ni de lits de plume; et ces matelas, qui sont de la meilleure laine du
monde en Espagne, n'ont pas plus de trois doigts d'épaisseur, de sorte
que son lit n'est pas plus haut que les nôtres en France. On fait les
matelas minces pour les pouvoir tourner et les remuer plus aisément. Il
est vrai que j'ai remarqué qu'ils s'affaissent moins et ne durcissent
pas plus.
C'est la coutume à Madrid que le maître ou la maîtresse du logis passent
toujours devant ceux qui leur rendent visite. Ils prétendent que c'est
une civilité d'en user ainsi, parce qu'ils laissent, disent-ils, tout ce
qui est dans leur chambre au pouvoir de la personne qui y reste la
dernière. Pour les dames, elles ne se baisent point en se saluant, elles
se présentent seulement la main dégantée.
Il y a une autre coutume que je trouve assez singulière, c'est que
lorsqu'une fille veut être mariée et qu'elle est majeure, si elle a déjà
fait un choix, bien que son père et sa mère s'y opposent, elle n'a qu'à
parler au curé de sa paroisse et lui déclarer son dessein. Aussitôt, il
l'ôte de la maison de ses parents, et il la met dans une maison
religieuse, ou chez quelque dame dévote, où elle passe un peu de temps;
ensuite, si elle persévère dans sa résolution, on oblige le père et la
mère à lui donner une dot proportionnée à leur qualité et à leur bien,
et on la marie malgré eux. Cette raison est en partie cause du soin que
l'on prend de ne laisser parler personne aux filles, et de les tenir si
renfermées qu'il est difficile qu'elles puissent prendre des mesures
pour conduire une intrigue. Du reste, pourvu que le cavalier soit
gentilhomme, cela suffit, et il épouse sa maîtresse, quand bien elle
serait fille d'un grand d'Espagne[157].
Depuis que je suis en ce pays, il me semble que je n'ai rien omis à vous
dire. Je vais à présent achever d'écrire mes Mémoires de la cour
d'Espagne, puisque les premiers que je vous ai envoyés vous ont plu. Je
vous les enverrai à mesure qu'il se présentera des événements dignes de
votre curiosité. Je vous promets aussi la relation que vous me demandez.
Mais pour tant de petites choses, accordez-m'en une bien considérable,
ma chère cousine, c'est la continuation de votre amitié, dont je fais
tout le cas que je dois.
De Madrid, ce 28 septembre 1680.
FIN DU VOYAGE D'ESPAGNE.
APPENDICE.
NOTE _A_.
LA DÉVOTION A LA CROIX.
Eusebio et Julia naquirent dans une forêt, au pied d'une croix. Pendant
les douleurs de l'enfantement, leur mère implora l'assistance de la
croix, dont l'image sanglante s'imprima sur la poitrine des deux
enfants, comme un signe visible de la grâce divine. Recueilli par un
berger qui l'élève, Eusebio se lasse bientôt de la vie paisible qu'il
mène chez son bienfaiteur. Il préfère à sa chaumière l'agitation d'une
vie aventureuse. Grâce à la croix qui le protége, il échappe au
naufrage, à l'incendie, aux poursuites des brigands. Mais il finit par
se faire brigand lui-même, et devient incestueux et assassin. Toutefois,
au milieu de ses forfaits, il conserve une ardente dévotion à la croix
au pied de laquelle il est né, et dont l'image est gravée sur sa
poitrine. Il habite les forêts et les montagnes les plus inaccessibles,
et guette les voyageurs pour les dépouiller. Lorsqu'il tue un homme, il
a soin de couvrir le cadavre d'un peu de terre et de planter une croix
sur le lieu de la sépulture. Sa conscience est ainsi satisfaite, et il
ne ressent plus aucun remords. Quelquefois, l'aspect subit du signe
sacré l'arrête au moment où il va verser le sang. Lorsqu'il a déjà
frappé sa victime, il lui permet d'aller se confesser avant de mourir.
Lizardo, le fiancé de sa soeur, auquel il vient d'accorder cette grâce,
lui promet d'intercéder auprès de Dieu pour lui obtenir plus tard la
même faveur. Un jour, il surprend, avec sa bande, un saint évêque, nommé
Alberto, qu'il épargne. Le prêtre, touché de sa générosité pieuse,
prend l'engagement de venir l'assister dans ses derniers instants.
Sa soeur Julia est entrée dans un couvent après la mort de son fiancé.
Eusebio vient l'en arracher; mais, en voyant l'image de la croix
empreinte sur sa poitrine, il s'enfuit éperdu. Cependant Julia, déguisée
en homme, s'échappe de son couvent et va rejoindre Eusebio, qui la
repousse avec terreur. En ce moment, des cris de mort se font entendre.
Les paysans armés fondent sur les brigands. A leur tête est Curcio, le
père d'Eusebio et de Julia. Eusebio paraît sur un rocher. Les paysans
l'entourent: ils vont l'atteindre. Désespérant de son salut, il se
précipite en invoquant Lizardo et Alberto. Les paysans trouvent son
corps brisé, et l'enterrent sous d'épais branchages, car il est mort
sans confession, et ne mérite pas de reposer en terre sainte. Mais un
cri sourd et plaintif a retenti dans la forêt: Alberto! En effet, le
saint évêque est revenu de Rome pour remplir sa promesse. Il entend la
voix qui l'appelle et se hâte d'écarter les branchages qui couvrent
Eusebio. C'est un cadavre, déjà glacé par la mort. Il se dresse
lentement et se confesse au milieu des assistants glacés de terreur. Le
prêtre n'hésite pas à donner l'absolution à celui pour qui Dieu vient
d'accomplir un miracle. Aussitôt le cadavre redevient muet et rentre
dans sa tombe. Julia arrive en ce moment. Alberto lui apprend la mort
d'Eusebio et le miracle dont il avait été témoin. Saisie d'épouvanté,
elle embrasse la croix plantée sur la sépulture de son frère et fait voeu
de retourner dans son couvent. Son père arrive pour la saisir, mais au
même instant ses vêtements d'homme tombent, et on la voit agenouillée,
en habit de religieuse, devant la croix qui s'élève avec elle dans les
airs et l'emporte triomphante au ciel. Les nuages se partagent; Eusebio
apparaît entouré d'une auréole radieuse, les bras étendus vers Julia.
(Weiss, t. II, page 360.)
NOTE _B_.
LES PRIVILÉGES DU ROYAUME D'ARAGON.
Les libertés des Aragonais existaient de toute antiquité; cependant
elles ne furent expressément définies qu'en 1283, époque où le roi Don
Pedro III signa la charte connue en Aragon sous le nom de PRIVILÉGE
GÉNÉRAL. Cette charte formulait les droits des Cortès, des ordres, des
personnes, suivant leur condition, et réglait, en conséquence,
l'administration de la justice. Elle était considérée comme la base de
toutes les institutions du pays. Les rois, à leur avénement, juraient
d'en respecter les clauses. Ils ne pouvaient ni conférer des fonctions à
des étrangers, ni garder des soldats étrangers à leur solde, ni décréter
des lois, ni lever des contributions, ni entreprendre des guerres sans
l'assentiment des Cortès.
Les Cortès se composaient des ricoshombres, des évêques et des élus des
chapitres, des députés des caballeros, enfin des députés des villes. Ces
ordres, les quatre bras de l'État, écoutaient réunis les demandes que le
Roi leur adressait en personne; ils en délibéraient séparément,
formulaient leurs griefs et, le plus souvent, ne concédaient rien au Roi
avant qu'il ne leur eût donné satisfaction. Les moindres affaires
entraînaient des discussions interminables, si fort orageuses
d'ordinaire, que les partis en venaient aux mains. Il n'était pas
facile, en effet, d'arriver à une solution dans de semblables
assemblées. L'unanimité des votes était requise, et le Roi n'avait même
pas la ressource de dissoudre les Cortès; il devait donc s'armer de
patience et s'estimer heureux s'il obtenait, en définitive, les subsides
qu'il réclamait. Enfin, les Cortès se séparaient, elles déléguaient
alors leur autorité à une députation permanente qui, dans l'intervalle,
souvent fort long des sessions, veillait au maintien des droits de
chacun; et ce n'était pas chose facile, à une époque où la fraude, la
corruption et la violence semblaient des moyens d'action parfaitement
légitimes.
Les priviléges qui sauvegardaient la liberté des personnes et la
sécurité des biens, étaient l'objet de contestations perpétuelles. Les
Rois s'étaient emparés de la juridiction criminelle qui jadis
appartenait aux ricoshombres et aux villes, et ils en usaient sans le
moindre scrupule dans leur intérêt. S'agissait-il pour eux de se
débarrasser d'un adversaire? ils l'impliquaient dans un procès criminel,
et le faisaient condamner par des juges à leur dévotion. Les juges
n'hésitaient jamais, mais leurs sentences ne s'exécutaient pas sans
opposition. Les Aragonais invoquaient leurs priviléges et, en forme
d'argument, recouraient volontiers aux armes. Enfin un accord s'était
fait. Les Rois avaient conservé le droit de justice, mais les parties
qui se trouvaient lésées pouvaient en appeler au tribunal du
grand-justicier. Ce personnage était nommé par le Roi et par l'Assemblée
des Cortès; il ne pouvait être révoqué que de leur consentement mutuel;
en cas de violation de ses devoirs, il était jugé par les Cortès, et,
pour cette raison, il était pris, non dans la classe des ricoshombres,
que leurs priviléges mettaient à l'abri de la peine capitale, mais dans
celle des simples caballeros. Assisté de ses lieutenants, le
grand-justicier revisait les sentences rendues par les juridictions
royales, et les cassait s'il ne les trouvait pas conformes aux lois du
royaume. Il était lui-même surveillé par des inquisiteurs qui
contrôlaient ses actes, et en rendaient compte à la députation
permanente. Cette délégation des Cortès faisait exécuter les sentences
du grand-justicier et, si elle le jugeait nécessaire, elle appelait le
peuple aux armes pour la seconder.
Le droit d'appel au grand-justicier était cher aux Aragonais. Il était,
disaient-ils, la _manifestation_ de leurs libertés. Les Rois catholiques
n'osèrent y porter atteinte, mais il essayèrent de l'annuler à l'aide
des procédures de l'Inquisition. En raison de son caractère religieux,
l'Inquisition semblait n'avoir rien à démêler avec la politique. Les
Aragonais laissèrent donc sa juridiction s'étendre sur leur pays; à
l'origine, ils furent même satisfaits de voir brûler des Juifs et des
Maures, mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que, sous prétexte
d'atteintes à la religion, l'Inquisition évoquait des causes qui ne lui
appartenaient pas, et contestait les priviléges que le grand-justicier
était chargé de défendre. L'autorité civile et l'autorité religieuse
entrèrent en lutte. Le grand-justicier mettait en liberté les prévenus
que l'Inquisition avait fait arrêter; l'Inquisition excommuniait le
grand-justicier, le grand-justicier en appelait à la cour de Rome, et
les Cortès votaient les sommes les plus considérables pour assurer le
triomphe de leur cause. Cette situation se prolongea jusque vers la fin
du règne de Philippe II. Fatigué de l'indocilité des Aragonais, ce
prince avait renoncé à réunir les Cortès. Il ne leur demandait plus de
subsides, et abandonnait le pays à lui-même. Une circonstance imprévue
le décida à mettre un terme à cette anarchie. Le secrétaire d'État
Antonio Perez qu'il poursuivait de sa haine, s'étant réfugié à
Saragosse, le Roi voulut le faire juger par le tribunal de
l'Inquisition. Antonio Perez réclama ses priviléges d'Aragonais; un
soulèvement s'ensuivit. Le Roi fit entrer ses troupes en Aragon et
s'empara de Saragosse. Après avoir intimidé les mutins par le supplice
du grand-justicier et d'un nombre considérable d'autres personnages, il
réunit les Cortès, et se fit concéder le droit de révoquer le
grand-justicier, de nommer aux fonctions sans distinction de
nationalité, enfin de tenir garnison à Saragosse. L'organisation des
Cortès ne fut pas essentiellement modifiée. Le Roi se réserva seulement
de déléguer la présidence à un personnage de son choix, de ne point
appeler, s'il le jugeait à propos, la classe turbulente des caballeros,
enfin d'accorder le droit de représentation à des villes qui n'avaient
point ce privilége. Il faut le reconnaître, Philippe II usa avec
modération de l'ascendant que lui donnaient les circonstances. Les
princes qui lui succédèrent eurent à le regretter. Libres d'accorder ou
de refuser les impôts, de promulguer les lois, de gouverner en un mot le
pays, les Cortès continuèrent à tenir les Rois d'Espagne en échec
jusqu'au jour où l'Aragon prit parti contre Philippe V, succomba dans la
lutte et se vit enlever ses priviléges.
NOTE _C_.
LES RICOSHOMBRES.
Les ricoshombres n'étaient autres, en termes généraux, que les grands
barons de l'Espagne; mais si nous arrivons aux détails, il faut cette
fois, comme toujours, distinguer entre le royaume de Castille et le
royaume d'Aragon.
Le régime des États qui reconnaissaient pour souverains les Rois
d'Aragon était essentiellement féodal. La population indigène était
réduite à la condition du servage, si ce n'est dans les villes, qui
avaient chacune leurs priviléges et les défendaient énergiquement. Les
seigneurs d'origine franque en Catalogne, navarraise en Aragon,
formaient la race dominante. Ils s'étaient partagé le sol d'après les
règles de la hiérarchie féodale. Leurs fiefs relevaient à divers degrés
de la couronne. Les caballeros étaient ainsi les vassaux des
ricoshombres, et les ricoshombres reconnaissaient pour leur suzerain et
souverain seigneur le Roi. Ces éléments se modifièrent sans doute par la
suite des temps; les ricoshombres n'en demeurèrent pas moins les chefs
d'une aristocratie puissante qui manifesta son ascendant jusqu'à la fin
du dix-septième siècle.
Il en était autrement en Castille. Le sol avait été successivement
reconquis et ensuite repeuplé par les Wisigoths espagnols, descendus des
montagnes où ils s'étaient réfugiés. Libres et fiers d'être libres, les
Espagnols s'étaient organisés, il est vrai, dans des conditions
analogues à celles de la féodalité. Mais alors même ils avaient conservé
cet esprit d'indépendance germanique que Tacite a caractérisé par une
phrase célèbre: «_Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt._» Ils
devaient ainsi le service militaire à leur Roi; mais, à la différence du
régime féodal, ils étaient libres de choisir leur chef. Ce chef était le
plus souvent un aventurier brave et entreprenant. Sa demeure, entourée
d'épaisses murailles, lui permettait de mettre à l'abri d'une incursion
de l'ennemi les vivres et les armes qui formaient ses seules richesses.
Les chaudières qu'il faisait porter devant lui, et que nous retrouvons
dans les armoiries de sa famille, attestaient qu'il était en mesure de
pourvoir à l'entretien de ses compagnons d'armes. Sa renommée de
vaillance attirait sous son pennon les cavaliers du voisinage. Il
partageait avec eux son butin, et, si la fortune le secondait, il
s'emparait de quelque forte position, d'où il pouvait dominer la
contrée. Il engageait alors ses compagnons d'armes à se grouper autour
de sa nouvelle demeure. Les terres étaient divisées; les plus fertiles
revenaient au _poblador_, elles formaient le _solar_ de sa famille; les
autres étaient cédées en pleine propriété aux _diviseros_; une charte
l'attestait et réglait en même temps les rapports du seigneur et de ses
vassaux. Le seigneur s'engageait à protéger ses vassaux et à respecter
leurs droits. Les vassaux devaient au seigneur le service militaire, les
aides dans les conditions définies; en reconnaissance de sa munificence,
ils lui baisaient la main et témoignaient ainsi qu'ils se dévouaient à
son service. Ils n'aliénaient pas néanmoins leur liberté, et
conservaient le droit de se dégager en rendant leurs terres au seigneur.
Ils étaient de vieux chrétiens, et se seraient révoltés à l'idée d'être
enchaînés à la glèbe. Entouré de ses cavaliers toujours prêts à quitter
la charrue pour courir aux armes, le _señor de vassalos_ occupait déjà
un rang considérable. Ses enfants héritaient-ils de sa valeur, de son
heureuse chance, parvenaient-ils à accroître leurs domaines, leurs
richesses, la voix publique les désignait comme des _ricoshombres de
tierra y solar conocido_. Le Roi les appelait dès lors à siéger aux
Cortès, à confirmer sa signature, à prendre ainsi part à tous les actes
du gouvernement. Il leur reconnaissait le droit d'invoquer, le cas
échéant, les priviléges qui garantissaient aux ricoshombres la sécurité
de leurs personnes et de leurs biens. Mais ces biens, il fallait les
défendre à la force du bras. Nul alors ne pouvait répondre du présent,
encore moins de l'avenir. L'heure des revers arrivait; les familles
déclinaient avec leurs richesses et leur puissance; elles perdaient leur
rang, finissaient par se confondre parmi les simples _infanzones_. En
Castille, disait Don Juan Manuel, les lignages montent et descendent
selon que tourne la roue de fortune.
De simples hidalgos figuraient parfois au nombre des ricoshombres.
Investis de fiefs détachés du domaine de la couronne, ils avaient reçu
de la main du Roi le pennon et la chaudière, insignes de leur dignité;
mais cette dignité leur était personnelle.
En définitive, ils étaient des vassaux, et n'avaient ainsi ni l'autorité
ni l'indépendance des ricoshombres de naissance, qui ne devaient rien à
la faveur royale. Le plus célèbre des ricoshombres, le Cid Campeador,
l'entendait ainsi, lorsqu'il adressait au Roi Don Fernando ces altières
paroles: J'aimerais mieux être attaché au clou à vous avoir pour
seigneur, et à me dire votre vassal. De ce que mon père vous a baisé la
main, je me tiens pour affronté.
La ricombria se maintint dans ces conditions pendant les guerres avec
les Maures; elle en subissait les alternatives et passait de main en
main, selon les chances de la fortune. Cette instabilité restreignait sa
puissance. Mais il n'en fut pas toujours ainsi. Survinrent les guerres
civiles. Les princes qui se disputaient la couronne en appelèrent aux
ricoshombres; ils durent récompenser leurs services et aliéner entre
leurs mains les domaines royaux. Don Enrique de Transtamare avait, entre
autres, à satisfaire les aventuriers étrangers qui l'avaient suivi en
Espagne. Il leur concéda les seigneuries qui leur revenaient pour leur
part, selon les formes usitées en France et en Angleterre. Soria fut
érigé en duché en faveur de Don Beltran Claquin; l'Anglais Don Hugo de
Carbolay fut comte de Carrion; Don Bernal de Fox y Bearne épousa
l'héritière de Medina-Celi, et les domaines de sa femme furent également
érigés en comté. Les ricoshombres tinrent à s'égaler à ces étrangers.
Ils se firent concéder des titres analogues; ils en arrivèrent enfin à
une innovation qui devait changer la face de la société: la création des
majorats. Ces majorats, à défaut d'hoirs mâles, se transmettant par les
femmes, allèrent rapidement grossir l'avoir des grandes familles. Le
marquis de Santillane, pour en citer un exemple, se trouva ainsi réunir
soixante majorats et quatre-vingt mille vassaux. Les grands d'Espagne
acquirent dès lors une puissance démesurée; la royauté se trouva
complétement annulée. Mais cette même hérédité féminine allait avoir une
conséquence à laquelle nul ne s'attendait. Doña Isabel, héritière de la
couronne de Castille, épousa Don Fernando, héritier de la couronne
d'Aragon. Grâce à la réunion de leurs couronnes, les Rois Catholiques
recouvrèrent une autorité dont ils usèrent pour abaisser la grandesse.
Les actes les plus importants de leur règne, tels que la confiscation de
la grande maîtrise des ordres militaires, l'organisation des Cours de
justice, de la Santa Hermandad, de l'Inquisition, furent dictés par
cette politique. Les circonstances leur vinrent en aide. Il n'y avait
plus à guerroyer contre les Maures; les grands perdirent ainsi l'usage
des armes; ils se bornèrent à jouir de leurs immenses richesses, et
s'isolèrent de leurs terres, d'où les rois catholiques se gardèrent bien
de les tirer. Leur puissance s'évanouit; leurs priviléges, qui allaient
jusqu'à leur donner le droit de s'armer contre le souverain,
s'oblitérèrent insensiblement; mais leur orgueil n'en demeura pas
moindre.
Les seigneurs castillans s'étaient toujours couverts devant le Roi.
C'était là un ancien usage dont nul ne s'étonnait en Espagne; il n'en
était pas de même à l'étranger. Les courtisans flamands de Philippe le
Bon se découvraient devant leur prince, suivant l'étiquette de la cour
de Bourgogne. Ils furent choqués du contraste qu'offrait leur attitude
avec celle des Castillans. Ils en relevèrent l'inconvenance. Le duc de
Najera et Don Juan Manuel, qui tenaient à plaire à Philippe,
s'interposèrent. Ils décidèrent les Castillans à suivre l'exemple des
Flamands; les Aragonais, au contraire, qui accompagnaient Ferdinand lors
de sa rencontre avec son gendre, demeurèrent couverts. Il n'en fut rien
de plus pour le moment. Les Castillans revinrent à leur ancien usage,
mais l'incident se renouvela lorsque Charles-Quint arriva en Espagne.
Cette fois, ce fut le duc d'Albe qui se mêla de l'affaire; il amena les
Castillans à se découvrir devant le Roi. Charles, satisfait de cette
concession, voulut en faire une de son côté, et il invita les seigneurs
les plus qualifiés à se couvrir, en leur adressant ces mots qui
devinrent sacramentels: _Cubrios_. En d'autres circonstances,
Charles-Quint en usa de même. Ce n'était encore là, de sa part, qu'un
acte de courtoisie. Philippe II, qui aimait la pompe, en fit une
cérémonie. Ses successeurs constatèrent la cérémonie par des lettres
patentes et transformèrent ainsi la grandesse en dignité.
NOTE _D_.
LISTE
DES ARCHEVÊCHÉS ET ÉVÊCHÉS, DONNÉE A MADAME D'AULNOY PAR L'ARCHEVÊQUE DE
BURGOS[158].
Plusieurs personnes m'en ont parlé comme vous, Monseigneur, lui dis-je,
mais j'espère m'en instruire parfaitement à Madrid. Je suis en état de
vous éclaircir au moins d'une partie de ce que vous voulez savoir,
reprit-il; quelques raisons m'ont obligé d'en faire un petit mémoire,
et je pense même l'avoir sur moi. Il me le donna aussitôt, et, comme
j'en ai gardé une copie, et qu'il me paraît curieux, je vais, ma chère
cousine, vous le traduire ici.
VICE-ROYAUTÉS QUI DÉPENDENT DU ROI D'ESPAGNE.
Naples, Sicile, Aragon, Valence, Navarre, Sardaigne, Catalogne, et, dans
la Nouvelle-Espagne, le Pérou.
GOUVERNEMENTS DE ROYAUMES ET DE PROVINCES.
Les États de Flandre, de Milan, Galice, Biscaye, les îles de Majorque et
Minorque. Sept gouvernements dans les Indes occidentales, à savoir: les
îles de Madère, le cap Vert, Mina, Saint-Thomas, Angola, Brésil et
Algarves. En Afrique: Oran, Ceuta, Mazagran. En Orient: les Philippines.
ÉVÊCHÉS ET ARCHEVÊCHÉS DE LA NOMINATION DU ROI TRÈS-CATHOLIQUE DEPUIS
QUE LE PAPE ADRIAN VI CÉDA LE DROIT QU'IL AVAIT D'Y NOMMER.
Premièrement, dans les deux Castilles: l'archevêché de Tolède, dont
l'archevêque est primat d'Espagne, grand chancelier de Castille et
conseiller d'État. Il parle aux États et dans le Conseil, immédiatement
après le Roi, et on le consulte ordinairement sur toutes les affaires
importantes. Il a trois cent cinquante mille écus de revenu et son
clergé quatre cent mille.
L'archevêque de Braga, en Portugal, lequel est seigneur spirituel et
temporel de cette ville, et qui, pour marque de son autorité, porte la
crosse à la main et l'épée au côté, prétend la primatie de toute
l'Espagne et la dispute à l'archevêque de Tolède, parce que cette
primatie était autrefois à Séville, qu'on la mit à Tolède à cause de
l'invasion des Maures, et que, Tolède étant tombée entre leurs mains,
elle fut transférée à Braga. De sorte que l'archevêque posséda longtemps
cette dignité; mais, après que les Espagnols eurent repris Tolède,
l'archevêque redemanda sa primatie; celui de Braga ne voulut pas
consentir à la rendre, et ce différend n'ayant jamais été terminé, ils
en prennent l'un et l'autre le titre.
L'archevêché de Séville vaut trois cent cinquante mille ducats, et son
chapitre en a plus de cent mille. Il ne se peut rien voir de plus beau
que cette cathédrale. Entre plusieurs choses remarquables, il y a une
tour bâtie de briques, large de soixante brasses et haute de quarante.
Une autre tour s'élève au-dessus, qui est si bien pratiquée par dedans
que l'on y monte à cheval jusqu'au haut. Le dehors en est tout peint et
doré.
L'archevêché de Saint-Jacques de Compostelle vaut soixante mille ducats,
et un ducat vaut trente francs monnaie de France; son chapitre en a cent
mille.
L'archevêché de Grenade vaut quarante mille ducats.