ARGUMENT.--Griffon rencontre près de Damas Origile et son nouvel amant;
il croit à leurs paroles mensongères.--Renaud arrive sous les murs de
Paris avec le secours de l’armée anglaise. De part et d’autre se
produisent des preuves d’une grande valeur. Grand carnage et graves
incendies dans Paris, du fait de Rodomont; Charles y court avec une
troupe d’élite.
Les peines d’amour sont cruelles et nombreuses; j’ai souffert la plupart
d’entre elles et je les ai pour mon malheur si bien expérimentées, que
je puis en parler savamment. C’est pourquoi, si je dis ou si j’ai dit
d’autres fois, soit en paroles, soit dans mes écrits, que les unes sont
un mal léger, les autres une douleur acerbe et poignante, tenez mon
jugement à cet égard pour vrai.
Je dis, j’ai dit et je dirai jusqu’à ce que je cesse de vivre, que celui
qui se trouve pris dans des liens honorables, sa dame se montrât-elle
entièrement contraire à ses désirs, Amour lui refusât-il toute
récompense pour ses soins assidus, dût-il languir jusqu’à en mourir, ne
doit pas se plaindre s’il a hautement placé son cœur.
Mais celui-là doit pleurer, qui s’est fait l’esclave de deux beaux yeux,
d’une belle chevelure, sous lesquels se cache un cœur pervers, et dont
de nombreuses souillures ont terni la pureté. Le malheureux voudrait
fuir, et, comme le cerf blessé, il porte le trait mortel partout où il
va. Il rougit de lui-même et de son amour; il n’ose pas l’avouer, et il
souhaite en vain de guérir.
Le jeune Griffon est dans ce cas. Il ne peut s’amender et il reconnaît
son erreur. Il voit à quelle créature vile il a donné son cœur; il sait
qu’Origile est infâme et sans foi; cependant sa raison est vaincue par
la mauvaise habitude, et sa volonté cède au penchant qui l’entraîne.
Quelque perfide, quelque ingrate et coupable que soit sa maîtresse, il
est poussé, malgré lui, à aller à sa recherche.
Je dis donc, pour poursuivre cette intéressante histoire, qu’il sortit
secrètement de la ville, sans oser en parler à son frère qui l’avait
souvent blâmé, mais en vain. Prenant à sa gauche, il se dirigea vers
Rama, par le chemin le plus facile et le plus fréquenté. Il arriva en
six jours à Damas de Syrie; de là, il partit pour Antioche.
Il rencontra, un peu après avoir quitté Damas, le chevalier à qui
Origile avait donné son cœur. Origile et lui se convenaient à merveille
comme perversité; ainsi se conviennent l’herbe et les fleurs. L’un comme
l’autre avait le cœur léger; l’un comme l’autre était perfide et
traître; l’un comme l’autre cachait ses vices, au détriment d’autrui,
sous un aspect séduisant.
Comme je vous dis, le chevalier chevauchait sur un grand destrier
pompeusement caparaçonné. La perfide Origile lui tenait compagnie, vêtue
d’une robe d’azur brodée d’or. Il avait à ses côtés deux valets auxquels
il faisait porter son casque et son écu, son intention étant de paraître
avec éclat dans une joute qui devait se livrer à Damas.
Une fête splendide annoncée pour cette époque par le roi de Damas,
faisait en effet accourir les chevaliers dans leurs plus beaux
équipements. Dès que la putain voit paraître Griffon, elle craint qu’il
ne l’outrage et ne l’accable de son mépris. Elle sait que son amant
n’est pas assez fort pour la défendre et la préserver de la mort.
Mais pleine d’audace et d’astuce, bien que tremblante de peur, elle
compose son visage, et maîtrise tellement sa voix, qu’aucun symptôme de
crainte ne se révèle en elle. Ayant déjà ourdi sa ruse avec son amant,
elle accourt, feignant une joie extrême, tend vers Griffon les bras
ouverts, le saisit au cou et s’y suspend avec abandon.
Puis, joignant à ses gestes affectueux de douces paroles, elle disait en
pleurant: «--Mon seigneur, est-ce là la récompense due à celle qui
t’adore et te révère? Pendant près d’un an, j’ai été seule séparée de
toi, et tu n’en es point affligé! Si j’étais restée à attendre ton
retour, je ne sais si j’aurais pu vivre jusqu’à aujourd’hui.
«Au moment où je croyais que, de la brillante cour de Nicosie où tu
étais allé, tu allais revenir auprès de moi que tu avais laissée presque
morte d’une fièvre violente, j’appris que tu étais passé en Syrie. Cette
nouvelle me causa un chagrin si fort, que, ne sachant comment je
pourrais te suivre, je fus sur le point de me percer le cœur de ma
propre main.
«Mais la fortune, en m’accordant une double faveur, montra qu’elle avait
plus souci de moi que tu n’en as toi-même; elle m’envoya mon frère, avec
lequel je suis venue ici, et qui a protégé mon honneur; et maintenant
elle amène cette bonne rencontre que j’estime comme le plus heureux des
événements. Il était bien temps, du reste, car si elle avait tardé plus
longtemps, je serais morte, mon seigneur, en t’appelant.--»
Et l’astucieuse dame, qui en aurait remontré à un renard, continue ses
reproches avec tant d’adresse, qu’elle fait retomber tous les torts sur
Griffon. Elle lui fait croire que son compagnon est plus que son parent,
et qu’elle et lui ont reçu d’un même père la chair et les os. Enfin,
elle arrange de telle façon ses mensonges, qu’ils paraissent plus vrais
que saint Luc et saint Jean.
Non seulement Griffon n’accuse plus de perfidie cette femme plus
méchante encore que belle, non seulement il ne songe plus à tirer
vengeance de celui qui s’est fait le complice de son adultère, mais il
s’estime heureux de pouvoir se disculper des torts que sa maîtresse a
rejetés sur lui; et comme si c’eût été véritablement son frère, il ne
cesse de combler le chevalier de caresses.
Et il s’en retourne avec lui du côté de Damas. Chemin faisant, il
apprend de son compagnon que le riche roi de Syrie doit y tenir une cour
splendide, et que tout chevalier, qu’il soit chrétien ou à quelque autre
religion qu’il appartienne, pourra rester en sûreté dans la ville et au
dehors pendant toute la durée de la fête.
Mais je ne suis pas assez décidé à poursuivre l’histoire de la perfide
Origile, qui n’a pas trompé un seul amant, mais qui en a trahi mille et
mille, pour ne pas retourner vers les deux cent mille combattants, et
même plus, qui s’agitent au milieu des flammes sous les murs de Paris,
au grand dommage et à la grande terreur de ses habitants.
Je vous laissai au moment où Agramant livrait assaut à une des portes de
la ville qu’il croyait trouver sans défense. Il arriva, au contraire,
qu’il y rencontra plus de résistance que partout ailleurs, car Charles
s’y trouvait en personne, ayant auprès de lui les maîtres dans l’art de
la guerre: les deux Guy, les deux Angelins, un des Angeliers, Avin,
Avole, Othon et Bérenger.
Sous les yeux de Charles, et sous les yeux du roi Agramant, l’une et
l’autre armée brûle de se signaler; chacun veut saisir cette occasion
d’acquérir une grande gloire et de mériter des récompenses, tout en
faisant son devoir. Mais les Maures eurent beau donner des preuves de
valeur, ils ne purent réparer les pertes considérables qu’ils
essuyèrent, et le nombre de ceux d’entre eux qui restèrent morts montra
aux autres combien leur audace était folle.
Du haut des remparts les flèches tombent sur les ennemis, aussi épaisses
que la grêle. Les cris des nôtres et des assaillants font trembler le
ciel même. Mais il faut que Charles et qu’Agramant attendent un peu, car
je veux chanter les exploits du Mars africain, de Rodomont, qui,
épouvantable et terrible, court par toute la ville.
Je ne sais, seigneur, si vous vous rappelez ce Sarrasin qui,
miraculeusement sauvé, avait laissé ses soldats mourants et dévorés par
la flamme avide entre le premier et le second rempart,--le plus horrible
spectacle qu’on vît jamais.--J’ai dit que, d’un bond, il avait sauté
dans la ville par-dessus le fossé qui l’entoure.
Lorsque le Sarrasin féroce, aux armes étranges, et couvert de la peau
écailleuse d’un serpent, apparut tout à coup aux endroits où les
vieillards et la population inoffensive se tenaient, prêtant l’oreille
aux moindres nouvelles, un cri d’épouvante, une immense clameur,
accompagnés de battements de mains désespérés, monta jusqu’aux étoiles.
Ceux qui purent fuir s’empressèrent de se réfugier dans les temples et
dans les maisons.
Mais le robuste Sarrasin, faisant tournoyer son épée, ne le permet qu’à
un petit nombre. Là il coupe une jambe par la moitié, ici il fait voler
une tête loin du buste. Il transperce l’un de part en part, il fend
l’autre depuis la tête jusqu’aux hanches; et de tous ceux qu’il tue,
qu’il frappe et qu’il chasse en foule devant lui, il n’en voit aucun le
regarder en face.
De même que le tigre en présence d’un troupeau sans défense, dans les
champs hyrcaniens ou sur les bords du Gange, ou comme le loup qui
attaque les chèvres et les agneaux sur la montagne que soulève
Typhée[5], le cruel païen poursuivait, je ne dirai pas des escadrons, je
ne dirai pas des phalanges, mais une vile populace digne de mourir avant
de naître.
Il n’en trouve pas un, parmi tous ceux qu’il taille, qu’il transperce ou
qu’il fauche, dont il puisse voir la figure. Le long de cette rue si
populeuse et si garnie qui s’en va droit au pont Saint-Michel, le féroce
et terrible Rodomont court, faisant tournoyer son épée sanglante. Il
frappe également le valet et le maître, et n’épargne pas plus le juste
que le pécheur.
La religion ne protège pas le prêtre; l’innocence ne sert de rien au
petit enfant; les femmes et les damoiselles montrent en vain leur regard
doux et limpide, leurs joues tendres et vermeilles. Le vieillard
lui-même est poursuivi et frappé. Le Sarrasin déploie, en cette
occasion, plus de cruauté que de valeur, car il ne considère ni le sexe,
ni la condition, ni l’âge.
Mais le sang humain ne suffit plus à assouvir la colère de l’impitoyable
roi, du plus impitoyable des mortels. Sa rage se tourne contre les
édifices; il incendie les maisons et les temples profanés. A cette
époque, presque toutes les maisons, à ce qu’on rapporte, étaient en
bois, et cela peut se croire facilement, puisque aujourd’hui même, à
Paris, six sur dix le sont encore.
Il semble même que le feu, quelque ardent qu’il soit, ne puisse
satisfaire une si grande haine. Il saisit dans ses puissantes mains tout
ce qui est à sa portée, et à chaque secousse un toit s’écroule. Vous
pouvez croire, seigneur, que jamais vous n’avez vu à Padoue de bombarde
assez grosse[6] pour faire tomber autant de murs que le roi d’Alger en
jette à terre d’une seule secousse.
Si, pendant que le maudit produisait avec le fer et le feu un tel ravage
à l’intérieur de la ville, Agramant avait pu la réduire au dehors, elle
était complètement perdue dans cette journée. Mais il n’en eut pas le
temps, attaqué qu’il fut sur ses derrières par le paladin qui ramenait
les troupes d’Angleterre, sous la conduite du Silence et de l’archange.
Dieu voulut qu’au moment même où Rodomont pénétrait dans la ville et y
allumait un si vaste incendie, Renaud, la fleur de la maison de
Clermont, arrivât sous les remparts, suivi de l’armée anglaise. Il avait
jeté un pont à trois lieues au-dessus de Paris et pris, à main gauche,
des chemins détournés, afin de n’être point gêné par le fleuve dans son
attaque contre les barbares.
Il avait choisi six mille archers à pied, sous la bannière illustre
d’Odoard, et deux mille cavaliers, les plus légèrement montés, sous la
conduite du vaillant Ariman, et les avait envoyés, par les chemins qui
conduisent directement aux côtes de Picardie, en leur recommandant
d’entrer dans Paris par les portes Saint-Martin et Saint-Denis.
Il fit diriger par la même route les chariots et les autres bagages
embarrassants. Quant à lui, avec le reste de ses gens, il contourna la
ville plus en amont. Il avait avec lui des bateaux et des ponts pour
traverser la Seine qu’on ne peut facilement passer à gué. Après que tout
le monde l’eut franchie et qu’on eut rompu les ponts, il rangea en
bataille les Anglais et les Écossais.
Mais auparavant, Renaud ayant réuni autour de lui les barons et les
capitaines sur un point élevé de la rive, de façon que tous pussent le
voir et l’entendre, leur dit: «--Seigneurs, vous devez rendre grâces à
Dieu qui vous a conduits jusqu’ici, pour que vous acquériez, au prix
d’une courte fatigue, une gloire plus éclatante que celle d’aucun autre
peuple.
«Si vous faites lever le siège de Paris, vous aurez délivré deux
princes: votre roi, dont vous êtes tenus de défendre la liberté et la
vie, et un empereur des plus glorieux parmi ceux qui aient jamais tenu
une cour au monde. Avec eux, vous délivrerez d’autres rois, des ducs,
des marquis, des seigneurs et des chevaliers d’une foule de pays.
«De sorte qu’en sauvant une ville, vous n’aurez pas seulement pour
obligés les Parisiens, qui souffrent beaucoup moins de leurs propres
malheurs que de voir exposés au même danger qu’eux leurs femmes, leurs
enfants, et les vierges saintes enfermées dans les couvents et
qu’aujourd’hui leurs vœux ne peuvent préserver;
«En sauvant, dis-je, cette cité, vous obligerez non seulement les
Parisiens, mais tous les pays de cette région. Je ne parle pas seulement
des peuples voisins, car il n’y a pas une nation dans toute la
chrétienté qui n’ait dans cette ville quelques-uns de ses citoyens. De
sorte que votre victoire ne vous aura pas seulement acquis la
reconnaissance de la France.
«Si, dans l’antiquité, on décernait une couronne à quiconque sauvait la
vie d’un citoyen, de quelle récompense ne serez-vous pas dignes, vous
qui en aurez sauvé une multitude infinie? mais si une entreprise si
sainte et si honorable venait à échouer par l’effet de l’envie ou de la
lâcheté, croyez-m’en, une fois ces remparts tombés, ni l’Italie ni
l’Allemagne ne seraient plus en sûreté,
Non plus qu’aucun des lieux où l’on adore celui qui voulut mourir pour
nous sur la croix. Ne croyez pas que vous-mêmes resteriez longtemps sans
être attaqués par les Maures, et que votre royaume serait suffisamment
protégé par la mer. Si jadis on les a vus traverser d’autres fois le
détroit de Gibraltar, et laisser les colonnes d’Hercule pour porter la
dévastation dans vos îles, que ne feraient-ils pas aujourd’hui, une fois
maîtres de nos pays?
«Et quand bien même l’honneur et l’intérêt ne vous pousseraient pas à
cette entreprise, un commun devoir commande de se secourir les uns les
autres, tous ceux qui combattent pour une même Église. Que je ne vous
livre pas les ennemis en déroute, et cela sans grand effort, aucun de
vous ne doit montrer à cet égard de la crainte, car ils me font tous
l’effet d’une multitude sans expérience, sans force, sans courage et
sans armes.--»
Par ces paroles et des raisonnements encore meilleurs, par son langage
énergique et sa voix entraînante, Renaud parvint à porter au comble
l’ardeur de ces magnanimes barons et de cette belliqueuse armée. Comme
dit le proverbe, il donna de l’éperon au coursier qui courait déjà avec
rapidité. Son discours terminé, il fit avancer tout doucement ses
troupes sous leurs bannières respectives.
Évitant tout bruit, toute rumeur, il fait avancer son armée divisée en
trois corps. A Zerbin, qui marche le long du fleuve, il réserve
l’honneur d’attaquer le premier les barbares. Il range en arrière les
Irlandais dans la plaine. Les cavaliers et les fantassins d’Angleterre,
sous les ordres du duc de Lancastre, sont au centre.
Après les avoir tous placés dans la position qu’ils doivent occuper, le
paladin chevauche le long de la rive et passe devant avec le brave duc
Zerbin et son corps d’armée. Il marche jusqu’à ce qu’il arrive à
l’endroit où le roi d’Oran, le roi Sobrin et leurs autres compagnons
d’armes gardaient de ce côté la plaine, ayant l’armée d’Espagne à un
mille derrière eux.
L’armée chrétienne, qui avait marché avec tant d’ordre et de calme tant
qu’elle avait été guidée par le Silence et l’archange, ne put se
contenir plus longtemps. A peine eut-elle vu les ennemis, qu’elle poussa
un cri immense, et que les trompettes firent retentir l’air de leur son
aigu. L’éclatante rumeur montant jusqu’au ciel, s’en alla glacer les os
des Sarrasins.
Renaud pousse son destrier en avant de tous les autres et met la lance
en arrêt. Il dépasse les Écossais de toute la portée d’un trait,
tellement il lui tarde de frapper. De même que parfois un coup de vent
arrive, traînant après lui une horrible tempête, ainsi en avant des
escadrons, le vaillant chevalier s’en venait éperonnant son coursier
Bayard.
A la vue du paladin de France, les Maures donnent des signes d’une
véritable angoisse. On voit la lance leur trembler à tous dans la main;
leurs pieds tremblent dans les étriers, et leurs cuisses dans les
arçons. Seul le roi Pulian, qui ne sait pas que celui qui s’avance est
Renaud, ne change pas de visage. Ne pensant pas trouver si rude
résistance, il lance son destrier au galop à la rencontre du chevalier.
Avant de partir, il assure sa lance, rassemble toutes ses forces, puis
il excite son destrier des deux éperons à la fois et lui abandonne les
rênes. De son côté, le fils d’Aymon, ou plutôt le fils de Mars, déploie
sa valeur habituelle, et se montre digne du grand renom que lui ont
acquis dans les joutes sa grâce et son habileté.
Les coups furent de part et d’autre résolument portés, et les deux fers
frappèrent la tête; mais ils différèrent en force et en résultat, car
l’un des deux chevaliers poursuivit sa course, tandis que l’autre
restait mort. Il faut, pour prouver sa valeur, autre chose que mettre
avec grâce la lance en arrêt; il faut aussi que la fortune soit
favorable; sans elle le courage suffit rarement, ou presque jamais.
Le paladin assure de nouveau sa bonne lance, et se précipite vers le roi
d’Oran dont le courage est aussi mesquin que sa stature est colossale.
Renaud se prépare à lui porter un de ces coups dont il est fait mention,
mais il l’atteignit seulement au bas de l’écu. A qui voudrait l’en
blâmer, je donnerai pour excuse qu’il ne pouvait atteindre plus haut.
Bien qu’il soit recouvert d’acier, l’écu n’empêche pas la lance de
pénétrer d’une palme dans le corps du roi, dont l’âme vile et lâche
s’échappe par une grande blessure qu’il a reçue dans le ventre. Son
coursier, qui se croyait condamné à porter longtemps encore une si
énorme charge, rend en lui-même grâce à Renaud de ce que, par cette
rencontre, il lui a épargné une plus longue fatigue.
Sa lance rompue, Renaud fait tourner son destrier avec tant de légèreté,
qu’il semble que celui-ci ait des ailes, et se précipite impétueusement
là où il voit la foule plus épaisse. Il s’escrime si bien avec Flamberge
toute rouge de sang, que les armes qu’elle touche semblent être de verre
fragile. Son tranchant, sans être arrêté par la trempe du fer, pénètre
jusqu’à la chair vive.
L’épée tranchante ne rencontre que peu d’armures en fer trempé; mais le
plus souvent des boucliers en cuir ou en bois, et des pourpoints usés en
drap roulé. Aussi Renaud abat, transperce, déchire, pourfend tous ceux
qu’il atteint. Ils ne résistent pas plus à son épée que l’herbe ne
résiste à la faux, ou le blé à la tempête.
La première troupe était déjà mise en déroute, quand Zerbin arriva avec
l’avant-garde. Le chevalier, la lance en arrêt, accourait à la tête de
ses soldats qui suivaient son pennon avec non moins d’ardeur. On aurait
dit des loups et des lions prêts à se jeter sur des chèvres ou des
moutons.
Dès qu’on fut près de l’ennemi, chaque cavalier fit sentir en même temps
l’éperon à son cheval, et en un instant fut franchie la petite distance,
le faible intervalle qui existait entre l’une et l’autre armée. On ne
vit jamais une plus étrange mêlée; les Écossais seuls frappaient, tandis
que les Sarrasins se laissaient massacrer, comme s’ils eussent été
conduits là seulement pour mourir.
Chaque païen semblait plus froid que glace, et chaque Écossais plus
ardent que flamme. Les Maures s’imaginaient que chaque chrétien devait
avoir le bras de Renaud. Ce voyant, Sobrin fit avancer en toute hâte ses
bataillons, sans attendre d’y être invité par un héraut. Sa troupe était
la meilleure de l’armée ennemie; non seulement elle était la mieux
commandée, mais la mieux armée et la plus aguerrie.
Elle était composée des soldats les moins mauvais d’Afrique, bien
qu’elle ne valût pas encore grand’chose. Dardinel suivait immédiatement
avec sa division mal armée et incapable de se battre convenablement.
Lui-même avait sur la tête un casque étincelant, et était entièrement
couvert de plastrons et de cottes de mailles. La quatrième division,
avec laquelle Isolier le suivait, était, je crois, meilleure.
Cependant Trason, le brave duc de Marr, heureux de se trouver dans une
telle entreprise, donne le signal à ses cavaliers, et les convie à
conquérir à sa suite une gloire éclatante, dès qu’il a vu Isolier et les
soldats de Navarre entrer dans la mêlée. Derrière lui, Ariodant, qui
vient d’être fait duc d’Albanie, conduit sa troupe au combat.
La rumeur éclatante des trompettes sonores, des timbales et des
instruments barbares, jointe au bruit continu des arcs, des frondes, des
machines, des roues des chars; les cris, les gémissements, les
lamentations dont il semble que le ciel tout entier retentisse, forment
un tumulte effroyable, pareil à celui dont le Nil, près de ses chutes,
assourdit les habitants voisins des rives.
Une ombre épaisse, produite par les flèches lancées des deux côtés,
obscurcit le ciel; l’haleine des combattants, la fumée, la sueur, la
poussière font dans l’air comme un nuage sombre. Les deux armées se
portent tantôt ici, tantôt là; les uns poursuivent, les autres fuient;
vous verriez souvent le guerrier tomber mort sur l’ennemi qu’il vient de
tuer.
Quand une troupe est fatiguée, une autre s’avance aussitôt; de part et
d’autre, le nombre des combattants augmente. Là sont les cavaliers, ici
les fantassins. La terre sur laquelle se livre cet assaut est rouge;
l’herbe, auparavant verte, s’est recouverte d’un manteau de sang, et là
où s’épanouissaient les fleurs jaunes ou d’azur, gisent les cadavres des
hommes et des chevaux.
Zerbin se signale par les plus admirables prouesses qu’ait jamais faites
garçon de son âge; il taille, tue et détruit les païens, qui tombent en
foule autour de lui comme la pluie. Ariodant donne de grandes preuves de
courage en présence de ses nouveaux sujets, et remplit de terreur et
d’admiration les gens de Navarre et de Castille.
Chelinde et Mosco, tous deux bâtards de feu Calabrun, roi d’Aragon, et
Calamidor de Barcelone, réputés parmi les plus vaillants, avaient laissé
derrière eux leurs étendards; croyant acquérir une facile gloire en
tuant Zerbin, ils avaient fondu sur lui et avaient blessé son destrier
au flanc.
Le destrier transpercé de trois coups de lance tombe mort; mais le brave
Zerbin est aussitôt sur pied et se précipite, pour venger son cheval,
vers ceux qui le lui ont tué. Il rejoint tout d’abord Mosco, qui est le
plus près de lui et qui croit le faire prisonnier; il le frappe d’un
coup de pointe, lui transperce le flanc, et le jette hors de selle, pâle
et glacé.
Chelinde, voyant que son frère lui est ravi, accourt plein de fureur sur
Zerbin, espérant le renverser sous le choc; mais celui-ci saisit le
coursier par le frein, et le renverse à terre, d’où il ne se relève pas;
il ne mangera plus désormais ni avoine ni foin. Zerbin a frappé si fort
que, du même coup de taille, il a occis le cheval et le maître.
Calamidor, effrayé de ce qu’il vient de voir, tourne bride pour fuir en
toute hâte; mais Zerbin lui porte un coup par derrière, en disant:
«--Traître; attends, attends!--» Le coup ne porte pas aussi loin que
Zerbin l’espérait à cause de la distance. Il ne peut atteindre le
cavalier, mais il frappe le destrier sur la croupe, et le jette à terre.
Son maître abandonne le cheval, et cherche à s’échapper en se traînant
sur les pieds et sur les mains; mais cela lui réussit peu. Le duc de
Trason passe par hasard sur lui et l’écrase sous le poids. Ariodant et
Lurcanio accourent à l’endroit où Zerbin est entouré d’une foule
d’ennemis. Ils amènent avec eux d’autres chevaliers qui prêtent leur
aide à Zerbin, jusqu’à ce qu’il ait pu remonter à cheval.
Ariodant faisait tournoyer son glaive, et Artalique et Margan s’en
aperçurent trop bien. Étéarque et Casimir sentirent encore davantage la
puissance de son bras. Les deux premiers s’enfuirent blessés; les deux
autres restèrent morts sur place. Lurcanio montre sa force; il frappe,
heurte, renverse et tue.
Ne croyez pas, seigneur, que dans la plaine le combat soit moins acharné
que près du fleuve, ni que l’armée conduite par le brave duc de
Lancastre reste en arrière. Ses troupes attaquent les Espagnols, et de
part et d’autre la lutte est pareille; fantassins, cavaliers et
capitaines savent des deux côtés se servir de leurs mains.
En première ligne viennent Oldrade et Fiéramont; l’un est duc de
Glocester, l’autre duc d’York. Avec eux est Richard, comte de Warwick,
et l’audacieux Henri, duc de Clarence. Ils ont pour adversaires
Mataliste, Follicon, Baricondo et leur suite. Le premier possède
Alméria, le second tient Grenade, et Baricondo est maître de Majorque.
Le combat opiniâtre présenta longtemps des chances égales, et l’on
n’aurait pu y discerner le moindre avantage d’un côté ou d’autre. On
voyait les deux armées avancer et reculer comme les moissons à la brise
de mai, ou comme les vagues mobiles qui vont et viennent sur le rivage,
sans suivre une même direction. Puis, après s’être quelque temps réjouie
de ce jeu sanglant, la Fortune redevint à la fin contraire aux Maures.
Le duc de Glocester fait vider les arçons à Mataliste; en même temps,
Fiéramont renverse Follicon après l’avoir blessé à l’épaule droite; les
deux païens sont faits prisonniers des Anglais. De son côté, Baricondo
est tué de la main du duc de Clarence.
Les païens en conçoivent tant d’épouvante et les fidèles tant d’ardeur,
que les premiers ne songent qu’à battre en retraite et à fuir en
désordre, tandis que les autres gagnent toujours du terrain et ne
pensent qu’à tuer et à poursuivre les ennemis. S’il ne leur était pas
venu du secours, les Sarrasins auraient été anéantis sur ce point.
Mais Ferragus qui, jusque-là ne s’était pas trop écarté du roi Marsile,
voyant fuir les bannières, et l’armée sarrasine à moitié détruite,
éperonne son cheval et le pousse à l’endroit où la bataille était le
plus acharnée. Il arrive juste à temps pour voir tomber de son destrier,
avec la tête fendue, Olympe de la Serre.
C’était un jouvenceau qui, par les doux sons de sa lyre à deux cornes,
se faisait fort d’attendrir les cœurs, fussent-ils plus durs que la
pierre. Heureux s’il avait su se contenter d’un tel pouvoir, et s’il
avait eu en horreur, les boucliers, les arcs, les flèches, les
cimeterres et les lances qui le firent mourir si jeune sur la terre de
France!
Quand Ferragus le voit tomber, lui qui l’aimait et qui le tenait en
grande estime, il ressent de sa perte plus de douleur que de celle de
mille autres tués avant lui. Il frappe son meurtrier avec une telle
force, qu’il le partage en deux depuis la cime du casque, lui fend le
front, les yeux, la figure, jusqu’au milieu de la poitrine, et le jette
mort à terre.
Il ne s’arrête pas là; il brandit son épée en cercle, rompt les casques,
brise les cottes de mailles; marque celui-ci au front, cet autre à la
joue; coupe à l’un la tête, à l’autre le bras; il répand tant de sang,
il tue tant de monde, que la bataille est suspendue en cet endroit, et
que la vile multitude épouvantée fuit sans ordre, massacrée et rompue.
Le roi Agramant, désireux de faire preuve de vaillance et de prendre
part au carnage, se jette dans la mêlée. Il a près de lui Balivers,
Farulant, Prusion, Soridan et Bambirague. Puis vient une multitude de
guerriers sans nom, qui feront en ce jour un lac de leur sang répandu.
On compterait plus facilement chaque feuille qui tombe quand l’automne
dépouille les arbres.
Agramant ayant fait venir des remparts un grand nombre de cavaliers et
de fantassins, les envoie en toute hâte, sous les ordres du roi de Fez,
sur les derrières de l’armée, pour s’opposer aux gens d’Irlande dont on
voyait les bataillons accourir tumultueusement dans le but d’occuper les
logements des Sarrasins.
Le roi de Fez exécute promptement cet ordre, car tout retard aurait été
funeste. Pendant ce temps, le roi Agramant rassemble le reste de ses
troupes et les entraîne à la bataille. Il se dirige vers le fleuve, car
il lui semble qu’en cet endroit on a besoin de sa présence, un messager
du roi Sobrin étant venu demander du secours.
Il conduisait, réunie en une seule troupe, plus de la moitié de son
armée. A la seule rumeur produite par cette masse, les Écossais sont
terrifiés, et leur frayeur est telle, qu’ils n’écoutent plus la voix de
l’honneur et rompent leurs rangs. Zerbin, Lurcanio et Ariodant, restent
seuls au milieu de la débâcle pour arrêter l’attaque furieuse des
ennemis. Zerbin, qui était à pied, y eût probablement péri, si le brave
Renaud ne s’en était aperçu à temps.
Le paladin combattait d’un autre côté, et il avait vu fuir devant lui
plus de cent bannières. Dès que lui parvient la fâcheuse nouvelle du
grand péril que courait Zerbin, démonté et abandonné par les siens au
milieu des gens de Cyrène, il fait faire volte-face à son cheval, et il
se dirige rapidement vers l’endroit où il aperçoit les fuyards.
Il arrive à l’endroit où il voit les Écossais revenir en fuyant; il leur
crie: «--Où allez-vous? Êtes-vous donc assez lâches pour laisser le
champ de bataille à une si vile canaille? Où sont les dépouilles dont je
croyais que vous deviez orner vos églises? Quelle gloire, quels éloges
pensez-vous mériter en abandonnant le fils de votre roi seul et à
pied?--»
Il prend des mains de son écuyer une énorme lance, et voyant non loin de
là Prusion, roi d’Alfarache, il fond sur lui, lui fait vider les arçons
et le jette mort sur la plaine. Il couche à terre Agricolte et
Bambirague; puis il blesse grièvement Soridan; et il l’aurait occis
comme les autres, si sa lance avait été plus forte.
Il saisit Flamberge, sa lance s’étant rompue. Il en frappe Serpentin, le
chevalier aux étoiles, dont les armes étaient enchantées; néanmoins le
coup l’envoie évanoui hors de selle. C’est ainsi que Renaud fait une
place belle et spacieuse autour du prince d’Écosse, ce qui permet à ce
dernier de saisir au passage un destrier dont la selle est vide, et d’y
monter.
Il était temps, et s’il avait un peu plus tardé, il n’aurait
probablement pas pu le faire, car Agramant, Dardinel, Sobrin et le roi
Balastro arrivaient tous à la fois. Mais Zerbin, qui a pu se mettre
auparavant en selle, fait tournoyer son glaive, envoyant tantôt
celui-ci, tantôt celui-là porter en enfer des nouvelles des vivants.
Le brave Renaud, qui s’attaquait toujours de préférence aux plus
redoutables, dirige son épée contre le roi Agramant, qui lui paraît
beaucoup trop vaillant et hardi--il faisait, en effet, plus de besogne à
lui seul que mille autres guerriers--et se précipite sur lui avec
Bayard. Il le frappe et le heurte tout à la fois en plein flanc, et le
renverse ainsi que son destrier.
Pendant qu’en dehors des murs, la haine, la rage, la fureur poussent les
deux armées à s’exterminer dans une si cruelle bataille, Rodomont, dans
Paris, égorge la population et brûle les palais et les temples sacrés.
Charles, qui combat sur un autre point, ne voit rien de cela et n’en
entend point parler. Il est occupé à recevoir dans la ville Odoard et
Ariman avec leurs troupes de Bretagne.
Lorsque arrive près de lui un écuyer, la pâleur au visage, et qui peut à
peine tirer un souffle de sa poitrine: «--Hélas! seigneur,
hélas!--répète-t-il plusieurs fois, avant de pouvoir dire autre
chose,--aujourd’hui l’empire romain descend dans la tombe; le Christ a
abandonné aujourd’hui son peuple; un démon est tombé du ciel pour rendre
cette cité à jamais inhabitable.
«Satan,--ce ne peut être un autre que lui,--ruine et détruit la
malheureuse cité. Tourne-toi et regarde les tourbillons de fumée
produits par la flamme dévastatrice. Écoute la plainte qui retentit
jusqu’au ciel et vient confirmer ce que te dit ton serviteur. C’est un
seul homme qui, par le fer et le feu, saccage ta belle ville; et devant
lui chacun prend la fuite.--»
Comme celui qui commence par entendre le tumulte et le battement répété
du tocsin, puis aperçoit près de lui, et le touchant presque, l’incendie
que chacun connaissait déjà, tel est le roi Charles en apprenant cette
nouvelle calamité, et en en recevant de ses propres yeux la
confirmation. Il dirige sur-le-champ le gros de ses meilleures troupes
vers l’endroit où il entend les cris et la grande rumeur.
Charles appelle à lui le plus qu’il peut de ses paladins et de ses
meilleurs guerriers, et fait porter sa bannière vers la place où le
païen s’est retiré. Il entend la clameur; il voit les horribles traces
de sa cruauté; il voit des membres humains épars de tous côtés. Mais en
voilà assez pour le moment; que celui qui volontiers écoute cette belle
histoire revienne une autre fois.