L'archevêché de Saragosse, cinquante mille.
L'évêché d'Avila, vingt mille ducats de rente.
L'archevêché de Valence, quarante mille.
L'évêché d'Astorga, douze mille.
L'évêché de Cuença, plus de cinquante mille.
L'évêché de Cordoue, environ quarante mille.
L'évêché de Siguenza, de même.
L'évêché de Ségovie, vingt-cinq mille.
L'évêché de Calahorra, vingt mille.
L'évêché de Salamanque, un peu plus.
L'évêché de Plasencia, cinquante mille.
L'évêché de Palencia, vingt-cinq mille.
L'évêché de Jaca, plus de trente mille.
L'évêché de Malaga, quarante mille.
L'évêché d'Osma, vingt-deux mille.
L'évêché de Zamora, vingt mille.
L'évêché de Coria, vingt mille.
L'évêché de Ciudad-Rodrigo, dix mille.
L'évêché des îles Canaries, vingt-deux mille.
L'évêché de Lugo, huit mille.
L'évêché de Mondoñedo, dix mille.
L'évêché d'Oviédo, vingt mille.
L'évêché de Léon, vingt-deux mille.
L'évêché de Pampelune, vingt-huit mille.
L'évêché de Cadix, douze mille.
L'évêché d'Orense, dix mille.
L'évêché d'Onguela, dix mille.
L'évêché d'Almeria, cinq mille.
L'évêché de Cadix, neuf mille.
L'évêché de Tuy, quatre mille.
L'évêché de Badajoz, dix-huit mille.
L'évêché de Valladolid, quinze mille.
L'évêché de Huesca, douze mille.
L'évêché de Tarazona, quatorze mille.
L'évêché de Balbastro, sept mille.
L'évêché d'Albarracin, six mille.
L'évêché de Teruel, douze mille.
L'évêché de Jaca, six mille.
Je ne dois pas omettre de marquer que la cathédrale de Cordoue est
extraordinairement belle; elle fut bâtie par Abderhaman, qui régnait sur
tous les Maures d'Espagne. Elle leur servait de mosquée en l'an 787;
mais les chrétiens ayant pris Cordoue en 1236, ils firent une église de
cette mosquée. Elle a vingt-quatre grandes portes toutes travaillées de
sculptures et d'ornements d'acier; sa longueur est de six cents pieds
sur cinquante de large; il y a vingt-neuf nefs dans la longueur et
dix-neuf dans la largeur; elle est parfaitement bien proportionnée, et
soutenue de huit cent-cinquante colonnes, dont la plus grande partie
sont de jaspe et les autres de marbre noir d'un pied et demi de
diamètre; la voûte est très-bien peinte, et l'on peut juger par là de
l'humeur magnifique des Maures.
Il est difficile de croire, après ce que j'ai dit de la cathédrale de
Cordoue, que celle de Léon soit plus considérable. Cependant rien n'est
plus vrai, et c'est ce qui a donné lieu à ce que l'on dit communément,
que l'église de Léon est la plus belle de toutes celles d'Espagne;
l'église de Tolède la plus riche; celle de Séville la plus grande, et
celle de Salamanque la plus forte.
La cathédrale de Malaga est merveilleusement bien parée et d'une juste
grandeur; les chaises du choeur ont coûté cent cinq mille écus, et tout
le reste répond à cette magnificence.
PRINCIPAUTÉ DE CATALOGNE.
L'archevêché de Tarragone.
L'évêché de Barcelone.
L'évêché de Lérida.
L'évêché d'Urgel.
L'évêché de Girone.
L'évêché de Vich.
L'évêché de Salsona.
L'évêché de Tortose.
L'évêché d'Elm.
DANS L'ITALIE.
L'archevêché de Brindes.
L'archevêché de Lanciano.
L'archevêché de Matera.
L'archevêché d'Otrante.
L'archevêché de Rocli.
L'archevêché de Salerne.
L'archevêché de Trani.
L'archevêché de Tarente.
L'évêché d'Ariano.
L'évêché d'Acerra.
L'évêché d'Aguila.
L'évêché de Costan.
L'évêché de Caslellamare.
AU ROYAUME DE NAPLES.
L'évêché de Gaëte.
L'évêché de Galipoli.
L'évêché de Giovenazzo.
L'évêché de Mosula.
L'évêché de Monopoli.
L'évêché de Puzol.
L'évêché de Potenza.
L'évêché de Trivento.
L'évêché de Tropea.
L'évêché d'Ugento.
ROYAUME DE SICILE.
L'archevêché de Palerme.
L'archevêché de Montréal.
L'évêché de Girgenti.
L'évêché de Mazzara.
L'évêché de Messine.
L'évêché de Parti.
L'évêché de Cefalu.
L'évêché de Catania.
L'évêché de Zaragoza.
L'évêché de Malte.
A MILAN.
L'archevêché de Milan.
L'évêché de Vigevano.
ROYAUME DE MAJORQUE.
L'évêché de Majorque.
ROYAUME DE SARDAIGNE.
L'archevêché de Cagliari.
L'archevêché d'Oristan.
L'archevêché de Sacer.
L'évêché d'Alguerales.
L'évêché de Boza.
L'évêché d'Ampurias.
EN AFRIQUE.
L'évêché de Tanger.
L'évêché de Ceuta.
AUX INDES ORIENTALES.
L'archevêché de Goa.
L'évêché de Madère.
L'évêché d'Angola, dans les Indes Terceres.
L'évêché de Cabouerde.
L'évêché de Saint-Thomas.
L'évêché de Cochin.
L'évêché de Malara.
L'évêché de Maliopor.
L'évêché de Macao.
De tous les archevêchés et évêchés, il ne revient rien au Pape de
l'évêque qui meurt, ni pendant que le bénéfice est vacant. On aurait
peine à rapporter le nombre d'abbayes et d'autres dignités auxquelles le
Roi d'Espagne présente.
Il faut parler à présent des six archevêchés et des trente-deux évêchés
de la Nouvelle-Espagne, de ses îles et du Pérou.
L'archevêché de la ville de los-Reyes, capitale de la province du Pérou,
vaut trente mille écus de rente.
L'évêché d'Arequipa, seize mille.
L'évêché de Truxillo, quatorze mille.
L'évêché de Saint-Francisco de Quito, dix-huit mille.
L'évêché de la grande ville de Cuzco, vingt-quatre mille.
L'évêché de San-Jean-de-la-Victoire, huit mille.
L'évêché de Panama, six mille.
L'évêché de Chilé, cinq mille.
L'évêché de Notre-Dame de Chilé, quatre mille.
L'archevêché de Bogota, du nouveau royaume de Grenade, quatorze mille.
L'évêché de Popayan, cinq mille.
L'évêché de Carthagène, six mille.
L'évêché de Sainte-Marie, dix-huit mille.
L'évêché de la Plata, de la province de los Charcas, soixante mille.
L'archidiacre de cet évêché en a cinq mille; le maître des
enfants de choeur, le chantre et le trésorier, chacun quatre
mille; six chanoines, chacun trois mille.
Six autres dignités, qui valent chacune dix-huit cents écus, et l'on
remarquera par la richesse du chapitre de la Plata, que les autres n'en
ont guère moins.
L'ARCHEVÊCHÉ DE LA PLATA A POUR SUFFRAGANTS:
L'évêché de Paz.
L'évêché de Tucuman.
L'évêché de Santa-Cruz de la Sierra.
L'évêché de Paraguay de Buenos-Ayres.
L'évêché del Rio de la Plata.
L'évêché de Saint-Jacques, dans la province de Tucuman, vaut six mille écus.
L'évêché de Saint-Laurent de las Barrancas, douze mille.
L'évêché de Paraguay, seize mille.
L'évêché de la Sainte-Trinité, quinze mille.
L'archevêché de Mexico, érigé en 1518, vingt mille reales.
L'évêché de los Angelos, cinquante mille reales.
L'évêché de Valladolid, de la province de Mechoacan, quatorze mille écus.
L'évêché d'Antequera, sept mille.
L'évêché de Guadalaxara, province de là Nouvelle-Galice, sept mille.
L'évêché de Durango, quatre mille.
L'évêché de Merida, capitale de la province de Yucatan, huit mille.
L'évêché de Gantiago, de la province de Guatemala, huit mille.
L'évêché de Santiago de Léon, suffragant de l'archevêché de Lima, trois mille.
L'évêché de Chiapa, cinq mille.
L'archevêché de San Domingo, des îles espagnoles,
primat des Indes, trois mille.
L'évêché de San Juan de Porto-Rico, cinquante mille reales.
L'évêché de l'île de Cuba, huit mille écus.
L'évêché de Santa Anna de Coro, huit mille.
L'évêché de Camayagua, capitale de la province de Honduras, trois mille.
L'archevêché métropolitain de Manille, capitale des îles Philippines,
trois mille écus que le Roi s'est obligé de lui payer, par la bulle
accordée en 1595. Le Roi paye de même tout le chapitre. Cet archevêché a
trois suffragants: l'un dans l'île de Zebu, l'autre dans l'île de Luçon,
le troisième à Comorin.
NOTE _E_.
LA CASA DE CONTRATACION.
La casa de contratacion formait le rouage principal d'une machine qui
témoignait à la fois de l'ignorance et de la cupidité des Espagnols.
Leur chimère était d'accumuler l'or entre leurs mains et d'en rester
seuls possesseurs. Ils s'étaient réservé, en conséquence, le monopole de
l'Amérique. La surveillance de ce monopole appartenait à la casa de
contratacion; elle enregistrait les marchandises destinées à ce
commerce, en constatait l'origine espagnole, et les expédiait ensuite
par les galions et la flotte. Les gouverneurs du Mexique et du Pérou
renvoyaient des lingots en échange. Ces lingots, une fois arrivés en
Espagne, il s'agissait de les y conserver. Rien ne semblait plus simple;
il suffisait d'ordonner que les payements à l'étranger se fissent
exclusivement en monnaie de cuivre. Ce système parut d'abord fort
avantageux. L'or afflua en Espagne; mais, en raison même de son
abondance, il ne tarda pas à s'avilir. Le prix de toutes les denrées
s'éleva à des taux exorbitants; les populations se plaignirent; les
Cortès adressèrent des représentations au Roi. Nul ne soupçonnait la
véritable cause de cette cherté. On l'attribua à la concurrence
étrangère; on interdit en conséquence l'exportation des denrées du pays.
La situation ne s'améliorant pas, on en revint à les taxer à des prix
qui semblaient équitables, si on les comparait aux taux anciens, mais
qui ne l'étaient plus en réalité. Les producteurs, ne faisant plus leurs
frais, se découragèrent. Le malaise général fut encore aggravé par les
exigences du fisc. Aux prises avec la Turquie, l'Angleterre, la France,
les princes d'Allemagne, les Barbaresques, les Flandres révoltées, les
Rois d'Espagne voyaient s'épuiser les ressources dont ils disposaient.
Les trésors de l'Amérique ne faisaient plus que passer par leurs mains.
Pour solder les dépenses de leurs armées, ils se trouvèrent dans la
nécessité de recourir à des extorsions de tous genres, à des emprunts
usuraires, à la banqueroute, enfin à l'altération des monnaies. Au
milieu de ces secousses, l'industrie déclina rapidement. Les négociants
espagnols, si intéressés qu'ils fussent au maintien de leur monopole, se
virent dans la nécessité de recourir au commerce étranger. La fraude
devint ainsi la base de toutes les relations avec l'Amérique. Il se
forma à Cadix même une classe d'intermédiaires, les _metadores_, qui se
chargèrent des intérêts de toutes les places de l'Europe. Ils
expédiaient sous leur nom les marchandises qui leur étaient confiées,
s'entendaient avec les agents de la casa de contratacion pour que
l'origine n'en fût pas constatée, recevaient l'or en retour et rendaient
compte de toutes leurs opérations avec une probité rigoureuse. Ils
finirent par jouer ainsi un rôle immense dans le commerce de l'Europe,
et contribuèrent à ruiner celui de l'Espagne, qui tomba aux mains des
Français, des Anglais et surtout des Hollandais. Spectateur impuissant
de cet état de choses, le gouvernement finit par renoncer lui-même à
ses idées de monopole. Il n'en conserva pas moins la casa de
contratacion, mais il s'en servit uniquement pour rançonner le commerce
étranger. Conservant ainsi le droit de confisquer les marchandises qui
n'étaient pas d'origine espagnole, il ne manquait pas de le rappeler à
l'époque où la flotte de l'Inde allait mettre à la voile. De part et
d'autre, on se comprenait. Les consuls de Cadix invitaient les
négociants à offrir au Roi une somme qui dédommageât la couronne du tort
que lui faisait la contrebande. Chacun se taxait en raison des intérêts
qu'il avait engagés, versait la somme à la casa de contratacion qui
fermait les yeux moyennant cette concession, connue sous le nom
d'_Indult_.
NOTE _F_.
LISTE
DES GOUVERNEMENTS DÉPENDANT DE LA COURONNE D'ESPAGNE.
On les donne pour cinq ans, et tous les autres emplois aussi, dont les
plus considérables sont ceux-ci:
Gouverneur, capitaine général et président de la chancellerie royale de
San-Domingo dans les îles espagnoles.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Saint-Christophe de la
Havana.
Gouverneur et capitaine de guerre de la ville de Saint-Jacques de Cuba.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Saint-Jean de
Puerto-Rico.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Saint-Augustin, province
de la Floride.
Gouverneur de la ville de l'Ascension, de l'île de la Marguerite.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Cumana, capitale de la
Nouvelle-Andalousie.
Vice-roi, gouverneur et capitaine général de la Nouvelle-Espagne, un
président de l'audience royale, qui réside dans la ville de Mexique.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Merida, capitale de la
province de Yucatan.
Président et gouverneur de l'audience et chancellerie royale qui réside
dans la ville de Guadalaxara, capitale du royaume de la Nouvelle-Galice.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Guadiana, capitale du
royaume de la Nouvelle-Biscaye.
Gouverneur, capitaine général et président de la chancellerie qui réside
dans la ville de Santiago, de la province de Guatemala.
Gouverneur de la province de Locnusco, dans le détroit de Guatemala.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Cornagua, de la province
de Honduras.
Gouverneur de la ville Saint-Jacques de Leon, capitale de la province de
la Nicaragua.
Gouverneur et capitaine général de la ville de Carthagène, capitale de
la province de Costa-Rica.
Gouverneur, capitaine général et président de la chancellerie royale,
qui réside dans la ville de Manille aux îles Philippines.
Gouverneur et lieutenant des forteresses de Ternate et gouverneur et
général de la milice du même pays.
Vice-roi, gouverneur, capitaine général et président de l'audience de la
ville de Lima.
Plus huit conseillers, quatre alcaldes, deux accusateurs, un protecteur
des Indiens, quatre rapporteurs, trois portiers et un chapelain dans la
même ville.
Gouverneur de Chucuito.
Gouverneur de Zico.
Gouverneur d'Ica.
Gouverneur de los Collaguas.
Gouverneur de Guamanga.
Gouverneur de Santiago de Miraflores de Zana.
Gouverneur de San-Marco.
Gouverneur d'Arequipa.
Gouverneur de Truxillo.
Vice-roi de Castra.
Vice-roi de Saint-Michel y Puerto de Plata.
Mestre de camp dans le détroit de Puerto del Callao.
Le président de la Plata a sous lui six conseillers, un accusateur, deux
rapporteurs et deux portiers.
Gouverneur de la province de Tucuman.
Gouverneur de la province de Sainte-Croix.
Gouverneur et capitaine général de la province de la Plata.
Gouverneur de la province de Paraguay.
Gouverneur de la citadelle de la ville de la Plata et de la ville
impériale de Potosi.
Gouverneur de Saint-Philippe d'Autriche et des Mines d'or.
Gouverneur de la ville de la Paix.
Gouverneur principal des mines du Potosi.
Gouverneur, capitaine général et président de la ville de Sainte-Foy.
Le gouverneur et capitaine général de la province de Carthagène a sous
lui un lieutenant, un capitaine et un maréchal de camp.
Gouverneur et lieutenant du château Saint-Mathias.
Gouverneur et capitaine général de la province de Sainte-Marthe.
Gouverneur de la citadelle de Sainte-Marthe.
Gouverneur de la province de Antoja.
Gouverneur de la province de Papayan.
Gouverneur de los Musos y Colinos.
Gouverneur de la province de Merida.
Gouverneur de la ville de Tunja.
Gouverneur de la ville de Toca Emalbague et des peuples de la Terre
Brûlante.
Gouverneur de Quixos Zumoco Ecanela.
Gouverneur de la ville de Jean.
Gouverneur de la ville de Luenca.
Gouverneur de la ville de Santiago de Quayaquil.
Gouverneur de la ville de Loja Zomora et des mines de Comura.
Président, gouverneur et capitaine général de la ville de Panama.
Gouverneur de Veragua, lequel a sous lui un capitaine général, un
lieutenant général, un capitaine des compagnies d'infanterie et un
capitaine d'artillerie.
Gouverneur et capitaine du château de Saint-Philippe, dans la ville de
Puerto-Velo.
Gouverneur et capitaine général de la province de Sainte-Marthe et de la
rivière de la Hacha.
Gouverneur de la Grande-Taxamarca.
Je ne mets point ici les charges de judicature ni les bénéfices qui sont
en très-grand nombre.
NOTE _G_.
LA SACCADE DU VICAIRE.
.....Il faut savoir une coutume d'Espagne, que l'usage à tournée en loi,
et qui est également folle et terrible pour toutes les familles.
Lorsqu'une fille, par caprice, ou par amour ou par quelque raison que ce
soit, s'est mis en tête d'épouser un homme, quelque disproportionné
qu'il soit d'elle, fût-ce le palefrenier de son père, elle et le galant
le font savoir au vicaire de la paroisse de la fille, pourvu qu'elle ait
seize ans accomplis. Le vicaire se rend chez elle, fait venir son père,
et en sa présence et celle de la mère, demande à leur fille si elle
persiste à vouloir épouser un tel. Si elle répond que oui, à l'instant
il l'emmène chez lui, et il y fait venir le galant; là il réitère la
question à la fille devant cet homme qu'elle veut épouser; et si elle
persiste dans la même volonté, et que lui aussi déclare la vouloir
épouser, le vicaire les marie sur-le-champ sans autre formalité, et de
plus sans que la fille puisse être déshéritée. C'est là ce qui se peut
traduire du terme espagnol, _la saccade du vicaire_, qui, pour dire la
vérité, n'arrive comme jamais.
Monteleone avait sa fille, dame du palais de la Reine, qui voulait
épouser le marquis de Mortare, homme d'une grande naissance, mais fort
pauvre, à qui le duc de Monteleone ne la voulait point donner. Mortare
l'enleva et en fut exilé. Là-dessus arriva la mort de Charles II. Cette
aventure parut au cardinal de Portocarrero toute propre à satisfaire sa
haine. Il se mit donc à presser Monteleone de faire le mariage de
Mortare avec sa fille, ou de lui laisser souffrir la saccade du vicaire.
Le duc tira de longue; mais enfin, serré de près avec une autorité
aiguisée de vengeance, appuyée de la force de l'usage tourné en loi et
du pouvoir tout-puissant du cardinal, il eut recours à Montriet, puis à
Louville, à qui il exposa son embarras et sa douleur. Ce dernier n'y
trouva de remède que de lui obtenir une permission tacite de faire
enlever sa fille par d'Urse, gentilhomme des Pays-Bas, qui s'attachait
fort à Louville et qui en eut depuis la compagnie des mousquetaires
flamands, formée sur le modèle de nos deux compagnies de mousquetaires.
Monteleone avait arrêté le mariage avec le marquis de Westerloo, riche
seigneur flamand de la maison de Mérode et chevalier de la Toison d'or,
qui s'était avancé à Bayonne, et qui, sur l'incident fait par le
cardinal Portocarrero, n'avait osé aller plus loin. D'Urse y conduisit
la fille de Monteleone, qui, en arrivant à Bayonne, y épousa le marquis
de Westerloo, et s'en alla tout de suite avec lui à Bruxelles, et le
comte d'Urse s'en revint à Madrid. Le cardinal, qui de plus en plus
serrait la mesure, tant que la fuite fut arrêtée et exécutée, le sut
quand le secret fut devenu inutile, et que Monteleone compta n'avoir
plus rien à craindre depuis que sa fille était mariée en France, et avec
son mari en chemin des Pays-Bas.
Mais il ignorait encore jusqu'à quel excès se peut porter la passion
d'un prêtre tout-puissant qui se voit échapper d'entre les mains une
proie qu'il s'était dès longtemps ménagée. Portocarrero en furie ne le
ménagea plus, alla trouver le Roi, lui rendit compte de cette affaire,
et lui demanda la permission de la poursuivre. Le Roi, tout jeune et
arrivant presque, et tout neuf encore aux coutumes d'Espagne, ne pensa
jamais que cette poursuite fût autre qu'ecclésiastique, comme diocésain
de Madrid; et sans s'en informer, n'en put refuser le cardinal qui, à
partir de là, sans perdre un instant, fit assembler le conseil de
Castille, de concert avec Arias, gouverneur de ce conseil et son ami, et
avec Monterey, qui s'y livra par je ne sais quel motif; et là, dans la
même séance, en trois heures de temps, un arrêt par lequel Monteleone
fut condamné à perdre 600,000 livres de rente en Sicile, applicables aux
dépenses de la guerre; à être, lui, appréhendé au corps jusque dans le
palais de la Reine à Tolède, mis et lié sur un cheval, conduit ainsi
dans les prisons de l'Alhambra à Grenade, où il y avait plus de cent
lieues, et par les plus grandes chaleurs; d'y demeurer prisonnier gardé
à vue pendant le reste de sa vie, et de plus, de représenter sa fille et
de la marier au marquis de Mortare; à faute de quoi à avoir la tête
coupée et à perdre le reste de ses biens.
D'Urse fut le premier qui eut avis de cet arrêt épouvantable. La peur
qu'il eut pour lui-même le fit courir à l'instant chez Louville. Lui,
qui ne s'écartait jamais, s'était avisé ce jour-là d'aller à la
promenade; et ce contre-temps pensa tout perdre, parce qu'on ne le
trouva que fort tard. Louville, instruit de cet énorme arrêt, alla
d'abord au Roi qui entendait une musique, et ce fut un autre
contre-temps où les moments étaient chers. Dès qu'elle fut finie, il
passa avec le Roi dans son cabinet, où, avec émotion, il lui demanda ce
qu'il venait de faire. Le Roi répondit qu'il voyait bien ce qu'il
voulait dire, mais qu'il ne voyait pas quel mal pouvait faire la
permission qu'il avait donnée au cardinal. Là-dessus, Louville lui
apprit tout ce de quoi cette permission venait d'être suivie, et lui
représenta, avec la liberté d'un véritable serviteur, combien sa
jeunesse avait été surprise, et combien cette affaire le déshonorait,
après la permission qu'il avait donnée de l'enlèvement et du mariage de
la fille; que sa bouche avait, sans savoir, soufflé le froid et le
chaud, et qu'elle était cause du plus grand des malheurs, dont il lui
fit aisément sentir toutes les suites. Le Roi, ému et touché, lui
demanda quel remède à un si grand mal et qu'il avait si peu prévu, et
Louville, ayant fait apporter une écritoire, dicta au Roi deux ordres
bien précis: l'un à un officier de partir au moment même, de courir en
diligence à Tolède pour empêcher l'enlèvement du duc de Monteleone, et,
en cas qu'il fût déjà fait, de pousser après jusqu'à ce qu'il l'eût
joint, le tirer des mains de ses satellites, et le ramener à Tolède chez
lui; l'autre au cardinal, d'aller lui-même à l'instant au lieu où se
tient le conseil de Castille, d'arracher de ses registres la feuille de
cet arrêt et de la jeter au feu, en sorte que la mémoire en fût à jamais
éteinte et abolie.
L'officier courut si bien qu'il arriva à la porte de Tolède au moment
même que l'exécuteur de l'arrêt y entrait. Il lui montra l'ordre de la
main du Roi, et le renvoya de la sorte, sans passer outre. Celui qui fut
porter l'autre ordre du Roi au cardinal, le trouva couché, et quoique
personne n'entrât jamais chez lui, dès qu'il était retiré, au nom du Roi
toutes les portes tombèrent. Le cardinal lut l'ordre de la main du Roi,
se leva et s'habilla, et fut tout de suite l'exécuter, sans jamais
proférer une parole. Il n'y a au monde qu'un Espagnol capable de ce
flegme apparent, dans l'extrême fureur où ce contre-coup le devait faire
entrer. Avec la même gravité et la même tranquillité, il parut le
lendemain matin à son ordinaire chez le Roi, qui, dès qu'il l'aperçut,
lui demanda s'il avait exécuté son ordre. _Si, Señor_, répondit le
cardinal; et ce monosyllabe fut le seul qu'on ait ouï sortir de sa
bouche sur une affaire qui lui fut si mortellement piquante, et qui lui
dérobait sa vengeance et la montre de son pouvoir. (_Mémoires du duc de
Saint-Simon._)
FIN DE L'APPENDICE.
OUVRAGES CITÉS.
1 _Nouvelle collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France._
Édition Michaud. Paris, 1857.
2 _Mémoires du duc de Saint-Simon._ Édition Cheruel. Paris, 1858.
3 _Négociations relatives à la succession d'Espagne_, par MIGNET. Paris,
1835-1844.
4 _Mémoires secrets sur l'établissement de la Maison de Bourbon en
Espagne_, extraits de la correspondance du marquis DE LOUVILLE. Paris,
1818.
5 _Souvenirs de C. H. baron de Gleichen._ Paris, 1868.
6 _Mémoires de la Cour d'Espagne_ (attribués au marquis DE VILLARS).
Londres.
7 _Lettres de la marquise de Villars._ Édition Courtois. Paris, 1868.
8 _La princesse des Ursins._ Édition Combe. Paris, 1858.
9 _L'Espagne sous le règne de Philippe II_, par WEISS. Paris, 1844.
10 _L'Espagne sous Charles-Quint, Philippe II et Philippe III_, par
RANKE. Paris, 1845.
11 _Antonio Perez et Philippe II_, par MIGNET.
12 _Voyage d'Espagne_ (attribué à Van Aarsen DE SOMMERDYCK). Cologne,
1666.
13 _Relation de l'État et Gouvernement d'Espagne_ (attribuée au sieur
BERTAULT). Cologne, 1666.
14 _Journal d'un voyage en Espagne_ (attribué au sieur BERTAULT). Paris,
1669.
15 _État présent de l'Espagne_ (attribué à l'abbé DE VAYRAC). Paris,
1715.