facile. En Sicile, de même que dans les autres contrées soumises à la
couronne d'Espagne, ils avaient à tenir compte de priviléges qui les
arrêtaient à chaque pas. Les provinces, les villes, les corporations, le
clergé, la noblesse, avaient les leurs et les défendaient opiniâtrément;
il était impossible de leur faire entendre raison. Pour se maintenir
pendant quelques années, les Vice-Rois étaient obligés de s'appuyer tour
à tour sur Palerme contre Messine, ou sur Messine contre Palerme; de
gagner à tout prix les magistrats influents et d'ajourner la solution
des questions les plus délicates. Les fonctionnaires révocables leur
étaient dévoués; ceux qui étaient inamovibles leur faisaient subir une
opposition tracassière, attribuant toutes les mesures utiles à leur
influence personnelle, tandis qu'ils imputaient les décisions
impopulaires au mépris que l'on faisait de leurs conseils. Les deux
partis en appelaient fréquemment au _Conseil d'Italie_, et la lutte qui
avait commencé en Sicile se continuait à Madrid. Toujours acharnés
contre leur ennemi, les Siciliens appuyaient leurs plaintes par des
présents et des menaces, et ils finissaient ordinairement par obtenir
une enquête dont le résultat était le rappel du Vice-Roi. (Weiss, t. I,
p. 216.)
[34] Cet usage est un vestige des moeurs arabes. Les pèlerins musulmans
laissent de semblables témoignages de leur dévotion dans les lieux
saints qu'ils visitent.
[35] Ainsi que nous l'avons dit, les Basques ne laissaient pas le Roi
amener des troupes étrangères dans leur pays et se chargeaient de le
défendre eux-mêmes.
[36] La marquise de Los-Rios est l'héroïne de l'histoire romanesque
qu'on lira plus loin. Son nom est donc imaginaire; mais les détails que
madame d'Aulnoy mentionne à l'occasion de sa rencontre avec cette dame
sont parfaitement réels.
[37] Le duc de Saint-Simon, lorsqu'il alla visiter la Reine douairière
d'Espagne, fut frappé de l'aspect lugubre du deuil que portait la
duchesse de Liñares. «Son habit m'effraya, dit-il; il était tout fait de
veuve et ressemblait en tout à celui d'une religieuse.» (_Mémoires_, t.
XVIII, p. 258.)
[38] Ce monastère, le plus noble et le plus riche de l'Espagne, fut
dévasté par l'armée française en 1811. Les tombeaux furent ouverts pour
y chercher des trésors. Les squelettes et les linceuls jonchaient le
pavé de l'église au moment du passage de Napoléon. (_Mémoires du comte
Miot de Melito_, t. III, p. 22.)
[39] Les Dames de Saint-Jacques se consolaient fort de leur
claustration, si nous en jugeons par une bonne fortune scandaleuse que
s'attribue le conseiller Bertault lors de son séjour à Burgos.
[40] Madame d'Aulnoy entre par la suite dans beaucoup de détails sur ce
mariage, et nous nous réservons de donner, à ce moment, les détails
nécessaires sur ces familles.
[41] Les Omodeï étaient issus d'une famille de jurisconsultes italiens.
A ce double point de vue, ils ne semblaient pas en Espagne dignes des
honneurs de la grandesse. Néanmoins, le marquis se couvrit devant le Roi
le 20 mars 1679.
[42] Les noms sont parfois tellement altérés dans le texte de madame
d'Aulnoy, qu'ils en deviennent méconnaissables; nous les donnons alors
tels quels.
[43] Tel était bien, d'après la tradition, le sens du fuero de Sobrarbe.
L'existence de ce fuero ne saurait être contestée en elle-même, car on
en retrouve des fragments dans divers documents; mais ces fragments, en
réalité, ne disent rien de semblable; néanmoins, personne ne révoquait
en doute une tradition qui s'accordait parfaitement avec les sentiments
et les idées des Aragonais. Nous voyons le secrétaire d'État, Antonio
Perez, lors de ses démêlés avec Philippe II, s'appuyer sur cette donnée
pour soulever les passions populaires et citer fort au hasard, mais sans
rencontrer de contradicteur, la formule que madame d'Aulnoy répète et
que tant d'autres ont répétée après elle.
[44] Il nous faut ici relever une erreur.
De temps immémorial, les Ricoshombres possédaient des priviléges qui,
selon l'expression de Don Alonzo III, les égalaient à des souverains. De
là des luttes continuelles avec les Rois d'Aragon. Don Pedro II et Don
Jayme-el-Conquistador, entre autres, s'efforcèrent de restreindre la
puissance de leurs barons. Appuyés sur le clergé et les villes, ils
l'emportèrent en diverses circonstances. Mais les barons prirent leur
revanche et contraignirent le Roi Don Alonzo III à signer les deux
chartes connues dans l'histoire d'Aragon sous le nom de Fueros de la
Union. Ces chartes réduisaient à néant l'autorité royale, en donnant aux
barons le droit de revendiquer leurs priviléges par la force des armes.
Don Pedro IV, surnommé el Ceremonioso, el Cruel, et plus souvent encore
el del Punyalete, renouvela la lutte et battit les barons à Epila en
1348. Il réunit ensuite les Cortès à Saragosse et déchira en leur
présence les chartes de la Union avec son poignard. S'étant blessé à la
main, il laissa couler son sang sur le parchemin, et prononça ces
paroles restées célèbres: «Les chartes qui ont coûté tant de sang
doivent être biffées avec le sang d'un Roi.» Cette particularité, bien
qu'elle ne soit pas mentionnée dans les Mémoires du Roi, semble avérée,
elle lui valut le surnom bizarre de el del Punyalete. Don Pedro IV ne
modifia, du reste, en aucune façon la constitution du royaume d'Aragon.
[45] Ces détails ne donnent qu'une idée vague des priviléges des
Aragonais. Nous ne saurions les compléter en quelques lignes et nous
nous réservons d'en parler plus loin. (Appendice _B._)
[46] L'Espagne entière était infestée de brigands organisés par bandes.
Les environs de Madrid, entre autres, étaient parcourus par trois
quadrilles de voleurs, qui arrêtaient souvent les courriers d'ambassade.
Le désordre était tel qu'ils étaient aidés dans leur besogne par le
régiment d'Aytona, qu'on fut obligé d'éloigner pour ce motif; le
véritable repaire de ces brigands était la région montagneuse de la
Catalogne et de l'Aragon. C'était là que se retiraient tous ceux qui
avaient maille à partir avec la justice. Ils nommaient cet exil, dit
l'historien Mello, _Andar al Trabajo_ (aller au travail). Ils se
divisaient en quadrilles ou escouades régulièrement organisés et
commandés par des chefs déterminés. Ces chefs s'accoutumaient ainsi à la
guerre de partisans, passaient ensuite dans les armées et y obtenaient
souvent les grades les plus élevés. Leurs hommes portaient en
bandouillère une courte arquebuse, point d'épée, point de chapeau, mais
un bonnet dont la couleur indiquait l'escouade à laquelle ils
appartenaient. Des espadrilles de corde à leurs pieds, une large cape de
serge blanche sur leurs épaules, un pain et une gourde d'eau suspendus à
leur ceinture complétaient leur équipement. Il y avait alors peu de
Catalans qui, pour une cause ou pour une autre, n'eussent fait partie de
ces escouades et n'eussent ainsi détroussé les voyageurs et les
officiers du Roi. Nul n'y attachait la moindre honte; loin de là, au
milieu des troubles qui agitaient la province, la sympathie des
populations leur était acquise. Cette sympathie se retrouve dans la
littérature du temps, et les héros du théâtre de Calderon sont, pour la
plupart, des chefs de brigands.
[47] Ce château, dit le duc de Saint-Simon, est magnifique par toute sa
structure, son architecture, par son étendue, la beauté et la suite de
ses vastes appartements, la grandeur des pièces, le fer à cheval de son
escalier. Il tient au bourg par une belle cour fort ornée et par une
magnifique avant-cour, mais fort en pente, qu'il joint, quoiqu'il soit
bien plus élevé que le haut de l'amphithéâtre du bourg; le derrière de
ce château l'est encore davantage, tellement que le premier étage est de
plain-pied à un terrain qui, dans un pays où l'on connaîtrait le prix
des jardins, en ferait un très-beau, très-étendu, en aussi jolie vue que
ce paysage en peut donner sur la campagne et sur le vallon, avec un bois
tout joignant le château, au même plain-pied, dans lesquels on entrerait
par les fenêtres ouvertes en portes. Ce bois est vaste, uni, mais clair
et rabougri, presque tout de chênes verts, comme ils sont presque tous
dans la Castille. (_Mémoires_, t. XVIII, p. 344).
On voit qu'en dépit du proverbe français: Il est des châteaux en
Espagne, il en est même plusieurs et magnifiques aux environs de Madrid;
seulement, ils sont, en général, bâtis au milieu d'une petite ville;
d'autres sont de véritables forteresses, mais abandonnés.
[48] Il y a là quelque erreur. Les noms du comte de Lemos sont exacts,
mais il n'y eut pas d'alliance entre les comtes de Lemos et les ducs de
Najera. Les noms et titres de ces derniers sont aussi donnés de la
manière la plus incorrecte. Madame d'Aulnoy parle un peu plus loin des
deux filles du marquis del Carpio; or, le marquis del Carpio, comte-duc
d'Olivarez, n'eut qu'une fille, Dona Catalina de Haro y Sotomayor Guzman
de la Paz, qui épousa, en 1688, le duc d'Alva.
[49] Pimentel, qui est venu en France, dit le conseiller Bertault, et
qui a beaucoup d'esprit, n'a pris ce nom qu'à cause que son père a été
domestique de la maison des Pimentel, comtes de Benevente, et l'on n'en
fait pas grand cas en Espagne, quoiqu'il soit plus habile que la plupart
de ceux qui le méprisent. (_Relation de l'État et gouvernement
d'Espagne_, p. 48).
On voit également, par la relation de Van Aarsens, que les esprits à
Madrid étaient fort intrigués de l'hospitalité fastueuse que le Roi
d'Espagne accordait à la Reine Christine et de la présence de Pimentel
près de cette princesse. Les mémoires du temps donnent la clef de cette
affaire, mais elle n'a pas directement trait à la situation intérieure
de l'Espagne.
[50] Le maréchal de Bassompierre, qui se trouvait alors en Espagne,
rapporte cet événement à peu près dans les mêmes termes.
[51] Don Juan de Tassis y Peralta, deuxième comte de Villamediana,
correo-mayor. Son père, Don Juan de Tassis, avait été envoyé par
Philippe II en ambassade près du Roi d'Angleterre, Jacques Ier. Il
déploya en cette circonstance une si grande magnificence, qu'il y
dépensa deux cent mille écus de son bien. En récompense, Philippe II lui
accorda la grande maîtrise des postes pour trois générations. Nous le
voyons mêlé par cette raison à l'histoire du malheureux Infant Don
Carlos, qui lui fit demander des chevaux de poste pour fuir le Roi son
père, et se décela ainsi.
Le comte de Villamediana, son fils, était un des plus brillants
gentilshommes de son temps. Il avait de l'esprit, des lettres, et, ce
qui ne laisse pas de surprendre en Espagne, s'intéressait aux efforts
que faisait Don Luis de Gongora pour faire triompher une forme de style
analogue à celle que prônaient en France Voiture et Benserade. Grâce à
l'influence qu'exerçait le comte de Villamediana, la vieille école,
représentée par Lope de Vega, se vit abandonnée, au grand détriment de
la littérature espagnole.
Le comte de Villamediana fut tué, ainsi que le dit madame d'Aulnoy, et
le titre de correo-mayor passa au fils de sa soeur, le comte d'Oñate.
[52] La passion romanesque du comte de Villamediana pour la Reine laissa
de longs souvenirs à Madrid. Le Hollandais Van Aarsens rapporte les
mêmes circonstances que madame d'Aulnoy et semble les considérer comme
des faits que personne de son temps ne révoquait en doute.
[53] Doña Éléonor de Tolède, ainsi que Don Fernand de Tolède sont
vraisemblablement des personnages de fantaisie.
[54] Ces assertions ne sont pas toutes parfaitement exactes. Nous
consacrons à cette question une note spéciale qu'on trouvera plus loin.
(Appendice _C_.)
[55] Depuis l'an 1538, les procuradores des villes siégeaient seuls aux
Cortès de Castille. Les titulados en étaient donc réduits à quelques
distinctions honorifiques; ils n'en tiraient pas autrement
considération. Les Rois d'Espagne, en prodiguant les titres, les avaient
fort avilis. «En Espagne comme en France, dit le duc de Saint-Simon,
tout est plein de marquis et de comtes. Les uns de qualité grande ou
moindre, les autres canailles, ou peu s'en faut, pour la plupart. Ceux
d'ici de pure usurpation de titre, ceux d'Espagne, de concession de
titre. Mais cette concession ne les mène pas loin; ces titres ne donnent
aucun rang, et depuis qu'il n'y a plus d'étiquette et de distinction de
pièces chez le Roi, pour y attendre, ces titulados ne jouissent d'aucune
distinction. Les marquis et les comtes de qualité sont honorés et
considérés de tout le monde, selon leur naissance, leur âge, leur
mérite.... Ces autres marquis et comtes en détrempe sont méprisés autant
et plus que s'ils ne l'étaient pas.» (_Mémoires_, t. XIX, p. 22.)
[56] Voici, en ce qui touche les grands d'Espagne, quelques autres
détails d'étiquette. «Ils ont aux chapelles un banc couvert de tapis en
suite du Roi, et y sont salués autant de fois que le Roi. Ils sont
couverts aux audiences solennelles et publiques, et toutes les fois,
partout où le Roi l'est sans qu'il le leur dise. Ils sont traités de
cousins quand le Roi leur écrit.... Ils ont hors de Madrid, et dans les
lieux où le Roi se trouve, un tapis à l'église et doubles carreaux pour
les coudes et les genoux. Ils ont tous les honneurs civils et
militaires, la première visite du vice-roi et sa main chez lui....
Pareillement à l'armée, une garde et la main chez le général.... Les
femmes de grands ont chez la Reine des carreaux de velours en tout
temps, et leurs belles filles aînées de damas ou de satin; de même à
l'église pour se mettre à genoux, à la comédie pour s'asseoir et
maintenant des tabourets au bal, distinction d'aller par la ville à deux
et à quatre mules à traits très-longs.... Les grands ne cèdent à
personne, excepté ce que j'ai dit, au président du gouverneur de
Castille, du majordome-major du Roi, et rarement des cardinaux et des
ambassadeurs.... Les grands sont traités d'égaux chez les Électeurs et
les autres souverains, comme les souverains d'Italie; chez le Pape et
dans Rome, comme les princes de Soglio.» (_Mémoires du duc de
Saint-Simon_, t. III, p. 288 à 302.)
[57] Le mot véritablement castillan est _guapo_.
[58] La golille était une sorte de collet d'un aspect étrange et qui
caractérisait le costume espagnol. Elle avait été adoptée pour la
première fois par le Roi Philippe IV. Ce prince avait été même si fort
satisfait de cette heureuse idée, qu'il avait institué une fête destinée
à en perpétuer le souvenir. Le Roi et la cour se rendaient
processionnellement à la chapelle du pont de l'Ange Gardien, pour rendre
grâce au Ciel.
[59] Les grands d'Espagne, lorsqu'ils saluaient le Roi, faisaient encore
de notre temps une révérence semblable à celle des femmes.
[60] Tel est bien, en castillan, le sens du mot _puerto_, que les
Français traduisent par celui de port. La ville de
Saint-Jean-Pied-de-Port tire ainsi son nom du port des Pyrénées, à
l'entrée duquel elle se trouve. Les Espagnols, de même que les Maures,
avaient établi des péages et des douanes à ces passages de montagne.
Aussi les lois fiscales font-elles mention des dîmes des ports secs, par
rapport aux dîmes des ports de mer. En Andalousie, on avait conservé les
lignes de douane des cinq royaumes arabes qui avaient été successivement
conquis. Les relations de voyage et autres documents du temps parlent
souvent des entraves qui en résultaient pour le commerce.
[61] Les contemporains de madame d'Aulnoy étaient persuadés que Don
Carlos avait péri victime de la jalousie de Philippe II. Louville, au
dire de Saint-Simon, assista à l'ouverture du cercueil de ce prince, et
s'assura ainsi par ses yeux que l'infant avait été décapité. Néanmoins,
toute cette histoire doit être reléguée au rang des fables. La vérité
pure et simple est que Don Carlos avait hérité de la constitution
maladive de son aïeule, Jeanne la Folle. Les accès de fureur auxquels il
s'abandonna devinrent tels, que Philippe II se vit dans la nécessité de
le faire enfermer. Mais ce fut dans le palais même et avec tous les
égards dus à son rang. Le malheureux prince ne tarda pas à succomber.
Les seigneurs de sa maison assistèrent à ses derniers moments et à ses
obsèques; suivant l'usage du temps, le corps fut porté à visage
découvert à l'Escurial.
Après avoir lu les savantes recherches de M. Gachard et de M. de Mouy,
on est surpris de la crédulité des historiens qui, sans le moindre
motif, ont propagé la fable dont parle madame d'Aulnoy.
[62] Il faut ajouter à ces trois ordres, l'ordre de Monteza, dans le
royaume de Valence. Il était infiniment moins considérable que les
autres et ne comprenait que treize commanderies, rapportant l'une dans
l'autre 2,300 ducats.
[63] Madame d'Aulnoy place ici la très-longue liste des vice-royautés,
gouvernements, archevêchés et évêchés, que nous renvoyons à l'appendice
_D_.
[64] «En Espagne, dit Lope de Vega, tout le monde est si bien né, que la
nécessité de servir distingue seule le pauvre du riche.» Le propos de ce
cuisinier n'a donc rien qui doive nous surprendre; il pouvait être
parfaitement un hidalgo. Le comte de Froberg, voyageant en Espagne et
cherchant un domestique, vit entrer chez lui un homme des montagnes du
Santander, auquel il dit d'aller chercher ses certificats. Cet homme, ne
comprenant pas ce qu'on lui demandait, rapporta les titres les plus
authentiques de noblesse depuis le roi Ordono II. (Weiss, t. II, p.
257.)
[65] On s'est persuadé d'âge en âge que l'Espagne avait été riche et
prospère à une époque antérieure. En réalité, elle a eu toujours cet
aspect misérable qu'on lui voit de nos jours. Nous en trouvons la preuve
dans le voyage du Vénitien Navagero, qui écrivait en 1526, époque où le
Pérou n'attirait pas encore les commerçants en Amérique, et où les
effets si funestes de la domination des rois austro-bourguignons ne se
faisaient pas encore sentir. Il nous montre la Catalogne dépeuplée et
pauvre en produits agricoles, l'Aragon désert et peu cultivé partout où
ce pays n'est pas vivifié par le cours des rivières. Les anciens canaux,
si nécessaires à la prospérité publique, tombant en ruine dans les
environs des villes peuplées, telles que Tolède; dans le reste de la
Castille, plusieurs grandes étendues de déserts, dans lesquels on ne
trouvait quelquefois qu'une venta ordinairement inhabitée, ressemblant
plus à un caravansérail qu'à une auberge. (Ranke, _l'Espagne_ p. 417.)
[66] Au dire du duc de Noailles, une des amulettes les plus curieuses de
cette époque, était la clochette que les Espagnols portaient pour se
garantir des atteintes de la foudre. Surpris en route par un orage, le
Roi Philippe V vit les seigneurs qui l'accompagnaient tirer leurs
clochettes et les faire tinter. Le fou rire que causa au Roi ce
carillon, fut considéré par les Espagnols comme la preuve d'une force
d'âme dont ils lui firent grand honneur (_Collection des Mémoires_, t.
XXXIV, p. 92.)
[67] La religion des Espagnols était fort grossière, leur esprit
nullement enclin aux controverses; aussi l'Inquisition avait-elle plus
affaire à des Juifs qu'à des hérétiques proprement dits.
«Comme je passais à Logroño, dit le conseiller Bertault, on me dit qu'on
y avait mis depuis peu à l'Inquisition un gentilhomme de qualité qui
avait parlé et disputé un peu dessus la liberté et dessus la grâce. Mais
il est vrai qu'ils n'y en mettent guère de cette nature, à cause que
personne ne sait rien, et ainsi ils ne parlent guère de choses de
religion. Ils n'y mettent guère souvent que ceux qui sont soupçonnés de
morisme et de judaïsme, dont ils en prennent souvent qu'ils mènent par
les rues, avec une _coroca_, qui est une espèce de bonnet pointu et fort
haut de papier jaune et rouge, pour quoi on les appelle _encorocados_.
Le conseil et les officiers de l'Inquisition marchent devant en mules,
et les familiers après, et les _encorocados_ sont au milieu. On les mène
ainsi dans l'église des Dominicains, et on leur fait un grand sermon. Il
y en a d'autres qu'on fouette quand ils sont relaps, d'autres à qui l'on
ordonne _el sanbenito_. C'est une espèce d'étole qu'on les oblige de
porter à leur col, et on les appelle _sanbenitos_. On écrit les noms de
tous ceux qui ont été pris ainsi en l'année sur les murailles des
églises, avec des croix de Saint-André, et la plupart des églises
d'Espagne en sont pleines.» (_Relation de l'État d'Espagne_, p. 89.)
[68] En castillan, _rociar_.
[69] A un grand bal de la cour, donné par Philippe V, le duc de
Saint-Simon vit encore les dames assises sur le vaste tapis qui couvrait
le salon. (_Mémoires_, t. VIII, p. 310.)
[70] L'usage d'avoir tant de domestiques était une conséquence des
majorats. «Il ne faut pas oublier que les héritiers de ces majorats
héritent de tous les domestiques, femmes et enfants, de ceux dont ils
héritent, de manière que, par eux-mêmes et par succession, ils s'en
trouvent infiniment chargés. Outre le logement, ils leur donnent une
ration par jour, et à tous ceux qui peuvent loger chez eux, deux tasses
de chocolat. Du temps que j'étais en Espagne, le duc de Medina-Celi,
qui, à force de successions accumulées dont il avait hérité, était onze
fois grand, avait sept cents de ces rations à payer. C'est aussi ce qui
les consume.» (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. III, p. 248.)
[71] C'est uniquement à la qualité de l'attelage que l'on reconnaît la
qualité des personnes que l'on rencontre dans les rues, et cela
s'aperçoit très-distinctement. Le Roi seul va à six chevaux; les grands
et les titulados à quatre chevaux, avec un postillon; les personnes d'un
rang inférieur, à quatre chevaux sans postillon; celles du commun, à
deux chevaux. Rien n'est plus réglé que ces manières d'aller. Le grand
nombre de personnes qui ont des postillons a peut-être été cause d'une
autre sorte de distinction. C'est d'avoir des traits de corde,
très-vilains, pour toutes conditions, mais qui sont courts, longs,
très-longs, suivant le rang des personnes.... Les cochers sont d'une
adresse qui me surprenait toujours à tourner court et dans les lieux les
plus étroits, sans jamais empêtrer ni embarrasser les traits les plus
longs. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. III, p. 276.)
[72] Le duc d'Havré racontait une aventure à peu près semblable qui lui
était arrivée en émigration. Fort complimenteur, ainsi qu'il était
d'usage à Versailles, il s'avisa de louer la chaîne d'or que portait une
dame de la cour de Madrid. La dame s'empressa de l'ôter et de la lui
remettre, en ajoutant le compliment usité en pareille circonstance: «Es
a la disposicion de V. M.» Le duc d'Havré prend la chaîne, s'extasie de
nouveau sur sa beauté et se dispose à la rendre. La dame se recule en
faisant une révérence et lui répète ces mêmes paroles: «Es a la
disposicion de V. M.» Le duc était fort embarrassé et ne savait que
faire, lorsqu'un des assistants l'avertit qu'il ne pouvait plus s'en
dédire, qu'il devait garder la chaîne, sauf à faire à la dame, quelque
temps après, un présent de même valeur ou même plus considérable, s'il
le voulait.
[73] Ces nains étaient considérés comme un des ornements indispensables
à une grande maison. Aussi, n'en manquait-on pas à la cour. Ils y
jouissaient de priviléges singuliers, entre autres celui de monter dans
les carrosses du Roi avant les gentilshommes de la chambre, et se
croyaient le droit de dire tout ce qui leur passait par l'esprit. Ils
profitaient du peu d'attention qu'on leur prêtait pour observer ce qui
se passait, et se faisaient fort bien payer leur espionnage. Ce ne fut
pas pour Philippe V, dit le maréchal de Noailles, une petite affaire de
se débarrasser de cette «vermine de cour». (_Collection des Mémoires
relatifs à l'histoire de France_, t. XXXIV, p. 83.)
[74] Le comte de Charny était fils naturel de Gaston, duc d'Orléans. La
grande Mademoiselle s'était intéressée à lui, ainsi qu'on peut le voir
dans ses Mémoires.
[75] Le duc de Saint-Simon mentionne ainsi la camarera-mayor qui, à un
bal de la cour, tenait un grand chapelet découvert, causant et devisant
sur le bal et les danses, tout en marmottant ses patenôtres qu'elle
laissait tomber à mesure. (_Mémoires_, t. XVIII, p. 310.)