monde, et que bien souvent elles n'aillent chercher les hommes sans
faire connaître ce qu'elles sont, croyant toutes que c'est une chose
dont on ne saurait se passer que de se divertir.... On est si bien
persuadé de cela en Espagne, que ce n'est pas être homme que de ne pas
accoster une femme que l'on rencontre, soit dans l'église, soit dans la
rue, pourvu qu'elle n'ait point d'homme avec elle; car, en ce cas-là,
cela est contre l'ordre.... Les femmes ne sortent point qu'emmantelées
d'une mante noire, comme le deuil des dames de France. Elles ne se
découvrent qu'un oeil et vont cherchant et agaçant les hommes avec tant
d'effronterie, qu'elles tiennent à affront quand on ne veut pas aller
plus loin que la conversation. (_Relation de l'État d'Espagne_, p. 53.)
[140] Le marquis de Louville fait allusion à cet usage dans sa
correspondance. Le duc d'Albe venait de refuser l'ambassade de France.
Cet homme, dit-il, le plus triste et le plus sérieux que j'aie jamais
vu, est devenu amoureux d'une dame du palais, soeur du duc d'Ossone,
aussi laide que lui. Comme il n'y voit goutte, c'est son valet qui fait
de loin les signes pour lui. (_Mémoires du marquis de Louville_, t. II,
p. 108.)
[141] Le duc de Saint-Simon donne une idée beaucoup plus nette des
jardins d'Aranjuez. «Le jardin, dit-il, est grand, avec un beau parterre
et quelques belles allées. Le reste, découpé de bosquets et de berceaux
bas et étroits et pleins de fontaines de belle eau, d'oiseaux,
d'animaux, de quelques statues, qui inondent les curieux qui s'amusent à
les considérer. Il en sort de l'eau de dessous leurs pieds; il leur en
tombe de ces oiseaux factices perchés sur les arbres une pluie abondante
et une autre qui se croise en sortant de la gueule des animaux et des
statues, en sorte qu'on est noyé en un instant sans savoir où se sauver.
Tout ce jardin est dans l'ancien goût flamand, fait par des Flamands que
Charles-Quint fit venir exprès. Il ordonna que ce jardin serait toujours
entretenu par des jardiniers flamands, sous un directeur de la même
nation, qui aurait seul le droit d'en ordonner, et cela s'est toujours
observé fidèlement depuis.» (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX,
p. 309.)
[142] Les fonctions des autres personnages s'expliquent d'elles-mêmes;
mais il nous semble à propos de donner quelques détails sur celles des
qualificateurs et des consulteurs. C'étaient des théologiens chargés
d'apprécier les points douteux des opinions religieuses émises par les
prévenus. Les subtilités des questions qui leur étaient soumises leur
permettaient de confondre les affaires politiques avec les affaires
religieuses. Ainsi, dans le procès d'Antonio Perez, le qualificateur
définit en ces termes son opinion sur un terme qui leur avait été
rapporté. Antonio Perez avait dit ces propres paroles: Si Dieu le Père y
voulait mettre obstacle, je lui couperais le nez. Cette proposition, dit
le qualificateur, est une proposition blasphématoire, sentant l'hérésie
des Vaudois, qui prétendent que Dieu est corporel et qu'il a des membres
humains. (_Antonio Perez et Philippe II_, Mignet, p. 145.)
[143] Au dire de Llorente, treize mille personnes furent brûlées, et
cent quatre-vingt-onze mille quatre cent treize furent condamnées à
diverses peines, de l'année 1481 à l'année 1518. Llorente se base sur un
passage de l'historien Mariana, qui parle de deux mille personnes
condamnées à Séville en 1481; il multiplie ce chiffre par le nombre des
tribunaux de l'Inquisition en Espagne, et arrive à se créer ainsi une
moyenne. La statistique seule peut accepter de semblables évaluations.
Mariana, d'ailleurs, semble avoir parlé fort à la légère. Marineo, un
contemporain, dit bien que deux mille personnes furent condamnées; mais,
ajoute-t-il, dans un court espace de temps, ce qui change fort la thèse.
En réalité, nous en sommes réduits à des conjectures plus ou moins
vagues.
[144] L'idée de célébrer avec pompe et magnificence l'effroyable
cérémonie de l'auto-da-fe était parfaitement espagnole, et madame
d'Aulnoy semble s'être identifiée avec le sentiment du pays, en laissant
tomber ces mots de sa plume sans autre réflexion. Il est impossible, en
effet, de le méconnaître, le tribunal du Saint-Office était considéré
comme une institution nationale et religieuse. A ce double point de vue,
il était entouré du respect et de la faveur populaires. Nous en trouvons
la raison dans le passé de l'Espagne. Tous les souvenirs se rattachant à
la lutte séculaire que les chrétiens avaient soutenue contre les
musulmans. Or, les rigueurs de l'Inquisition s'exerçaient principalement
contre les Maures et les Juifs. Il n'existait guère d'hérétiques en
Espagne, ou, s'il en existait, l'opinion générale les confondait avec
les Juifs. Les auto-da-fé étaient donc considérés comme des représailles
envers les oppresseurs du nom chrétien. Ils donnaient satisfaction au
fanatisme religieux, aux haines nationales, aux instincts féroces de la
multitude; ils devenaient ainsi pour elle une fête émouvante, plus
émouvante que le plus sanglant combat de taureaux. L'Inquisition avait
encore d'autres auxiliaires. Elle était, en effet, secondée par la
monarchie absolue, dont elle servait les intérêts. Primitivement appelée
à réprimer les atteintes portées à la foi religieuse, elle n'avait pas
tardé à subir la pression de l'autorité souveraine dont elle émanait et
était devenue un des rouages du gouvernement. Son intervention dans le
domaine politique avait puissamment aidé la royauté à se transformer en
une sorte de théocratie. Nul mieux que Philippe II ne comprit le parti
qu'il pouvait tirer d'un tribunal à sa dévotion. Aussi, s'efforça-t-il
de l'établir dans tous les pays soumis à son autorité. Mais
l'Inquisition n'avait sa raison d'être qu'en Espagne. Les haines
nationales qu'elle flattait n'existaient pas ailleurs; l'entreprise
échoua, ainsi que chacun le sait.
[145] Un gentilhomme, familier de l'Inquisition, peut après cela faire
toutes les méchantes actions du monde, tuer, assassiner, violer, sans
qu'il lui en arrive du mal; car dès qu'on le veut faire prendre, il se
réclame tout aussitôt de l'Inquisition, où il a ses causes commises, et
il faut que toute autre juridiction cède, car celle-ci a les mains plus
longues que les autres. Les inquisiteurs entreprennent donc ce procès,
et le familier ne manque point aussitôt de se faire écrouer prisonnier
de l'Inquisition, et après cela, il ne laisse pas de se promener
partout, pendant qu'on fait tirer le procès en longueur.... Quand je
passai à Cordoue, je vis un Don Diego de Cabrera y Sotomayor, chevalier
del habito de Calatrava, qui me fit voir la salle de l'Inquisition; tous
les coins et les prisons et le lieu où se donne la gêne aux accusés, et
il me dit qu'il y avait fort longtemps qu'il était prisonnier de
l'Inquisition de cette nature. (_Relation de l'État d'Espagne_, p. 87.)
[146] Ainsi que nous l'avons vu, les Espagnols étaient fort sobres; mais
lorsqu'il s'agissait de repas de cérémonie, ils se piquaient d'une
magnificence extraordinaire. Le maréchal, dit le duc de Gramont, fut
dîner chez l'amirante de Castille, qui lui fit un festin superbe et
magnifique, à la manière espagnole, c'est-à-dire pernicieux et duquel
personne ne put manger. J'y vis servir sept cents plats, tous aux armes
de l'amirante. Tout ce qui était dedans était safrané et doré; puis je
les vis reporter comme ils étaient venus, sans que personne de tout ce
qui était à table y pût tâter, et le dîner dura plus de quatre heures.
(_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. XXXI, p.
317.)
[147] Il s'agit probablement de ces «petits jambons vermeils» sur
lesquels le duc de Saint-Simon s'extasie, fort rares en Espagne même,
qui ne se font que chez le duc d'Arcos et deux autres seigneurs, de
cochons renfermés dans des espèces de petits parcs remplis de halliers,
où tout fourmille de vipères dont ces cochons se nourrissent uniquement.
(_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 131.)
[148] Les témoignages des contemporains sont trop unanimes, pour qu'il
soit possible de douter de la dépopulation rapide de l'Espagne au
dix-septième siècle. Il est difficile seulement de la formuler
exactement. L'organisation sociale n'était pas encore assez avancée pour
que les gouvernements eux-mêmes pussent s'en rendre compte autrement que
d'une manière approximative. Nous nous bornerons donc à donner les
chiffres suivants: Un recensement fait en 1594, époque où l'Amérique
avait déjà enlevé à l'Espagne un grand nombre d'émigrants, donna un
chiffre de 8,206,791 âmes. Au commencement du règne de Philippe IV, la
totalité de la population n'excédait guère plus de 6,000,000. Sous le
règne de Charles III, elle était de 5,700,000 âmes. Enfin, nous trouvons
un terme de comparaison dans le chiffre de la population, sous la
domination des Bourbons. En 1726, elle s'élevait à 6,025,000; en 1768, à
9,307,000; en 1797, à 10,541,000; et en 1825, à 14,000,000. (Weiss, t.
II, p. 72, 75, 383.)
[149] Les gentilshommes ne demeurent pas à la campagne, comme en France
et en Allemagne, de façon que demeurant tous dans les villes, et n'ayant
aucun droit ni privilège de chasse par-dessus les bourgeois et n'ayant
aucune justice à fief, ni vassaux, comme nos gentilshommes qui sont
seigneurs de leurs paroisses, ils n'ont aucune prérogative par-dessus
les bourgeois, si ce n'est les gentilshommes d'Aragon, dont je ne parle
point, de façon que ce que l'on appelle hijosdalgos n'est guère
différent des simples artisans qu'ils appellent officiales, que l'on
appelle aussi caballeros, encore que ce soient des cordonniers et autres
artisans, qui sont tous habillés de noir, avec des bas d'estame tirés et
la golille et l'épée au côté, comme les plus grands seigneurs.
Ainsi, à bien parler, on ne sait ce que c'est que la simple noblesse qui
est la plus considérable en France, et il n'y a de noblesse que ceux qui
ont los habitos des ordres militaires et à ce que l'on appelle titulos,
qui sont les comtes, marquis ou ducs. (_État de l'Espagne_, p. 96.)
[150] Je n'eus pas de peine à découvrir, dit Gourville, l'extrême
paresse et en même temps la vanité de ces peuples. Il y a des ouvriers
pour faire des couteaux, mais il n'y en aurait pas pour les aiguiser, si
une infinité de Français, que nous appelons gagne-petit, ne se
répandaient par toute l'Espagne. Il en est de même des savetiers et des
porteurs d'eau de Madrid. La Guyenne et d'autres provinces de France
fournissent un grand nombre d'hommes pour couper le blé et le battre.
Les Espagnols appellent ces gens-là gavoches et les méprisent
extrêmement. (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de
France._)
Il résulte également d'une dépêche du marquis de Villars, qu'il y avait
de son temps en Espagne 67,000 Français, plus une foule considérable de
marchands et d'ouvriers italiens, allemands et anglais. Leur concours
fut jugé si nécessaire, que Philippe IV, pour les attirer, les exempta
pour six ans de l'impôt. (Weiss, t. II, p. 146, 147, 149.)
[151] On ferait un volume de toutes les superstitions des Espagnols.
Nous en citerons quelques traits perdus dans les mémoires des Français
qui accompagnèrent Philippe V. Ainsi le chambellan, comte de Benevente,
vint, les larmes aux yeux, avertir Louville de se défier d'une berline
attelée qui devait être donnée au Roi et qui, disait-il, «devait, par un
sortilége, devenir caisse d'oranger, pendant que le Roi deviendrait
oranger en caisse. Une autre fois, il s'agissait de la perruque du Roi,
affaire d'État, s'il en fut, pour le mayordomo-mayor. La prudence
exigeait qu'il s'informât à qui avaient appartenu les cheveux de cette
perruque, car ils pouvaient être ensorcelés. Le maréchal de Berwick
s'avance pour assiéger Pampelune. A la vue de son armée, les habitants
s'étonnent, ils n'en peuvent croire leurs yeux, ils croient à quelque
maléfice, à quelque vision émanant du Diable. Le clergé se rend sur les
remparts, exorcise les êtres fantastiques qui s'approchent, et il ne
reconnaît la réalité que lorsque les balles viennent siffler à ses
oreilles.
[152] Le duc de Saint-Simon en cite un exemple curieux. La Reine Louise
de Savoie, chassant avec Philippe V, tomba le pied pris dans son étrier
qui l'entraînait. Le premier écuyer, Don Alonzo Manrique, depuis duc del
Arco, eut l'adresse et la légèreté de se jeter à bas de son cheval et de
courir assez vite pour dégager le pied de la Reine. Aussitôt après, il
remonta à cheval et s'enfuit à toutes jambes jusqu'au premier couvent
qu'il put trouver. C'est qu'en Espagne, toucher aux pieds de la Reine
est un crime digne de mort. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XVIII,
p. 370.)
[153] Madame de Maintenon, écrivait la princesse des Ursins, rirait bien
si elle savait tous les détails de ma charge. Dites-lui, je vous
supplie, que c'est moi qui ai l'honneur de prendre la robe de chambre du
roi d'Espagne, lorsqu'il se met au lit et de la lui donner avec ses
pantoufles quand il se lève. Jusque-là, je prendrais patience; mais que
tous les soirs, quand le Roi entre chez la Reine pour se coucher, le
comte de Benavente me charge de l'épée de Sa Majesté, d'un pot de
chambre et d'une lampe que je renverse ordinairement sur mes habits,
cela est trop grotesque. (_La Princesse des Ursins_, par Combes, p.
176.)--Paris, 1858.
[154] «C'est une belle chose que l'étiquette, écrivait le marquis de
Louville. La Reine vient d'avoir l'agrément de ses quatorze ans
accomplis. La fête, en pareille occasion, est grande en ce pays. On l'a
célébrée, comme vous l'allez voir, avec un haut éclat. Il y eut
baise-main général, et Vaset entra solennellement au milieu du cercle de
la cour en disant à haute voix: _La Reyna tiena sus reglas._ Je crus
qu'il était devenu fou, mais j'étais le seul à le croire.» (_Mémoires de
Louville_, t. II, p. 107.)
[155] Il ne reste plus à la cour d'Espagne, dit le duc de Saint-Simon,
trace aucune de cette tolérance de la vanité prétextée de la galanterie
espagnole de l'ancien temps, de personnes qui s'y couvrent sans aucun
droit que celui de son entretien avec la dame qu'il sert, dont l'amour
le transporte au point de ne savoir ce qu'il fait, si le Roi ou la Reine
sont présents, et s'il est couvert ou non. (_Mémoires_, t. III, p. 274.)
Il est également fait mention dans la _Relation de l'État d'Espagne_,
des embevecidos, si éperdus ou si attentifs à considérer leur dame,
qu'ils ne songent pas qu'ils sont devant la Reine.
[156] La marquise de Villars mentionne dans ses lettres ce nain qui, par
son babil, entretenait la conversation avec le Roi.
[157] Le duc de Saint-Simon donne sur cette coutume, connue sous le nom
de Saccade du Vicaire, de longs détails que nous reproduisons dans la
note G de l'appendice.
[158] Nous donnons cette liste des évêchés, gouvernements, telle quelle;
car, bien que généralement exacte, comme nous avons pris soin de nous en
assurer, madame d'Aulnoy semble posséder des notions assez vagues et
même fantasques sur la géographie. Nous déclinons donc toute
responsabilité d'exactitude.