CHANT XV.

ARGUMENT.--Pendant le tumulte de l’assaut donné à Paris, Rodomont

pénètre dans les murs de la ville.--Astolphe, qui a reçu de Logistilla

un livre mystérieux et un cor doué d’une vertu singulière, prend congé

d’elle et débarque dans le golfe de Perse. Il passe en Égypte et y fait

prisonnier le féroce Caligorant. Puis il va à Damiette, où il voit

Orrile, voleur et magicien, qu’il trouve aux prises avec Aquilant et

Griffon. Il va avec ces derniers à Jérusalem, gouvernée par Sansonnet au

nom de Charles. Griffon y apprend des nouvelles déplaisantes de sa

maîtresse Origile, et va en secret la trouver.

Vaincre fut toujours une chose digne d’éloges, que la victoire soit due

à la fortune ou au génie. Il est vrai qu’une victoire sanglante atténue

souvent le mérite d’un capitaine. En revanche, on acquiert une éternelle

gloire, et l’on parvient aux honneurs divins, quand on réussit à mettre

les ennemis en déroute, tout en ménageant ses propres troupes.

C’est ainsi, mon seigneur, que votre victoire fut digne d’éloges[1],

quand vous maltraitâtes tellement le Lion de Saint-Marc, si redouté sur

les mers,--et qui avait occupé l’une et l’autre rive du Pô, depuis

Francolin jusqu’à son embouchure,--qu’on l’entend encore rugir. Mais

pour moi, tant que je vous verrai à notre tête, je ne tremblerai pas à

sa voix. Vous montrâtes comment on doit vaincre, en tuant nos ennemis et

en nous conservant sains et saufs.

C’est ce que ne sut pas faire le païen, trop téméraire à son propre

détriment, en précipitant ses soldats dans le fossé, où la flamme

soudaine et insatiable n’en épargna aucun et les dévora tous. Le fossé,

quelque grand qu’il fût, n’aurait pu en contenir autant; mais le feu

restreignit leurs corps et les réduisit en cendres, afin que tous

pussent tenir dans cet étroit espace.

Onze mille et vingt-huit périrent dans cette fournaise où ils étaient

descendus malgré eux; mais ainsi le voulut leur chef peu sage. Leur vie

s’est éteinte au milieu d’un si grand brasier, et maintenant la flamme

vorace les ronge. Quant à Rodomont, cause de leur perte, il s’est tiré

sain et sauf d’un tel désastre.

D’un bond prodigieux il avait sauté de l’autre côté du fossé, au beau

milieu des ennemis. Si, comme les autres, il était descendu dans cette

caverne, il y aurait trouvé la fin de tous ses exploits. Il se retourne

alors vers cette vallée d’enfer, et quand il voit le feu s’élever si

haut, quand il entend les plaintes et les hurlements des siens, il crie

au ciel d’épouvantables blasphèmes.

Cependant, le roi Agramant avait fait livrer un vigoureux assaut à une

des portes; il croyait que, grâce à la terrible bataille qui se livrait

d’un autre côté et où périssait tant de monde, il la trouverait

insuffisamment gardée et qu’il pourrait s’en emparer à l’improviste. Il

avait avec lui Bambirague, roi d’Arzilla, et Balivers, adonné à tous les

vices;

Corinée de Mulga; le riche Prusion, roi des îles Fortunées[2];

Malabuferse, qui possède le royaume de Fezzan, où règne un été

continuel; d’autres chevaliers, ainsi qu’un grand nombre d’hommes

d’armes expérimentés et bien armés, et beaucoup d’autres encore sans

courage et nus, dont le lâche cœur ne se croirait pas suffisamment

protégé sous mille boucliers.

Le roi des Sarrasins trouva de ce côté tout le contraire de ce qu’il

avait pensé, car à la porte était en personne le chef de l’empire, le

roi Charles, avec ses paladins: le roi Salamon, Ogier le Danois, les

deux Guy, les deux Angelins, le duc de Bavière, Ganelon, Bérenger,

Avolin, Avin et Otton;

Puis une infinité de guerriers d’un rang inférieur, français, allemands

et lombards, tous désireux de se faire, sous les yeux de leur prince,

une réputation parmi les plus vaillants. Je vous rendrai compte une

autre fois de leurs prouesses, car je suis obligé pour le moment de

revenir à un puissant duc qui m’appelle, et de loin me fait signe de ne

pas le laisser dans l’embarras.

Il est temps que je retourne à l’endroit où j’ai laissé l’aventureux

Astolphe d’Angleterre, qui a désormais son long exil en horreur, et

brûle du désir de revoir sa patrie. Celle qui avait vaincu Alcine lui

avait donné à espérer qu’il pourrait la revoir, et elle s’était occupée

à l’y renvoyer par la voie la plus prompte et la plus sûre.

A cet effet, elle fit appareiller la meilleure galère qui jamais ait

sillonné les mers. Et comme elle craignait qu’Alcine ne cherchât à

troubler son voyage, Logistilla ordonna à Andronique et à Sophrosine

d’accompagner Astolphe avec une forte escadre, jusqu’à ce qu’il eût

gagné sain et sauf la mer d’Arabie ou le golfe Persique.

Elle lui conseille de contourner les rivages de la Scythie, de l’Inde et

des royaumes Nabathéens, et de rejoindre, par ce long détour, les côtes

de Perse et d’Érythrée, plutôt que d’aller par la mer boréale, toujours

troublée par des vents mauvais et dangereux, et de traverser ces régions

où l’on est plusieurs mois sans voir le soleil.

La Fée voyant que toutes les mesures étaient prises, permit au duc de

partir, après l’avoir renseigné et instruit sur une foule de choses

qu’il serait trop long de répéter. Pour empêcher qu’il ne tombât dans

quelque enchantement dont il ne pourrait sortir, elle lui avait donné un

beau et très utile livre, en lui recommandant, pour l’amour d’elle, de

l’avoir toujours sur lui.

Ce petit livre enseignait comment l’homme doit combattre les

enchantements. Divers signes indiquaient où ce sujet était traité. Enfin

elle lui fit encore un don qui surpassait tous ceux qui furent jamais

faits; c’était un cor dont le son terrible faisait fuir tous ceux qui

l’entendaient.

Je dis que le son de ce cor était si terrible, que, partout où il

s’entendait, il faisait fuir les gens. On n’aurait pu trouver dans

l’univers un homme au cœur assez fort, pour s’empêcher de fuir aussitôt

qu’il l’aurait entendu. La rumeur produite par le vent ou les

tremblements de terre, le tonnerre lui-même, ne sont rien en

comparaison. Le brave chevalier anglais prit congé de la Fée, après lui

avoir adressé de chaleureux remercîments.

Laissant le port et ses ondes tranquilles, le duc, poussé par une brise

heureuse qui souffle à la poupe, navigue à travers les riches et

populeuses cités de l’Inde embaumée. Il découvre, à droite et à gauche,

des milliers d’îles éparses, et s’avance jusqu’à ce qu’il aperçoive la

terre de Thomas. Là, le pilote tourne plus au nord.

Rasant presque la Chersonèse d’Or[3], la flotte imposante entre dans le

grand Océan, et, côtoyant de riches rivages, voit le Gange verser dans

la mer ses eaux blanches d’écume. Puis, on aperçoit la Taprobane,

Coromandel, et la mer qui s’étrangle entre deux rives. Après avoir

navigué longtemps, on arrive à Cochin, et là on sort des parages de

l’Inde.

Tout en parcourant la mer avec une escorte aussi dévouée et aussi sûre,

le duc veut savoir et demande à Andronique si, des contrées où le soleil

se couche, aucun vaisseau, marchant à la rame où à la voile, est jamais

apparu dans les mers d’Orient, et si on peut aller, sans toucher terre,

des rivages de l’Inde à ceux de France ou d’Angleterre.

«--Tu dois savoir--répondit Andronique--que la mer entoure la terre de

tous côtés, et que ses ondes, poussées l’une par l’autre, s’étendent

sans discontinuité des climats où la mer est bouillante jusqu’à ceux où

elle se glace. Mais parce que la terre d’Éthiopie s’avance

considérablement au midi, on a prétendu que Neptune ne permettait pas

d’aller plus avant.

«C’est pour ce motif qu’aucun vaisseau ne part de notre rivage oriental

de l’Inde pour aller en Europe, et que pas un navigateur européen n’ose

à son tour appareiller pour se rendre dans nos parages. Les uns et les

autres, plutôt que de doubler ce cap, retournent sur leurs pas, et

voyant qu’il s’étend si loin, s’imaginent qu’il va rejoindre l’autre

hémisphère.

«Mais, les années se déroulant, je vois des extrémités du Ponant sortir

de nouveaux Argonautes, de nouveaux Tiphys qui ouvrent la voie inconnue

jusqu’à ce jour. Les uns, contournant l’Afrique, suivent la côte habitée

par les nègres, jusqu’à ce qu’ils dépassent ce signe où entre le soleil

quand il quitte le capricorne pour venir à nous.

«Ils découvrent la pointe de ce long continent qui semble diviser

l’Océan en deux mers différentes, et parcourent tous les rivages, toutes

les îles voisines de l’Inde, de l’Arabie et de la Perse. D’autres,

laissant à leur droite et à leur gauche les bords illustrés par les

ouvrages d’Hercule, imitent le soleil dans sa course circulaire, et

retrouvent de nouvelles terres et un nouveau monde.

«Je vois la Sainte Croix et l’étendard impérial se dresser sur une verte

plage. Je vois les chefs nommés, les uns pour conduire les vaisseaux,

les autres pour faire la conquête des pays découverts. Je vois dix de

ces aventuriers mettre en fuite des milliers d’Indiens, et soumettre à

l’Aragon toutes les terres qui s’étendent de ces contrées jusqu’aux

Indes. Je vois les capitaines de Charles-Quint victorieux partout où ils

portent leurs pas.

«Dieu veut que cette route ait été inconnue dans l’antiquité, et le soit

encore longtemps. Il ne la laissera connaître que dans six ou sept

siècles d’ici. Il réserve cette découverte à l’époque où le monde sera

sous le sceptre du plus sage et du plus juste empereur qui ait existé

depuis Auguste, et qui existera jamais.

«Du sang d’Autriche et d’Aragon, je vois naître sur la rive gauche du

Rhin un prince qui n’aura point son pareil pour la valeur parmi ceux

dont on parle ou sur lesquels on écrit. Je vois Astrée, par lui remise

sur le trône, reparaître vivante et comme ressuscitée; je vois les

vertus que le monde avait chassées lorsqu’il la chassa elle-même,

rappelées par lui de l’exil.

«A cause de ses mérites, la Bonté suprême l’a désigné non seulement pour

ceindre le diadème du vaste empire que possédèrent Auguste, Trajan,

Marc-Aurèle et Sévère, mais pour régner sur une telle étendue de terres,

que jamais le soleil ne puisse s’y coucher, ni les saisons s’y

renouveler. Elle veut que, sous cet empereur, il n’y ait qu’un seul

troupeau et qu’un seul pasteur.

«Et pour que les ordres écrits de toute éternité dans le ciel soient

plus facilement exécutés, la souveraine Providence place près de lui,

sur mer et sur terre, des capitaines invincibles. Je vois Fernand Cortez

qui a soumis à l’autorité du nouveau César des cités et des royaumes

tellement perdus au fond de l’Orient, qu’ils nous sont inconnus à nous

qui habitons l’Inde.

«Je vois Prosper Cotonna; je vois un marquis de Pescaire, et après eux,

un jeune homme nommé du Guast, rendre la belle Italie chère aux lis

d’or. Je vois le dernier des trois l’emporter sur les deux autres qui

l’ont précédé; ainsi le bon coureur qui a quitté le dernier la barrière,

rejoint ses concurrents et finit par les dépasser tous.

«Je vois Alphonse--c’est son nom--montrer tant de valeur, tant de

fidélité, que, malgré son jeune âge qui ne dépasse pas encore vingt-six

ans, l’empereur lui confie son armée. Avec un tel capitaine,

Charles-Quint conservera non seulement ses conquêtes, mais soumettra le

monde entier à sa loi.

«Avec de pareils hommes, il accroîtra l’antique empire romain de tous

les pays où l’on peut aller par terre. De même, il sera victorieux sur

la mer que l’Europe enserre, et sur celle qui s’étend au delà des

plaines d’Afrique, dès qu’il se sera fait l’ami d’André Doria. C’est ce

Doria qui doit mettre tous vos rivages à l’abri des pirates.

«Pompée ne fut pas aussi digne de gloire que ce dernier, bien qu’il ait

vaincu et détruit aussi tous les corsaires, attendu que ceux-ci ne

pouvaient résister au plus puissant empire qui exista jamais. Mais ce

Doria, par son seul génie, avec ses seules forces, purgera ces mers, de

sorte que des rives de Calpé à l’embouchure du Nil, son nom, où qu’il

s’entende, fera trembler tout navire.

«Je vois Charles, conduit par le capitaine dont je te parle, et protégé

par sa parole, entrer en Italie dont il lui a ouvert la porte, et

ceindre la couronne. Je vois que le prix de cet immense service, Doria

le réclame non pour lui, mais pour sa patrie. Par ses prières, il

obtient qu’elle soit laissée en liberté, alors que bien d’autres

l’auraient sans doute asservie.

«Ce respect touchant qu’il montre pour sa patrie est plus glorieux que

toutes les victoires remportées par Jules César en France, en Espagne,

dans ton pays, en Afrique ou en Thessalie. Le grand Octave, ni son rival

Antoine, ne méritent non plus d’être autant honorés pour leurs exploits,

car toute leur gloire est ternie par l’usage qu’ils en firent pour

asservir leur patrie.

«Que ceux-ci, et tous ceux qui tentent de rendre esclave leur patrie

libre, rougissent au seul nom de Doria, et n’osent plus lever les yeux

sur un visage d’homme. Je vois Charles, désireux de le récompenser plus

largement, outre les honneurs qu’il lui fait partager avec ses

compagnons, lui donner cette riche terre de la Pouille, où les Normands

poseront la base de leur grandeur.

«Ce n’est pas seulement envers ce capitaine que le magnanime Charles se

montrera généreux; il s’acquittera envers tous ceux qu’il aura vus peu

avares de leur sang pour le succès des armes impériales. Je le vois plus

joyeux de pouvoir donner une ville ou toute une province à un de ses

fidèles et à tous ceux qui en sont dignes, que de l’acquisition de

nouveaux empires ou de nouveaux royaumes.--»

Ainsi, par ses paroles, Andronique révélait au duc les victoires qu’un

grand nombre d’années après, devaient donner à Charles ses grands

capitaines. Pendant ce temps, la flotte s’en allait, ralentissant ou

précipitant sa marche aux vents d’est, dont elle augmentait ou diminuait

la force, selon qu’ils lui étaient ou non propices.

Les voyageurs, après avoir vu le vaste espace où s’étend la mer de

Perse, arrivèrent en peu de jours dans le golfe auquel les anciens mages

ont donné leur nom. Là, tournant vers le rivage la poupe ornée de leurs

navires, ils entrèrent au port. A l’abri désormais d’Alcine et de ses

entreprises, Astolphe continua sa route par terre.

Il passa par plus d’une plaine et plus d’un bois; il franchit plus d’une

montagne et plus d’une vallée, ayant souvent, soit de jour, soit de

nuit, des brigands devant lui ou derrière ses épaules. Il vit des lions,

des dragons pleins de venin, et d’autres bêtes féroces, traverser son

chemin. Mais aussitôt qu’il avait porté le cor à sa bouche, ils

s’enfuyaient épouvantés.

Il marcha à travers l’Arabie qu’on appelle Heureuse, riche en myrrhe et

en encens parfumé, et que le phénix sans pareil a choisi pour séjour de

préférence au reste de l’univers, jusqu’à ce qu’il découvrît la mer où,

pour venger Israël, Dieu permit que Pharaon et tous les siens fussent

submergés. Puis il arriva à la terre des héros.

Il chevaucha le long du fleuve Trajan[4] sur ce destrier qui n’a pas son

égal au monde, et qui court ou saute si légèrement, que la trace de ses

pas ne paraît point sur le sable. Il passe également sur l’herbe sans la

fouler, ou sur la neige sans y laisser d’empreinte. Il pourrait marcher

sur la mer les pieds secs, et sa course est si rapide, qu’elle dépasse

le vent, la foudre et la flèche.

C’est le destrier qui appartint à l’Argail, et qui fut conçu de la

flamme et du vent. Sans avoir besoin de foin ni d’avoine, il se nourrit

d’air pur, et on le nomme Rabican. Le duc, poursuivant sa route, parvint

à l’endroit où le fleuve Trajan est reçu par le Nil, et un peu avant

d’arriver à son embouchure, il vit venir à lui une barque rapide.

A la poupe est un ermite dont la barbe blanche descend le long de la

poitrine. Il invite le paladin à monter dans la barque: «--Mon fils--lui

crie-t-il de loin--si tu n’as pas ta propre vie en haine, si tu ne

désires pas que la mort t’atteigne, qu’il te plaise de venir sur l’autre

rive, car celle-ci te mène droit à la mort.

«Tu n’iras pas plus de six milles en avant, sans trouver la demeure

sanglante où se tient un horrible géant, dont la taille dépasse de huit

pieds celle d’un homme. Aucun chevalier, aucun voyageur ne peut espérer

s’échapper vivant de ses mains. Le cruel égorge les uns, écorche les

autres, déchire la plupart, et parfois les mange tout vifs.

«Il contente ainsi son plaisir cruel au moyen d’un filet admirablement

fait et qu’il possède. Il le tend non loin de son antre, et le couche

dans la poussière de telle façon que celui qui ne le sait pas d’avance

ne peut soupçonner sa présence, tant les mailles en sont fines, et tant

il est bien caché. Le géant pousse alors de tels cris contre les

voyageurs, qu’il les chasse tout épouvantés dans le filet.

«Et avec un gros rire, il les traîne, ainsi enveloppés, dans sa demeure.

Il s’inquiète peu que sa prise soit un chevalier ou une damoiselle,

qu’elle soit de grande ou de petite valeur. Une fois qu’il a mangé la

chair, sucé la cervelle et le sang, il jette les os dans le désert, et

avec les peaux humaines il fait un horrible ornement à l’intérieur de

son palais.

«Prends cette autre voie; prends-la, mon fils; elle te conduira sur un

rivage tout à fait sûr.--» «--Je te rends grâce de ton conseil, mon

père--répondit le chevalier sans manifester la moindre peur,--mais

l’honneur me fait mépriser le danger, l’honneur dont j’ai beaucoup plus

souci que de la vie. Tu m’engages en vain par tes paroles à passer sur

l’autre bord; je vais au contraire droit à la recherche de la caverne.

«En fuyant, je puis me sauver au prix du déshonneur; mais j’ai un tel

moyen de salut plus en horreur que la mort. Si je vais en avant, le pire

qui puisse m’arriver c’est de succomber comme beaucoup d’autres. Mais si

Dieu daigne diriger mes armes de façon que je tue le monstre et que je

sorte vivant du combat, j’aurai rendu la voie sûre à des milliers de

personnes; ainsi l’utilité de l’entreprise l’emporte sur le danger à

courir,

«Puisque je risque la mort d’un seul pour le salut d’une infinité de

gens.--» «--Va-t’en en paix, mon fils--répondit le vieillard.--Que Dieu

envoie, du haut des demeures suprêmes, l’archange Michel pour protéger

ta vie.--» Puis l’humble ermite l’ayant béni, Astolphe poursuivit sa

route le long du Nil, espérant plus dans le son de son cor que dans son

épée.

Entre le fleuve profond et un marais, est tracé sur la rive sablonneuse

un petit sentier qui aboutit à la demeure solitaire du géant inhumain et

féroce. Tout autour sont accrochés les têtes et les membres dénudés des

infortunés qui y sont venus. De chaque fenêtre, de chaque ouverture

pendent quelques-uns de ces lugubres trophées.

Comme dans les villas alpestres, ou dans les châteaux, le chasseur, en

souvenir des grands périls qu’il a courus, a coutume de clouer aux

portes les peaux hérissées, les pattes formidables et les énormes têtes

des ours, ainsi le féroce géant faisait parade des dépouilles de celles

de ses victimes qui lui avaient résisté avec le plus de courage. Les

ossements d’une infinité d’autres sont épars sur le sol, et les fossés

sont remplis de sang humain.

Caligorant se tient sur la porte,--c’est ainsi qu’est nommé le monstre

impitoyable qui orne de cadavres le seuil de sa demeure, comme d’autres

décorent le leur avec des draperies d’or et de pourpre.--A peine s’il

peut retenir sa joie dès qu’il aperçoit le duc de loin, car il y avait

deux mois passés, et le troisième s’avançait, qu’aucun chevalier n’était

venu par ce chemin.

Il se dirige en toute hâte vers le marais qui était couvert d’une

épaisse forêt de roseaux verdoyants, comptant y tuer le paladin en

l’attaquant par derrière. Il espère, en effet, le faire tomber dans le

filet qu’il tenait caché dans la poussière, comme il avait déjà fait des

autres voyageurs que leur mauvais destin avait amenés dans ces lieux.

Dès que le paladin le voit venir, il arrête son destrier, craignant

qu’il ne donne du pied dans les filets dont lui avait parlé le bon

vieillard. Là il a recours à son cor. Le son de celui-ci fait son effet

habituel; le géant, en l’entendant, est frappé au cœur d’une terreur

telle, qu’il se met à fuir.

Astolphe sonne, tout en regardant attentivement autour de lui, car il

lui semble toujours que le filet s’ouvre pour le saisir. Quant au félon,

il s’enfuit sans voir où il va, car il a les yeux aussi troublés que le

cœur. Sa terreur est si grande, qu’il ne reconnaît plus son chemin, et

trébuche dans son propre filet qui se resserre, l’enlace tout entier et

le renverse à terre.

Astolphe qui voit tomber le colosse, rassuré sur son propre compte,

accourt en toute hâte. Descendu de cheval, l’épée en main, il s’avance

pour venger la mort de mille malheureux. Mais il lui semble que tuer un

homme enchaîné lui sera reproché comme une lâcheté plutôt que compté

comme un acte de courage. Il voit en effet que le géant a les bras, les

pieds et le cou liés de telle sorte qu’il ne peut faire un mouvement.

Le filet avait été jadis fait par Vulcain d’un fil d’acier très subtil,

mais avec un art tel qu’on aurait perdu sa peine à chercher à en dénouer

la moindre partie. C’était celui qui avait lié les pieds et les mains de

Vénus et de Mars. Le jaloux l’avait fait dans l’unique intention de les

saisir tous les deux ensemble au lit.

Mercure le vola plus tard au forgeron, lorsqu’il voulut s’emparer de

Chloris, de Chloris la belle, qui voltige par les airs derrière

l’Aurore, au lever du soleil, et s’en va répandant les lis, les roses et

les violettes contenus dans les pans de sa robe. Mercure guetta

tellement cette nymphe, qu’un jour il la saisit dans l’air avec le

filet.

Il paraît que la déesse fut prise en volant près de l’endroit où le

grand fleuve d’Éthiopie entre dans la mer. Le filet fut ensuite conservé

pendant plusieurs siècles à Canope, dans le temple d’Anubis. Trois mille

ans après, Caligorant l’enleva du lieu consacré. Le voleur impie emporta

le filet, après avoir brûlé la ville et dépouillé le temple.

Il sut l’installer sur le sable de telle façon que tous ceux auxquels il

faisait la chasse venaient y donner en plein. A peine l’avaient-ils

touché, qu’il leur liait le cou, les pieds et les bras. Astolphe, après

en avoir enlevé une chaîne, lia les mains, les bras et la poitrine du

félon de façon qu’il ne pût pas se dégager, puis il le laissa se lever,

Après l’avoir serré dans de nouveaux nœuds. Le géant était devenu plus

doux qu’une damoiselle. Astolphe se décide à l’emmener avec lui, et à le

montrer par les villas, les cités et les châteaux. Il emporte aussi le

filet dont ni lime ni marteaux ne surent jamais égaler la perfection. Il

en charge son prisonnier qu’il traîne en triomphe, enchaîné après lui.

Il lui donne encore à porter son casque et son écu, comme s’il eût été

son valet. Puis il poursuit sa route, et partout où il passe on est

plein de joie en voyant qu’on peut désormais voyager en sûreté. Astolphe

s’en va jusqu’à ce qu’il arrive près des sépulcres de Memphis, de

Memphis fameux par ses pyramides. La populeuse cité du Caire se voit à

l’opposé.

Toute la population accourait pour voir le géant démesuré. Comment

est-il possible, disait-on, que ce petit guerrier ait enchaîné ce géant?

Astolphe pouvait à peine avancer, tant la foule le pressait de tous

côtés. Chacun l’admirait et le comblait d’honneurs, comme un chevalier

de haute valeur.

Le Caire n’était pas alors aussi grand que de notre temps, car dix-huit

mille grandes rues ne peuvent contenir la population. Bien que les

maisons aient trois étages, beaucoup d’habitants dorment dans les rues;

le soudan habite un château d’une immense étendue, admirablement riche

et beau.

Ses vassaux, au nombre de quinze mille, tous chrétiens renégats, y sont

logés avec leurs femmes, leurs familles et leurs chevaux. Astolphe veut

voir où et par combien d’embouchures le Nil entre dans les flots salés à

Damiette. Il avait, du reste, entendu dire que quiconque passait par là

était mis à mort ou pris.

En effet, sur la rive du Nil, près de l’embouchure, se tient dans une

tour un brigand qui tue les paysans et les voyageurs, et, pillant tout

le monde, porte ses ravages jusqu’au Caire. Personne ne peut lui

résister; on raconte que c’est en vain qu’on chercherait à lui arracher

la vie. Il a déjà reçu plus de cent mille blessures, et jamais on n’a pu

parvenir à le tuer.

Pour voir s’il peut faire trancher le fil de sa vie par la Parque,

Astolphe s’en va à la recherche d’Orrile--c’est ainsi que s’appelait le

brigand--et arrive à Damiette. De là, il parvient à l’endroit où le Nil

entre dans la mer, et voit, sur la rive, la grande tour où demeure la

brute enchantée, née d’un lutin et d’une fée.

Il arrive au moment où une cruelle bataille se livre entre Orrile et

deux guerriers. Orrile est seul, et cependant il harcèle tellement ses

deux adversaires, qu’ils ont grand peine à s’en défendre. Pourtant l’un

et l’autre ont par tout le monde un grand renom de vaillance. Ce sont

les deux fils d’Olivier: Griffon le Blanc, et Aquilant le Noir.

Il est vrai que le mécréant était venu au combat avec un grand avantage.

Il avait amené avec lui sur le terrain de la lutte une bête féroce que

l’on trouve seulement dans ces contrées. Elle vit à la fois sur le

rivage et au fond du fleuve. Les corps humains sont sa nourriture, et

elle dévore les voyageurs imprudents et les malheureux nautoniers.

La bête gisait morte sur le sable, près du port, tuée par la main des

deux frères; mais Orrile n’en est pas moins redoutable. Plusieurs fois

l’un et l’autre de ses adversaires ont mis ses membres en pièces sans

qu’il en soit mort. On ne pouvait pas même le tuer en le taillant en

morceaux, car dès qu’on lui avait coupé une main ou une jambe, il la

recollait comme si elle avait été de cire.

Tantôt Griffon lui fend la tête jusqu’aux dents, tantôt Aquilant la lui

tranche jusqu’à la poitrine; il se rit toujours de leurs coups. Eux

s’irritent de voir qu’ils n’obtiennent aucun résultat. Que celui qui a

jamais vu l’argent fondu, nommé mercure par les alchimistes, tomber de

haut et s’éparpiller, puis se réunir en une seule masse comme avant, se

représente Orrile.

Si on lui coupe la tête, il se baisse et ne cesse de chercher à tâtons

jusqu’à ce qu’il la retrouve. Alors, il la prend, tantôt par les

cheveux, tantôt par le nez, et la fixe à son cou, je ne sais avec quels

clous. Griffon parvient une fois à la saisir, et, étendant le bras, il

la jette dans le fleuve, mais sans un meilleur résultat, car Orrile, qui

nage comme un poisson, plonge et revient sur la rive sain et sauf avec

sa tête.

Deux belles dames, richement vêtues, l’une de blanc, l’autre de noir, se

tenaient sur la rive et regardaient cet âpre combat dont elles étaient

cause. C’étaient les deux fées bienfaisantes qui avaient élevé les fils

d’Olivier après les avoir arrachés, encore au berceau, aux griffes

aiguës de deux oiseaux gigantesques,

Lesquels les avaient enlevés à Gismonda et transportés loin de leur pays

natal. Mais je n’ai pas besoin de m’étendre sur ce sujet, car l’histoire

est connue de tout le monde, bien que l’auteur, trompé sur le nom de

leur père, l’ait confondu, je ne sais comment, avec une autre. Les deux

jeunes guerriers livrent en ce moment un combat auquel les deux dames

les ont poussés.

Le jour, encore haut sur les îles Fortunées, avait déjà disparu de ces

climats; l’ombre empêchait de bien distinguer les objets sous la lumière

incertaine et inégale de la lune, lorsque Orrile rentra dans sa tour,

les deux sœurs, dont l’une est blanche et l’autre noire, ayant cru

devoir suspendre la terrible bataille jusqu’à ce que le soleil eût de

nouveau reparu sur l’horizon.

Astolphe, qui depuis longtemps avait reconnu Griffon et Aquilant à leurs

armes et surtout à leurs coups terribles, s’empressa de les saluer avec

courtoisie. Ceux-ci, reconnaissant dans le vainqueur du géant enchaîné,

le chevalier du Léopard--c’est ainsi qu’à la cour on appelait le

duc,--l’accueillirent avec non moins d’empressement.

Les dames conduisent alors les chevaliers se reposer dans leur palais

qui était voisin. Des damoiselles, des écuyers, viennent à leur

rencontre jusqu’à moitié chemin avec des torches allumées. Ils confient

leurs destriers aux valets qui doivent en avoir soin, se débarrassent de

leurs armes, et trouvent, au fond d’un beau jardin, une table servie,

près d’une fontaine limpide et agréable.

Ils font lier le géant avec une autre énorme chaîne, à un vieil arbre au

tronc rugueux et que les plus fortes secousses ne pourraient rompre. Ils

le donnent à garder à dix sergents d’armes, afin qu’il ne puisse se

délier pendant la nuit, ni les assaillir pendant qu’ils sont sans

défiance.

Devant l’abondante et somptueuse table dont la bonne chère fut le

moindre attrait, les convives causèrent la plus grande partie du temps

d’Orrile et de la merveilleuse faculté qu’il avait--ce qui semble un

rêve à qui y pense--de remettre en place sa tête ou ses bras gisants à

terre, et de revenir au combat toujours plus féroce.

Astolphe avait déjà lu dans son livre qui enseignait à combattre les

enchantements, qu’on ne pourrait ôter la vie à Orrile avant de lui avoir

coupé un cheveu placé sur sa tête. Dès que ce cheveu sera enlevé ou

coupé, il devra malgré lui rendre l’âme. Voilà ce que disait le livre,

mais il n’apprenait pas à reconnaître ce cheveu au milieu d’une si

abondante chevelure.

Astolphe ne se réjouit pas moins d’avance de la victoire que s’il la

tenait déjà, car il espère, en peu de coups, arracher du mécréant le

cheveu et la vie. Il se promet de récolter pour son propre compte toute

la gloire d’une pareille entreprise. Il donnera la mort à Orrile, si

toutefois il ne déplaît pas aux deux frères qu’il combatte à leur place.

Ceux-ci lui cèdent volontiers la besogne, convaincus qu’il y perdra sa

peine. L’aurore avait déjà embrasé le ciel, lorsque Orrile descendit de

sa demeure dans la plaine. Entre le duc et lui, la bataille ne tarda pas

à commencer; l’un avait une massue à la main, l’autre l’épée. Astolphe

attend qu’un coup sur mille enlève la vie à son adversaire.

Il lui abat tantôt le poing avec la massue, tantôt l’un et l’autre bras.

Tantôt, malgré la cuirasse, il le perce d’outre en outre, tantôt il le

coupe par morceaux. Mais Orrile ramasse ses membres et se relève

toujours sain et sauf. Astolphe avait beau le tailler en cent pièces, il

le voyait se reformer en un clin d’œil.

Enfin un des mille coups qu’il lui avait portés l’atteignit au-dessus

des épaules, à ras du menton, et lui emporta la tête avec le casque.

Aussitôt, plus prompt à descendre de cheval qu’Orrile, il prit dans sa

main la chevelure sanglante, remonta lestement en selle, et la porta

tout courant vers le Nil, afin qu’Orrile ne pût plus la ravoir.

Celui-ci, qui ne s’était pas aperçu du fait, allait cherchant sa tête à

travers la poussière; mais dès qu’il eut compris que son adversaire

l’emportait au milieu de la forêt, il courut à son destrier, sauta

dessus et se mit à sa poursuite. Il aurait voulu crier: attends; arrête,

arrête! mais le duc lui avait ôté la bouche.

Pourtant, comme il ne lui a point enlevé les talons, il se rassure et le

poursuit à toute bride. Rabican, dont la vitesse est merveilleuse, le

laisse bien loin derrière lui dans la campagne. Pendant ce temps,

Astolphe cherche rapidement dans la chevelure, de la nuque aux sourcils,

pour voir s’il ne reconnaîtra pas le cheveu fatal qui rend Orrile

immortel.

Parmi une si grande quantité de cheveux, il n’en est pas un qui se

distingue des autres par sa longueur ou sa tournure particulière. Quel

est donc celui qu’Astolphe doit arracher, pour donner la mort à l’infâme

brigand? «--Le mieux--se dit-il--est de les couper ou de les arracher

tous.--» Et n’ayant ni rasoirs ni ciseaux à sa disposition, il se sert

de son épée, qui était si effilée qu’elle aurait pu raser.

Et tenant la tête par le nez, il enleva complètement la chevelure par

devant et par derrière. Le fatal cheveu se trouvait parmi les autres.

Aussitôt la face devint pâle et livide, les yeux se contournèrent,

signes certains qu’elle était morte. Le buste qui venait par derrière,

décapité, tomba de selle et s’agita dans une dernière convulsion.

Astolphe revint à l’endroit où il avait laissé les dames et les

chevaliers, tenant à la main cette tête où étaient les empreintes de la

mort, et montra le tronc qui gisait au loin par terre. Je ne sais trop

si les deux frères le virent avec plaisir, bien qu’il lui montrassent un

visage gracieux, car ils devaient être mordus au cœur par la jalousie à

cause de la victoire qui leur était enlevée.

Et je ne crois pas que le résultat de la bataille fut non plus très

agréable aux deux dames. C’étaient elles qui avaient mis les deux frères

aux prises avec Orrile, pour retarder autant que possible le cruel

destin qui, paraît-il, les attendait bientôt en France. Elles espéraient

les retenir si longtemps au loin, que la cruelle influence serait

dissipée.

Dès que le gouverneur de Damiette eut été informé de la mort d’Orrile,

il lâcha une colombe qui portait un message lié sous son aile avec un

fil. La colombe arriva au Caire. De là, on en lâcha une seconde pour un

autre lieu, et ainsi de suite, de sorte qu’en peu d’heures la nouvelle

de la mort d’Orrile fut connue dans toute l’Égypte.

Le duc, ayant terminé son entreprise, engagea fortement les deux nobles

garçons--bien qu’ils en eussent d’eux-mêmes grande envie, et qu’ils

n’eussent pas besoin d’être stimulés ni excités--à laisser les combats

aventureux de l’Orient, pour aller défendre la Sainte Église et l’empire

romain, et à chercher la gloire parmi leurs compatriotes.

Griffon et Aquilant prirent chacun congé de leurs dames. Celles-ci,

quelque douleur qu’elles eussent de ce départ, ne s’y opposèrent

cependant pas. Astolphe se dirigea avec eux sur la droite, car ils

avaient résolu, avant de retourner en France, d’aller saluer les lieux

saints où Dieu s’était fait homme.

Ils auraient pu prendre à gauche où la route eût été plus agréable et

plus facile, et ne pas s’éloigner des bords de la mer; ils s’en allèrent

pourtant par la droite, où le chemin était affreux et escarpé, mais qui

les rapprochait de six journées de marche de la cité sainte de

Palestine. On trouve à peine de l’herbe et de l’eau sur cette route; on

y manque de tout le reste.

De sorte que, avant de se mettre en route, ils s’approvisionnèrent de ce

dont ils pouvaient avoir besoin, et chargèrent leur bagage sur les

épaules du géant, qui aurait encore porté une tour. Après avoir parcouru

un chemin âpre et sauvage, ils aperçurent, du haut d’une montagne, la

terre sainte où le suprême Amour lava notre erreur avec son propre sang.

Ils trouvèrent à l’entrée de la ville un gentil jouvenceau qu’ils

connaissaient déjà, Sansonnet de la Mecque, plus expérimenté qu’on ne

l’est d’ordinaire à son âge, car il était dans la première fleur de sa

jeunesse. Il était fameux et considéré pour sa grande vaillance et son

extrême bonté. Roland l’avait converti à notre foi, et lui avait donné

le baptême de sa main.

Ils le trouvèrent occupé à élever une forteresse contre le calife

d’Égypte. Son intention était d’entourer la montagne du Calvaire d’un

mur de deux milles de long. Ils furent accueillis par lui avec cet

empressement qui dénote clairement l’amitié sincère; il les accompagna

dans la ville, et leur fit donner des logements dans son royal palais.

Il avait le gouvernement de la ville et y exerçait, au nom de Charles,

un juste commandement. Le duc Astolphe lui fit don de ce grand et

démesuré géant qui, pour porter des fardeaux, lui valait dix bêtes de

somme, tant il était robuste. Astolphe lui donna le géant et lui laissa

aussi le filet qui l’en avait rendu maître.

Sansonnet, en échange, donna au duc une riche et belle ceinture pour son

épée, et des éperons tout en or, depuis la courroie jusqu’aux molettes.

On disait qu’ils avaient jadis appartenu au chevalier qui délivra la

damoiselle du dragon. Sansonnet les avait trouvés à Jaffa, avec beaucoup

d’autres armures, quand il avait pris cette ville.

S’étant confessés de leurs fautes à un monastère qui donnait le bon

exemple à toute la contrée, ils visitèrent tous les lieux témoins des

mystères de la Passion du Christ, et qui, à l’éternel opprobre des

chrétiens, sont maintenant usurpés par les Maures impies. Mais l’Europe

en armes, est possédée de la fureur de faire la guerre partout, excepté

où il l’aurait fallu.

Pendant qu’ils appliquaient ainsi leurs âmes pénétrées de dévotion aux

cérémonies et aux sacrements religieux, arriva de Grèce un pèlerin connu

de Griffon, qui lui apporta des nouvelles graves et douloureuses, trop

différentes de celles qu’il attendait, et qui lui enflammèrent tellement

le cœur, qu’elles lui firent mettre les oraisons de côté.

Le chevalier, pour son malheur, aimait une dame nommée Origile. Il n’y

en avait pas une, entre mille, ayant visage plus beau et plus belle

prestance. Mais elle était si fourbe et de nature si mauvaise, que vous

auriez pu chercher dans toutes les cités et les villas sur la terre

ferme, et dans les îles de la mer, sans trouver sa pareille.

Il l’avait laissée dans la cité de Constantin, en proie à une fièvre

aiguë et cruelle, et au moment où il revenait, espérant la trouver plus

belle que jamais, voilà que le malheureux apprenait qu’elle avait suivi

à Antioche un nouvel amant, sous prétexte qu’il ne lui convenait pas,

dans un âge si jeune, de dormir seule plus longtemps.

Depuis l’instant où il avait reçu cette triste nouvelle, Griffon

soupirait nuit et jour. Tous les plaisirs qui séduisaient et

entraînaient ses compagnons lui paraissaient insupportables. Ceux à qui

Amour a fait sentir ses rigueurs, savent si ses traits sont de bonne

trempe. Griffon souffrait un martyre d’autant plus cruel, qu’il n’osait

pas dire le mal qui le rongeait.

Et cela, parce que son frère Aquilant, plus sage que lui, lui avait

mille fois déjà reproché cet amour, et cherché à le lui arracher du

cœur, regardant celle qui en était l’objet comme la pire de toutes les

femmes qu’on pût trouver. Mais Griffon l’excusait quand son frère la

condamnait. La plupart du temps, notre jugement se trompe.

C’est pourquoi il résolut, sans en parler à Aquilant, de s’en aller seul

jusqu’à Antioche et d’en ramener celle qui lui avait arraché le cœur de

la poitrine. Il brûlait aussi de trouver celui qui la lui avait enlevée,

et d’en tirer une telle vengeance qu’on en parlerait toujours. Je dirai,

dans l’autre chant, comment il mit son projet à exécution, et ce qui

s’ensuivit.

Roland Furieux, tome 2 · 第 6 / 31 题