Ses cheveux étaient derrière ses oreilles, et il portait un chapeau gris

blanc. Ils firent tout le voyage, qui était assez long, tête à tête dans

un grand carrosse, ne pouvant guère se faire entendre que par quelques

actions, car le Roi ne sait point du tout le français et la Reine

parlait peu la langue espagnole. En arrivant à Madrid, ils allèrent

entendre le _Te Deum_ à Notre-Dame d'Atocha, suivis de toutes les

personnes de qualité et de tout le peuple qui poussait de grands cris de

joie. Ensuite, Leurs Majestés furent au Buen-Retiro, parce que les

appartements du palais n'étaient point préparés et qu'il fallait que la

Reine attendît le temps de son entrée pour y aller demeurer. Ce temps a

dû lui paraître bien long, car elle ne voyait personne que la camarera

mayor et ses dames. On lui fait mener une vie si contrainte, qu'il faut

avoir tout l'esprit et toute la douceur qu'elle a pour la supporter.

Elle n'a pas même la liberté de voir l'ambassadeur de France; enfin,

c'est une gêne continuelle. Cependant toutes les dames espagnoles

l'aiment chèrement et la plaignent entre elles.

J'étais, il y a quelque temps, chez la comtesse de Villambrosa avec une

grande compagnie. La marquise de la Fuente y vint, et comme elles sont

fort superstitieuses en ce pays-ci, elle leur dit, tout effrayée,

qu'elle s'était trouvée chez la Reine qui, se regardant dans un grand

miroir, avait appuyé sa main dessus, le touchant fort légèrement, et que

la glace s'était fendue depuis le haut jusques en bas; que la Reine

avait regardé cela sans s'émouvoir et qu'elle avait même ri de la

consternation de toutes les dames qui étaient auprès d'elle, leur disant

qu'il y avait de la faiblesse à s'arrêter sur les choses qui pouvaient

avoir des causes naturelles. Elles raisonnèrent longtemps là-dessus, et

dirent en soupirant que la Reine ne vivrait pas longtemps.

Elle nous dit aussi que la Reine avait été bien plus émue de

l'incivilité de la camarera mayor qui, voyant quelques-uns de ses

cheveux mal arrangés sur son front, avait craché dans ses mains pour les

unir; sur quoi la Reine lui avait arrêté le bras, disant, d'un air de

souveraine, que la meilleure essence n'y était pas trop bonne; et

prenant son mouchoir, qu'elle s'était longtemps frotté les cheveux à

l'endroit où cette vieille les avait si malproprement mouillés. Il n'est

pas extraordinaire ici de se mouiller la tête pour se polir et s'unir

les cheveux. La première fois que je me suis coiffée à l'espagnole, une

des femmes de ma parente entreprit ce beau chef-d'oeuvre; elle fut trois

heures à me tirailler la tête, et voyant que mes cheveux étaient

toujours naturellement frisés, sans m'en rien dire, elle trempa deux

grosses éponges dans un bassin plein d'eau, et elle me baptisa si bien,

que j'en fus enrhumée plus d'un mois.

Mais, pour en revenir à la Reine, c'est une chose digne de pitié que le

procédé qu'a cette vieille camarera avec elle. Je sais qu'elle ne

souffre pas qu'elle ait un seul cheveu frisé ni qu'elle approche des

fenêtres de sa chambre, ni qu'elle parle à personne. Cependant le Roi

aime la Reine de tout son coeur; il mange ordinairement avec elle et sans

aucune cérémonie. De sorte que fort souvent, quand les filles d'honneur

mettent le couvert, le Roi et la Reine leur aident pour se divertir.

L'un apporte la nappe et l'autre les serviettes. La Reine se fait

accommoder à manger à la manière de France, et le Roi à celle

d'Espagne. C'est une cuisinière qui apprête tout ce qui est pour la

bouche; la Reine tâche de l'accoutumer aux ragoûts qu'on lui sert, mais

il n'en veut point. Ne croyez-pas, au reste, que Leurs Majestés soient

environnées de personnes de la Cour quand elles dînent. Il y a tout au

plus quelques dames du palais, des menins, quantité de naines et de

nains.

La Reine fit son entrée le 13 de janvier. Après que toutes les avenues

du grand chemin qui conduit au Buen-Retiro furent fermées et défense

faite aux carrosses d'y entrer, on fit construire un arc de triomphe où

était le portrait de la Reine. Cette porte était ornée de divers

festons, de peintures et d'emblèmes. Elle avait été mise sur le chemin

par où la Reine devait passer pour entrer à Madrid et pour y arriver. Il

y avait des deux côtés une espèce de galerie avec des enfoncements dans

lesquels étaient les armes des divers royaumes de la domination

d'Espagne, attachées les unes aux autres par des colonnes qui

soutenaient des statues dorées, lesquelles présentaient chacune des

couronnes et des inscriptions qui se rapportaient à ces royaumes.

Cette galerie était continuée jusqu'à la porte triomphale du grand

chemin, qui était très-riche, et ornée de diverses statues, et quatre

belles jeunes filles vêtues en nymphes y attendaient la Reine, tenant

des fleurs dans des corbeilles pour en faire une jonchée à son passage.

A peine avait-on passé cette porte, que l'on découvrait la seconde, et

ainsi on les voyait toutes de fort loin les unes après les autres.

Celle-ci était ornée du conseil du Roi, de celui de l'Inquisition, des

conseils des Indes, d'Aragon, d'État, d'Italie, de Flandre et d'autres

lieux, sous la figure d'autant de statues dorées. Celle de la Justice

était plus élevée que les autres. On trouvait un peu plus loin le Siècle

d'or, accompagné de la Loi, de la Récompense, de la Protection et du

Châtiment. Le temple de la Foi était représenté dans un tableau;

l'Honneur et la Fidélité en ouvraient la porte, et la Joie en sortait

pour aller recevoir la nouvelle Reine. On voyait encore un tableau qui

représentait l'accueil que fit Salomon à la reine de Saba, et Débora

dans un autre, qui donnait des lois à son peuple. Il y avait aussi les

statues de Cérès, Astrée, l'Union, la Vertu, la Vie, la Sûreté, le

Temps, la Terre, la Tranquillité, la Paix, la Grandeur, le Repos, Thémis

et la Libéralité. Parmi diverses peintures, je remarquai Énée lorsqu'il

voulut descendre aux Enfers; Cerbère, attaché par la Sibylle; les Champs

Élysées, où Anchise fit voir à son fils ceux qui viendraient après lui

de sa postérité. Le reste était rempli d'un nombre innombrable de

hiéroglyphes. La Reine s'arrêta vers la troisième porte, à un fort beau

parterre qui était dans son chemin, avec des cascades, des grottes, des

fontaines et des statues de marbre blanc. Rien n'était plus agréable que

ce jardin. C'étaient les religieux de Saint-François de Paule qui

l'avaient fait. La quatrième porte était au milieu de la place appelée

_del Sol_. Elle n'était pas moins brillante que les autres d'or et de

peinture, de statues et de devises.

La rue des Pelletiers était remplie d'animaux, dont les peaux étaient si

bien accommodées, qu'il n'y avait personne qui n'eût cru que c'était des

tigres, des lions, des ours et des panthères en vie. La cinquième porte,

qui était celle de la Guadalajara, avait des beautés particulières; et

ensuite la Reine entra dans la rue des Orfèvres. Elle était bordée de

grands anges d'argent pur. On y voyait plusieurs boucliers d'or, sur

lesquels étaient les noms du Roi et de la Reine, avec leurs armes

formées de perles, de rubis, de diamants, d'émeraudes et d'autres

pierreries si belles et si riches, que les connaisseurs disent qu'il y

en avait pour plus de douze millions. On voyait un amphithéâtre dans la

Plaza Mayor, chargé de statues et orné de peintures. La dernière porte

était proche de là. Au milieu de la première face du palais de la Reine

mère, on voyait Apollon, toutes les Muses, le portrait du Roi et de la

Reine à cheval et plusieurs autres choses que je n'ai pas assez bien

remarquées pour vous en parler. La cour du palais était entourée de

jeunes hommes et jeunes filles qui représentaient les fleuves et les

rivières d'Espagne. Ils étaient couronnés de roseaux et de lis d'étang,

avec des vases renversés, et le reste de leurs habits était convenable.

Ils vinrent complimenter la Reine en latin et en espagnol. Deux châteaux

de feux d'artifice étaient aussi élevés dans cette cour. Tout le palais

était tendu des plus belles tapisseries de la couronne, et il n'y a

guère de lieu au monde où l'on en voie de plus belles. Deux chars

remplis de musiciens allaient devant Sa Majesté.

Les magistrats de la ville étaient sortis du lieu de leur assemblée en

habits de cérémonie. C'étaient des robes de brocart brodées d'or, des

petits chapeaux retroussés chargés de plumes, et ils étaient montés sur

de très-beaux chevaux. Ils vinrent présenter les clefs de la ville à la

Reine, et la recevoir sous un dais. Le Roi et la Reine mère allèrent

dans un carrosse tout ouvert, afin que le peuple pût les voir, chez la

comtesse d'Ognate où ils virent arriver la Reine.

Six trompettes en habits blancs et rouges, accompagnés des timbales de

la ville, montés sur des beaux chevaux, dont les housses étaient de

velours noir, marchaient devant l'alcalde de la Cour. Les chevaliers des

trois ordres militaires, qui sont Saint-Jacques, Calatrava et Alcantara,

suivaient avec des manteaux tout brodés d'or, et leurs chapeaux couverts

de plumes. On voyait après eux les titulados de Castille et les

officiers de la maison du Roi. Ils avaient des bottes blanches, et il

n'y en avait guère qui ne fussent grands d'Espagne. Leurs chapeaux

étaient garnis de diamants et de perles, et leur magnificence paraissait

en tout. Leurs chevaux étaient admirables; chacun avait un grand nombre

de livrées, et les habits des laquais étaient de brocart d'or et

d'argent mêlé de couleurs, ce qui faisait un fort bel effet.

La Reine était montée sur un fort beau cheval d'Andalousie que le

marquis de Villa-Meyna, son premier écuyer, conduisait par le frein. Son

habit était si couvert de broderies, qu'on n'en voyait pas l'étoffe.

Elle avait un chapeau garni de quelques plumes avec la perle appelée la

_Peregrina_, qui est aussi grosse qu'une petite poire, et d'une valeur

inestimable. Les cheveux étaient épars sur ses épaules et de travers sur

son front; sa gorge un peu découverte et un petit vertugadin. Elle avait

au doigt le grand diamant du Roi, que l'on prétend être un des plus

beaux qui soient en Europe. Mais la bonne grâce de la Reine et ses

charmes brillaient bien plus que toutes les pierreries dont elle était

parée. Derrière elle et hors du dais, marchaient la duchesse de

Terranova vêtue en dueña, et Dona Maria de Alarcon, gouvernante des

filles de la Reine. Elles étaient chacune sur une mule. Immédiatement

après elles, les filles de la Reine, au nombre de huit, toutes couvertes

de diamants et de broderies, paraissaient montées sur de beaux chevaux,

et à côté de chacune il y avait deux hommes de la Cour. Les carrosses de

la Reine allaient ensuite, et la garde de la lancilla fermait la marche.

Elle s'arrêta devant la maison de la comtesse d'Ognate pour saluer le

Roi et la Reine mère. Elle vint descendre à Sainte-Marie, où le cardinal

Porto-Carrero, archevêque de Tolède, l'attendait, et le _Te Deum_

commença aussitôt. Dès qu'il fut fini, elle remonta à cheval pour aller

au palais. Elle y fut reçue par le Roi et la Reine mère. Le Roi lui aida

à descendre de cheval, et la Reine mère, la prenant par la main, la

conduisit à son appartement, où toutes les dames l'attendaient, et se

jetèrent à ses pieds pour lui baiser respectueusement la main.

Pendant que je suis sur le chapitre du palais, je dois vous dire, ma

chère cousine, que j'ai appris qu'il y a certaines règles établies chez

le Roi, que l'on suit depuis plus d'un siècle, sans s'en éloigner en

aucune manière. On les appelle les étiquettes du palais. Elles portent

que les reines d'Espagne se coucheront à dix heures l'été et à neuf

l'hiver. Au commencement que la Reine fut arrivée, elle ne faisait point

de réflexion à l'heure marquée, et il lui semblait que celle de son

coucher devait être réglée par l'envie qu'elle aurait de dormir; mais

aussi il arrivait souvent qu'elle soupait encore que, sans lui rien

dire, ses femmes commençaient à la décoiffer, d'autres la déchaussaient

par-dessous la table, et on la faisait coucher d'une vitesse qui la

surprenait fort.

Les Rois d'Espagne couchent dans leur appartement et les Reines dans le

leur. Mais celui-ci aime trop la Reine pour vouloir se séparer d'elle.

Voici comment il est marqué dans l'étiquette que le Roi doit être

lorsqu'il vient la nuit de sa chambre dans celle de la Reine: il a ses

souliers mis en pantoufles (car on ne fait point ici de mules), son

manteau noir sur ses épaules, au lieu d'une robe de chambre dont

personne ne se sert à Madrid; son broquel passé dans son bras (c'est une

espèce de bouclier dont je vous ai déjà parlé dans quelqu'une de mes

lettres), la bouteille passée dans l'autre avec un cordon. Cette

bouteille au moins n'est pas pour boire, elle sert à un usage tout

opposé que vous devinerez. Avec tout cela, le Roi a encore sa grande

épée dans l'une de ses mains et la lanterne sourde dans l'autre. Il

faut qu'il aille ainsi tout seul dans la chambre de la Reine[153].

Il y a une autre étiquette, c'est qu'après que le Roi a eu une

maîtresse, s'il vient à la quitter il faut qu'elle se fasse religieuse,

comme je vous l'ai déjà écrit. L'on m'a conté que le feu Roi étant

amoureux d'une dame du palais fut un soir frapper doucement à la porte

de sa chambre. Comme elle comprit que c'était lui, elle ne voulut pas

lui ouvrir et elle se contenta de lui dire au travers de la porte:

_Vaya, vaya, con Dios, non quiero per monja_; c'est-à-dire: Allez,

allez, Dieu vous conduise, je n'ai pas envie d'être religieuse.

Il est encore marqué que le Roi donnera quatre pistoles à sa maîtresse

toutes les fois qu'il en recevra quelque faveur. Vous voyez que ce n'est

pas pour ruiner l'État, et que la dépense qu'il fait pour ses plaisirs

est fort modérée. Tout le monde sait à ce propos, que Philippe IV, père

du Roi d'à présent, ayant entendu parler de la beauté d'une fameuse

courtisane, fut la voir chez elle; mais, religieux observateur de

l'étiquette, il ne lui donna que quatre pistoles. Elle resta fort en

colère d'une récompense si peu proportionnée à ses mérites, et

dissimulant son chagrin, elle fut voir le Roi vêtue en cavalier, et

après s'être fait connaître, et avoir eu de lui une audience

particulière, elle tira une bourse où il y avait quatre cents pistoles,

et la mettant sur la table: C'est ainsi, dit-elle, que je paye mes

maîtresses. Elle prétendait, dans ce moment, que le Roi était sa

maîtresse, puisqu'elle faisait la démarche de l'aller trouver en habit

d'homme.

On sait, par l'étiquette, le temps fixe que le Roi doit aller à ses

maisons de plaisir, comme à l'Escurial, à Aranjuez et au Buen-Retiro, de

manière que, sans attendre ses ordres, on fait partir tous les

équipages, et on va, dès le matin, l'éveiller pour l'habiller de l'habit

qui est décrit dans l'étiquette, selon la saison, et puis il monte dans

son grand carrosse, et Sa Majesté va où il a été dit, il y a plusieurs

siècles, qu'elle irait.

Quand le temps marqué de revenir est arrivé, quoique le Roi se plaise

dans le lieu où il est, il ne laisse pas d'en partir pour ne point

déroger à la coutume.

On sait aussi quand il doit se confesser et faire ses dévotions. Le

confesseur se présente[154].

Il faut que tous les courtisans et même les ambassadeurs, quand ils

entrent dans la chambre du Roi, aient de certaines petites manchettes

de quintin qui s'attachent toutes plates sur la manche. Il y a des

boutiques dans la salle des gardes où les seigneurs vont les louer et

les rendre en sortant. Il faut, de même, que toutes les dames, quand

elles sont chez la Reine, aient des chapins. Je me souviens de vous

avoir déjà dit que ce sont des petites sandales dans lesquelles on passe

le soulier; cela les hausse extrêmement. Si elles avaient paru devant la

Reine sans chapins, elle le trouverait très-mauvais.

Les Reines d'Espagne n'ont auprès d'elles que des veuves ou des filles.

Le palais en est si rempli, que l'on ne voit qu'elles au travers des

jalousies ou sur les balcons. Et voici ce qui me paraît assez singulier,

c'est qu'il est permis à un homme, quoique marié, de se déclarer amant

d'une dame du palais et de faire pour elle toutes les folies et les

dépenses qu'il peut, sans que l'on y trouve à redire. L'on voit ces

galants-là dans la cour et toutes les dames aux fenêtres qui passent les

jours à s'entretenir avec les doigts. Car vous saurez que leurs mains

parlent un langage tout à fait intelligible; et, comme on le pourrait

deviner s'il était pareil, et que les mêmes signes voulussent dire

toujours les mêmes choses, ils conviennent, avec leurs maîtresses, de

certains signes particuliers que les autres n'entendent point. Ces

amours-là sont publiques. Il faut avoir beaucoup de galanterie et

d'esprit pour les entreprendre, et pour qu'une dame veuille vous

accepter, car elles sont fort délicates. Elles ne parlent point comme

les autres. Il règne un certain génie au palais tout différent de celui

de la ville, et si singulier, que, pour le savoir, il le faut apprendre

comme on fait un métier. Quand la Reine sort, toutes les dames vont avec

elle, ou, du moins, la plus grande partie. Alors les amants, qui sont

toujours alertes, vont à pied auprès de la portière du carrosse pour les

entretenir. Il y a du plaisir à voir comme ils se crottent, car les rues

sont horribles; mais aussi le plus crotté est le plus galant. Quand la

Reine revient tard, il faut porter, devant le carrosse où sont les

dames, quarante ou cinquante flambeaux de cire blanche; et cela fait

quelquefois une très-belle illumination, car il y a plusieurs carrosses,

et dans chacun plusieurs dames. Ainsi l'on voit souvent plus de mille

flambeaux sans ceux de la Reine.

Lorsque les dames du palais se font saigner, le chirurgien a grand soin

d'avoir la bandelette ou quelque mouchoir où soit tombé du sang de la

belle. Il ne manque pas d'en faire un présent au cavalier qui l'aime; et

c'est en cette grande occasion qu'il faut se ruiner effectivement. Il y

en a d'assez fous pour donner la plus grande partie de leur vaisselle

d'argent au chirurgien; et ne croyez pas que ce soit seulement une

cuiller, une fourchette et un couteau, comme nous connaissons certaines

gens qui n'en ont guère davantage. Non, non, cela va à des dix et douze

mille livres; et c'est une coutume si fort établie parmi eux, qu'un

homme aimerait mieux ne manger toute l'année que des raves et des

ciboules que de manquer à faire ce qu'il faut en ces sortes de

rencontres.

Il ne sort guère de dame du palais sans être fort avantageusement

mariée. Il y a aussi les menines de la Reine, qui sont si jeunes quand

on les met auprès d'elle, qu'elle en a de six ou sept ans. Ce sont des

enfants de la première qualité. J'en ai vu de plus belles que l'on ne

peint l'Amour.

Aux jours de cérémonie où les dames du palais sortent, ou quand la Reine

donne audience, chaque dame peut placer deux cavaliers à côté d'elle, et

ils mettent leurs chapeaux devant Leurs Majestés, bien qu'ils ne soient

pas grands d'Espagne. On les appelle _embevicedos_, c'est-à-dire enivrés

d'amour, et si occupés de leur passion et du plaisir d'être auprès de

leurs maîtresses, qu'ils sont incapables de songer à autre chose. Ainsi

il leur est permis de se couvrir comme à un homme qui a perdu l'esprit,

de manquer aux devoirs de la bienséance. Mais pour paraître ainsi, il

faut que leurs dames le leur permettent, autrement ils n'oseraient le

faire[155].

Il n'y a point d'autres plaisirs à la cour que les comédies; mais,

pendant le carnaval, l'on vide des oeufs par un petit trou et on les

emplit d'eau de senteur, on les bouche avec de la cire, et, lorsque le

Roi est à la comédie, il en jette à tout le monde. Chacun, à

l'imitation de Sa Majesté, s'en jette. Cette pluie parfumée embaume

l'air et ne laisse pas de bien mouiller. C'est là un de leurs plus

grands divertissements. Il n'y a guère de personnes qui, dans cette

saison, ne porte une centaine d'oeufs avec de l'eau de Cordoue ou de

naffe dedans; et, en passant en carrosse, on se les jette au visage. Le

peuple, dans ce temps-là, se fait aussi des plaisirs à sa mode. Par

exemple, on casse une bouteille dont on attache l'osier avec le verre

dedans à la queue d'un chien ou d'un chat, et ils sont quelquefois plus

de deux mille qui courent après.

Je n'ai jamais rien vu de si joli que le nain du Roi qui s'appelle

Louisillo[156]. Il est né en Flandre et d'une petitesse merveilleuse,

parfaitement bien proportionné. Il a le visage beau, la tête admirable

et de l'esprit, plus qu'on ne peut se l'imaginer, mais un esprit sage et

qui sait beaucoup. Quand il se va promener, il y a un palefrenier monté

sur un cheval qui porte devant lui un cheval nain qui n'est pas moins

bien fait, en son espèce, que son maître en la sienne. On porte ce petit

cheval jusqu'au lieu où Louisillo le monte, car il serait trop fatigué

s'il fallait qu'il y allât sur ses jambes, et c'est un plaisir de voir

l'adresse de ce petit animal et celle de son maître, lorsqu'il lui fait

faire le manége. Je vous assure que quand il est monté dessus, ils ne

font pas plus de trois quartiers de hauteur. Il disait l'autre jour fort

sérieusement qu'il voulait combattre les taureaux à la première fête,

pour l'amour de sa maîtresse Doña Elvire. C'est une petite fille de sept

à huit ans, d'une beauté admirable. La Reine lui a commandé d'être son

galant. Cette enfant est tombée, par un grand bonheur, entre les mains

de la Reine. En voici l'aventure:

Les Pères de la Merci allèrent racheter un certain nombre d'esclaves

qu'ils ramenèrent à Madrid. Comme ils faisaient la procession de la

ville, selon la coutume, la Reine vit une des captives qui tenait deux

petites filles par la main; elles paraissaient être soeurs, mais il y

avait cette différence que l'une était extrêmement belle et l'autre

extrêmement laide. La Reine la fit approcher et lui demanda si elle

était la mère de ces enfants. Elle dit qu'elle ne l'était que de la

laide. Et par quel hasard avez-vous l'autre, lui dit la Reine? Madame,

répondit-elle, nous étions dans un vaisseau où il y avait une grande

dame qui était grosse et que nous ne connaissions point; mais à son

train et à la magnificence de ses habits, il était aisé de juger de sa

qualité. Nous fûmes pris après un rude combat, la plus grande partie de

ses gens furent tués; elle eut tant de peur qu'elle accoucha et mourut

aussitôt.

J'étais auprès d'elle, et voyant cette pauvre petite créature sans

nourrice et prête à mourir, je résolus de la nourrir, s'il était

possible, avec l'enfant que j'avais. Dès que les corsaires se furent

rendus maîtres de notre bâtiment, ils partagèrent le butin entre eux;

ils étaient dans deux vaisseaux, et chacun prit ce qui lui était échu.

Ce qui restait des femmes et des autres gens de cette dame furent d'un

côté et moi de l'autre, de sorte, Madame, que je n'ai pu savoir à qui

appartenait celle que j'ai sauvée. Je la regarde à présent comme ma

propre fille, et elle croit que je suis sa mère. Une oeuvre si

charitable, lui dit la Reine, ne sera pas sans récompense. J'aurai soin

de vous et je garderai la petite inconnue. La Reine, en effet, l'aime si

fort, qu'elle est toujours habillée magnifiquement. Elle la suit partout

et lui parle avec tant de grâce et de liberté, que cela ne sent point sa

misérable. Peut-être découvrira-t-on quelque jour qui elle est.

Il n'y a point ici de ces agréables fêtes que l'on voit à Versailles, où

les dames ont l'honneur de manger avec Leurs Majestés. Tout est fort

retiré dans cette cour, et il n'y a, selon moi, que l'habitude que l'on

se fait à toutes choses qui puisse garantir de s'y ennuyer beaucoup. Les

dames qui ne demeurent pas actuellement dans le palais, ne vont faire

leur cour à la Reine que lorsqu'elle les mande, et il ne lui est pas

permis de les mander souvent. Elle demeure d'ordinaire avec ses femmes,

et jamais vie n'a été plus mélancolique que la sienne.

Quand elle va à la chasse (et vous observerez qu'elle est la première

reine de toutes celles qui ont régné en Espagne, qui ait eu cette

liberté), il faut qu'au lieu du rendez-vous pour monter à cheval, elle

mette les pieds sur la portière de son carrosse, et qu'elle se jette sur

son cheval. Il n'y a pas longtemps qu'elle en avait un assez ombrageux,

qui se retira comme elle s'élançait dessus, et elle tomba fort rudement

à terre. Quand le Roi s'y trouve, il lui aide, mais aucun autre n'ose

s'approcher des Reines d'Espagne pour les toucher et les mettre à

cheval. On aime mieux qu'elles exposent leur vie et qu'elles courent

risque de se blesser.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 30 / 37 段