[139] Ce n'est pas que les dames ne soient de la meilleure volonté du

monde, et que bien souvent elles n'aillent chercher les hommes sans

faire connaître ce qu'elles sont, croyant toutes que c'est une chose

dont on ne saurait se passer que de se divertir.... On est si bien

persuadé de cela en Espagne, que ce n'est pas être homme que de ne pas

accoster une femme que l'on rencontre, soit dans l'église, soit dans la

rue, pourvu qu'elle n'ait point d'homme avec elle; car, en ce cas-là,

cela est contre l'ordre.... Les femmes ne sortent point qu'emmantelées

d'une mante noire, comme le deuil des dames de France. Elles ne se

découvrent qu'un oeil et vont cherchant et agaçant les hommes avec tant

d'effronterie, qu'elles tiennent à affront quand on ne veut pas aller

plus loin que la conversation. (_Relation de l'État d'Espagne_, p. 53.)

[140] Le marquis de Louville fait allusion à cet usage dans sa

correspondance. Le duc d'Albe venait de refuser l'ambassade de France.

Cet homme, dit-il, le plus triste et le plus sérieux que j'aie jamais

vu, est devenu amoureux d'une dame du palais, soeur du duc d'Ossone,

aussi laide que lui. Comme il n'y voit goutte, c'est son valet qui fait

de loin les signes pour lui. (_Mémoires du marquis de Louville_, t. II,

p. 108.)

[141] Le duc de Saint-Simon donne une idée beaucoup plus nette des

jardins d'Aranjuez. «Le jardin, dit-il, est grand, avec un beau parterre

et quelques belles allées. Le reste, découpé de bosquets et de berceaux

bas et étroits et pleins de fontaines de belle eau, d'oiseaux,

d'animaux, de quelques statues, qui inondent les curieux qui s'amusent à

les considérer. Il en sort de l'eau de dessous leurs pieds; il leur en

tombe de ces oiseaux factices perchés sur les arbres une pluie abondante

et une autre qui se croise en sortant de la gueule des animaux et des

statues, en sorte qu'on est noyé en un instant sans savoir où se sauver.

Tout ce jardin est dans l'ancien goût flamand, fait par des Flamands que

Charles-Quint fit venir exprès. Il ordonna que ce jardin serait toujours

entretenu par des jardiniers flamands, sous un directeur de la même

nation, qui aurait seul le droit d'en ordonner, et cela s'est toujours

observé fidèlement depuis.» (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX,

p. 309.)

[142] Les fonctions des autres personnages s'expliquent d'elles-mêmes;

mais il nous semble à propos de donner quelques détails sur celles des

qualificateurs et des consulteurs. C'étaient des théologiens chargés

d'apprécier les points douteux des opinions religieuses émises par les

prévenus. Les subtilités des questions qui leur étaient soumises leur

permettaient de confondre les affaires politiques avec les affaires

religieuses. Ainsi, dans le procès d'Antonio Perez, le qualificateur

définit en ces termes son opinion sur un terme qui leur avait été

rapporté. Antonio Perez avait dit ces propres paroles: Si Dieu le Père y

voulait mettre obstacle, je lui couperais le nez. Cette proposition, dit

le qualificateur, est une proposition blasphématoire, sentant l'hérésie

des Vaudois, qui prétendent que Dieu est corporel et qu'il a des membres

humains. (_Antonio Perez et Philippe II_, Mignet, p. 145.)

[143] Au dire de Llorente, treize mille personnes furent brûlées, et

cent quatre-vingt-onze mille quatre cent treize furent condamnées à

diverses peines, de l'année 1481 à l'année 1518. Llorente se base sur un

passage de l'historien Mariana, qui parle de deux mille personnes

condamnées à Séville en 1481; il multiplie ce chiffre par le nombre des

tribunaux de l'Inquisition en Espagne, et arrive à se créer ainsi une

moyenne. La statistique seule peut accepter de semblables évaluations.

Mariana, d'ailleurs, semble avoir parlé fort à la légère. Marineo, un

contemporain, dit bien que deux mille personnes furent condamnées; mais,

ajoute-t-il, dans un court espace de temps, ce qui change fort la thèse.

En réalité, nous en sommes réduits à des conjectures plus ou moins

vagues.

[144] L'idée de célébrer avec pompe et magnificence l'effroyable

cérémonie de l'auto-da-fe était parfaitement espagnole, et madame

d'Aulnoy semble s'être identifiée avec le sentiment du pays, en laissant

tomber ces mots de sa plume sans autre réflexion. Il est impossible, en

effet, de le méconnaître, le tribunal du Saint-Office était considéré

comme une institution nationale et religieuse. A ce double point de vue,

il était entouré du respect et de la faveur populaires. Nous en trouvons

la raison dans le passé de l'Espagne. Tous les souvenirs se rattachant à

la lutte séculaire que les chrétiens avaient soutenue contre les

musulmans. Or, les rigueurs de l'Inquisition s'exerçaient principalement

contre les Maures et les Juifs. Il n'existait guère d'hérétiques en

Espagne, ou, s'il en existait, l'opinion générale les confondait avec

les Juifs. Les auto-da-fé étaient donc considérés comme des représailles

envers les oppresseurs du nom chrétien. Ils donnaient satisfaction au

fanatisme religieux, aux haines nationales, aux instincts féroces de la

multitude; ils devenaient ainsi pour elle une fête émouvante, plus

émouvante que le plus sanglant combat de taureaux. L'Inquisition avait

encore d'autres auxiliaires. Elle était, en effet, secondée par la

monarchie absolue, dont elle servait les intérêts. Primitivement appelée

à réprimer les atteintes portées à la foi religieuse, elle n'avait pas

tardé à subir la pression de l'autorité souveraine dont elle émanait et

était devenue un des rouages du gouvernement. Son intervention dans le

domaine politique avait puissamment aidé la royauté à se transformer en

une sorte de théocratie. Nul mieux que Philippe II ne comprit le parti

qu'il pouvait tirer d'un tribunal à sa dévotion. Aussi, s'efforça-t-il

de l'établir dans tous les pays soumis à son autorité. Mais

l'Inquisition n'avait sa raison d'être qu'en Espagne. Les haines

nationales qu'elle flattait n'existaient pas ailleurs; l'entreprise

échoua, ainsi que chacun le sait.

[145] Un gentilhomme, familier de l'Inquisition, peut après cela faire

toutes les méchantes actions du monde, tuer, assassiner, violer, sans

qu'il lui en arrive du mal; car dès qu'on le veut faire prendre, il se

réclame tout aussitôt de l'Inquisition, où il a ses causes commises, et

il faut que toute autre juridiction cède, car celle-ci a les mains plus

longues que les autres. Les inquisiteurs entreprennent donc ce procès,

et le familier ne manque point aussitôt de se faire écrouer prisonnier

de l'Inquisition, et après cela, il ne laisse pas de se promener

partout, pendant qu'on fait tirer le procès en longueur.... Quand je

passai à Cordoue, je vis un Don Diego de Cabrera y Sotomayor, chevalier

del habito de Calatrava, qui me fit voir la salle de l'Inquisition; tous

les coins et les prisons et le lieu où se donne la gêne aux accusés, et

il me dit qu'il y avait fort longtemps qu'il était prisonnier de

l'Inquisition de cette nature. (_Relation de l'État d'Espagne_, p. 87.)

[146] Ainsi que nous l'avons vu, les Espagnols étaient fort sobres; mais

lorsqu'il s'agissait de repas de cérémonie, ils se piquaient d'une

magnificence extraordinaire. Le maréchal, dit le duc de Gramont, fut

dîner chez l'amirante de Castille, qui lui fit un festin superbe et

magnifique, à la manière espagnole, c'est-à-dire pernicieux et duquel

personne ne put manger. J'y vis servir sept cents plats, tous aux armes

de l'amirante. Tout ce qui était dedans était safrané et doré; puis je

les vis reporter comme ils étaient venus, sans que personne de tout ce

qui était à table y pût tâter, et le dîner dura plus de quatre heures.

(_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. XXXI, p.

317.)

[147] Il s'agit probablement de ces «petits jambons vermeils» sur

lesquels le duc de Saint-Simon s'extasie, fort rares en Espagne même,

qui ne se font que chez le duc d'Arcos et deux autres seigneurs, de

cochons renfermés dans des espèces de petits parcs remplis de halliers,

où tout fourmille de vipères dont ces cochons se nourrissent uniquement.

(_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 131.)

[148] Les témoignages des contemporains sont trop unanimes, pour qu'il

soit possible de douter de la dépopulation rapide de l'Espagne au

dix-septième siècle. Il est difficile seulement de la formuler

exactement. L'organisation sociale n'était pas encore assez avancée pour

que les gouvernements eux-mêmes pussent s'en rendre compte autrement que

d'une manière approximative. Nous nous bornerons donc à donner les

chiffres suivants: Un recensement fait en 1594, époque où l'Amérique

avait déjà enlevé à l'Espagne un grand nombre d'émigrants, donna un

chiffre de 8,206,791 âmes. Au commencement du règne de Philippe IV, la

totalité de la population n'excédait guère plus de 6,000,000. Sous le

règne de Charles III, elle était de 5,700,000 âmes. Enfin, nous trouvons

un terme de comparaison dans le chiffre de la population, sous la

domination des Bourbons. En 1726, elle s'élevait à 6,025,000; en 1768, à

9,307,000; en 1797, à 10,541,000; et en 1825, à 14,000,000. (Weiss, t.

II, p. 72, 75, 383.)

[149] Les gentilshommes ne demeurent pas à la campagne, comme en France

et en Allemagne, de façon que demeurant tous dans les villes, et n'ayant

aucun droit ni privilège de chasse par-dessus les bourgeois et n'ayant

aucune justice à fief, ni vassaux, comme nos gentilshommes qui sont

seigneurs de leurs paroisses, ils n'ont aucune prérogative par-dessus

les bourgeois, si ce n'est les gentilshommes d'Aragon, dont je ne parle

point, de façon que ce que l'on appelle hijosdalgos n'est guère

différent des simples artisans qu'ils appellent officiales, que l'on

appelle aussi caballeros, encore que ce soient des cordonniers et autres

artisans, qui sont tous habillés de noir, avec des bas d'estame tirés et

la golille et l'épée au côté, comme les plus grands seigneurs.

Ainsi, à bien parler, on ne sait ce que c'est que la simple noblesse qui

est la plus considérable en France, et il n'y a de noblesse que ceux qui

ont los habitos des ordres militaires et à ce que l'on appelle titulos,

qui sont les comtes, marquis ou ducs. (_État de l'Espagne_, p. 96.)

[150] Je n'eus pas de peine à découvrir, dit Gourville, l'extrême

paresse et en même temps la vanité de ces peuples. Il y a des ouvriers

pour faire des couteaux, mais il n'y en aurait pas pour les aiguiser, si

une infinité de Français, que nous appelons gagne-petit, ne se

répandaient par toute l'Espagne. Il en est de même des savetiers et des

porteurs d'eau de Madrid. La Guyenne et d'autres provinces de France

fournissent un grand nombre d'hommes pour couper le blé et le battre.

Les Espagnols appellent ces gens-là gavoches et les méprisent

extrêmement. (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de

France._)

Il résulte également d'une dépêche du marquis de Villars, qu'il y avait

de son temps en Espagne 67,000 Français, plus une foule considérable de

marchands et d'ouvriers italiens, allemands et anglais. Leur concours

fut jugé si nécessaire, que Philippe IV, pour les attirer, les exempta

pour six ans de l'impôt. (Weiss, t. II, p. 146, 147, 149.)

[151] On ferait un volume de toutes les superstitions des Espagnols.

Nous en citerons quelques traits perdus dans les mémoires des Français

qui accompagnèrent Philippe V. Ainsi le chambellan, comte de Benevente,

vint, les larmes aux yeux, avertir Louville de se défier d'une berline

attelée qui devait être donnée au Roi et qui, disait-il, «devait, par un

sortilége, devenir caisse d'oranger, pendant que le Roi deviendrait

oranger en caisse. Une autre fois, il s'agissait de la perruque du Roi,

affaire d'État, s'il en fut, pour le mayordomo-mayor. La prudence

exigeait qu'il s'informât à qui avaient appartenu les cheveux de cette

perruque, car ils pouvaient être ensorcelés. Le maréchal de Berwick

s'avance pour assiéger Pampelune. A la vue de son armée, les habitants

s'étonnent, ils n'en peuvent croire leurs yeux, ils croient à quelque

maléfice, à quelque vision émanant du Diable. Le clergé se rend sur les

remparts, exorcise les êtres fantastiques qui s'approchent, et il ne

reconnaît la réalité que lorsque les balles viennent siffler à ses

oreilles.

[152] Le duc de Saint-Simon en cite un exemple curieux. La Reine Louise

de Savoie, chassant avec Philippe V, tomba le pied pris dans son étrier

qui l'entraînait. Le premier écuyer, Don Alonzo Manrique, depuis duc del

Arco, eut l'adresse et la légèreté de se jeter à bas de son cheval et de

courir assez vite pour dégager le pied de la Reine. Aussitôt après, il

remonta à cheval et s'enfuit à toutes jambes jusqu'au premier couvent

qu'il put trouver. C'est qu'en Espagne, toucher aux pieds de la Reine

est un crime digne de mort. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. XVIII,

p. 370.)

[153] Madame de Maintenon, écrivait la princesse des Ursins, rirait bien

si elle savait tous les détails de ma charge. Dites-lui, je vous

supplie, que c'est moi qui ai l'honneur de prendre la robe de chambre du

roi d'Espagne, lorsqu'il se met au lit et de la lui donner avec ses

pantoufles quand il se lève. Jusque-là, je prendrais patience; mais que

tous les soirs, quand le Roi entre chez la Reine pour se coucher, le

comte de Benavente me charge de l'épée de Sa Majesté, d'un pot de

chambre et d'une lampe que je renverse ordinairement sur mes habits,

cela est trop grotesque. (_La Princesse des Ursins_, par Combes, p.

176.)--Paris, 1858.

[154] «C'est une belle chose que l'étiquette, écrivait le marquis de

Louville. La Reine vient d'avoir l'agrément de ses quatorze ans

accomplis. La fête, en pareille occasion, est grande en ce pays. On l'a

célébrée, comme vous l'allez voir, avec un haut éclat. Il y eut

baise-main général, et Vaset entra solennellement au milieu du cercle de

la cour en disant à haute voix: _La Reyna tiena sus reglas._ Je crus

qu'il était devenu fou, mais j'étais le seul à le croire.» (_Mémoires de

Louville_, t. II, p. 107.)

[155] Il ne reste plus à la cour d'Espagne, dit le duc de Saint-Simon,

trace aucune de cette tolérance de la vanité prétextée de la galanterie

espagnole de l'ancien temps, de personnes qui s'y couvrent sans aucun

droit que celui de son entretien avec la dame qu'il sert, dont l'amour

le transporte au point de ne savoir ce qu'il fait, si le Roi ou la Reine

sont présents, et s'il est couvert ou non. (_Mémoires_, t. III, p. 274.)

Il est également fait mention dans la _Relation de l'État d'Espagne_,

des embevecidos, si éperdus ou si attentifs à considérer leur dame,

qu'ils ne songent pas qu'ils sont devant la Reine.

[156] La marquise de Villars mentionne dans ses lettres ce nain qui, par

son babil, entretenait la conversation avec le Roi.

[157] Le duc de Saint-Simon donne sur cette coutume, connue sous le nom

de Saccade du Vicaire, de longs détails que nous reproduisons dans la

note G de l'appendice.

[158] Nous donnons cette liste des évêchés, gouvernements, telle quelle;

car, bien que généralement exacte, comme nous avons pris soin de nous en

assurer, madame d'Aulnoy semble posséder des notions assez vagues et

même fantasques sur la géographie. Nous déclinons donc toute

responsabilité d'exactitude.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 37 / 37 段