toujours pleines de tous les marchands et artisans qui quittent leurs
boutiques, s'en vont là avec la cape, l'épée et le poignard, et qui
s'appellent tous cavalieros, jusqu'aux savetiers, et ce sont ceux-là qui
décident si la comédie est bonne ou non, et, à cause qu'ils la sifflent
ou qu'ils l'applaudissent, qu'ils sont d'un côté et d'un autre en rang,
et que c'est comme une espèce de salve, on les appelle _mosqueteros_, et
la bonne fortune des auteurs dépend d'eux. On m'a conté d'un qui alla
trouver un de ces mosqueteros et lui offrit cent reales pour être
favorable à sa pièce. Mais il répondit fièrement que l'on verrait si la
pièce serait bonne ou non, et elle fut sifflée. (_Relation de l'État
d'Espagne_, p. 60.)
[107] Tous ceux qui ont été à Madrid assurent que ce sont les femmes qui
ruinent la plupart des maisons. Il n'y a personne qui n'entretienne sa
dame et qui ne donne dans l'amour de quelques courtisanes, et comme il
n'y en a point de plus spirituelles dans l'Europe et de plus effrontées,
dès qu'il y a quelqu'un qui tombe dans leurs rêts, elles le plument
d'une belle façon. Il leur faut des jupes de trente pistoles, qu'on
nomme des garde-pieds, des habits de prix, des pierreries, des carrosses
et des meubles. Et c'est un défaut de générosité, parmi cette nation, de
rien épargner pour le sexe.... On a quatre fêtes ici, ou processions
hors de la ville, qui sont comme autant de rendez-vous où elles essayent
de paraître. Alors, il faut que tous leurs galants leur fassent des
présents, et s'ils s'y oublient, tout est perdu et ils ne sont point
gens d'honneur. (_Voyage d'Espagne_, Van Aarsens, p. 50.)
Les mémoires du temps font mention de l'incroyable dissolution des
moeurs; de la dépense que les grands seigneurs faisaient pour les
comédiennes; de l'influence de la richesse et de la liberté de propos de
ces femmes. Elles se trouvaient en foule au palais lorsque le maréchal
de Gramont vint demander la main de l'infante, et ne lui permettaient
pas d'avancer. «Quant à moi, dit son fils, qui était fort beau, fort
jeune et fort paré, et qui marchait à ses côtés, je fus enlevé comme un
corps saint par les tapadas, lesquelles me prenaient à force après
m'avoir pillé tous mes rubans; peu s'en fallut qu'elles me violassent
publiquement.» (_Collection des Mémoires_, t. XXXI, p. 315.)
[108] Les combats de taureaux sont abandonnés maintenant à des gens qui
font leur profession de ce genre d'exercice; mais alors les plus grands
seigneurs se faisaient honneur de descendre dans l'arène. Madame de
Villars assista quelque temps après à un combat de taureaux, où
figurèrent six grands ou fils de grands d'Espagne. «C'est une terrible
beauté que cette fête, dit-elle, la bravoure des toréadors est grande,
aucuns taureaux épouvantables éprouvèrent bien celle des plus hardis et
des meilleurs. Ils crevèrent de leurs cornes plusieurs beaux chevaux, et
quand les chevaux sont tués, il faut que les seigneurs combattent à
pied, l'épée à la main, contre ces bêtes furieuses.... Ces seigneurs ont
chacun cent hommes vêtus de leurs livrées.» (_Lettres de madame de
Villars_, p. 112.)
Le duc de Saint-Simon cite parmi les toréadors les plus renommés de son
temps, le comte, puis duc de Los Arcos, grand écuyer de Philippe V.
[109] Les _rejones_ n'étaient autres que les _dscherids_ des Arabes,
javelines qu'on lançait de cheval et qui étaient, à ce qu'il paraît, une
arme redoutable. Les Espagnols les avaient empruntées aux Arabes et s'en
servaient encore à la guerre, du temps de Charles-Quint.
[110] Il se passait à ces combats des scènes grotesques, résultant de la
liberté qu'on laissait à tous les amateurs de se présenter dans l'arène.
Le Hollandais Van Aarsens vit ainsi un paysan monté sur un âne, qui fut
d'abord renversé par le taureau et finit cependant par le tuer. (_Voyage
d'Espagne_, p. 115.)
[111] Madame d'Aulnoy ne dit rien de plus des aventures de cette
intéressante personne. Elle se proposait sans doute de les narrer; et
nous devons croire qu'ayant renoncé à son idée, elle a, par
inadvertance, laissé subsister ce passage, qui dès lors n'a aucun sens.
[112] Cette perle, de la plus belle eau qu'on aît jamais vue, est
précisément faite et évasée comme ces petites poires qui sont musquées,
qu'on appelle des sept-en-gueule et qui paraissent dans leur maturité
vers la fin des fraises. Leur nom marque leur grosseur, quoiqu'il n'y
ait point de bouche qui en pût contenir quatre à la fois, sans péril de
s'étouffer. La perle est grosse et longue comme les moins grosses de
cette espèce, et sans comparaison plus qu'aucune autre perle que ce
soit. Aussi est-elle unique. On la dit la pareille et l'autre pendant
d'oreilles de celle qu'on prétend que la folie de magnificence et
d'amour fit dissoudre par Marc-Antoine dans du vinaigre, qu'il fit
avaler à Cléopâtre. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 197.)
[113] L'abbé de Vayrac cite cette église de Sainte-Marie qui le frappa
par une étrange représentation de la Vierge et de saint Joseph. Saint
Joseph était habillé en Arlequin, et la Vierge en mère Gigogne. (_État
présent de l'Espagne_, p. 81.)
[114] Le baron de Gleichen assista à des autos semblables vers la fin du
dix-huitième siècle.
La première de ces pièces, à laquelle je me suis trouvé, était une pièce
allégorique qui représentait une foire. Jésus-Christ et la Sainte Vierge
y tenaient boutique en rivalité avec la Mort et le Péché, et les âmes y
venaient faire des emplettes. La boutique de Notre-Seigneur était sur le
devant du théâtre, au milieu de celles de ses ennemis, et avait pour
enseigne une hostie et un calice environnés de rayons transparents. Tout
le jargon marchand était prodigué par la Mort et le Péché pour s'attirer
des chalands, pour les séduire et les tromper, tandis que des morceaux
de la plus belle éloquence étaient récités par Jésus-Christ et la Sainte
Vierge, pour détourner et détromper ces âmes égarées. Mais malgré cela
ils vendaient moins que les autres, ce qui produisit à la fin de la
pièce le sujet d'un pas de quatre qui exprimait leur jalousie et qui se
termina à l'avantage de Notre-Seigneur et de sa Mère, lesquels
chassèrent la Mort et le Péché à grands coups d'étrivières.
Une autre pièce, assez plaisante et fort spirituelle, est la comédie du
Pape Pie V. C'est une critique très-bien faite des moeurs espagnoles.
Dans la dernière scène, on voit le Pape, qui est un saint, sur un trône
au milieu de ses cardinaux, et deux avocats pour plaider devant ce
consistoire pour et contre les belles qualités et les défauts des
Espagnols; l'avocat contre finit par dénoncer le fandango comme une
danse scandaleuse et licencieuse, et digne de la censure apostolique.
Alors, l'avocat tire une guitare de dessous son manteau, et dit qu'il
faut avant tout avoir entendu un fandango avant que de pouvoir en juger.
Il le joue, et bientôt le plus jeune des cardinaux ne peut plus y tenir:
il se trémousse, descend de son siége et remue les jambes; le second en
fait autant; la même envie passe au troisième et les gagne l'un après
l'autre, jusqu'au Saint-Père qui résiste longtemps, mais qui, enfin, se
mêle parmi eux; et tous finissent par danser et rendre justice au
fandango. (_Souvenirs du baron de Gleichen_, p. 15.)
[115] «Ces badineries de carême-prenant» s'accommodaient avec la
dévotion des Espagnols. Le conseiller Bertault vit aussi les moines de
Valladolid célébrer le plus sérieusement du monde la naissance du Christ
par une mascarade. Ils avaient de faux nez et de fausses barbes, les
accoutrements les plus étranges, et simulaient ainsi l'arrivée des Rois
Mages. Ils s'avançaient en jouant du tambourin et exécutaient des danses
grotesques dans l'église, tandis que l'orgue jouait une chacone.
[116] La Casa de contratacion exerça une influence désastreuse sur les
finances de l'Espagne. Nous nous sommes efforcés d'en donner la raison
dans la note que nous avons insérée plus loin. (Appendice _E._)
[117] Nous renvoyons à l'appendice _F_. la très-longue et
très-fastidieuse liste que donne madame d'Aulnoy des vice-royautés et
gouvernements d'Amérique.
[118] Les choses ne se passaient pas aussi simplement que semble le dire
madame d'Aulnoy. Ces ventes étaient devenues un des moyens d'extorsion
que les Espagnols employaient pour arracher aux Indiens leurs dernières
ressources. En effet, les marchandises espagnoles étaient remises aux
corrégidors qui en faisaient la répartition (_repartimento_). Ces
magistrats parcouraient aussitôt les districts auxquels ils étaient
préposés et fixaient arbitrairement la qualité et le prix de la
marchandise que chaque Indien devait recevoir. Ils donnaient des miroirs
à un sauvage dont la cabane n'avait pas de plancher, des cadenas à un
autre dont la chaumière était suffisamment gardée par une porte de jonc,
des plumes et du papier à un malheureux qui ne savait pas écrire....
Cette première répartition, qui suivait régulièrement l'arrivée de la
flotte et des galions, ne suffisait point à l'avidité des corrégidors.
Le plus souvent, ils revenaient au bout de quelques jours offrir aux
Indiens quelques marchandises qu'ils avaient tenues en réserve afin d'en
assurer le débit; ils ne distribuaient la première fois que des objets
inutiles à ces malheureux et gardaient soigneusement pour cette nouvelle
répartition les objets de première nécessité. (_Notizia secreta_, citée
par Ch. Weiss, t. II, p. 213.)
[119] Les galions fournissaient les marchés du Pérou et du Chili.
C'étaient dix vaisseaux de guerre, dont huit portaient de
quarante-quatre à cinquante-deux canons. Les deux autres étaient de
simples pataches, dont la plus grande était armée de vingt-quatre canons
et la plus petite de six ou huit. La flotte était destinée à faire le
commerce avec la Nouvelle-Espagne. Elle se composait de deux vaisseaux
de cinquante-deux à cinquante-cinq canons. Les deux escadres étaient
accompagnées de vaisseaux marchands qui avaient chacun de trente à
trente-quatre canons et cent vingt hommes d'équipage. Au temps de
Philippe II, soixante-dix vaisseaux de huit cents tonneaux
approvisionnaient la Nouvelle-Espagne, et quarante autres le Pérou.
Toute cette flotte marchande se trouvait réduite, sous le règne de
Charles II, à une vingtaine de vaisseaux. (Weiss, t. II, p. 209.)
[120] Les chiffres donnés par madame d'Aulnoy doivent se rapprocher de
la vérité, car ils s'accordent avec les curieuses recherches faites par
M. de Humbolt. S'appuyant sur des données positives et des conjectures,
ce savant démontre que les importations de l'or d'Amérique en Espagne
eurent lieu dans la progression suivante: deux cent cinquante mille
piastres (un million trois cent mille francs), année moyenne, de 1492 à
1500; trois millions de piastres (quinze millions six cent mille
francs), de 1500 à 1545; onze millions de piastres (cinquante-sept
millions deux cent mille francs), de 1545 à 1600; seize millions
(quatre-vingt-trois millions deux cent mille francs), de 1600 à 1700.
(Weiss, t. II, p. 115.)
Il est fort probable, du reste, que le hasard ait seul servi madame
d'Aulnoy, car, quelques pages plus loin, elle donne un chiffre tout
différent.
[121] L'impureté du sang était un des griefs les plus sérieux qu'on pût
alléguer; aussi, fallait-il prouver son origine chrétienne pour arriver
aux plus modestes fonctions. Les Espagnols avaient une véritable horreur
des Juifs et des Maures. Ce trait de caractère explique un grand nombre
de faits de leur histoire, entre autres la popularité de l'Inquisition,
la faveur avec laquelle les contemporains virent l'expulsion des
maurisques; enfin, dans les relations journalières, le prix que l'on
attachait à la pureté du sang. (_La limpieza de la sangre_, Ranke, p.
257.)
[122] La raison en était que, par une exception rare en Espagne, les
titres, dignités et majorats des Velasco ne se transmettaient pas par
les femmes.
[123] Cette dernière assertion est invraisemblable, les majorats se
transmettant par les femmes.
[124] Le héros de cette aventure devait être le fils du comte de
Castrillo, qui prit une part considérable au gouvernement sous le règne
de Philippe IV et pendant la minorité de Charles II. La faveur dont il
jouit tenait surtout, paraît-il, à ce que sa famille était une branche
cadette de la maison de Haro, dont le chef était alors Don Luis de Haro,
marquis del Carpio.
[125] La correspondance du marquis de Villars témoigne de l'incroyable
désordre qui régnait à Madrid. L'ambassadeur de Portugal, dit-il, a
trente laquais, les meilleurs soldats qu'il ait pu trouver à Lisbonne,
armés de toutes sortes d'armes; et quand les Espagnols ont tué ou fait
quelque insulte à sa famille, il envoie un parti de douze ou quinze
valets, avec ordre de tuer cinq ou six Espagnols, suivant l'injure qu'on
lui a faite.
Il est aussi familier d'assassiner ici que de se désaltérer lorsqu'on a
soif, et il n'y a jamais de châtiment. (_Négociations relatives à la
succession d'Espagne_, t. IV, p. 168.)
[126] La Reine Louise de Savoie, femme de Philippe V, racontait au
cardinal d'Estrée un exemple curieux de l'usage que les Espagnols
faisaient des reliques. La duchesse d'Albe, alarmée de l'état de santé
de son fils, fit demander à des moines de Madrid quelques reliques. Elle
obtint un doigt de saint Isidore, le fit piler et le fit prendre à son
fils, partie en potion, partie en clystère. (_Mémoires de Louville_, t.
II, p. 107.)
Le duc de Saint-Simon cite de ces folies espagnoles un exemple non moins
plaisant. Louville trouva, dit-il, le duc d'Albe assez malproprement
entre deux draps, couché sur le côté droit, où il était sans avoir
changé de place ni fait faire son lit depuis plusieurs mois. Il se
disait hors d'état de remuer, et se portait pourtant très-bien. Le fait
était qu'il entretenait une maîtresse qui, lasse de lui, avait pris la
fuite. Il en fut au désespoir, la fit chercher par toute l'Espagne, fit
dire des messes et autres dévotions pour la retrouver, et finalement fit
le voeu de demeurer au lit et sans bouger de dessus le côté droit,
jusqu'à ce qu'il l'eût retrouvée. Il contait cette folie à Louville
comme une chose capable de lui rendre sa maîtresse et tout à fait
raisonnable. Il recevait grand monde chez lui et la meilleure compagnie
de la cour, et était même d'excellente conversation. Avec ce voeu, il ne
fut de rien à la mort de Charles II, ni à l'avénement de Philippe V,
qu'il ne vit jamais. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. IV, p. 251.)
[127] La prétention du duc d'Arcos s'explique par cette circonstance,
qu'il avait épousé la duchesse d'Aveïro, héritière de Georges de
Portugal, bâtard du roi Jean II. Or, la branche de Bragance n'était pas
moins bâtarde que la branche des ducs d'Aveïro.
[128] Le nom castillan est Eliche.
[129] L'ignorance des Espagnols scandalisait les seigneurs de la cour de
France. Le duc de Gramont en cite des traits vraiment fort étranges. Le
duc d'Albe, dit-il, s'engagea par malheur à raconter une histoire de son
aïeul, qui avait gouverné les Pays-Bas. Il ne put jamais se souvenir du
nom du prince d'Orange, qui servait à son propos, et en sortit en
l'appelant toujours El rebelde. Un autre demandait, à propos d'un combat
naval livré par les Vénitiens aux Turcs, qui était vice-roi à Venise...
On peut parler devant la plupart de ces messieurs-là allemand, italien,
latin, français, sans qu'ils distinguent trop quelle langue c'est. Ils
n'ont nulle curiosité de voir les pays étrangers et encore moins de
s'enquérir de ce qui s'y passe... Le mépris que ces messieurs font des
gens qui vont à la guerre ou qui y ont été, n'est quasi pas imaginable.
J'ai vu Don Francisco de Mennesses qui avait si valeureusement défendu
Valenciennes contre Monsieur de Turenne, et si bien, qu'on ne put lui
prendre sa contrescarpe, n'être pas connu à Madrid et ne pouvoir saluer
le Roi ni l'amirante de Castille. (_Collection des Mémoires relatifs à
l'histoire de France_, t. XXXI, p. 226.)
[130] Le duc de Saint-Simon, qui assista à une fête semblable, en fait
la description en ces termes: Le duc de Medinaceli, le duc del Arco et
le corrégidor de Madrid avaient chacun leur quadrille de deux cent
cinquante bourgeois ou artisans de Madrid, toutes trois diversement
masquées, c'est-à-dire magnifiquement parées en mascarades diverses,
mais à visage découvert, tous montés sur les plus beaux chevaux
d'Espagne, avec de superbes harnais. Les deux ducs, couverts des plus
belles pierreries, ainsi que les harnais de leurs admirables chevaux,
étaient, ainsi que le corrégidor, en habits ordinaires, mais extrêmement
magnifiques. Les trois quadrilles, leurs chefs à la tête, suivies de
force gentilshommes, pages et laquais, entrèrent l'une après l'autre
dans la place, dont elles firent le tour, et toutes leurs comparses,
dans un très-bel ordre et sans la moindre confusion, au bruit de leurs
fanfares, celle de Medinaceli la première, celle del Arco après, puis
celle de la ville. Les chefs, l'un après l'autre, se rendirent après les
comparses sous le balcon de Leurs Majestés Catholiques, où étaient le
prince et la princesse, les infants et leurs plus grands officiers,
tandis que la brigade arrivait vis-à-vis, sous le balcon où j'étais. De
cet endroit, ils partirent deux à la fois, prenant chacun à l'entrée de
la lice un long et grand flambeau de cire blanche, bien allumé, qui leur
était présenté de chaque côté en même temps, d'où prenant d'abord le
petit galop quelques pas, ils poussaient leurs chevaux à toute bride
tout du long de la lice, et les arrêtaient tout à coup sur cul sous le
balcon du Roi. L'adresse de cet exercice, où pas un ne manqua, est de
courir de front sans se dépasser d'une ligne ni rester d'une autre plus
en arrière, tête contre tête et croupe contre croupe, tenant d'une main
le flambeau droit et ferme, sans pencher d'aucun côté et parfaitement
vis-à-vis l'un de l'autre et le corps ferme et droit. La quadrille del
Arco suivit dans le même ordre, puis celle de la ville. Chaque couple de
cavaliers n'entrait en lice qu'après que l'autre était arrivé, mais
partait au même instant, et à mesure qu'ils arrivaient, ils prenaient
leur rang en commençant sous le balcon du Roi, et quand chacune avait
achevé de courir, force fanfares, en attendant que l'autre commençât.
Les courses de toutes trois finies, les chefs en reprirent chacun la
tête de la sienne et dans le même ordre, mais alors se suivant, toutes
trois firent leurs comparses et le tour de la place au bruit de leurs
fanfares, sortirent après de la place et se retirèrent comme elles
étaient venues. L'exécution en fut également magnifique, galante et
parfaite, et dans un silence qui en releva beaucoup la grâce, l'adresse
et l'éclat. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 200.)
[131] Il faut remarquer que le sommelier et les gentilshommes de la
chambre portent tous une grande clef qui sort par le manche de la
couture de la patte de leur poche droite; le cercle de cette clef est
ridiculement large et oblong. Il est doré, et encore rattaché à la
boutonnière du coin de la poche, avec un ruban qui voltige, de couleur
indifférente. Les valets intérieurs, qui sont en petit nombre, la
portent de même, à la différence que ce qui paraît de leur clef n'est
point doré. Cette clef ouvre toutes les portes des appartements du Roi,
de tous ses palais en Espagne. Si un d'eux vient à perdre sa clef, il
est obligé d'en avertir le sommelier qui, sur-le-champ, fait changer
toutes les serrures et toutes les clefs aux dépens de celui qui a perdu
la sienne, à qui il en coûte plus de dix mille écus. Cette clef se porte
partout, comme je viens de l'expliquer, et tous les jours, même hors
d'Espagne. Mais parmi les gentilshommes de la chambre, il y en a de deux
sortes: de véritables clefs qui ouvrent et qui sont pour les
gentilshommes de la chambre en exercice; et des clefs qui n'en ont que
la figure, qui n'ouvrent rien et qui s'appellent des clefs caponnes,
pour les gentilshommes sans exercice et qui n'ont que le titre et
l'extérieur de cette distinction. (_Mémoires de Saint-Simon_, t. III, p.
117.)
[132] Les Rois d'Espagne, dit le marquis de Louville, n'avaient jamais
eu de gardes que quelques méchants lanciers déguenillés qui ne le
suivaient guère et en petit nombre, et qui demandaient l'aumône à tout
ce qui entrait au palais, comme de vrais gueux qu'ils étaient.
[133] Cette absence de toute police ne tarda pas à entraîner ses
conséquences vers la fin du règne de Charles II. Le renchérissement du
pain entraîna des séditions qui firent trembler le Roi jusque dans son
palais. Sur cent cinquante mille habitants de Madrid, on en comptait,
dit le duc de Noailles, plus de soixante mille armés, presque tous
domestiques ou gens sans aveu, vagabonds, mendiants, à peine cinq mille
qui vivaient de leur travail. Sous le dernier règne, l'impunité avait
enhardi la licence. Nul combat de taureaux, nulle fête qu'on ne mit
l'épée à la main en présence du Roi. (_Collection des Mémoires relatifs
à l'histoire de France_, t. XXXIV, p. 82.)
[134] Voici un modèle du genre: «Après que, dans le céleste
amphithéâtre, le cavalier du jour, monté sur Phlégéton, a vaillamment
piqué le taureau lumineux, vibrant pour javelots des rayons d'or et
ayant pour applaudir à ses attaques la charmante assemblée des étoiles,
qui, pour jouir de sa taille élégante, s'appuient sur les balcons de
l'Aurore; après que, par une singulière métamorphose, avec des talons de
plume et une crête de feu, le blond Phébus, devenu coq, a présidé la
multitude des astres brillants, poules des champs célestes, entre les
poulets de l'oeuf de Tyndare....» (Weiss, t. II, p. 344.)
[135] Les livres d'une valeur sérieuse s'imprimaient en France ou en
Hollande. Ainsi, le conseiller Bertault ayant été visiter le célèbre
Jésuite Escobar, apprit de lui qu'il s'était vu dans la nécessité de
faire imprimer son ouvrage à Lyon; il était du reste fort modeste,
avouait que personne ne se souciait de lui en Espagne; et fut même
très-surpris du bruit que sa doctrine faisait à l'étranger.
[136] Le comble du désordre était le déréglement de la monnaie, qui
avait passé si avant, que la pistole, qui ne peut valoir en Espagne que
quarante-huit réaux de vellon, c'est-à-dire de monnaie de cuivre, était
montée jusqu'à cent dix, et les piastres ou patagons, qui ne devaient
valoir que douze réaux, se changeaient publiquement pour trente.
(_Mémoires de la cour d'Espagne_, p. 95.)
Cette disette de monnaie d'or et d'argent remontait à une époque déjà
fort ancienne, ainsi que l'attestent un grand nombre d'auteurs du
dix-septième siècle. C'est là un des faits les plus curieux de cette
époque. Les maîtres des mines du Mexique et du Pérou n'avaient que de la
monnaie de cuivre. La raison, du reste, en est facile à comprendre;
l'industrie espagnole étant entièrement ruinée, il fallait solder avec
l'or de l'Amérique toutes les transactions à l'étranger.
[137] Voici en quels termes le duc de Saint-Simon décrivait la vie de
Madrid: «Les Espagnols ne mangeaient point, paressaient chez eux et
entre eux; peu de commerce, encore moins avec les étrangers; quelques
conversations par espèce de sociétés de cinq ou six chez l'un d'eux,
mais à porte ouverte s'il y venait de hasard quelque autre. J'en ai
trouvé quelquefois en faisant des visites. Ils demeuraient là trois
heures ensemble à causer, presque jamais à jouer. On leur apportait du
chocolat, des biscuits, de la mousse de sucre, des eaux glacées, le tout
à la main. Les dames espagnoles vivaient de même entre elles. (_Mémoires
du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 193.)
[138] Ce fut Charles III qui s'avisa pour la première fois de purifier
la ville de Madrid. «L'infection y était si épouvantable, qu'on la
sentait six lieues à la ronde et qu'on la mâchait pendant six semaines
avant de s'en être blasé. Il n'y a sorte d'oppositions et de difficultés
qu'il n'éprouvât dans son projet. Il fallut faire venir et employer des
Napolitains pour établir de force des latrines dans les maisons, et le
corps des médecins composa un mémoire pour représenter que l'air de
Madrid ayant été fort sain, il leur paraissait dangereux de vouloir le
changer. Ceci me fait souvenir de l'histoire d'un Espagnol qui était
tombé malade en France et dont les médecins ne pouvaient deviner la
maladie. Son valet de chambre imaginant que l'air natal pourrait lui
faire du bien, et le malade ne pouvant être transporté, il fourra sous
son lit un bassin plein d'odeurs de Madrid. L'Espagnol, après des rêves
délicieux, s'éveilla en disant: O Madrid de mi alma! et il guérit.»
(_Souvenirs du baron de Gleichen_, p. 14.)