[76] Il s'agit ici du tantillo. Cet ajustement eut l'honneur de figurer

dans la correspondance de France avec Louis XIV. La Reine Louise de

Savoie, première femme de Philippe V, avait désiré que les dames du

palais fussent, comme elle, sans tantillo, parce qu'en le traînant, on

soulevait beaucoup de poussière. C'était du moins la raison que donnait

la princesse des Ursins. Cette innovation devint une affaire d'État.

Quelques maris poussaient l'extravagance jusqu'à dire qu'ils aimeraient

mieux voir leurs femmes mortes que de souffrir qu'on leur vît les pieds.

L'ambassadeur Blécourt écrivait gravement qu'une descente des Anglais

sur toutes les côtes d'Espagne causerait moins de trouble. Néanmoins, la

Reine finit par l'emporter, et les dames se trouvèrent si bien de la

mode nouvelle, qu'elles en arrivèrent par la suite à raccourcir

outrageusement leurs jupes. (_Mémoires du maréchal de Noailles_, t.

XXXIV, p. 118.)

[77] En cette circonstance, madame d'Aulnoy ne se méprend ni sur les

familles, ni sur leurs alliances; ce qui ne lui arrive pas toujours.

La duchesse de Terranova, héritière des biens immenses de son bisaïeul

Fernand Cortez, avait épousé Andrea Pignatelli, septième duc de

Monteleone. Elle en avait eu une fille, mariée au duc d'Hijar, et un

fils, le huitième duc de Monteleone. Ce dernier était mort du temps de

madame d'Aulnoy et avait laissé, entre autres enfants, une fille qui

allait épouser son grand-oncle Nicolo Pignatelli.

[78] La marquise de Villars, dans une de ses lettres, raconte à peu près

dans les mêmes termes le cérémonial qu'elle dut observer lorsqu'elle

reçut pour la première fois des visites. Ce fut la marquise d'Assera,

veuve du duc de Lerme, qui fit les honneurs de sa maison. «Je ne vous

dirai pas, dit la marquise, les pas comptés que l'on fait pour aller

recevoir les dames, les unes à la première estrade, les autres à la

seconde ou à la troisième; on les conduit dans une chambre couverte de

tapis de pied, un grand brasier d'argent au milieu. Toutes ces femmes

causent comme des pies dénichées, très-parées en beaux habits et

pierreries, hormis celles qui ont leurs maris en voyage. Une des plus

jolies, sans comparaison, était vêtue de gris pour cette raison. Pendant

l'absence de leurs maris, elles se vouent à quelque saint et portent

avec leurs habits gris ou blancs de petites ceintures de corde ou de

cuir. Nous étions toutes assises sur nos jambes sur ces tapis; car,

quoiqu'il y ait quantité d'almohadas ou carreaux, elles n'en veulent

point. Dès qu'il y a cinq ou six dames, on apporte la collation, qui

recommence une infinité de fois. (_Lettres de madame de Villars_, p.

95.)

[79] Cet usage, qui ne laisse pas que de surprendre une étrangère,

s'explique par les alliances continuelles des grandes familles d'Espagne

entre elles. Les Bourbons créèrent par la suite des grandesses en faveur

de personnages qui n'appartenaient pas à cette ancienne noblesse; le duc

de Losada, favori de Charles IV, était du nombre. Les grands d'Espagne

ne le tutoyaient pas, à son grand désappointement.

[80] Madame d'Aulnoy cite ce nom fort mal à propos. L'héritière du

marquisat d'Alcañizas était mariée au duc de Medina-de-Rioseco, amirante

de Castille.

[81] Le conseiller Bertault fait également mention de cette étrange

mode.

[82] Madame d'Aulnoy cite par erreur le nom du marquis de la Cueva. Ce

fut le marquis de Bedmar, ambassadeur de Philippe III à Venise, le

marquis de Villafranca, gouverneur de Milan, et le duc d'Osuna, Vice-Roi

de Naples, qui ourdirent ce complot d'autant plus extraordinaire que le

roi d'Espagne paraît n'en avoir pas été instruit, et que la république

de Venise se borna à arrêter les agents du marquis de Bedmar et ne se

plaignit pas à l'Europe de cet attentat. Cet événement appartient

surtout à l'histoire d'Italie. Nous nous bornons donc à la rapporter en

termes généraux et à faire remarquer la crédulité de madame d'Aulnoy en

ce qui touche les verres ardents de ces lunettes.

[83] Les _bucaros_ sont des espèces de pots de terre rouge d'Amérique,

assez semblable à celle dont sont faites les cheminées des pipes

turques; il y en a de toutes formes, de toutes grandeurs; quelques-uns

sont relevés de filets, de dorure et semés de fleurs grossièrement

peintes. Comme on n'en fabrique plus en Amérique, les bucaros commencent

à devenir rares, et dans quelques années seront introuvables et fabuleux

comme le vieux sèvres; alors tout le monde en aura.

Quand on veut se servir des bucaros, on en place sept ou huit sur le

marbre des guéridons ou des encoignures, on les remplit d'eau et on va

s'asseoir sur un canapé pour attendre qu'ils produisent leur effet et

pour en savourer le plaisir avec le recueillement convenable. L'argile

prend alors une teinte plus foncée, l'eau pénètre ses pores, et les

bucaros ne tardent pas à entrer en sueur et à répandre un parfum qui

ressemble à l'odeur du plâtre mouillé ou d'une cave humide qu'on

n'aurait pas ouverte depuis longtemps. Cette transpiration des bucaros

est tellement abondante, qu'au bout d'une heure, la moitié de l'eau

s'est évaporée; celle qui reste dans le vase est froide comme la glace

et a contracté un goût de puits et de citerne assez nauséabond, mais qui

est trouvé délicieux par les aficionados. Une demi-douzaine de bucaros

suffit pour imprégner l'air d'un boudoir d'une telle humidité, qu'elle

vous saisit en entrant; c'est une espèce de bain de vapeur à froid. Non

contentes d'en humer le parfum, d'en boire l'eau, quelques personnes

mâchent de petits fragments de bucaros, les réduisent en poudre et

finissent par les avaler. (T. Gautier, _Voyage en Espagne_.)

[84] Ces belons ne sont autres que des lampes romaines montées sur un

pied plus ou moins élevé. On en retrouve encore dans les ventas.

[85] Le Roi, dit le duc de Saint-Simon, n'entreprend jamais de vrais

voyages, et cela depuis un temps immémorial, qu'il n'aille en cérémonie

faire ses prières devant cette image, ce qui ne s'appelle point

autrement qu'aller prendre congé de Notre-Dame d'Atocha. Les richesses

de cette image en or, en pierreries, en dentelles, en étoffes

somptueuses, sont prodigieuses. C'est toujours une des plus grandes et

des plus riches dames qui a le titre de sa dame d'atours, et c'est un

honneur fort recherché, quoique très-cher, car il lui en coûte quarante

mille et quelquefois cinquante mille francs, pour la fournir de

dentelles et d'étoffes qui reviennent au couvent.

Je ne vis jamais moines si gros, si grands, si grossiers et si rogues.

L'orgueil leur sortait par les yeux et toute leur contenance; la

présence de Leurs Majestés ne l'affaiblissait point. Ce qui me surprit à

n'en pas croire mes yeux, fut l'arrogance et l'effronterie avec

lesquelles ces maîtres moines poussaient leurs coudes dans le nez des

dames et dans celui de la camarera-mayor comme des autres, qui toutes à

ce signal baisaient leurs manches, redoublaient après leurs révérences,

sans que le moine branlât le moins du monde. (_Mémoires du duc de Saint

Simon_, t. XIX, p. 90.)

[86] L'indévotion de quelques Espagnols et leur mascarade de religion

est une chose qui ne se peut comprendre, dit le maréchal de Gramont.

Rien n'est plus risible que de les voir à la messe, avec de grands

chapelets pendus à leurs bras, dont ils marmottent les patenôtres en

entretenant tout ce qui est autour d'eux, et songeant par conséquent

médiocrement à Dieu et à son Saint-Sacrifice. Ils se mettent rarement à

genoux à l'élévation; leur religion est toute des plus commodes, et ils

sont exacts à observer tout ce qui ne leur donne point de peine. On

punirait sévèrement un blasphémateur du nom de Dieu et une personne qui

parlerait contre les saints et les mystères de la foi, parce qu'il faut

être fou, disent-ils, pour commettre un crime qui ne donne point de

plaisir; mais pour ne bouger des lieux les plus infâmes, manger de la

viande tous les vendredis, entretenir publiquement une trentaine de

courtisanes et les avoir jour et nuit à ses côtés, ce n'est pas

seulement matière de scrupule pour eux. (_Collection des mémoires

relatifs à l'histoire de France_, t. XXXI, p. 324.)

[87] Il s'agit ici de la bulle de la croisade. Cette bulle fut accordée

par les Papes aux Espagnols, lors de leurs guerres contre les Arabes.

Elle fut renouvelée à diverses époques, entre autres sous le pontificat

de Pie II, en 1459. C'est même le premier titre que l'on en connaisse.

Lorsque les Arabes furent expulsés d'Espagne, les Papes continuèrent à

accorder les mêmes indulgences, notamment celle de manger le samedi les

issues des animaux. On en trouve la raison dans l'extrême difficulté de

se procurer du poisson. La dispense devait être achetée par une aumône

calculée sur la richesse des trois classes: des Excellences, des

Illustres et des personnages du commun. Le produit total de ces aumônes

devait être employé à des usages pieux, entre autres à la guerre contre

les infidèles. Les Rois d'Espagne étant toujours aux prises avec les

Turcs, les papes leur concédèrent la moitié des fonds provenant de la

bulle. Charles-Quint organisa même un conseil (_Consejo de la Santa

Cruzada_) pour en surveiller le recouvrement.

[88] Toutes les femmes sont parées et courent d'église en église toute

la nuit, hors celles qui ont trouvé dans la première où elles ont été ce

qu'elles y cherchaient, car il y en a plusieurs qui, de toute l'année,

ne parlent à leurs amants que ces trois jours-là. (_Lettres de madame de

Villars_, p. 123.)

[89] Sous le règne de Ferdinand VII, les pénitents se donnaient la

discipline dans une crypte obscure de l'église de San-Blas, à Madrid. Le

comte de Laporterie, vieil émigré français, resté au service d'Espagne,

eut la malencontreuse idée de se glisser dans cette crypte pour assister

à ce spectacle. Il fut découvert et chassé après avoir reçu bon nombre

de coups de discipline. Cette macération involontaire le rendit la fable

de tout Madrid.

[90] Il existait un duc, et non pas un marquis de Villahermosa.

[91] Il n'y a là rien d'impossible. Les Turcs en faisaient autant par

simple bravade. Le Baile vénitien, G. B. Donado, parle, dans la relation

de son ambassade (1688), d'un cavalier de son escorte qui, nu jusqu'à la

ceinture et couvert de sang, portait sa masse d'arme enfilée dans la

peau de son dos. Rien, au dire des Turcs, n'égalait une telle

galanterie.

[92] Après le dîner, dit le maréchal de Bassompierre, je fus en une

maison de la Calle-mayor que l'on m'avait préparée pour voir passer la

procession de las Cruces, qui est certes très-belle. Il y avait plus de

cinq cents pénitents qui traînaient de grosses croix, pieds nus, à la

ressemblance de celle de Notre-Seigneur, et de vingt croix en vingt

croix, il y avait, sur des théâtres portatifs, des représentations

diverses au naturel de la Passion.

Le jeudi saint, on fit, l'après-dîner, la grande procession des

pénitents, où il y eut plus de deux mille hommes qui se fouettèrent.

J'approuvai fort qu'avec les cloches qui cessent, les carrosses cessent

d'aller par la ville; on ne va plus à cheval, ni les dames en chaises.

On ne porte plus d'épée et aucun ne s'accompagne de sa livrée. Il se

fait aussi cette nuit-là beaucoup de désordres que je n'approuvai pas.

(_Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. XX, p.

156.)

[93] François Ier fut, en effet, enfermé dans une maison, au centre

de Madrid. Mais soit qu'on ne l'y trouvât pas en sûreté, soit qu'on

voulût ébranler sa constance en le resserrant plus étroitement, on le

transféra au palais. Le duc de Saint-Simon parvint à voir sa prison. «La

porte en était prise dans l'épaisseur de la muraille et si bien cachée,

qu'il était impossible de l'apercevoir. Cette porte donnait accès sur

une espèce d'échelle de pierre d'une soixantaine de marches fort hautes,

au haut desquelles on trouvait un petit palier qui, du côté du

Mançanares, avait une fort petite fenêtre bien grillée et vitrée; de

l'autre côté, une petite porte à hauteur d'homme et une pièce assez

petite, avec une cheminée, qui pouvait contenir quelque peu de coffres

et de chaises, une table et un lit. Continuant tout droit, on trouvait

au bout de ce palier quatre ou cinq autres marches, aussi de pierre, et

une double porte très-forte, avec un passage étroit entre deux, long de

l'épaisseur du mur d'une fort grosse tour. La seconde porte donnait dans

la chambre de François Ier, qui n'avait point d'autre entrée et de

sortie. Cette chambre n'était pas grande, mais accrue par un enfoncement

sur la droite en entrant, vis-à-vis de la fenêtre assez grande pour

donner du jour suffisamment, vitrée, qui pouvait s'ouvrir pour avoir de

l'air, mais à double grille de fer, bien forte et bien ferme, scellée

dans la muraille des quatre côtés. Elle était fort haute du côté de la

chambre, donnait sur le Mançanares et sur la campagne au delà. A côté de

la chambre, il y avait un recoin qui pouvait servir de garde-robe. De la

fenêtre de cette chambre, au pied de la tour, il y a plus de cent pieds,

et tant que François Ier y fut, deux bataillons furent nuit et jour

de garde, sous les armes, au pied de la tour.» (_Mémoires du duc de

Saint-Simon_ t. XIX, p. 207.)

[94] Cette magnificence, dont il ne reste plus le moindre vestige, est

attestée par les auteurs espagnols aussi bien que par les étrangers qui

visitèrent l'Espagne à cette époque. «Il fallait aux grands, dit

Navarrete, les meubles les plus somptueux, des lambris dorés, des

cheminées en jaspe, des colonnes de porphyre, des cabinets remplis

d'objets rares et coûteux, des tables d'ébène incrustées de pierres

précieuses. Les pots de fleurs en argile furent remplacés par des vases

d'argent. Ils ne voulurent plus des tapis qui naguère suffisaient à des

princes, ils dédaignèrent les cuirs dorés et les taffetas d'Espagne qui

étaient recherchés dans tous les pays d'Europe. Au lieu des tentures

grossières dont se contentaient leurs ancêtres, ils faisaient venir à

grands frais des tapisseries de Bruxelles. Ils faisaient peindre à

fresque les murs de leurs appartements qui n'étaient pas ornés des

tapisseries les plus précieuses. La plupart de leurs vêtements étaient

tirés de l'étranger. Ils avaient apporté des manteaux anglais, des

bonnets de Lombardie, des chaussures d'Allemagne. Ils achetaient des

lins de Hollande, des toiles de Florence ou de Milan.» (Weiss, t. II, p.

128).

Il faut observer que Navarrette écrivait son livre de la _Conservacion_

_de la Monarquias_, vers le commencement du seizième siècle. L'affluence

des métaux précieux avait extraordinairement enrichi l'Espagne. Mais les

trésors de l'Amérique ne tardèrent pas à s'épuiser. Les dépenses

prodigieuses qu'entraînait la politique de Philippe II ruinèrent la

monarchie à ce point, qu'au temps de madame d'Aulnoy, on en était réduit

à falsifier les monnaies. Éblouie par ces restes de luxe qu'elle voyait

dans les demeures de Madrid, cette personne, assez frivole, ne se

doutait pas de la pauvreté réelle qui se cachait sous ses dehors.

Meilleur observateur, le marquis de Villars écrivait à la même époque

que les gens de qualité vendaient à bas prix leurs effets les plus

précieux, ne trouvant personne qui voulût leur avancer de l'argent. A

voir, ajoute-t-il, les riches meubles qui sortent de Madrid tous les ans

pour être transportés en pays étranger, on eût dit une ville livrée au

pillage.

[95] Il semble étrange qu'au milieu de leur détresse, les grands ne

songeassent pas à fondre ces masses d'argenterie; mais le fait

s'explique par cette circonstance, que les objets mobiliers tels que:

argenterie, tableaux, tapisseries, et autres objets de grande valeur,

étaient substitués et ne pouvaient pas plus être aliénés que les terres

de majorats. Ces meubles étaient désignés en ce cas sous le nom de

_alhagas vincutadas_. Madame d'Aulnoy, du reste, n'a pas exagéré ces

masses d'argenterie, et son dire est confirmé par celui du duc de

Saint-Simon. Il mentionne, entre autres, le palais du duc d'Albuquerque,

l'un des plus beaux et des plus vastes de Madrid, magnifiquement meublé

avec force argenterie, et jusqu'à beaucoup de bois de meubles qui, au

lieu d'être en bois, étaient en argent. (_Mémoires du duc de

Saint-Simon_, t. XVIII, p. 369.)

[96] Il y a ici quelque méprise. Les ducs de Frias étaient connétables

héréditaires de Castille.

[97] Il n'y a nul ornement dans les appartements, dit le duc de Gramont,

excepté le salon où le Roi reçoit les ambassadeurs. Mais ce qui est

admirable, ce sont les tableaux dont toutes les chambres sont pleines,

et les tapisseries superbes et beaucoup plus belles que celles de la

couronne de France, dont Sa Majesté Catholique a huit cents tentures

dans son garde-meuble; ce qui m'obligea de dire une fois à Philippe V,

lorsque depuis j'étais ambassadeur auprès de lui, qu'il en fallait

vendre quatre cents pour payer ses troupes, et qu'il lui en resterait

encore suffisamment de quoi meubler quatre palais comme les siens.

(_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. XXXI, p.

317.)

Madame de Villars, dans une de ses lettres, nous décrit avec admiration

une de ces tapisseries: Le fond en est de perles, dit-elle; ce ne sont

point des personnages; on ne peut pas dire que l'or y soit massif, mais

il est employé d'une manière et d'une abondance extraordinaires. Il y a

quelques fleurs. Ce sont des bandes de compartiment; mais il faudrait

être plus habile que je le suis pour vous faire comprendre la beauté que

compose le corail employé dans cet ouvrage. Ce n'est point une matière

assez précieuse pour en vanter la quantité, mais la couleur et l'or qui

paraît dans cette broderie sont assurément ce qu'on aurait peine à vous

décrire. (_Lettres de madame de Villars_, p. 116.)

[98] De la cour du palais, on voit des portes à rez-de-chaussée. On y

descend plusieurs marches, au bas desquelles on entre en des lieux

spacieux, bas, voûtés, dont la plupart n'ont pas de fenêtres. Ces lieux

sont remplis de longues tables et d'autres petites, autour desquelles un

grand nombre de commis écrivent et travaillent sans se dire un seul mot.

Les petites sont pour les commis principaux, chacun travaille seul sur

sa table. Ces tables ont des lumières d'espace en espace, assez pour

éclairer dessus, mais qui laissent ces lieux fort obscurs. Au bout de

ces espèces de caves est une manière de cabinet un peu orné, qui a des

fenêtres sur le Mançanarez et sur la campagne, avec un bureau pour

travailler, des armoiries, quelques tables et quelques sièges. C'est la

_cavachuela_ particulière du secrétaire d'État, où il se tient toute la

journée et où on le trouve toujours.... Si on proposait de mener cette

vie à nos secrétaires d'État, même à leurs commis, ils seraient bien

étonnés, et je pense même indignés. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_,

t. XIX, p. 96.)

Le conseil d'État, de même que les divers conseils de l'administration,

réglaient les affaires de leur compétence et se tenaient également au

palais, selon l'usage introduit par Philippe II; le Roi n'assistait,

jamais aux délibérations. Il était en mesure d'entendre tout ce qui se

disait, grâce à une fenêtre grillée où il pouvait se rendre de son

appartement, «ce qui tient un peu les ministres la croupe dans la volte,

dit le maréchal de Gramont, et les fait cheminer droit.» (_Collection

des Mémoires_, t. XXXI, p. 321.)

[99] Les appartements, dit le maréchal de Gramont, sont passablement

commodes, mais mal tournés et de mauvais goût, car les Espagnols n'en

ont aucun pour tout ce qui s'appelle meubles, jardins et bâtiments. Il y

avait trois ou quatre grandes salles pleines des plus beaux tableaux du

Titien et de Raphaël, d'un prix inestimable; mais, depuis la mort de

Philippe IV, la Reine, sa femme, prit en gré de les convertir en copies

et de faire passer en Allemagne tous les originaux qu'elle vendit quasi

pour rien. (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_,

t. III, p. 317.)

[100] A la suite d'un de ces débordements du Mançanarez, la duchesse de

la Mirandole, soeur du marquis de Los Balbazes, fut trouvée noyée dans

son oratoire. Cette assertion du duc de Saint-Simon ne laisse pas que de

surprendre, nous devons le dire, car la ville de Madrid est fort élevée

au-dessus du lit du torrent.

[101] L'étiquette voulait, néanmoins, que le Roi se rendît parfois à

cette promenade, et la rigueur de l'étiquette était telle, que Philippe

IV s'y fit porter mourant. (_Négociations relatives à la succession

d'Espagne_, t. Ier, p. 367.)

[102] La galanterie de cette fête consiste principalement en

l'ajustement des femmes qui s'étudient d'y paraître avec éclat. Aussi

mettent-elles leurs plus beaux habits, et n'oublient ni leur vermillon

ni leur céruse. On les voit en diverses façons dans les carrosses de

leurs amants. Les unes ne s'y montrent qu'à demi et y sont, ou à moitié,

ou à rideaux tirés, ou s'y montrent à découvert et font parade de leurs

habits et de leur beauté. Celles qui ont des galants qui ne peuvent ou

ne veulent pas leur donner des carrosses, se tiennent sur les avenues du

cours.... C'est ici une partie de leur liberté, de demander

indifféremment à ceux qu'il leur plaît qu'ils leur payent des limons,

des oublies, des pastilles de bouche ou autres friandises. On voit de

plus, dans cette fête, quantité de beaux chevaux qui font parade de

leurs selles et des rubans dont ce jour-là on leur a paré le dos et le

crin. (_Voyage d'Espagne_, de Van Aarsens, p. 84.)

[103] «Laid à faire peur et de mauvaise grâce», écrit le marquis de

Villars à Louis XIV.

[104] Marie de Mancini était une de ces folles qui semblent plus encore

à plaindre qu'à blâmer. Elle inspira, on le sait, un innocent et

romanesque attachement au Roi Louis XIV, elle fut délaissée, s'éloigna

tout en larmes; arrivée en Italie, se trouva consolée, épousa le

connétable Colonne, jeune, aimable, magnifique, fait à peindre. Elle

mena à Rome une vie enchantée. Bals, comédies, cavalcades, parties

bruyantes, le connétable ne lui refusa rien, en dépit des usages sérieux

de la société romaine. Mais les frasques de Marie de Mancini finirent

par scandaliser; elle devint le point de mire des pasquinades; se

brouilla avec son époux, échappa par fortune aux galères du connétable

et aux corsaires turcs, arriva ainsi en France; fut invitée par le Roi à

se retirer dans un couvent, en sortit pour aller en Savoie, puis aux

Pays-Bas, où elle fut arrêtée, à la requête du connétable. Elle demanda

alors à être ramenée à Madrid. Elle se rencontra ainsi avec madame

d'Aulnoy et la marquise de Villars. Elle avait alors quarante ans, mais

n'en était pas plus raisonnable. «Elle s'est avisée, dit la marquise de

Villars, de prendre un amant qui est horrible, et il ne se soucie pas

d'elle. Elle veut me faire avouer qu'il est agréable et qu'il a quelque

chose de fin et de fripon dans les yeux.» Sur ces entrefaites, le

connétable la fit enfermer au château de Ségovie. Elle s'en échappa, se

réfugia chez sa belle-soeur, la marquise de Los Balbazes; puis, craignant

d'être livrée à son mari, elle alla demander un asile à l'ambassade de

France, fut chapitrée par la marquise de Villars et ramenée chez la

marquise de Los Balbazes. Elle demanda alors à entrer dans un couvent;

elle en sortit, puis y rentra pour en sortir de nouveau, et finit par

lasser ainsi la patience de ses meilleurs amis. Elle disparut enfin et

mourut en 1715, si fort ignorée, que le président de Brosses apprit avec

surprise que cette «_sempiternelle_» avait encore vécu de son temps.

[105] Ces personnes étaient, à ce qu'il paraît, d'un caractère fort

violent. Madame d'Aulnoy, suivant la pente de son caractère, les voit

sous un jour romanesque. Le Hollandais Van Aarsens les juge tout

autrement. «Elles contrefont, dit-il, et empruntent les transports d'un

amour véritable.» Le comte de Fiesque, qui, à son arrivée à Madrid,

donna fort sur le sexe, raconte comme une galanterie un trait que lui

joua une de ces bonnes pièces qui, en plein cours, lui sauta au poil, se

plaignant de son infidélité et le nommant _traydor_ et _picaro_, parce

qu'elle avait appris qu'il avait de nouvelles amours. M. de Mogeron, son

ami, éprouva la même aventure. (_Voyage d'Espagne_, p. 141.)

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 35 / 37 段