[106] Il y a deux salles qui s'appellent _corales_ à Madrid et qui sont

toujours pleines de tous les marchands et artisans qui quittent leurs

boutiques, s'en vont là avec la cape, l'épée et le poignard, et qui

s'appellent tous cavalieros, jusqu'aux savetiers, et ce sont ceux-là qui

décident si la comédie est bonne ou non, et, à cause qu'ils la sifflent

ou qu'ils l'applaudissent, qu'ils sont d'un côté et d'un autre en rang,

et que c'est comme une espèce de salve, on les appelle _mosqueteros_, et

la bonne fortune des auteurs dépend d'eux. On m'a conté d'un qui alla

trouver un de ces mosqueteros et lui offrit cent reales pour être

favorable à sa pièce. Mais il répondit fièrement que l'on verrait si la

pièce serait bonne ou non, et elle fut sifflée. (_Relation de l'État

d'Espagne_, p. 60.)

[107] Tous ceux qui ont été à Madrid assurent que ce sont les femmes qui

ruinent la plupart des maisons. Il n'y a personne qui n'entretienne sa

dame et qui ne donne dans l'amour de quelques courtisanes, et comme il

n'y en a point de plus spirituelles dans l'Europe et de plus effrontées,

dès qu'il y a quelqu'un qui tombe dans leurs rêts, elles le plument

d'une belle façon. Il leur faut des jupes de trente pistoles, qu'on

nomme des garde-pieds, des habits de prix, des pierreries, des carrosses

et des meubles. Et c'est un défaut de générosité, parmi cette nation, de

rien épargner pour le sexe.... On a quatre fêtes ici, ou processions

hors de la ville, qui sont comme autant de rendez-vous où elles essayent

de paraître. Alors, il faut que tous leurs galants leur fassent des

présents, et s'ils s'y oublient, tout est perdu et ils ne sont point

gens d'honneur. (_Voyage d'Espagne_, Van Aarsens, p. 50.)

Les mémoires du temps font mention de l'incroyable dissolution des

moeurs; de la dépense que les grands seigneurs faisaient pour les

comédiennes; de l'influence de la richesse et de la liberté de propos de

ces femmes. Elles se trouvaient en foule au palais lorsque le maréchal

de Gramont vint demander la main de l'infante, et ne lui permettaient

pas d'avancer. «Quant à moi, dit son fils, qui était fort beau, fort

jeune et fort paré, et qui marchait à ses côtés, je fus enlevé comme un

corps saint par les tapadas, lesquelles me prenaient à force après

m'avoir pillé tous mes rubans; peu s'en fallut qu'elles me violassent

publiquement.» (_Collection des Mémoires_, t. XXXI, p. 315.)

[108] Les combats de taureaux sont abandonnés maintenant à des gens qui

font leur profession de ce genre d'exercice; mais alors les plus grands

seigneurs se faisaient honneur de descendre dans l'arène. Madame de

Villars assista quelque temps après à un combat de taureaux, où

figurèrent six grands ou fils de grands d'Espagne. «C'est une terrible

beauté que cette fête, dit-elle, la bravoure des toréadors est grande,

aucuns taureaux épouvantables éprouvèrent bien celle des plus hardis et

des meilleurs. Ils crevèrent de leurs cornes plusieurs beaux chevaux, et

quand les chevaux sont tués, il faut que les seigneurs combattent à

pied, l'épée à la main, contre ces bêtes furieuses.... Ces seigneurs ont

chacun cent hommes vêtus de leurs livrées.» (_Lettres de madame de

Villars_, p. 112.)

Le duc de Saint-Simon cite parmi les toréadors les plus renommés de son

temps, le comte, puis duc de Los Arcos, grand écuyer de Philippe V.

[109] Les _rejones_ n'étaient autres que les _dscherids_ des Arabes,

javelines qu'on lançait de cheval et qui étaient, à ce qu'il paraît, une

arme redoutable. Les Espagnols les avaient empruntées aux Arabes et s'en

servaient encore à la guerre, du temps de Charles-Quint.

[110] Il se passait à ces combats des scènes grotesques, résultant de la

liberté qu'on laissait à tous les amateurs de se présenter dans l'arène.

Le Hollandais Van Aarsens vit ainsi un paysan monté sur un âne, qui fut

d'abord renversé par le taureau et finit cependant par le tuer. (_Voyage

d'Espagne_, p. 115.)

[111] Madame d'Aulnoy ne dit rien de plus des aventures de cette

intéressante personne. Elle se proposait sans doute de les narrer; et

nous devons croire qu'ayant renoncé à son idée, elle a, par

inadvertance, laissé subsister ce passage, qui dès lors n'a aucun sens.

[112] Cette perle, de la plus belle eau qu'on aît jamais vue, est

précisément faite et évasée comme ces petites poires qui sont musquées,

qu'on appelle des sept-en-gueule et qui paraissent dans leur maturité

vers la fin des fraises. Leur nom marque leur grosseur, quoiqu'il n'y

ait point de bouche qui en pût contenir quatre à la fois, sans péril de

s'étouffer. La perle est grosse et longue comme les moins grosses de

cette espèce, et sans comparaison plus qu'aucune autre perle que ce

soit. Aussi est-elle unique. On la dit la pareille et l'autre pendant

d'oreilles de celle qu'on prétend que la folie de magnificence et

d'amour fit dissoudre par Marc-Antoine dans du vinaigre, qu'il fit

avaler à Cléopâtre. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 197.)

[113] L'abbé de Vayrac cite cette église de Sainte-Marie qui le frappa

par une étrange représentation de la Vierge et de saint Joseph. Saint

Joseph était habillé en Arlequin, et la Vierge en mère Gigogne. (_État

présent de l'Espagne_, p. 81.)

[114] Le baron de Gleichen assista à des autos semblables vers la fin du

dix-huitième siècle.

La première de ces pièces, à laquelle je me suis trouvé, était une pièce

allégorique qui représentait une foire. Jésus-Christ et la Sainte Vierge

y tenaient boutique en rivalité avec la Mort et le Péché, et les âmes y

venaient faire des emplettes. La boutique de Notre-Seigneur était sur le

devant du théâtre, au milieu de celles de ses ennemis, et avait pour

enseigne une hostie et un calice environnés de rayons transparents. Tout

le jargon marchand était prodigué par la Mort et le Péché pour s'attirer

des chalands, pour les séduire et les tromper, tandis que des morceaux

de la plus belle éloquence étaient récités par Jésus-Christ et la Sainte

Vierge, pour détourner et détromper ces âmes égarées. Mais malgré cela

ils vendaient moins que les autres, ce qui produisit à la fin de la

pièce le sujet d'un pas de quatre qui exprimait leur jalousie et qui se

termina à l'avantage de Notre-Seigneur et de sa Mère, lesquels

chassèrent la Mort et le Péché à grands coups d'étrivières.

Une autre pièce, assez plaisante et fort spirituelle, est la comédie du

Pape Pie V. C'est une critique très-bien faite des moeurs espagnoles.

Dans la dernière scène, on voit le Pape, qui est un saint, sur un trône

au milieu de ses cardinaux, et deux avocats pour plaider devant ce

consistoire pour et contre les belles qualités et les défauts des

Espagnols; l'avocat contre finit par dénoncer le fandango comme une

danse scandaleuse et licencieuse, et digne de la censure apostolique.

Alors, l'avocat tire une guitare de dessous son manteau, et dit qu'il

faut avant tout avoir entendu un fandango avant que de pouvoir en juger.

Il le joue, et bientôt le plus jeune des cardinaux ne peut plus y tenir:

il se trémousse, descend de son siége et remue les jambes; le second en

fait autant; la même envie passe au troisième et les gagne l'un après

l'autre, jusqu'au Saint-Père qui résiste longtemps, mais qui, enfin, se

mêle parmi eux; et tous finissent par danser et rendre justice au

fandango. (_Souvenirs du baron de Gleichen_, p. 15.)

[115] «Ces badineries de carême-prenant» s'accommodaient avec la

dévotion des Espagnols. Le conseiller Bertault vit aussi les moines de

Valladolid célébrer le plus sérieusement du monde la naissance du Christ

par une mascarade. Ils avaient de faux nez et de fausses barbes, les

accoutrements les plus étranges, et simulaient ainsi l'arrivée des Rois

Mages. Ils s'avançaient en jouant du tambourin et exécutaient des danses

grotesques dans l'église, tandis que l'orgue jouait une chacone.

[116] La Casa de contratacion exerça une influence désastreuse sur les

finances de l'Espagne. Nous nous sommes efforcés d'en donner la raison

dans la note que nous avons insérée plus loin. (Appendice _E._)

[117] Nous renvoyons à l'appendice _F_. la très-longue et

très-fastidieuse liste que donne madame d'Aulnoy des vice-royautés et

gouvernements d'Amérique.

[118] Les choses ne se passaient pas aussi simplement que semble le dire

madame d'Aulnoy. Ces ventes étaient devenues un des moyens d'extorsion

que les Espagnols employaient pour arracher aux Indiens leurs dernières

ressources. En effet, les marchandises espagnoles étaient remises aux

corrégidors qui en faisaient la répartition (_repartimento_). Ces

magistrats parcouraient aussitôt les districts auxquels ils étaient

préposés et fixaient arbitrairement la qualité et le prix de la

marchandise que chaque Indien devait recevoir. Ils donnaient des miroirs

à un sauvage dont la cabane n'avait pas de plancher, des cadenas à un

autre dont la chaumière était suffisamment gardée par une porte de jonc,

des plumes et du papier à un malheureux qui ne savait pas écrire....

Cette première répartition, qui suivait régulièrement l'arrivée de la

flotte et des galions, ne suffisait point à l'avidité des corrégidors.

Le plus souvent, ils revenaient au bout de quelques jours offrir aux

Indiens quelques marchandises qu'ils avaient tenues en réserve afin d'en

assurer le débit; ils ne distribuaient la première fois que des objets

inutiles à ces malheureux et gardaient soigneusement pour cette nouvelle

répartition les objets de première nécessité. (_Notizia secreta_, citée

par Ch. Weiss, t. II, p. 213.)

[119] Les galions fournissaient les marchés du Pérou et du Chili.

C'étaient dix vaisseaux de guerre, dont huit portaient de

quarante-quatre à cinquante-deux canons. Les deux autres étaient de

simples pataches, dont la plus grande était armée de vingt-quatre canons

et la plus petite de six ou huit. La flotte était destinée à faire le

commerce avec la Nouvelle-Espagne. Elle se composait de deux vaisseaux

de cinquante-deux à cinquante-cinq canons. Les deux escadres étaient

accompagnées de vaisseaux marchands qui avaient chacun de trente à

trente-quatre canons et cent vingt hommes d'équipage. Au temps de

Philippe II, soixante-dix vaisseaux de huit cents tonneaux

approvisionnaient la Nouvelle-Espagne, et quarante autres le Pérou.

Toute cette flotte marchande se trouvait réduite, sous le règne de

Charles II, à une vingtaine de vaisseaux. (Weiss, t. II, p. 209.)

[120] Les chiffres donnés par madame d'Aulnoy doivent se rapprocher de

la vérité, car ils s'accordent avec les curieuses recherches faites par

M. de Humbolt. S'appuyant sur des données positives et des conjectures,

ce savant démontre que les importations de l'or d'Amérique en Espagne

eurent lieu dans la progression suivante: deux cent cinquante mille

piastres (un million trois cent mille francs), année moyenne, de 1492 à

1500; trois millions de piastres (quinze millions six cent mille

francs), de 1500 à 1545; onze millions de piastres (cinquante-sept

millions deux cent mille francs), de 1545 à 1600; seize millions

(quatre-vingt-trois millions deux cent mille francs), de 1600 à 1700.

(Weiss, t. II, p. 115.)

Il est fort probable, du reste, que le hasard ait seul servi madame

d'Aulnoy, car, quelques pages plus loin, elle donne un chiffre tout

différent.

[121] L'impureté du sang était un des griefs les plus sérieux qu'on pût

alléguer; aussi, fallait-il prouver son origine chrétienne pour arriver

aux plus modestes fonctions. Les Espagnols avaient une véritable horreur

des Juifs et des Maures. Ce trait de caractère explique un grand nombre

de faits de leur histoire, entre autres la popularité de l'Inquisition,

la faveur avec laquelle les contemporains virent l'expulsion des

maurisques; enfin, dans les relations journalières, le prix que l'on

attachait à la pureté du sang. (_La limpieza de la sangre_, Ranke, p.

257.)

[122] La raison en était que, par une exception rare en Espagne, les

titres, dignités et majorats des Velasco ne se transmettaient pas par

les femmes.

[123] Cette dernière assertion est invraisemblable, les majorats se

transmettant par les femmes.

[124] Le héros de cette aventure devait être le fils du comte de

Castrillo, qui prit une part considérable au gouvernement sous le règne

de Philippe IV et pendant la minorité de Charles II. La faveur dont il

jouit tenait surtout, paraît-il, à ce que sa famille était une branche

cadette de la maison de Haro, dont le chef était alors Don Luis de Haro,

marquis del Carpio.

[125] La correspondance du marquis de Villars témoigne de l'incroyable

désordre qui régnait à Madrid. L'ambassadeur de Portugal, dit-il, a

trente laquais, les meilleurs soldats qu'il ait pu trouver à Lisbonne,

armés de toutes sortes d'armes; et quand les Espagnols ont tué ou fait

quelque insulte à sa famille, il envoie un parti de douze ou quinze

valets, avec ordre de tuer cinq ou six Espagnols, suivant l'injure qu'on

lui a faite.

Il est aussi familier d'assassiner ici que de se désaltérer lorsqu'on a

soif, et il n'y a jamais de châtiment. (_Négociations relatives à la

succession d'Espagne_, t. IV, p. 168.)

[126] La Reine Louise de Savoie, femme de Philippe V, racontait au

cardinal d'Estrée un exemple curieux de l'usage que les Espagnols

faisaient des reliques. La duchesse d'Albe, alarmée de l'état de santé

de son fils, fit demander à des moines de Madrid quelques reliques. Elle

obtint un doigt de saint Isidore, le fit piler et le fit prendre à son

fils, partie en potion, partie en clystère. (_Mémoires de Louville_, t.

II, p. 107.)

Le duc de Saint-Simon cite de ces folies espagnoles un exemple non moins

plaisant. Louville trouva, dit-il, le duc d'Albe assez malproprement

entre deux draps, couché sur le côté droit, où il était sans avoir

changé de place ni fait faire son lit depuis plusieurs mois. Il se

disait hors d'état de remuer, et se portait pourtant très-bien. Le fait

était qu'il entretenait une maîtresse qui, lasse de lui, avait pris la

fuite. Il en fut au désespoir, la fit chercher par toute l'Espagne, fit

dire des messes et autres dévotions pour la retrouver, et finalement fit

le voeu de demeurer au lit et sans bouger de dessus le côté droit,

jusqu'à ce qu'il l'eût retrouvée. Il contait cette folie à Louville

comme une chose capable de lui rendre sa maîtresse et tout à fait

raisonnable. Il recevait grand monde chez lui et la meilleure compagnie

de la cour, et était même d'excellente conversation. Avec ce voeu, il ne

fut de rien à la mort de Charles II, ni à l'avénement de Philippe V,

qu'il ne vit jamais. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. IV, p. 251.)

[127] La prétention du duc d'Arcos s'explique par cette circonstance,

qu'il avait épousé la duchesse d'Aveïro, héritière de Georges de

Portugal, bâtard du roi Jean II. Or, la branche de Bragance n'était pas

moins bâtarde que la branche des ducs d'Aveïro.

[128] Le nom castillan est Eliche.

[129] L'ignorance des Espagnols scandalisait les seigneurs de la cour de

France. Le duc de Gramont en cite des traits vraiment fort étranges. Le

duc d'Albe, dit-il, s'engagea par malheur à raconter une histoire de son

aïeul, qui avait gouverné les Pays-Bas. Il ne put jamais se souvenir du

nom du prince d'Orange, qui servait à son propos, et en sortit en

l'appelant toujours El rebelde. Un autre demandait, à propos d'un combat

naval livré par les Vénitiens aux Turcs, qui était vice-roi à Venise...

On peut parler devant la plupart de ces messieurs-là allemand, italien,

latin, français, sans qu'ils distinguent trop quelle langue c'est. Ils

n'ont nulle curiosité de voir les pays étrangers et encore moins de

s'enquérir de ce qui s'y passe... Le mépris que ces messieurs font des

gens qui vont à la guerre ou qui y ont été, n'est quasi pas imaginable.

J'ai vu Don Francisco de Mennesses qui avait si valeureusement défendu

Valenciennes contre Monsieur de Turenne, et si bien, qu'on ne put lui

prendre sa contrescarpe, n'être pas connu à Madrid et ne pouvoir saluer

le Roi ni l'amirante de Castille. (_Collection des Mémoires relatifs à

l'histoire de France_, t. XXXI, p. 226.)

[130] Le duc de Saint-Simon, qui assista à une fête semblable, en fait

la description en ces termes: Le duc de Medinaceli, le duc del Arco et

le corrégidor de Madrid avaient chacun leur quadrille de deux cent

cinquante bourgeois ou artisans de Madrid, toutes trois diversement

masquées, c'est-à-dire magnifiquement parées en mascarades diverses,

mais à visage découvert, tous montés sur les plus beaux chevaux

d'Espagne, avec de superbes harnais. Les deux ducs, couverts des plus

belles pierreries, ainsi que les harnais de leurs admirables chevaux,

étaient, ainsi que le corrégidor, en habits ordinaires, mais extrêmement

magnifiques. Les trois quadrilles, leurs chefs à la tête, suivies de

force gentilshommes, pages et laquais, entrèrent l'une après l'autre

dans la place, dont elles firent le tour, et toutes leurs comparses,

dans un très-bel ordre et sans la moindre confusion, au bruit de leurs

fanfares, celle de Medinaceli la première, celle del Arco après, puis

celle de la ville. Les chefs, l'un après l'autre, se rendirent après les

comparses sous le balcon de Leurs Majestés Catholiques, où étaient le

prince et la princesse, les infants et leurs plus grands officiers,

tandis que la brigade arrivait vis-à-vis, sous le balcon où j'étais. De

cet endroit, ils partirent deux à la fois, prenant chacun à l'entrée de

la lice un long et grand flambeau de cire blanche, bien allumé, qui leur

était présenté de chaque côté en même temps, d'où prenant d'abord le

petit galop quelques pas, ils poussaient leurs chevaux à toute bride

tout du long de la lice, et les arrêtaient tout à coup sur cul sous le

balcon du Roi. L'adresse de cet exercice, où pas un ne manqua, est de

courir de front sans se dépasser d'une ligne ni rester d'une autre plus

en arrière, tête contre tête et croupe contre croupe, tenant d'une main

le flambeau droit et ferme, sans pencher d'aucun côté et parfaitement

vis-à-vis l'un de l'autre et le corps ferme et droit. La quadrille del

Arco suivit dans le même ordre, puis celle de la ville. Chaque couple de

cavaliers n'entrait en lice qu'après que l'autre était arrivé, mais

partait au même instant, et à mesure qu'ils arrivaient, ils prenaient

leur rang en commençant sous le balcon du Roi, et quand chacune avait

achevé de courir, force fanfares, en attendant que l'autre commençât.

Les courses de toutes trois finies, les chefs en reprirent chacun la

tête de la sienne et dans le même ordre, mais alors se suivant, toutes

trois firent leurs comparses et le tour de la place au bruit de leurs

fanfares, sortirent après de la place et se retirèrent comme elles

étaient venues. L'exécution en fut également magnifique, galante et

parfaite, et dans un silence qui en releva beaucoup la grâce, l'adresse

et l'éclat. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 200.)

[131] Il faut remarquer que le sommelier et les gentilshommes de la

chambre portent tous une grande clef qui sort par le manche de la

couture de la patte de leur poche droite; le cercle de cette clef est

ridiculement large et oblong. Il est doré, et encore rattaché à la

boutonnière du coin de la poche, avec un ruban qui voltige, de couleur

indifférente. Les valets intérieurs, qui sont en petit nombre, la

portent de même, à la différence que ce qui paraît de leur clef n'est

point doré. Cette clef ouvre toutes les portes des appartements du Roi,

de tous ses palais en Espagne. Si un d'eux vient à perdre sa clef, il

est obligé d'en avertir le sommelier qui, sur-le-champ, fait changer

toutes les serrures et toutes les clefs aux dépens de celui qui a perdu

la sienne, à qui il en coûte plus de dix mille écus. Cette clef se porte

partout, comme je viens de l'expliquer, et tous les jours, même hors

d'Espagne. Mais parmi les gentilshommes de la chambre, il y en a de deux

sortes: de véritables clefs qui ouvrent et qui sont pour les

gentilshommes de la chambre en exercice; et des clefs qui n'en ont que

la figure, qui n'ouvrent rien et qui s'appellent des clefs caponnes,

pour les gentilshommes sans exercice et qui n'ont que le titre et

l'extérieur de cette distinction. (_Mémoires de Saint-Simon_, t. III, p.

117.)

[132] Les Rois d'Espagne, dit le marquis de Louville, n'avaient jamais

eu de gardes que quelques méchants lanciers déguenillés qui ne le

suivaient guère et en petit nombre, et qui demandaient l'aumône à tout

ce qui entrait au palais, comme de vrais gueux qu'ils étaient.

[133] Cette absence de toute police ne tarda pas à entraîner ses

conséquences vers la fin du règne de Charles II. Le renchérissement du

pain entraîna des séditions qui firent trembler le Roi jusque dans son

palais. Sur cent cinquante mille habitants de Madrid, on en comptait,

dit le duc de Noailles, plus de soixante mille armés, presque tous

domestiques ou gens sans aveu, vagabonds, mendiants, à peine cinq mille

qui vivaient de leur travail. Sous le dernier règne, l'impunité avait

enhardi la licence. Nul combat de taureaux, nulle fête qu'on ne mit

l'épée à la main en présence du Roi. (_Collection des Mémoires relatifs

à l'histoire de France_, t. XXXIV, p. 82.)

[134] Voici un modèle du genre: «Après que, dans le céleste

amphithéâtre, le cavalier du jour, monté sur Phlégéton, a vaillamment

piqué le taureau lumineux, vibrant pour javelots des rayons d'or et

ayant pour applaudir à ses attaques la charmante assemblée des étoiles,

qui, pour jouir de sa taille élégante, s'appuient sur les balcons de

l'Aurore; après que, par une singulière métamorphose, avec des talons de

plume et une crête de feu, le blond Phébus, devenu coq, a présidé la

multitude des astres brillants, poules des champs célestes, entre les

poulets de l'oeuf de Tyndare....» (Weiss, t. II, p. 344.)

[135] Les livres d'une valeur sérieuse s'imprimaient en France ou en

Hollande. Ainsi, le conseiller Bertault ayant été visiter le célèbre

Jésuite Escobar, apprit de lui qu'il s'était vu dans la nécessité de

faire imprimer son ouvrage à Lyon; il était du reste fort modeste,

avouait que personne ne se souciait de lui en Espagne; et fut même

très-surpris du bruit que sa doctrine faisait à l'étranger.

[136] Le comble du désordre était le déréglement de la monnaie, qui

avait passé si avant, que la pistole, qui ne peut valoir en Espagne que

quarante-huit réaux de vellon, c'est-à-dire de monnaie de cuivre, était

montée jusqu'à cent dix, et les piastres ou patagons, qui ne devaient

valoir que douze réaux, se changeaient publiquement pour trente.

(_Mémoires de la cour d'Espagne_, p. 95.)

Cette disette de monnaie d'or et d'argent remontait à une époque déjà

fort ancienne, ainsi que l'attestent un grand nombre d'auteurs du

dix-septième siècle. C'est là un des faits les plus curieux de cette

époque. Les maîtres des mines du Mexique et du Pérou n'avaient que de la

monnaie de cuivre. La raison, du reste, en est facile à comprendre;

l'industrie espagnole étant entièrement ruinée, il fallait solder avec

l'or de l'Amérique toutes les transactions à l'étranger.

[137] Voici en quels termes le duc de Saint-Simon décrivait la vie de

Madrid: «Les Espagnols ne mangeaient point, paressaient chez eux et

entre eux; peu de commerce, encore moins avec les étrangers; quelques

conversations par espèce de sociétés de cinq ou six chez l'un d'eux,

mais à porte ouverte s'il y venait de hasard quelque autre. J'en ai

trouvé quelquefois en faisant des visites. Ils demeuraient là trois

heures ensemble à causer, presque jamais à jouer. On leur apportait du

chocolat, des biscuits, de la mousse de sucre, des eaux glacées, le tout

à la main. Les dames espagnoles vivaient de même entre elles. (_Mémoires

du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 193.)

[138] Ce fut Charles III qui s'avisa pour la première fois de purifier

la ville de Madrid. «L'infection y était si épouvantable, qu'on la

sentait six lieues à la ronde et qu'on la mâchait pendant six semaines

avant de s'en être blasé. Il n'y a sorte d'oppositions et de difficultés

qu'il n'éprouvât dans son projet. Il fallut faire venir et employer des

Napolitains pour établir de force des latrines dans les maisons, et le

corps des médecins composa un mémoire pour représenter que l'air de

Madrid ayant été fort sain, il leur paraissait dangereux de vouloir le

changer. Ceci me fait souvenir de l'histoire d'un Espagnol qui était

tombé malade en France et dont les médecins ne pouvaient deviner la

maladie. Son valet de chambre imaginant que l'air natal pourrait lui

faire du bien, et le malade ne pouvant être transporté, il fourra sous

son lit un bassin plein d'odeurs de Madrid. L'Espagnol, après des rêves

délicieux, s'éveilla en disant: O Madrid de mi alma! et il guérit.»

(_Souvenirs du baron de Gleichen_, p. 14.)

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 36 / 37 段