CHANT XVII.

ARGUMENT.--Charles exhorte ses paladins, et attaque avec eux les

ennemis.--Griffon, Origile et Martan arrivent à Damas, à la fête donnée

par Norandin. Griffon est vainqueur du tournoi; Martan y montre une

grande couardise, mais il usurpe l’honneur de la victoire, tandis que

Griffon ne reçoit que honte et outrages.

Quand nos péchés ont dépassé la mesure du pardon, Dieu, pour prouver que

sa justice égale sa miséricorde, confie souvent le pouvoir souverain à

des tyrans atroces, à des monstres. Il leur donne la force et le génie

du mal. C’est pour cela qu’il mit au monde Marius, Sylla, les deux

Néron, Caïus Caligula le Furieux;

Domitien et le dernier Antonin; qu’il tira Maximin de la plèbe immonde

et basse, et l’éleva à l’empire; qu’il fit naître à Thèbes Créonte, et

donna au peuple d’Agylla Mézence, qui engraissa les sillons de sang

humain; c’est pour cela que, dans des temps moins reculés, il permit que

l’Italie devînt la proie des Huns, des Lombards et des Goths.

Que dirai-je d’Attila? que dirai-je de l’inique Ezzelin da Romano, et de

cent autres que Dieu, après de longs siècles de crimes, envoya pour nous

punir et nous opprimer? Et ce n’est pas seulement dans les temps

antiques que nous avons de tels exemples; nous en faisons de nos jours

une claire expérience, nous qui, troupeaux inutiles et coupables dès le

berceau, avons été donnés en garde aux loups enragés.

Comme si leur faim était trop vite apaisée, et que leur ventre ne pût

contenir tant de chair, ceux-ci ont appelé des bois ultramontains

d’autres loups plus affamés[7], pour achever de nous dévorer. Les

ossements sans sépulture de Trasimène, de Cannes, de Trebia, paraissent

peu de chose auprès de ceux qui engraissent les rives et les champs de

l’Adda, de la Mella, du Ronco et du Taro.

Dieu permet que nous soyons châtiés aujourd’hui par des peuples plus

coupables que nous peut-être, de nos méfaits, de nos erreurs, de nos

vices multipliés à l’infini. Un temps viendra où nous irons à notre tour

ravager leurs territoires, si jamais nous devenons meilleurs, et si

leurs crimes en arrivent à exciter l’indignation de éternelle Bonté.

Elles devaient sans doute avoir troublé la sérénité de Dieu, ces

contrées que les Turcs et les Maures couvraient alors de viols, de

meurtres, de rapines et de honte. Mais tous ces maux furent encore

aggravés par la fureur de Rodomont. J’ai dit que Charles, dès qu’il eut

reçu la nouvelle des ravages causés par lui, était accouru pour

l’arrêter.

Il voit les malheureux coupés par morceaux joncher les rues; les palais

brûlés, les temples ruinés, une grande partie de la ville détruite.

Jamais on ne vit de si cruels exemples de désolation: «--Où fuyez-vous,

foule épouvantée? N’en est-il point parmi vous qui ose contempler sa

ruine, et qui ne comprenne qu’il ne vous restera plus de refuge si vous

abandonnez si lâchement cette cité?

«Donc, un homme seul, enfermé dans votre ville dont la ceinture de

murailles l’empêche de fuir, pourra se retirer sans la moindre

égratignure, après vous avoir tous tués?--» Ainsi disait Charles, qui,

enflammé de colère, ne pouvait supporter une telle honte. Il arrive

enfin devant la grande cour du palais, où il voit le païen massacrer son

peuple.

Là s’était retirée une grande partie de la population espérant y trouver

du secours, car le palais était entouré de fortes murailles et

approvisionné de munitions pour une longue défense. Rodomont, fou

d’orgueil et de colère, s’était emparé à lui seul de toute la place.

Dans son mépris de tels adversaires, il fait d’une main tournoyer son

épée, et de l’autre il lance la flamme.

Il frappe les portes élevées et superbes de la royale demeure, et les

fait résonner sous ses coups. La foule qui s’y est réfugiée et se croit

déjà morte, fait pleuvoir sur lui du haut des remparts les créneaux et

les pans de murs. Personne ne regarde à détruire ce beau palais, et les

morceaux de bois, les pierres, les tables en marbre, les colonnes et les

poutres dorées, qui ont coûté si cher à leurs pères et à leurs ancêtres,

tombent tous à la fois.

Le roi d’Alger se tient sur la porte, étincelant sous le clair acier qui

lui recouvre la tête et le buste. Ainsi, le serpent sorti des ténèbres,

après avoir dépouillé sa vieille peau, et fier de sa nouvelle écaille,

se sent redevenu jeune et plus vigoureux que jamais. Il fait vibrer son

triple dard, le feu brille dans ses yeux, et, partout où il passe, tous

les autres animaux lui font place.

Les rochers, les créneaux, les poutres, les flèches, les arbalètes, et

tous les autres objets qui tombent sur le Sarrasin, ne peuvent ralentir

sa main sanguinaire, qui ne cesse de secouer, de tailler, de mettre en

pièces la grande porte. Il y fait une telle ouverture, qu’on peut

facilement voir au travers que la cour est pleine de gens dont le visage

est empreint des couleurs de la mort.

On entend retentir, sous les voûtes élevées et spacieuses, les cris et

les lamentations des femmes qui se frappent le sein et courent à travers

le palais, pâles et gémissantes; elles embrassent le seuil des

appartements et les lits nuptiaux qu’elles devront bientôt abandonner

aux barbares. C’est dans ce péril extrême qu’arrive le roi suivi de ses

barons.

Charles se tourne vers ces mains robustes qu’il trouvait jadis promptes

aux gigantesques travaux: «--N’êtes-vous pas,--dit-il,--les mêmes qui

combattîtes avec moi contre Agolant dans Apremont? Vos forces sont-elles

maintenant si épuisées que vous, qui lui avez arraché la vie, ainsi qu’à

Trojan, à Almonte et à cent mille autres, vous deviez redouter

aujourd’hui un homme seul, un guerrier de ce sang, de cette race

méprisable?

«Serais-je condamné à voir aujourd’hui en vous moins de courage que je

vous en ai vu autrefois? Montrez à ce chien votre valeur, à ce chien qui

dévore les hommes. Un cœur magnanime méprise la mort; il lui importe peu

qu’elle soit tardive ou prompte, pourvu qu’elle soit glorieuse. Mais je

ne puis rien craindre avec vous qui m’avez toujours rendu victorieux.--»

A ces mots, il baisse sa lance et pousse son destrier droit au Sarrasin.

En même temps le paladin Ogier, Naymes, Olivier, Avin, Avolio, Othon et

Bérenger, qu’on ne peut jamais voir l’un sans l’autre, se précipitent

tous ensemble sur Rodomont et le frappent à la poitrine, au flanc, au

visage.

Mais pour Dieu, Seigneur, suspendons le récit de ces colères et laissons

ces chants de mort. C’est assez parlé, pour le moment, du Sarrasin non

moins cruel que redoutable. Il est temps de revenir à Griffon, que j’ai

laissé arrivant aux portes de Damas avec la perfide Origile et celui

qui, loin d’être son frère, s’était rendu complice de son adultère.

Parmi les plus riches cités du Levant, les plus populeuses et les mieux

bâties, on cite Damas, qui s’élève à sept journées de Jérusalem, au sein

d’une plaine fertile, abondante, et non moins agréable l’hiver que

l’été. Une montagne voisine lui dérobe les premiers rayons de l’aurore

naissante.

Deux fleuves aux eaux de cristal traversent la ville, arrosant de leurs

canaux multipliés un nombre infini de jardins toujours pleins de fleurs

et de verdure. On prétend aussi que les eaux de senteur y sont assez

abondantes pour faire tourner des moulins, et que celui qui se promène

dans les rues sent l’odeur des parfums s’échapper de toutes les maisons.

La rue principale est entièrement recouverte de tapis aux couleurs

variées et éclatantes; le pavé est jonché d’herbes odoriférantes, et les

murs des maisons disparaissent sous un vert feuillage. Chaque porte,

chaque fenêtre est ornée de fines draperies, mais plus encore de belles

dames aux robes somptueuses et chargées de pierreries.

Dans l’intérieur des portes, le peuple se livre en beaucoup d’endroits à

des danses joyeuses, et de beaux chevaux richement caparaçonnés

caracolent de leur mieux par les rues. Mais ce qui était le plus beau à

voir, c’était le riche cortège des seigneurs, des barons et des vassaux

couverts de tout ce que l’Inde et les pays lointains d’Érythrée peuvent

fournir de perles, d’or et de pierreries.

Griffon et ses compagnons s’en venaient lentement, admirant de çà, de

là, lorsqu’un chevalier les arrêta et les fit monter dans son palais,

où, avec la courtoisie en usage à cette époque, il ne les laissa manquer

de rien. A peine entrés, il leur fit apprêter un bain, puis d’un air

gracieux, il les invita à s’asseoir à une table somptueuse.

Et il leur raconta comment Norandin, roi de Damas et de toute la Syrie,

avait invité tous ceux qui, dans le pays et à l’étranger, avaient rang

de chevalerie, à venir prendre part aux joutes, lesquelles devaient

avoir lieu le lendemain matin sur la place publique. Il ajouta que s’ils

avaient autant de valeur que l’annonçait leur fière prestance, ils

pourraient en donner la preuve sans aller plus loin.

Bien que Griffon ne fût pas venu pour cela, il accepta l’invitation; il

ne refusait jamais, quand il en avait l’occasion, de montrer son

courage. Il interrogea son hôte sur le motif de cette fête. Il lui

demanda si c’était une solennité qu’on renouvelait chaque année, ou bien

une nouvelle idée du roi pour éprouver la valeur de ses sujets.

Le chevalier répondit: «--La belle fête se reproduira désormais toutes

les quatre lunes. Celle-ci est la première de toutes, et jamais on n’en

a encore donné de semblable. Elle est fondée en mémoire de la délivrance

de notre roi, dont la vie fut miraculeusement sauvée en un pareil jour,

après quatre mois passés dans les angoisses et les pleurs, et la mort

devant les yeux.

«Mais, pour vous raconter plus à fond cette histoire, je vous dirai que

notre roi, qui s’appelle Norandin, avait, depuis de longues années, le

cœur enflammé pour la charmante fille du roi de Chypre, qui surpasse

toute autre belle. Ayant fini par l’obtenir pour femme, il s’en revenait

avec elle, en compagnie de dames et de chevaliers, et se dirigeait droit

vers la Syrie.

«Nous étions déjà loin du port, voguant à pleines voiles sur l’orageuse

mer de Carpathes, lorsque nous fûmes assaillis par une si horrible

tempête, qu’elle épouvanta notre vieux pilote lui-même. Trois jours et

trois nuits nous errâmes sur les ondes menaçantes, poussés de côté et

d’autre. Nous abordâmes enfin, harassés de fatigue et les vêtements

trempés d’eau, sur une terre aux rives fraîches, aux collines ombreuses

et verdoyantes.

«Tout joyeux, nous fîmes déployer les tentes et les courtines entre les

arbres; on apprêta les feux et les cuisines, et des tapis nous servirent

de tables. Pendant ce temps, le roi parcourait les vallées voisines et

fouillait les parties les plus secrètes du bois, pour voir s’il ne

trouverait pas quelques chèvres, quelques daims ou quelques cerfs. Deux

serviteurs le suivaient, portant son arc.

«Pendant que, heureux de nous reposer, nous attendions que notre

seigneur revînt de la chasse, nous vîmes venir à nous, accourant le long

du rivage, l’Ogre, ce terrible monstre. Dieu vous garde, seigneur, de

voir jamais de vos yeux la face horrible de l’Ogre! Il vaut mieux le

connaître par ouï-dire que s’en approcher de façon à le voir.

«Rien ne peut lui être comparé, tellement il est long, tellement sa

grandeur est démesurée. A la place d’yeux, il a sous le front deux

excroissances d’os, semblables à des champignons pour la couleur. Il

venait vers nous, comme je vous dis, le long du rivage, et il semblait

que c’était une petite montagne qui se mouvait. Il montrait hors de sa

gueule deux défenses comme celles du porc; il avait le museau allongé et

le sein plein de bave et de saleté.

«Il vint en courant, tenant son museau comme le chien braque quand il

suit une piste. A cette vue, nous nous enfuîmes tous, éperdus, là où

nous chassait la peur. Il nous servait de peu qu’il fût aveugle, car, en

flairant le sol, il semblait mieux guidé par son odorat que s’il avait

vu le jour. Il eût fallu des ailes pour fuir.

«Nous courions de çà, de là; mais en vain nous essayions de le fuir, il

était plus rapide que le vent d’autan. De quarante personnes, à peine

dix se sauvèrent à la nage sur le navire. Le monstre aveugle, après

avoir saisi les autres, les mit en paquet, les uns sous son bras, les

autres sur sa poitrine; il en remplit également une vaste gibecière qui

lui pendait au flanc, comme à un berger.

«Puis il nous emporta dans sa tanière creusée au milieu d’un écueil sur

le rivage, et qui était en marbre aussi blanc qu’une feuille de papier

sur laquelle il n’y aurait encore rien d’écrit. Là habitait avec lui une

matrone au visage accablé de douleur et de deuil. Elle était entourée de

dames et de damoiselles de tout âge, de toute condition, les unes

laides, les autres belles.

«Tout auprès était une grotte non moins vaste, où l’Ogre renfermait ses

troupeaux. Il en avait tellement qu’on ne pouvait les compter. Il les

conduisait au pâturage été comme hiver, les sortant et les enfermant

lui-même à des heures fixes. Il les avait plutôt comme passe-temps que

pour son usage.

«La chair humaine lui semblait meilleure. Il nous le fit bien voir: à

peine arrivé dans son antre, il mangea trois d’entre nous, ou plutôt il

les engloutit tout vivants. Puis il alla vers la seconde grotte, souleva

un grand rocher, en fit sortir le troupeau, à la place duquel il nous

enferma, et partit pour le mener selon son habitude au pâturage, en

jouant d’un chalumeau qu’il portait au cou.

«Cependant notre prince, de retour sur le rivage, comprend son malheur.

Un profond silence règne tout autour de lui; il retrouve les débris des

tentes et des pavillons détruits, brisés en mille pièces; il ne sait qui

peut l’avoir ainsi dépouillé. Plein de crainte, il descend sur le bord

de la mer, et voit ses matelots lever en toute hâte les ancres et tendre

les voiles.

«Aussitôt qu’ils aperçoivent Norandin sur le rivage, ils envoient une

barque pour l’emmener. Mais le prince ayant appris comment l’Ogre était

venu le voler, sans penser à autre chose, prend la résolution de le

poursuivre partout où il sera. Il éprouve tant de douleur de

l’enlèvement de Lucine, qu’il veut la retrouver ou mourir.

«Il se dirige en toute hâte du côté où il voit des traces fraîches sur

le sable, et, poussé par sa rage amoureuse, il arrive enfin à la caverne

dont je vous ai parlé et où nous attendions, dans une angoisse sans

égale, le retour de l’Ogre. Au moindre bruit, il nous semblait qu’il

revenait, plus affamé que jamais, pour nous dévorer.

«La fortune voulut que le roi arrivât à la demeure de l’Ogre pendant que

la femme de ce dernier s’y trouvait seule sans lui. Dès qu’elle le voit:

«--Fuis,--lui crie-t-elle;--malheur à toi si l’Ogre t’attrape.--»

«--Qu’il m’attrape ou non,--répond-il,--qu’il me tue ou que je lui

échappe, je n’en serai pas plus malheureux. Ce n’est point parce que je

me suis trompé de chemin, mais parce que je désire mourir à côté de mon

épouse, que je suis venu ici.--»

«Puis il lui demande des nouvelles de ceux qui ont été pris par l’Ogre

sur le rivage, et avant tous les autres il s’informe de la belle Lucine,

si elle est morte, ou si elle est seulement retenue captive. La femme

lui parle avec humanité et le rassure. Elle lui dit que Lucine est

vivante, et qu’il n’a pas à craindre de la voir mourir, car l’Ogre ne

dévore jamais de femme.

«--Je puis,--ajoute-t-elle,--t’en servir de preuve, ainsi que toutes

celles qui sont avec moi. Jamais l’Ogre ne fait de mal ni à elles ni à

moi, pourvu que nous ne cherchions pas à nous échapper de cette caverne.

A celles qui tentent de fuir, il se montre impitoyable, et ne les laisse

plus jamais en repos. Il les enterre toutes vives, ou bien il les

enchaîne, et les expose nues au soleil sur le sable.

«Lorsque aujourd’hui il a amené ici tes compagnons, il n’a point séparé

les hommes des femmes, mais il les a tous enfermés pêle-mêle dans cette

caverne. Il reconnaîtra bien au nez la différence des sexes. Les dames

n’ont point à craindre d’être tuées; les hommes, au contraire, peuvent

s’attendre à une mort certaine; ses dents avides en dévoreront quatre ou

six par jour.

«Je n’ai pas à t’apprendre comment tu pourrais enlever ton épouse d’ici;

contente-toi de savoir que sa vie n’est pas en danger, et qu’elle

partagera la bonne et la mauvaise fortune. Mais, au nom de Dieu,

va-t’en, mon fils, va-t’en avant que l’Ogre ne te sente et ne te dévore.

Aussitôt qu’il revient, il flaire tout autour de lui, et découvrirait

jusqu’à une souris, si elle était dans la maison.--»

«Le roi répondit qu’il ne voulait point partir avant d’avoir revu sa

Lucine, et qu’il aimait mieux mourir près d’elle que d’en vivre séparé.

Quand la femme de l’Ogre vit que tout ce qu’elle lui disait ne pouvait

le détourner de son dessein, elle chercha à l’y aider, et y appliqua

toute son industrie, toute son imagination.

«De tout temps on avait tué, dans la grotte, des chèvres, des agneaux et

des boucs dont la femme de l’Ogre et ses compagnes faisaient leur

nourriture. Plus d’une peau pendait au plafond. Elle prend la dépouille

d’un bouc dont les boyaux étaient tout entourés de graisse, et dit au

roi de s’en frotter de la tête aux pieds, afin que cette odeur fît

disparaître celle qu’il avait auparavant.

«Et quand il lui semble qu’il exhale suffisamment l’odeur que le bouc a

l’habitude de répandre, elle le fait entrer dans la peau poilue,

laquelle était assez grande pour le recouvrir tout entier. Une fois sous

cet étrange déguisement, elle le fait mettre à quatre pattes, et

l’entraîne à l’endroit où un rocher énorme fermait l’entrée de la

caverne qui lui dérobait le suave et doux visage de sa dame.

«Norandin obéit et se place à l’entrée de la caverne, attendant le

retour du troupeau et espérant pouvoir se mêler à lui. Le soir venu, il

entend le son du chalumeau avec lequel le féroce berger invitait ses

troupeaux à quitter l’humide pâturage et à rentrer au bercail. Enfin il

l’aperçoit qui les pousse devant lui.

«Pensez si le cœur dut lui trembler quand il entendit l’Ogre revenir, et

quand il vit cette cruelle figure, répandant l’horreur, s’approcher de

l’entrée de la caverne! Mais le dévouement fut plus fort que la crainte.

Jugez s’il feignait d’aimer, ou s’il aimait véritablement! L’Ogre passe

devant lui, soulève le rocher, ouvre la grotte, et Norandin entre, mêlé

aux brebis et aux chèvres.

«Le troupeau rentré, l’Ogre s’approche de nous après avoir refermé la

porte. Il nous flaire tous; enfin il en choisit deux dont la chair crue

est destinée à son souper. Au souvenir de ses hideuses mâchoires, je ne

puis m’empêcher encore de trembler et de sentir la sueur couler sur tous

mes membres. L’Ogre parti, le roi jette la peau de bouc, et vole dans

les bras de sa dame.

«Au lieu de se réjouir à sa vue et de reprendre courage, Lucine en

éprouve au contraire de l’ennui et du désespoir; elle voit son époux

enfermé dans un endroit où il doit trouver la mort, sans pouvoir

l’empêcher de mourir elle-même. «--Seigneur--lui disait-elle--dans le

malheur qui m’accable, je ne ressentais pas une médiocre joie de ce que

tu ne t’étais pas trouvé hier près de nous quand l’Ogre m’a conduite

ici.

«Bien qu’il me fût cruel et amer de me trouver exposée à perdre la vie,

ce qui est naturel à tous, je n’avais du moins qu’à pleurer sur mon

triste sort. Mais maintenant, la pensée que tu dois mourir me rendra ta

mort plus douloureuse que la mienne.--» Elle poursuit en se montrant

plus affligée du sort de Norandin que de son propre malheur.

«--C’est l’espoir de te sauver, toi et tous nos compagnons, qui m’a fait

venir ici,--lui dit le roi.--Si je ne puis y parvenir, il vaut mieux que

je meure aussi, car je ne puis vivre privé de ta vue, ô mon soleil! Je

pourrai m’en retourner d’ici comme j’y suis venu, et vous viendrez tous

avec moi, si vous ne répugnez pas à vous imprégner, ainsi que je l’ai

fait, de l’odeur d’un animal infect.--»

«Puis il nous fait connaître la ruse que la femme de l’Ogre lui a

suggérée à lui-même pour tromper l’odorat du monstre, et qui consiste à

nous vêtir de peaux pour qu’il nous palpe impunément au sortir de la

grotte. Quand chacun de nous eut bien compris, nous tuâmes autant de

boucs que nous étions de prisonniers de l’un et de l’autre sexe, en

ayant soin de choisir les plus fétides et les plus vieux.

«Nous nous oignîmes le corps de la graisse que nous recueillîmes autour

des intestins, et nous nous revêtîmes de leurs peaux hideuses. Pendant

ce temps, le jour sortit de sa demeure dorée. Dès que le premier rayon

du soleil apparut dans la caverne, le pasteur revint, et, soufflant dans

ses roseaux sonores, il appela ses troupeaux dans la campagne.

«Il tenait d’une main la pierre de la grotte pour que nous ne pussions

pas sortir en même temps que le troupeau; il nous saisissait au passage

et ne laissait sortir que ceux auxquels il sentait de la peau ou de la

laine sur le dos. Hommes et femmes, nous sortions tous par cet étrange

chemin, couverts de nos cuirs poilus. L’Ogre ne retint aucun de nous.

Lucine venait la dernière, tremblante d’effroi.

«Lucine, soit qu’elle n’eût pas voulu, par répugnance, s’oindre comme

nous; soit que sa démarche fût plus lente ou moins assurée que celle de

la bête qu’elle devait imiter; soit qu’elle eût poussé un cri

d’épouvante quand l’Ogre la palpait; soit enfin que ses cheveux se

fussent dénoués, fut reconnue par l’Ogre, je ne saurais bien vous dire

comment.

«Nous étions tous si préoccupés de notre propre situation, que nous ne

faisions point attention à ce qui pouvait arriver à nos compagnons. Je

me retournai au cri poussé par Lucine, et je vis le monstre, qui lui

avait déjà arraché la peau de bouc, la renfermer dans la caverne. Pour

nous, marchant à quatre pattes sous notre déguisement, nous suivîmes

avec le troupeau l’horrible berger, qui nous mena sur une plage

agréable, entre de vertes collines.

«Là, nous attendons qu’étendu à l’ombre d’un épais feuillage, l’Ogre au

nez subtil soit endormi. Alors nous courons, les uns le long de la mer,

les autres vers la montagne. Seul Norandin refuse de nous suivre. Il

veut retourner avec le troupeau dans la grotte, pour n’en sortir

qu’après avoir délivré sa fidèle compagne, ou pour y mourir.

«Quand, au sortir de la caverne, il avait vu Lucine rester seule

captive, il fut sur le point, dans sa douleur, de se jeter

volontairement dans la gueule de l’Ogre. Il se précipita et courut

presque jusque sous son museau, et peu s’en fallut qu’il ne fût broyé

par cette meule. Mais l’espérance de tirer encore Lucine de prison le

retint au milieu du troupeau.

«Le soir, quand l’Ogre ramena son bétail à la caverne, et qu’il sentit

que nous nous étions enfuis, et qu’ainsi il se trouvait privé de sa

nourriture, il accusa Lucine d’avoir tout fait et la condamna à être

enchaînée à jamais sur une roche nue et élevée. Le roi la voit souffrir

à cause de lui; il se désespère, et ne peut mourir.

«Matin et soir, le malheureux amant peut la voir s’affliger et se

plaindre. Mêlé aux chèvres, il va de la grotte à la campagne. Lucine,

d’une voix triste et suppliante, le conjure au nom de Dieu de ne pas

rester plus longtemps, car il risque sa vie, sans pouvoir lui être

d’aucun secours.

«De son côté, la femme de l’Ogre prie le roi de s’en aller; mais il ne

l’écoute pas, il refuse plus que jamais de partir sans Lucine, et

s’obstine de plus en plus dans son projet. Il resta dans cette

servitude, où le retenaient l’amour et le dévouement, jusqu’à ce que le

fils d’Agrican et le roi Gradasse vinrent aborder près du rocher.

«Ils déployèrent tant d’audace, qu’ils réussirent à délivrer la belle

Lucine, bien que la tentative fût plus aventureuse que prudente. Puis

ils coururent la porter à son père, qui les avait suivis et auquel ils

la remirent. Ceci se passa le matin, pendant que Norandin était avec le

troupeau dans la caverne, livré à ses tristes pensées.

«Le jour venu, et la porte ayant été ouverte, le roi apprit,--et ce fut

la femme de l’Ogre qui le lui raconta,--que sa dame était partie, et

comment elle avait été délivrée. Il en rendit grâces à Dieu et jura,

puisqu’elle avait échappé à un si misérable sort, de la rejoindre

partout où elle serait cachée, à l’aide de son épée, de ses prières ou

de ses trésors.

«Plein de joie, il se mêle au troupeau et gagne les verdoyants

pâturages. Là, il attend que le monstre se soit allongé sur l’herbe pour

dormir à l’ombre; puis il marche tout le jour et toute la nuit. Sûr

enfin que l’Ogre ne peut l’atteindre, il monte à Satalie sur un navire,

et arrive en Syrie, il y a maintenant trois mois.

«A Rhodes, à Chypre, par les cités et les châteaux de l’Afrique, de

l’Égypte et de la Turquie, le roi fit chercher la belle Lucine. Jusqu’à

avant-hier, il n’avait pu retrouver ses traces. Enfin, avant-hier, il

reçut de son beau-père la nouvelle que Lucine était arrivée saine et

sauve auprès de lui à Nicosie, après avoir lutté contre de nombreux

vents contraires.

«C’est en réjouissance de cette bonne nouvelle que notre roi a institué

cette belle fête. Il a voulu que toutes les quatre lunes il s’en donnât

une semblable, pour rappeler le souvenir des quatre mois qu’il a passés

sous des vêtements de peau, au milieu du troupeau de l’Ogre, et pour

célébrer l’anniversaire du jour,--et ce sera demain,--où il s’échappa

d’un si grand danger.

«Ce que je viens de vous raconter, je l’ai vu en partie, et j’ai entendu

raconter le reste par quelqu’un qui avait été témoin de tout, je veux

dire par le roi lui-même, qui était resté prisonnier pendant les

calendes et les ides, jusqu’à ce qu’il réussît à sortir heureusement de

cette lutte. Et si vous en entendez jamais donner une autre version,

vous direz à celui qui l’aura faite qu’il est mal instruit.--» C’est

ainsi que le gentilhomme apprit à Griffon la cause mémorable de la fête.

Les chevaliers passèrent une grande partie de la nuit à discourir sur ce

sujet, et conclurent que le roi avait montré un grand amour, un beau

dévouement et une grande habileté. Puis, après s’être levés de table,

ils se retirèrent dans de beaux et bons appartements. Le lendemain

matin, au jour serein et clair, ils furent réveillés au bruit de

l’allégresse générale.

Les tambours et les trompettes parcourent la ville, appelant les

habitants sur la grande place. Dès qu’ils entendent les rues retentir du

bruit des chars et des hennissements des chevaux, Griffon endosse ses

armes blanches. On en trouverait rarement de pareilles; la blanche fée

les avait trempées de sa propre main, et les avait rendues impénétrables

et enchantées.

Le chevalier d’Antioche, plus que tout autre vil, s’arme aussi et lui

tient compagnie. Leur hôte prévenant leur avait fait préparer des lances

solides et fortes, grosses comme des antennes. Lui-même les accompagne

sur la place, escorté de nombreux parents et après avoir mis à leur

service des écuyers à cheval et à pied.

Ils arrivèrent sur la place et se tinrent à l’écart, ne voulant point

parader dans la lice, mais examiner de leur mieux les beaux enfants de

Mars qui arrivaient seuls, ou par groupe de deux ou de trois. Ils

portaient des couleurs joyeuses ou tristes, pour indiquer à leur dame

l’état de leur cœur; la façon dont ils portaient leur cimier, ou dont

ils avaient fait peindre leur écu, indiquait si l’amour leur était doux

ou cruel.

A cette époque, les Syriens avaient coutume de s’armer comme les

chevaliers du Ponant. Ils avaient pris probablement cette habitude au

voisinage continuel des Français, qui possédaient alors la terre sainte

où s’incarna le Dieu tout-puissant, et qu’aujourd’hui les chrétiens,

orgueilleux et misérables, laissent, à leur honte, aux mains des chiens

d’infidèles.

Alors qu’ils devraient abaisser la lance pour la défense de la sainte

Foi, ils la tournent contre leur propre poitrine et détruisent le peu

qui reste de ceux qui croient. O vous, gens d’Espagne, vous, gens de

France, et vous, Suisses, Allemands, dirigez ailleurs vos pas. Vous avez

de plus justes conquêtes à faire, car tous les pays que vous dévastez

par ici appartiennent depuis longtemps au Christ.

Si vous voulez qu’on vous prenne pour des chrétiens, ô vous tous qui

vous proclamez catholiques, pourquoi tuez-vous des hommes soumis au

Christ? Pourquoi les dépouillez-vous de leurs biens? Pourquoi ne

reprenez-vous pas Jérusalem qui vous a été enlevée par des renégats?

Pourquoi laissez-vous Constantinople et la plus belle partie de

l’univers occupées par le Turc immonde?

N’as-tu pas, ô Espagne, l’Afrique pour voisine, et ne t’a-t-elle pas

fait subir plus de maux que l’Italie? Cependant, pour dévaster notre

malheureux pays, tu renonces à ce qui devrait être pour toi la première

et la plus belle des entreprises! Et toi, Italie, sentine infecte de

tous les vices, tu dors ivre, et tu ne rougis pas de te voir devenue

l’esclave tantôt d’une nation, tantôt d’une autre, qui toutes te furent

asservies.

Si la crainte de mourir de faim dans tes tanières, ô Suisse, t’amène en

Lombardie, et te fait chercher parmi nous quelqu’un qui te donne du pain

ou qui te délivre de ta misère en te menant à la mort, sache que les

Turcs et leurs immenses richesses ne sont pas loin. Chasse-les d’Europe,

ou déloge-les tout au moins de la Grèce: ainsi tu pourras te rasseoir,

ou tomber avec plus de gloire.

Ce que je te dis, je le dis aussi à l’Allemand ton voisin. En Turquie

sont les richesses que Constantin transporta de Rome. Il y porta ce

qu’il y avait de meilleur, et il lui fit don du reste. Le Pactole et

l’Hermus, d’où l’on extrait l’or fin, la Migdonie, la Lydie et tout ce

riche pays que tant d’historiens ont rendu célèbre, ne sont pas trop

éloignés pour que vous ne puissiez y aller, si cela vous plaît.

Et toi, grand Léon, sur lequel pèse le poids lourd des clefs du ciel, ne

laisse pas l’Italie se plonger ainsi dans le sommeil, puisque tu as la

main dans ses cheveux. Tu es le Pasteur, et Dieu t’a donné la houlette à

porter; il t’a nommé d’un nom redoutable, afin que tu rugisses, et que

tu étendes les bras pour défendre le troupeau des loups.

Mais, d’une pensée à une autre, comment me suis-je laissé entraîner si

loin du chemin que je suivais? Je ne crois cependant pas m’en être

tellement écarté que je ne sache le retrouver encore. Je disais donc

qu’en Syrie on avait l’habitude de s’armer comme les Français de cette

époque; de sorte que la place de Damas resplendissait de chevaliers

portant casques et cuirasses.

Du haut de leurs balcons, les belles dames jettent sur les jouteurs des

fleurs jaunes et vermeilles, pendant que ceux-ci, au son des trompettes,

font tourner et caracoler leurs chevaux. Chacun, qu’il monte bien ou

mal, tient à se faire voir, et donne de l’éperon. Les uns sont

applaudis, les autres prêtent à rire et se font huer par derrière.

Le prix de la joute consistait en une armure qui avait été donnée au roi

quelques jours auparavant, et qu’un marchand revenant d’Arménie avait

trouvée par hasard sur la route. Le roi avait ajouté à ces armes une

soubreveste d’un fort beau tissu et ornée de tant de perles, de

pierreries et d’or, qu’elle valait plusieurs trésors à elle seule.

Si le roi avait connu la valeur de l’armure qu’il avait entre les mains,

il l’aurait estimée bien au-dessus de toutes les autres, et ne l’aurait

pas offerte comme prix de la joute, quelque libéral, quelque généreux

qu’il fût. Il serait trop long de vous dire ici par qui elle avait été

si dédaigneusement laissée au milieu de la route, à la merci du premier

passant.

Je vous raconterai cela plus loin; j’aime mieux vous parler maintenant

de Griffon. A son arrivée, plus d’une lance avait déjà été rompue, plus

d’un coup de pointe ou de taille avait été donné. Huit des plus chers et

des plus fidèles amis du roi avaient formé une association. C’étaient

tous de jeunes seigneurs fort habiles sous les armes, et de familles

illustres.

Ils devaient, pendant tout un jour, tenir en champ clos contre tous ceux

qui se présenteraient, d’abord avec une lance, puis avec l’épée et la

masse, jusqu’à ce qu’il plût au roi de faire cesser le jeu. Il arrivait

bien parfois que les cuirasses étaient traversées dans ces jeux, où l’on

se battait avec autant d’ardeur que s’il se fût agi d’ennemis mortels.

Il est vrai que le roi pouvait séparer les combattants quand il voulait.

Le chevalier d’Antioche, homme sans jugement--le couard se nommait

Martan--comme s’il eût, au contact de Griffon, acquis la force de ce

dernier, entre avec audace dans la lice; puis, se retirant dans un coin,

il attend la fin d’une belle joute engagée entre deux chevaliers.

Le sire de Séleucie, un des huit qui devaient soutenir la lutte,

combattait en ce moment contre Ombrun. Il le frappe au beau milieu du

visage d’un tel coup de pointe, qu’il l’étend mort. Ce fut pour tous

grand’pitié, car on le tenait pour bon chevalier. Non seulement on

l’estimait pour son courage, mais on n’en aurait pas trouvé de plus

courtois dans tout le pays.

Ce voyant, Martan eut peur qu’il ne lui arrivât pareil sort. Revenant à

sa nature première, il commença à songer comment il pourrait fuir.

Griffon, qui se tenait près de lui et en prenait soin, le pousse, après

l’avoir encouragé par ses paroles et ses gestes, contre un gentil

guerrier qui s’était avancé dans l’arène; comme le chien qu’on pousse

contre le loup,

Et qui s’approche derrière lui à dix ou vingt pas, puis s’arrête et

regarde, en aboyant, son adversaire qui fait grincer ses dents

menaçantes, et dont un horrible feu embrase les yeux: ainsi le lâche

Martan, en présence de tous ces princes et de cette vaillante noblesse,

évite la rencontre, et fait volte-face à droite.

Il eût pu en rejeter la faute sur son cheval qui aurait porté tout le

poids de l’excuse; mais à la façon dont il se servit de son épée,

Démosthènes lui-même aurait renoncé à le défendre. Il semble qu’il est

armé de carton et non de fer, tellement il craint d’être blessé par le

moindre coup. Enfin il prend la fuite, troublant l’ordre de la fête, au

milieu des éclats de rire de la foule.

Les applaudissements ironiques, les huées de la populace s’élèvent

derrière lui. Comme le loup pourchassé, Martan se réfugie en toute hâte

dans son logement. Griffon est resté dans la lice. Il lui semble que la

honte de son compagnon rejaillit sur lui et le souille. Il voudrait être

au milieu des flammes, plutôt que de se trouver en un lieu semblable.

Le feu de la colère, qui lui embrase le cœur, envahit son visage, comme

si toute cette honte était sienne. Il voit que le peuple s’attend à ce

que ses actes porteront la même marque que ceux de son compagnon. Il

faut donc que son courage apparaisse plus clair que la flamme d’une

lampe, car s’il bronche d’un pouce, d’un doigt, on dira, sous

l’influence de la mauvaise impression, qu’il a reculé de six brasses.

Déjà Griffon, qui avait peu l’habitude d’hésiter sous les armes, tenait

sa lance appuyée sur la cuisse. Il pousse son cheval à toute bride, et

après un léger temps de galop il abaisse la lance et en porte un coup

formidable au baron de Sidonie, qui roule à terre. Chacun se lève

étonné, car on s’attendait à un résultat tout contraire.

Griffon retourne à la charge avec la même lance, qui était restée

intacte; il la brise en trois morceaux sur l’écu du sire de Laodicée.

Celui-ci semble trois ou quatre fois près de tomber et reste un instant

renversé sur la croupe de son cheval; à la fin pourtant il se relève,

saisit son épée, fait retourner son destrier et se précipite sur

Griffon.

Griffon, qui le voit en selle, et qui s’étonne qu’un si rude choc ne

l’ait pas jeté à terre, se dit à part soi: «--Ce que la lance n’a pu

faire, en cinq ou six coups, l’épée le fera.»--Et il lui assène soudain

sur la tempe un coup si droit qu’il semble tomber du ciel, un autre coup

le suit, puis un troisième, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il l’ait

étourdi et mis à terre.

Il y avait là deux frères d’Apamée, Tyrsis et Corimbe, habitués à

vaincre dans les joutes. Tous deux tombent sous la main du fils

d’Olivier. L’un vide les arçons au premier choc; avec l’autre, il faut

employer l’épée. Déjà, d’un commun jugement, on tient pour certain que

Griffon remportera le prix du tournoi.

Dans la lice était entré Salinterne, grand écuyer et maréchal du roi. Il

avait le gouvernement de tout le royaume. C’était un guerrier à la main

redoutable. Indigné de voir qu’un chevalier étranger allait remporter le

prix, il prend une lance et défie Griffon par ses cris et ses menaces.

Celui-ci lui répond par un coup d’une lance qu’il avait choisie entre

dix. De crainte de frapper à faux, il vise au beau milieu de l’écu,

qu’il traverse de part en part, ainsi que la cuirasse et la poitrine. Le

fer cruel passe entre deux côtes, et ressort d’une palme hors du dos. Le

coup fut applaudi de tous, excepté du roi, car chacun haïssait

Salinterne, à cause de son avarice.

Griffon jette ensuite à terre deux chevaliers de Damas, Ermophile et

Carmonde. Le premier conduit la milice du roi, le second est grand

amiral de la mer. L’un est enlevé de selle au premier choc, l’autre est

renversé par le poids de son destrier, qui ne peut soutenir la violence

du coup que lui porte Griffon.

Le sire de Séleucie restait encore debout; c’était le meilleur des huit

chevaliers. Un bon destrier et des armes excellentes ajoutaient à sa

propre force. Les deux adversaires dirigent leur lance à la visière du

casque; mais le coup porté par Griffon est plus vigoureux que celui du

païen, auquel il fait perdre l’étrier du pied gauche.

Tous deux jettent les tronçons de leur lance, et reviennent l’un sur

l’autre, pleins d’ardeur et les épées nues. Le païen est tout d’abord

frappé par Griffon d’un coup qui aurait brisé des enclumes, et qui fend

le fer et l’os d’un écu choisi entre mille. Si l’armure n’eût pas été

double et de fine trempe, le même coup en tombant aurait traversé la

cuisse.

Le chevalier de Séleucie, frappe en même temps Griffon à la visière. Le

coup fut si terrible, que le casque aurait été ouvert et rompu, s’il

n’avait été, comme le reste de l’armure, fabriqué à l’aide

d’enchantements. Le païen perd son temps à frapper, tellement les armes

de Griffon sont partout de dure trempe. Aussi ce dernier a-t-il déjà

rompu et brisé en bon nombre d’endroits l’armure de son adversaire, sans

avoir perdu une maille.

Chacun peut voir combien le sire de Séleucie a de désavantage contre

Griffon, et que si le roi n’arrête point le combat, il risque de perdre

la vie. Norandin fait signe à sa garde d’entrer dans la lice et de

séparer les combattants. L’un et l’autre furent emmenés chacun d’un

côté, et le roi fut fort approuvé de cet acte de sagesse.

Les huit chevaliers qui devaient tenir contre tous, et qui n’avaient pu

lutter contre un seul, étaient sortis un à un de la lice. Les autres,

qui étaient venus pour les combattre, restaient sans adversaire, Griffon

étant venu se jeter au milieu de la mêlée, et ayant accompli à lui seul

ce que tous devaient faire contre huit.

La fête avait donc duré très peu, car tout s’était accompli en moins

d’une heure. Mais Norandin, pour prolonger les jeux et les continuer

jusqu’au soir, descendit de son estrade, fit débarrasser la lice, et

divisant en deux troupes tous les chevaliers, les accoupla suivant leurs

prouesses et leur rang, et l’on recommença une nouvelle joute.

Cependant Griffon était retourné à son logis, plein de colère et de

rage, et plus accablé de la honte de Martan que satisfait de l’honneur

d’avoir vaincu lui-même. Pour se disculper de l’opprobre qu’il a

encouru, Martan invente toutes sortes de mensonges, et son impudente et

rusée compagne lui vient en aide de son mieux.

Qu’il le crût ou non, le jeune chevalier accepta ses excuses; mais il

jugea prudent de partir sur-le-champ sans en rien dire à personne, dans

la crainte que le peuple, s’il voyait Martan reparaître, ne vînt à se

soulever aussitôt. Suivant une rue courte et déserte, ils sortirent de

la ville.

Griffon, soit que son cheval fût fatigué, soit que lui-même sentît le

sommeil appesantir ses paupières, s’arrêta à la première hôtellerie

qu’ils trouvèrent, bien qu’ils n’eussent pas marché plus de deux milles.

Il retira son casque, se désarma complètement et fit enlever aux chevaux

la selle et la bride. Puis, s’étant enfermé seul dans une chambre, il se

déshabilla et se mit au lit pour dormir.

Il n’eut pas plus tôt la tête basse, qu’il ferma les yeux et qu’il fut

pris d’un sommeil si profond, que jamais blaireau ni loir ne dormirent

de telle sorte. Pendant ce temps, Martan et Origile, étant à se promener

dans un jardin voisin, ourdirent la plus étrange trahison qui soit

jamais venue à l’esprit humain.

Martan propose d’enlever le destrier, les habits et les armes de

Griffon, et d’aller se présenter au roi comme étant le chevalier qui

avait accompli tant de prouesses pendant le tournoi. L’exécution suit de

près la pensée. Il prend le destrier plus blanc que le lait, et se

couvre du cimier, de l’écu, des armes, du pourpoint, enfin de tous les

vêtements blancs de Griffon.

Il arrive, suivi des écuyers et de la dame, sur la place où toute la

population était encore, juste au moment où finissent les passes

d’armes. Le roi ordonne de chercher le chevalier dont le cimier est orné

de plumes blanches, qui porte une blanche armure, et dont le coursier

est également blanc. Il ignorait en effet le nom du vainqueur.

Le misérable qui était revêtu des vêtements qui ne lui appartenaient

pas, semblable à l’âne couvert de la peau du lion, s’avance vers

Norandin, à la place de Griffon, dès qu’il entend l’ordre concernant

celui-ci, et auquel il s’attendait. Le roi se lève et vient d’un air

courtois à sa rencontre; il l’entoure de ses bras, l’embrasse, et le

fait asseoir à ses côtés. Il ne se contente pas de le combler d’honneurs

et d’éloges, il veut que le bruit de sa valeur retentisse en tous lieux.

Il fait publier, au son des trompettes, le nom du vainqueur du tournoi,

et ce nom indigne se répand sur toutes les estrades et est répété dans

toutes les bouches. Le roi veut qu’il chevauche à ses côtés quand le

cortège retourne au palais; il lui prodigue de telles faveurs, qu’il

n’aurait pas plus fait si c’eût été Hercule ou Mars.

Il lui fait donner dans le palais même un bel appartement,

magnifiquement orné; enfin pour honorer aussi Origile, il met à sa

disposition ses pages et ses chevaliers. Mais il est temps que je

reparle de Griffon, qui, sans se douter d’une trahison de la part de son

compagnon, s’était endormi et ne se réveilla que le soir.

Dès qu’il est réveillé et qu’il s’aperçoit de l’heure tardive, il sort

en toute hâte de sa chambre, et court à l’endroit où il a laissé la

trompeuse Origile et son prétendu frère. Il ne les trouve plus; il

regarde, et ne voit plus ses armes ni ses vêtements; alors le soupçon le

prend, et ce soupçon s’augmente, quand il aperçoit à la place des siens

les vêtements de son compagnon.

Survient l’hôte qui l’informe que depuis longtemps déjà Martan, revêtu

de l’armure blanche, est rentré dans la ville, accompagné de la dame et

du reste de l’escorte. Peu à peu Griffon s’aperçoit de la trame perfide

qu’Amour lui a cachée jusqu’à ce jour; à sa grande douleur, il reconnaît

que Martan est l’amant d’Origile et non son frère.

Il se reproche maintenant, mais en vain, sa sottise. Après avoir appris

la vérité de la bouche du pèlerin, il s’est laissé prendre aux belles

paroles de celle qui l’avait déjà trahi si souvent. Il pouvait se

venger, et il ne l’a pas su. Maintenant il veut punir le traître qui

s’est enfui. En attendant, il est contraint, et cela lui coûtera cher,

d’endosser les armes et de prendre le cheval de ce lâche.

Il eût mieux valu pour lui aller nu et sans armes, que mettre sur son

dos cette cuirasse déshonorée, que passer à son bras l’écu honteux, et

coiffer sa tête du casque aux insignes bafoués. Mais pour suivre

l’impudente et son digne compagnon, sa raison est moins forte que sa

colère. Il arrive à temps dans la ville, une heure avant la fin du jour.

Près de la porte par laquelle était rentré Griffon, s’élève, à main

gauche, un splendide château, plus remarquable par ses riches

appartements et ses décorations, que disposé de façon à soutenir un

siège. Le roi, les seigneurs et les principaux chevaliers de Syrie, en

compagnie de nobles dames, s’y livraient, sur la terrasse royale, à un

somptueux et joyeux festin.

La belle terrasse se prolongeait au delà du rempart, hors de la ville,

et dominait tout le château. De ce point, on découvrait au loin la vaste

campagne et les diverses routes qui la sillonnaient. Lorsque Griffon,

couvert des armes de l’opprobre et de la lâcheté, arriva à la porte, il

fut naturellement aperçu par le roi et toute la cour.

Et comme on le prenait pour celui dont il portait les insignes, les

dames et les chevaliers se mirent à rire. Le vil Martan, comme quelqu’un

qui est en grande faveur, était assis auprès du roi, ayant près de lui

sa digne compagne. Norandin voulut savoir d’eux quel était ce couard qui

avait si peu de souci de son honneur,

Qu’après une si triste et si honteuse lâcheté, il osait se présenter de

nouveau, et si effrontément, devant eux. Il disait: «--Ceci me paraît

chose assez nouvelle que vous, guerrier aussi digne que courageux, ayez

pour compagnon un homme qui ne trouverait pas son égal en lâcheté dans

tous les pays du Levant. Vous l’avez fait sans doute pour faire mieux

ressortir, par la comparaison, votre grande valeur.

«Mais, je vous jure bien par les dieux éternels, que si ce n’était par

égard pour vous, je lui appliquerais publiquement le traitement

ignominieux que j’ai l’habitude d’appliquer à ses pareils. Je le ferais

se souvenir éternellement que j’ai toujours été l’ennemi de la lâcheté.

Mais qu’il sache que s’il part impuni, c’est grâce à vous qui l’avez

amené ici.--»

Celui qui fut un réceptacle de tous les vices répondit: «--Puissant

seigneur, je ne saurais dire qui il est, car je l’ai trouvé par hasard

sur la route d’Antioche. Son air m’avait convaincu qu’il était digne de

m’accompagner. Je ne lui ai jamais vu faire d’autre prouesse que celle

par laquelle il s’est si tristement signalé aujourd’hui.

«J’en ai été si indigné, qu’il s’en est peu fallu, pour le punir de sa

lâcheté, que je ne le misse hors d’état de toucher jamais lance ni épée.

Mais j’ai été retenu non par pitié de lui, mais par le respect du lieu

où j’étais, et par celui que je dois à Votre Majesté. Cependant, je ne

veux pas qu’il puisse se vanter d’avoir été, ne fût-ce qu’un jour ou

deux, mon compagnon.

«Il me semble que j’en serais moi-même méprisable, et ce serait un poids

éternel qui pèserait sur mon cœur, si, pour la honte du métier des

armes, je le voyais s’éloigner de nous impuni. Au lieu de le laisser

partir, vous me satisferez en le faisant pendre aux créneaux. Ce sera

une œuvre louable et digne de votre Seigneurie, et de nature à servir

d’exemple à tous les lâches.--»

Origile, sans sourciller, s’empressa d’appuyer les paroles de son

Martan. «--Non,--répond le roi,--son action n’est pas si grave qu’à mon

avis il y aille de la tête. Je veux, pour le punir, le livrer à la

population, pour qui ce sera une nouvelle fête.--» Aussitôt il fait

venir un de ses barons et lui dicte ses ordres.

Ce baron, après avoir pris avec lui un grand nombre d’hommes d’armes, va

se poster avec eux à la porte de la ville. Là, il les place en silence,

et il attend l’arrivée de Griffon. Aussitôt que ce dernier est entré, il

est saisi à l’improviste entre les deux ponts, et pris sans qu’il puisse

faire de résistance. Puis, après avoir été abreuvé d’outrages et

d’affronts, il est enfermé dans un obscur cachot jusqu’au jour.

A peine le soleil, à la crinière dorée, eut-il quitté le sein de

l’antique nourrice, et eut-il commencé à chasser l’ombre des plages

Alpines et à en éclairer les sommets, que le vil Martan, craignant que

Griffon ne dévoilât la vérité et ne rejetât la faute sur qui l’avait

commise, prit congé du roi et se hâta de partir,

Donnant pour excuse à l’insistance du roi, qu’il n’était pas préparé à

un tel spectacle. Outre le prix de sa prétendue victoire, le roi

reconnaissant lui avait fait de nombreux dons. Il lui avait même remis

un écrit authentique, où les éloges les plus grands lui étaient

prodigués. Laissons-le aller, car je vous promets qu’il recevra une

récompense selon son mérite.

Griffon, accablé d’injures, fut traîné sur la place qui se trouvait

pleine de monde. On lui avait enlevé son casque et sa cuirasse, on

l’avait laissé par dérision en chemise, et comme si on le conduisait à

la boucherie, on l’avait mis sur un char élevé, traîné lentement par

deux vaches exténuées par un long jeûne et par la fatigue.

Tout autour de l’ignoble attelage, les vieilles hideuses et les putains

éhontées accouraient, guidant tour à tour la marche du cortège, et

criblant le malheureux de leurs sarcasmes mordants. Les petits enfants

montraient encore plus d’acharnement, car outre les paroles brutales et

infamantes qu’ils lui adressaient, ils l’auraient tué à coups de

pierres, si des gens plus sages ne l’avaient défendu.

Les armes qui avaient causé la méprise dont il était victime, attachées

derrière le char, traînaient dans la fange, et c’était pour elles un

supplice mérité. Le char s’étant arrêté devant un tribunal, Griffon

s’entendit reprocher comme sienne l’ignominie d’un autre, et vit sous

ses yeux le crieur public l’annoncer en tous lieux.

Puis on l’exposa aux portes des temples, des maisons, où on ne lui

épargna aucune des plus honteuses, des plus viles qualifications. Enfin

la foule le conduisit hors de la ville, dont il fut banni et chassé

ignominieusement au milieu des huées, car on était loin de savoir qui il

était.

Sitôt qu’on lui eut délié les pieds et les mains, il saisit l’écu, il

empoigna l’épée, avec laquelle il arrosa longuement la terre. Il n’avait

devant lui ni lances ni épieux, car la populace insensée l’avait suivi

sans armes. Je remets le reste à l’autre chant, car il est temps,

seigneur, de finir celui-ci.

Roland Furieux, tome 2 · 第 8 / 31 题