Maintenant que je suis plus tranquille, je vais tâcher de parler sans
émotion des deux portraits qui suivent le tableau de la _Bergère des
Alpes_.
_Raphaël_! ton portrait ne pouvait être peint que par toi-même. Quel
autre eût osé l'entreprendre?--Ta figure ouverte, sensible,
spirituelle, annonce ton caractère et ton génie.
Pour complaire à ton ombre, j'ai placé auprès de toi le portrait de ta
maîtresse, à qui tous les hommes de tous les siècles demanderont
éternellement compte des ouvrages sublimes dont ta mort prématurée a
privé les arts.
Lorsque j'examine le portrait de _Raphaël_, je me sens pénétré d'un
respect presque religieux pour ce grand homme qui, à la fleur de son
âge, avait surpassé toute l'antiquité, et dont les tableaux font
l'admiration et le désespoir des artistes modernes.--Mon ame, en
l'admirant, éprouve un mouvement d'indignation contre cette Italienne,
qui préféra son amour à son amant, et qui éteignit dans son sein ce
flambeau céleste, ce génie divin.
Malheureuse! ne savais-tu donc pas que _Raphaël_ avait annoncé un
tableau supérieur à celui de la _Transfiguration?_--Ignorais-tu que tu
serrais dans tes bras le favori de la nature, le père de l'enthousiasme,
un génie sublime, un dieu?
Tandis que mon ame fait ces observations, sa _compagne_, en fixant un
œil attentif sur la figure ravissante de cette funeste beauté, se
sent toute prête à lui pardonner la mort de _Raphaël_.
En vain mon ame lui reproche son extravagante faiblesse, elle n'est
point écoutée.--Il s'établit entre ces deux dames, dans ces sortes
d'occasions, un dialogue singulier qui finit trop souvent a l'avantage
du _mauvais principe_, et dont je réserve un échantillon pour un autre
chapitre.