"Mais que m'importe à moi, me dit un jour Mme de _Hautcastel_, que la
musique de _Cherubini_ ou de _Cimarosa_ diffère de celle de leurs
prédécesseurs?--Que m'importe que l'ancienne musique me fasse rire,
pourvu que la nouvelle m'attendrisse délicieusement?--Est-il donc
nécessaire à mon bonheur que mes plaisirs ressemblent à ceux de ma
trisaïeule? Que me parlez-vous de peinture, d'un art qui n'est goûté que
par une classe très-peu nombreuse de personnes, tandis que la musique
enchante tout ce qui respire?"
Je ne sais pas trop dans ce moment ce qu'on pourrait répondre à cette
observation, à laquelle je ne m'attendais pas en commençant ce chapitre.
Si je l'avais prévue, peut-être je n'aurais pas entrepris cette
dissertation. Et qu'on ne prenne point ceci pour un tour de
musicien.--Je ne le suis point, sur mon honneur;--non, je ne suis pas
musicien: j'en atteste le ciel et tous ceux qui m'ont entendu jouer du
violon.
Mais, en supposant le mérite de l'art égal de part et d'autre, il ne
faudrait pas se presser de conclure du mérite de l'art au mérite de
l'artiste.--On voit des enfans toucher du clavecin en grands maîtres; on
n'a jamais vu un bon peintre de douze ans. La peinture, outre le goût et
le sentiment, exige une tête pensante, dont les musiciens peuvent se
passer. On voit tous les jours des hommes sans tête et sans cœur
tirer d'un violon, d'une harpe, des sons ravissans.
On peut élever la bête humaine à toucher du clavecin, et, lorsqu'elle
est élevée par un bon maître, l'ame peut voyager tout à son aise, tandis
que les doigts vont machinalement tirer des sons dont elle ne se mêle
nullement.--On ne saurait, au contraire, peindre la chose du monde la
plus simple, sans que l'ame y emploie toutes ses facultés.
Si cependant quelqu'un s'avisait de distinguer entre la musique de
composition et celle d'exécution, j'avoue qu'il m'embarrasserait un peu.
Hélas! si tous les faiseurs de dissertations étaient de bonne foi, c'est
ainsi qu'elles finiraient toutes.--En commençant l'examen d'une
question, on prend ordinairement le ton dogmatique, parce qu'on est
décidé en secret, comme je l'étais réellement pour la peinture, malgré
mon hypocrite impartialité; mais la discussion réveille l'objection,--et
tout finit par le doute.