuient sur mer, tout tremblants de peur.

Ils s’éloignent à pleines voiles de la plage cruelle et arrosée de sang.

Lorsqu’ils sont assez loin pour que le son du cor ne puisse plus les

épouvanter, une vergogne à laquelle ils ne sont point habitués les

saisit, et leur visage se colore comme du feu. Ils n’osent se regarder

les uns les autres, et se tiennent tristes, sans parler, les regards

baissés.

Cependant le pilote, poursuivant sa route, dépasse Chypre et Rhodes,

s’engage dans la mer Égée, où il voit fuir cent îles diverses, double le

cap périlleux de Malée, et poussé par un vent propice qui ne cesse de

souffler, il découvre la Morée de Grèce. Puis il contourne la Sicile,

entre dans la mer Tyrrhénienne, et côtoie les rivages riants d’Italie.

Il aborde enfin heureusement à Luna où il avait laissé sa famille,

rendant grâces à Dieu de ce qu’il a pu parcourir la mer sans de plus

grands malheurs, et de ce qu’il a pu gagner le rivage connu. Là les

chevaliers trouvent un pilote prêt à partir pour la France et qui les

engage à venir avec lui; ils s’embarquent sur son navire, et arrivent en

peu de temps à Marseille.

Bradamante, qui gouvernait le pays, en était alors absente. Si elle s’y

fût trouvée, elle les aurait forcés, par ses paroles courtoises, à

séjourner auprès d’elle. Dès qu’ils furent débarqués, Marphise prit

congé des quatre chevaliers et de la femme de Guidon le Sauvage, et

continua sa route à l’aventure,

Disant que ce n’était pas chose louable que tant de chevaliers allassent

ensemble; que les étourneaux et les colombes allaient en troupes, ainsi

que les daims, les cerfs et tous les animaux sujets à la peur, mais que

l’audacieux faucon et l’aigle altier, qui n’ont besoin de l’aide de

personne, les ours, les tigres, les lions allaient seuls, sans craindre

de trouver plus fort qu’eux.

Aucun de ses compagnons ne partageant son avis, elle partit donc seule,

poursuivant sa route à travers les bois et les sentiers inconnus.

Griffon le Blanc et Aquilant le Noir prirent avec les autres la voie la

plus fréquentée, et arrivèrent le jour suivant à un château où ils

furent très courtoisement hébergés.

Je dis courtoisement en apparence, car ils ne tardèrent pas à éprouver

un tout autre traitement. Le seigneur du château, qui les avait tout

d’abord reçus en feignant une grande courtoisie, les fit saisir dans

leur lit, la nuit venue, et pendant qu’ils dormaient sans défiance. Il

ne leur rendit la liberté qu’après leur avoir fait jurer d’observer une

infâme coutume.

Mais, seigneur, avant de vous parler davantage d’eux, je veux suivre la

belliqueuse dame. Elle passa la Durance, le Rhône et la Saône et arriva

au pied d’une montagne dénudée. Là, le long d’un torrent, elle vit venir

une vieille femme habillée de noir, qui paraissait fatiguée et lasse

d’une longue route, mais surtout accablée de mélancolie.

C’était la vieille qui servait les malandrins dans la caverne où la

justice conduisit, pour lui donner la mort, le comte paladin. La vieille

qui craignait de mourir à cause des comptes qu’elle aurait à rendre

après sa mort, fuyait depuis plusieurs jours par les chemins obscurs et

détournés de peur de rencontrer quelqu’un qui la reconnût.

Jugeant aux vêtements et aux armes de Marphise que c’est un chevalier

étranger, elle ne s’enfuit pas à sa vue, comme elle avait l’habitude de

faire quand elle se trouvait sur le passage de gens du pays. S’arrêtant

au contraire avec assurance et hardiesse, elle l’attend de loin au

passage du gué. Dès que Marphise est arrivée au gué du torrent, la

vieille s’avance à sa rencontre et la salue.

Puis elle la prie de la prendre en croupe et de la porter sur l’autre

rive. Marphise, qui fut courtoise dès le jour où elle naquit, lui fait

passer le ruisseau avec elle, et la porte encore un bout de chemin,

jusqu’à ce qu’elle puisse la déposer sur une meilleure route, hors de ce

marécage. Au bout du sentier, elles virent un chevalier qui venait à

leur rencontre.

Le chevalier, monté sur un destrier richement caparaçonné, couvert

d’armes brillantes et de vêtements brodés, s’en venait vers le ruisseau,

accompagné d’une damoiselle et d’un seul écuyer. La damoiselle qu’il

avait avec lui était fort belle, mais son air était hautain et peu

gracieux. Elle semblait remplie d’orgueil et de morgue, et tout à fait

digne du chevalier qui l’escortait.

Ce chevalier était Pinabel, l’un des comtes mayençais, le même qui,

quelques mois auparavant, avait précipité Bradamante dans la caverne.

Les soupirs, les sanglots, les gémissements qui faillirent, à cette

époque, le rendre aveugle, avaient pour objet la femme qu’il avait

maintenant près de lui, et qui était alors retenue prisonnière par le

nécromant.

Mais quand le château enchanté du vieil Atlante eut disparu de la

colline, et que, grâce au courage de Bradamante, chacun de ceux qu’il

renfermait put aller où il voulait, celle-ci, qui avait toujours été

au-devant des désirs de Pinabel, retourna vers lui; et maintenant elle

s’en allait en sa compagnie d’un château à l’autre.

Et, comme elle était méchante et mal élevée, elle ne put se retenir, dès

qu’elle vit la vieille qui était avec Marphise, de la poursuivre à

mi-voix de railleries et de rires moqueurs. L’altière Marphise, qui ne

souffrait pas qu’on lui fît impunément outrage, de quelque façon que ce

fût, répliqua avec colère à la donzelle que la vieille était plus belle

qu’elle,

Et qu’elle allait le prouver à son chevalier, auquel elle imposerait

l’obligation de lui faire quitter sa belle robe et son palefroi, si elle

le jetait à bas de son cheval. Pinabel comprenant qu’il ne peut garder

le silence sans commettre une faute, s’apprête à répondre les armes à la

main. Il saisit son écu et sa lance, fait prendre du champ à son

destrier, puis se précipite avec colère sur Marphise.

Marphise vient à sa rencontre, sa grande lance en arrêt; elle vise

Pinabel à la visière et le jette à terre tellement étourdi, qu’il fut

plus d’une heure à relever la tête. Marphise, victorieuse, fait quitter

à la jeune dame ses vêtements et toutes ses parures, et en fait aussitôt

revêtir la vieille.

Elle lui fait revêtir ces jeunes et riches vêtements, et la fait monter

sur le palefroi qui avait amené la donzelle jusque-là. Puis elle reprend

sa route, suivie de la vieille qui paraissait d’autant plus laide

qu’elle était plus parée. Elles marchèrent trois jours, faisant un long

chemin, sans qu’il leur arrivât rien que j’aie à noter.

Le quatrième jour, elles rencontrèrent un chevalier qui s’en venait seul

au galop de son cheval. Si vous désirez savoir qui c’était, je vous

dirai que c’était Zerbin, fils du roi d’Écosse, modèle de courage et de

beauté, qui s’en revenait plein de colère et de chagrin de n’avoir pas

tiré vengeance de celui qui l’avait empêché de faire un acte de

courtoisie et de générosité.

Zerbin avait en vain parcouru la forêt à la poursuite de celui qui lui

avait fait cet outrage, mais ce dernier s’était échappé assez à temps

pour avoir une grande avance. A la faveur du bois et d’un brouillard

épais qui avait voilé les rayons d’un soleil matinal, il avait pu éviter

la main redoutable de Zerbin, jusqu’à ce que la colère et la fureur lui

fussent sorties du cœur.

Bien qu’encore enflammé de colère, Zerbin ne put s’empêcher de rire, en

voyant la vieille, dont la figure ridée faisait un contraste bizarre

avec les vêtements de jeune fille qu’elle portait. S’adressant à

Marphise qui chevauchait à côté d’elle, il dit: «--Guerrier, tu es plein

de prudence, car tu as choisi, pour t’escorter, une damoiselle de

prestance telle que tu n’as pas à craindre de rencontrer âme qui te

l’envie.--»

La vieille, autant qu’on pouvait en juger par sa peau ridée, était plus

âgée que la Sibylle, et ressemblait, ainsi parée, à une guenon qu’on

aurait habillée pour se divertir. La colère qui brillait dans ses yeux

la faisait paraître encore plus laide. La plus grande injure que l’on

puisse faire à une femme, c’est de la traiter de vieille ou de laide.

Marphise, qui prenait plaisir à ce jeu, feignit de s’indigner, et

répondit à Zerbin: «--Par Dieu, ma dame est plus belle que tu n’es

courtois. Mais je crois que tes paroles ne rendent pas exactement ta

pensée; tu feins de ne pas reconnaître sa beauté pour excuser ton

extrême lâcheté.

«Est-il un chevalier qui, venant à rencontrer, dans la forêt et seule,

une dame si jeune et si belle, ne voulût la posséder?--» «--Elle te

convient si bien--dit Zerbin--que ce serait mal de te l’enlever. Pour

moi, je ne serai pas assez indiscret pour jamais t’en priver. Jouis-en

donc.

«Si, pour un autre motif, tu veux éprouver ce que je vaux, je suis prêt

à te le montrer; mais ne me crois pas assez aveugle pour que je consente

à rompre une seule lance pour elle. Qu’elle soit laide ou belle,

garde-la; je ne veux pas troubler la grande affection qui règne entre

vous deux. Vous êtes très bien accouplés; je jurerais que tu es aussi

vaillant qu’elle est belle.--»

Marphise lui répliqua: «--Malgré toi, il faut que tu essaies de me

l’enlever. Je ne souffrirai pas que tu aies vu un aussi charmant visage,

et que tu ne tentes pas de le conquérir.--» Zerbin lui répondit: «--Je

ne vois pas pourquoi un homme s’exposerait au péril ou à l’ennui pour

remporter une victoire dont le vaincu se réjouirait, tandis que le

vainqueur en serait très fâché.--»

«--Si cette proposition ne te paraît pas bonne--dit alors Marphise à

Zerbin--je vais t’en faire une autre que tu ne dois pas refuser: si je

suis vaincue par toi, cette dame me restera; mais si je te renverse,

force te sera de la prendre. Donc, voyons qui de nous deux doit en être

débarrassé. Si tu perds la partie, tu devras l’accompagner partout où il

lui plaira d’aller.--»

«--Qu’il en soit ainsi,--» répondit Zerbin; et il fit aussitôt faire

volte-face à son cheval pour prendre du champ. Puis se soulevant sur ses

étriers, il s’affermit en selle, et pour ne point frapper à faux, il

dirige sa lance droit au milieu du bouclier de la damoiselle; mais il

semble qu’il heurte une montagne de fer. Quant à la guerrière, elle se

borne à le toucher seulement au casque, et l’envoie étourdi hors de

selle.

Zerbin ressent un vif déplaisir de sa chute; pareille chose ne lui était

encore arrivée en aucune rencontre; il avait au contraire abattu mille

et mille adversaires. Il en éprouve une honte ineffaçable. Longtemps il

reste à terre, sans prononcer une parole. Son ennui est encore augmenté,

quand il se souvient de la promesse qu’il a faite d’accompagner

l’horrible vieille.

La triomphante Marphise, restée en selle, revient vers lui, et lui dit

en riant: «--Je te présente cette dame, et plus je considère sa grâce et

sa beauté, plus je me réjouis de ce qu’elle t’appartienne. Remplace-moi

donc comme son champion. Mais que le vent n’emporte pas ton serment, et

n’oublie pas de lui servir de guide et d’escorte, comme tu l’as promis,

partout où il lui plaira d’aller.--»

Puis, sans attendre de réponse, elle pousse son destrier à travers la

forêt où elle disparaît aussitôt. Zerbin, qui la prend pour un

chevalier, dit à la vieille: «--Fais-le-moi connaître.--» Et celle-ci,

qui sait qu’en lui disant la vérité, elle envenimera son dépit: «--Le

coup qui t’a fait vider la selle, lui dit-elle, a été porté par la main

d’une jeune fille.

«Par sa vaillance, celle-ci peut disputer avec avantage l’écu et la

lance à tous les chevaliers. Elle est depuis peu venue d’Orient pour se

mesurer avec les paladins de France.--» Zerbin éprouve de cela une telle

vergogne, qu’il devient plus rouge que la garance, et qu’il est près de

teindre de son propre sang les armes qu’il a sur le dos.

Il remonte à cheval, s’accusant lui-même de n’avoir pas su serrer les

cuisses. La vieille sourit à part, et prend plaisir à l’exciter et à

irriter son chagrin. Elle lui rappelle qu’il doit venir avec elle, et

Zerbin, qui reconnaît qu’il s’y est obligé, baisse l’oreille comme un

destrier dompté et las qui a le frein à la bouche et les éperons au

flanc.

Et soupirant: «--Hélas!--disait-il--ô fortune félonne, quel échange tu

te plais à faire! celle qui est la belle des belles, et qui devrait être

près de moi, tu me l’as enlevée. Crois-tu que celle que tu me donnes

maintenant puisse lui être comparée et m’en tenir lieu? Être privé

complètement de compagne était un moindre mal qu’un échange si inégal.

«Celle qui n’a jamais eu et n’aura jamais sa pareille en beauté et en

vertu gît submergée et brisée au milieu des rochers aigus, et tu l’as

donnée en pâture aux poissons et aux oiseaux de mer; et celle-ci, dont

les vers auraient déjà dû se repaître sous terre, tu l’as conservée dix

ou vingt ans de plus que tu ne devais, pour rendre mes maux plus

poignants.--»

Ainsi parlait Zerbin, et il ne paraissait pas moins triste de cette

nouvelle et si odieuse conquête que de la perte de sa dame. La vieille,

bien qu’elle n’eût jamais plus vu Zerbin, comprit, par ce qu’il disait,

que c’était lui dont Isabelle de Galice lui avait jadis parlé.

Si vous vous souvenez de ce que je vous ai déjà dit, elle arrivait de la

caverne où Isabelle, éprise d’amour pour Zerbin, avait été retenue

captive pendant plusieurs jours. Elle lui avait entendu plusieurs fois

raconter comment elle avait abandonné le rivage paternel, et comment,

son navire ayant été brisé en mer par la tempête, elle s’était sauvée

sur la plage de la Rochelle.

Isabelle lui avait si souvent dépeint le beau visage et les hauts faits

de Zerbin, que maintenant, en l’entendant parler, et en le regardant de

plus près en plein visage, elle le reconnut pour celui au sujet duquel

Isabelle s’était tant désolée dans la caverne, car elle se plaignait

plus de sa perte que d’être esclave des malandrins.

La vieille, en écoutant les plaintes que Zerbin laissait tomber dans son

indignation et dans sa douleur, comprit qu’il croyait Isabelle morte au

fond de la mer, et bien qu’elle connût la vérité à cet égard, et qu’elle

pût d’un mot lui rendre le bonheur, elle se garda bien, la perverse, de

lui apprendre ce qui aurait pu le réjouir et s’empressa de lui dire au

contraire ce qu’elle pensait devoir lui déplaire.

«--Écoute--lui dit-elle--toi qui es si altier et qui me railles et me

méprises; si tu savais ce que je sais au sujet de celle que tu pleures

comme morte, tu me comblerais de caresses. Mais, plutôt que de te le

dire, je me laisserais mettre en mille pièces par toi; tandis que, si tu

avais été plus bienveillant pour moi, je t’aurais peut-être appris ce

secret.--»

De même que le mâtin, qui se précipite furieux contre un voleur, est

prompt à s’apaiser, si on lui présente du pain ou du fromage, ou un

autre appât de même nature, ainsi Zerbin devient soudain humble et

soumis, dans son désir de connaître ce que la vieille lui a dit qu’elle

savait sur celle qu’il pleure comme morte.

Tournant vers elle un visage plus bienveillant, il la supplie, il la

prie, il la conjure, au nom des hommes, au nom de Dieu, de ne rien lui

cacher de ce qu’elle sait, que la nouvelle soit bonne ou mauvaise. «--Tu

ne sauras rien qui puisse te satisfaire--lui dit la vieille dure et

tenace--Isabelle n’est pas morte, comme tu crois; elle vit, mais son

sort est si cruel, qu’elle désire la mort.

«Elle est tombée, depuis ces derniers jours où tu n’en as plus entendu

parler, aux mains de plus de vingt bandits; de sorte que, quand bien

même tu la retrouverais, vois, si tu peux encore espérer d’en cueillir

la fleur?--» «--Ah! vieille maudite--dit Zerbin--comme tu sais bien

inventer tes mensonges, car tu sais bien que tu mens! Quand bien même

elle serait tombée aux mains de vingt bandits, aucun d’eux n’aurait osé

la violer.--»

Zerbin lui demande où et quand elle l’a vue; mais c’est en vain; la

vieille obstinée ne veut pas ajouter une parole à ce qu’elle a déjà dit.

D’abord Zerbin lui parle avec douceur, puis il la menace de lui couper

la gorge. Mais, menaces et prières, tout est vain; il ne peut faire

parler l’infâme sorcière.

Enfin Zerbin laisse reposer sa langue, puisqu’il lui sert peu de parler.

Ce qu’elle lui a dit lui a tellement rempli le cœur de jalousie, que,

pour retrouver Isabelle ou seulement pour la voir, il aurait traversé le

feu. Mais il ne peut aller plus vite qu’il ne plaît à la vieille, car il

l’a promis à Marphise.

Aussi, elle conduit Zerbin où il lui plaît, à travers des chemins

solitaires et étranges. Mais tout en gravissant les montagnes ou en

descendant les vallées, ils ne se regardent jamais en face, ils ne se

disent pas un mot. Un jour, comme le soleil dans sa course venait de

dépasser le Zénith, leur silence fut rompu par un chevalier qu’ils

rencontrèrent sur leur chemin. Ce qui s’ensuivit est raconté dans

l’autre chant.

Roland Furieux, tome 2 · 第 11 / 31 题