J'en avais un: la mort me l'a ôté; elle l'a saisi au commencement de sa
carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin pressant pour
mon cœur.--Nous nous soutenions mutuellement dans les travaux
pénibles de la guerre; nous n'avions qu'une pipe à nous deux; nous
buvions dans la même coupe; nous couchions sous la même toile; et, dans
les circonstances malheureuses où nous sommes, l'endroit où nous vivions
ensemble était pour nous une nouvelle patrie: je l'ai vu en butte à tous
les périls de la guerre, et d'une guerre désastreuse.--La mort semblait
nous épargner l'un pour l'autre: elle épuisa mille fois ses traits
autour de lui sans l'atteindre; mais c'était pour me rendre sa perte
plus sensible. Le tumulte des armes, l'enthousiasme qui s'empare de
l'âme à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller
jusqu'à mon cœur.--Sa mort eût été utile à son pays et funeste aux
ennemis:--je l'aurais moins regretté.--Mais le perdre au milieu des
délices d'un quartier d'hiver! le voir expirer dans mes bras au moment
où il paraissait regorger de santé; au moment où notre liaison se
resserrait encore dans le repos et la tranquillité!--Ah! je ne m'en
consolerai jamais! Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon
cœur; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaient et qui l'ont
remplacé: cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte. La
nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe
brillante du printems, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière
où il repose. Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs
branches; les oiseaux chantent sous le feuillage; les mouches
bourdonnent parmi les fleurs; tout respire la joie et la vie dans le
séjour de la mort:--et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel,
et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre
gaîment son chant infatigable, caché sous l'herbe qui couvre la tombe
silencieuse de mon ami. La destruction insensible des êtres, et tous les
malheurs de l'humanité, sont comptés pour rien dans le grand tout.--La
mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés, et
celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périr dans le calice
d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature.
L'homme n'est rien qu'un fantôme, une ombre, une vapeur, qui se dissipe
dans les airs...
Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel; les noires idées qui
m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon
cœur.--Non, celui qui inonde ainsi l'orient de lumière ne l'a point
fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du
néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui éleva
ces masses énormes, dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi
celui qui a ordonné à mon cœur de battre, et à mon esprit de penser.
Non, mon ami n'est point entré dans le néant; quelle que soit la
barrière qui nous sépare, je le reverrai.--Ce n'est point sur un
syllogisme que je fonde mon espérance.--Le vol d'un insecte qui traverse
les airs suffit pour me persuader; et souvent l'aspect de la campagne,
le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi,
élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité
entre avec violence dans mon ame et l'occupe tout entière.