On ne pousse pas les études bien loin ici, et pour peu que l'on sache,

on tire parti de tout, parce que l'esprit, joint à un extérieur sérieux,

les empêche de paraître embarrassés de leur propre ignorance. Lorsqu'ils

parlent, il semble toujours qu'ils sachent plus qu'ils ne disent; et,

lorsqu'ils se taisent, il semble qu'ils soient assez savants pour

résoudre les questions les plus difficiles. Cependant il y a de fameuses

universités en Espagne, entre autres, Saragosse, Barcelone, Salamanque,

Alcala, Santiago, Grenade, Séville, Coïmbre, Tarragone, Evora, Lisbonne,

Madrid, Murcie, Majorque, Tolède, Lérida, Valence et Occa. Il y a peu de

grands prédicateurs. Il s'en trouve quelques-uns qui sont assez

pathétiques; mais, soit que ces sermons soient bons ou mauvais, les

Espagnols qui s'y trouvent se frappent la poitrine de temps en temps

avec une ferveur extraordinaire, interrompant le prédicateur par des

cris douloureux de componction. Je crois bien qu'il y en entre un peu,

mais, assurément, beaucoup moins qu'ils n'en témoignent. Ils ne quittent

point leurs épées ni pour se confesser ni pour communier. Ils disent

qu'ils la portent pour défendre la religion; et le matin, avant de la

mettre, ils la baisent et font le signe de la croix avec. Ils ont une

dévotion et une confiance très-particulières à la sainte Vierge. Il n'y

a presque point d'homme qui n'en porte le scapulaire ou quelque image en

broderie qui aura touché quelques-unes de celles que l'on tient

miraculeuses; et, quoiqu'ils ne mènent pas, d'ailleurs, une vie fort

régulière, ils ne laissent pas de la prier comme celle qui les protège

et les préserve des plus grands maux. Ils sont fort charitables, tant à

cause du mérite que l'on s'acquiert par les aumônes, que par

l'inclination naturelle qu'ils ont à donner, et la peine effective

qu'ils souffrent lorsqu'ils sont obligés, soit par leur pauvreté, soit

par quelque autre raison, de refuser ce qu'on leur demande. Ils ont la

bonne qualité de ne point abandonner leurs amis pendant qu'ils sont

malades. Leurs soins et leur empressement redoublent dans un temps où

l'on a sans doute besoin de compagnie et de consolation. Des personnes

qui ne se voient point quatre fois en un an, se voient tous les jours

deux ou trois fois, dès qu'elles souffrent et qu'elles se deviennent

nécessaires les unes aux autres. Mais lorsqu'on est guéri, on reprend la

même forme de vie que l'on tenait avant d'être malade.

Don Frédéric de Cardone, dont je vous parle à présent, ma chère cousine,

comme d'un homme de votre connaissance, est de retour. Il m'a apporté

une lettre de la belle marquise de Los Rios, qui est toujours une des

plus jolies femmes du monde, et qui ne s'ennuie pas dans la retraite. Il

m'a dit aussi des nouvelles de Mgr l'archevêque de Burgos, dont le

mérite est peu commun. Il ajouta qu'il était venu avec un gentilhomme

espagnol qui lui avait conté des choses fort extraordinaires, entre

autres, que tous les Espagnols qui sont nés le vendredi saint,

lorsqu'ils passent devant un cimetière et que l'on y a enterré des

personnes qui ont été tuées, ou bien que s'ils passent en quelque lieu

où il se soit commis un meurtre, encore que celui qu'on a tué en ait été

ôté, ils ne laissent pas de le voir tout sanglant, et de la même manière

qu'il était lorsqu'il est mort, soit qu'ils l'aient connu ou non; ce qui

est une chose assurément fort désagréable pour ceux à qui cela arrive;

mais, en récompense, ils guérissent la peste de leur souffle, et ils ne

la prennent point, quoiqu'ils soient avec des pestiférés. Bien des gens,

disait-il, étaient surpris que Philippe Quatrième portât la tête si

haute et les yeux levés vers le ciel; c'est qu'il était né le vendredi

saint, et qu'étant encore jeune, il eut plusieurs fois l'apparition de

ces personnes qui avaient été tuées, et qu'en ayant été effrayé, il

avait pris l'habitude de baisser très-rarement la tête. Mais, dis-je à

Don Frédéric, parlait-il sérieusement, et comme d'une chose que tout le

monde sait sans la mettre en doute? Don Fernand de Tolède entra dans ma

chambre, comme je disais qu'il fallait le demander à quelqu'un digne de

foi; il le lui demanda, et Don Fernand m'assura qu'il en avait toujours

entendu parler de cette manière, mais qu'il n'en voudrait pas être

caution. On dit encore, continua-t-il, qu'il y a certaines gens qui

tuent un chien enragé en soufflant sur lui, et que ceux-là ont la vertu

de se mettre dans le feu sans brûler. Cependant je n'en ai point vu qui

aient voulu s'y fier. Ils disent pour raison qu'ils le pourraient bien

faire, mais qu'il y aurait trop de vanité à vouloir se distinguer des

autres hommes par des faveurs du ciel si particulières. Pour moi, dis-je

en riant, je crois que ces personnes-là ont plus de prudence que

d'humilité; elles craignent, avec raison, la morsure du chien et la

chaleur du brasier. Je n'en suis pas moins persuadé que vous, Madame,

reprit Don Frédéric. Je n'ajoute guère de foi aux choses surnaturelles.

Je ne prétends pas vous les faire croire, dit Don Fernand, quoique je ne

trouve rien de plus extraordinaire en ceci qu'en mille prodiges que l'on

voit tous les jours. Trouvez-vous, par exemple, qu'il y ait moins lieu

de s'étonner de ce lac qui est proche de Guadalajara, en Andalousie, qui

pronostique les tempêtes prochaines, par des mugissements horribles que

l'on entend à plus de vingt mille pas? Que dites-vous de cet autre lac

que l'on trouve sur le sommet de la montagne de Clavijo dans le comté de

Roussillon, proche de Perpignan? Il est extrêmement profond. Il y a des

poissons d'une grandeur et d'une forme monstrueuses, et lorsqu'on y

jette une pierre, l'on en voit sortir, avec grand bruit, des vapeurs qui

s'élèvent en l'air, qui se convertissent en nuées, qui produisent des

tempêtes horribles, avec des éclairs, des tonnerres et de la grêle.

N'est-il pas vrai encore, continua-t-il, en s'adressant à Don Frédéric,

que proche le château de Garcimanos, dans une caverne que l'on nomme la

Judée, joignant le pont de Talayredas, on voit une fontaine dont l'eau

se gèle en tombant, et se durcit de manière qu'il s'est fait une pierre

dure, que l'on ne casse qu'avec beaucoup de peine, et qui sert à bâtir

les plus belles maisons de ce pays-là. Vous avez bien des exemples, dit

Don Frédéric, et si vous voulez, je vais vous en fournir quelques autres

qui vous serviront au besoin. Souvenez-vous de la Montagne de Monrayo en

Aragon: si les brebis y paissent avant que le soleil soit levé, elles

meurent; si elles sont malades et qu'elles y paissent après qu'il est

levé, elles guérissent. N'oubliez pas non plus cette fontaine de l'île

de Cadix qui sèche lorsque la mer est haute, et qui coule quand la mer

est basse. Vous ne serez pas le seul, lui dis-je en l'interrompant, qui

secondera Don Fernand dans son entreprise. Je veux bien lui dire que,

dans cette même île de Cadix, il y a une plante qui se fane au moment où

le soleil paraît, et qui reverdit lorsque la nuit vient[151]. Ah! la

jolie plante! s'écria Don Fernand en riant, je ne veux qu'elle pour me

venger de toutes les railleries que vous me faites depuis une heure. Je

vous déclare une guerre ouverte sur cette plante, et si vous ne la

faites venir de Cadix, je sais bien ce que j'en croirai. L'enjouement

de ce cavalier nous fit passer une fort agréable soirée; mais nous fûmes

interrompus par ma parente, qui revenait de la ville et qui avait passé

une partie du jour chez son avocat qui était à l'extrémité. Il était

fort vieux et très-habile homme dans sa profession. Elle nous conta que

tous ses enfants étaient autour de son lit, et que la seule chose qu'il

leur recommandât fut de garder la gravité, puis en les bénissant il leur

dit: Quel plus grand bien puis-je vous souhaiter, mes chers enfants,

sinon de passer votre vie à Madrid, et de ne quitter ce Paradis

terrestre que pour aller au ciel? Cela peut faire voir, continua-t-elle,

la prévention que les Espagnols ont pour Madrid, et sur la félicité dont

on jouit dans cette Cour. Pour moi, dis-je en l'interrompant, je suis

persuadée qu'il entre beaucoup de vanité dans le goût qu'ils ont pour

leur patrie; et, dans le fond, ils ont trop d'esprit pour ne pas

connaître qu'il est bien des pays plus agréables. N'est-il pas vrai,

dis-je en m'adressant à Don Fernand, que si vous ne parlez pas comme

moi, vous pensez de même? Ce que je pense, dit-il en riant, ne porte

point de conséquence pour les autres; car depuis mon retour tout le

monde me reproche que je ne suis plus Espagnol. Il est certain que l'on

est si infatué des délices et des charmes de Madrid que, pour n'avoir

pas lieu de le quitter en aucun temps de l'année, personne ne s'est

avisé de faire bâtir de jolies maisons à la campagne, pour s'y retirer

quelquefois, de manière que tous les environs de la ville, qui devraient

être remplis de beaux jardins et de châteaux magnifiques, sont

semblables à de petits déserts, et cela est cause aussi que, l'été comme

l'hiver, la ville est toujours également peuplée. Ma parente dit

là-dessus qu'elle voulait me mener à l'Escurial, et que la partie était

faite avec les marquises de Palacios et de La Rosa, pour y aller dans

deux jours. Madame votre mère vous en a mis, ajouta-t-elle, en parlant à

Don Fernand, et moi j'en ai mis Don Frédéric. Ils lui dirent l'un et

l'autre que ce serait avec beaucoup de joie qu'ils feraient ce petit

voyage. En effet, nous allâmes chez la Reine mère lui baiser les mains,

et lui demander ses ordres pour l'Escurial. C'est l'ordinaire, quand on

sort de Madrid, de voir la Reine auparavant. Nous ne l'avions pas vue

depuis son retour. Elle paraissait plus gaie qu'à Tolède. Elle nous dit

qu'elle ne pensait pas revenir si tôt à Madrid, et qu'il lui semblait à

présent qu'elle n'en n'était jamais sortie. On lui amena une géante qui

venait des Indes. Dès qu'elle la vit, elle la fit retirer, parce qu'elle

lui faisait peur. Ses dames voulurent faire danser ce colosse qui tenait

sur chacune de ses mains, en dansant, deux naines qui jouaient des

castagnettes et du tambour de basque. Tout cela était d'une laideur

achevée. Ma parente remarqua dans l'appartement de la Reine mère

beaucoup de choses qui venaient de Don Juan; entre autres une pendule

admirable toute garnie de diamants. Il l'a faite en partie son

héritière, apparemment pour lui témoigner son regret de l'avoir tant

tourmentée.

La partie de l'Escurial s'est faite avec tous les agréments possibles.

L'envie de vous en entretenir m'a empêchée de vous envoyer ma lettre

que j'avais commencée avant d'y aller. Les mêmes dames qui vinrent à

Aranjuez et à Tolède ont été bien aises de profiter de la belle saison

pour se promener un peu, et nous fûmes d'abord au _Pardo_, qui est une

maison royale. Le bâtiment en est assez beau, comme tous les autres

d'Espagne, c'est-à-dire un carré de quatre corps de logis, séparés par

de grandes galeries de communication, lesquelles sont soutenues par des

colonnes. Les meubles n'y sont pas magnifiques, mais il y a de bons

tableaux, entre autres, ceux de tous les Rois d'Espagne habillés d'une

manière singulière.

On nous montra un petit cabinet que le feu Roi appelait son favori,

parce qu'il y voyait quelquefois ses maîtresses; et ce prince si froid

et si sérieux en apparence, que l'on ne voyait jamais rire, était en

effet le plus galant et le plus tendre de tous les hommes. Il y a là un

grand jardin assez bien entretenu, et un parc d'une étendue

considérable, où le Roi va souvent à la chasse. Nous fûmes ensuite à un

couvent de Capucins, qui est au sommet d'une montagne. C'est un lieu

d'une grande dévotion, à cause d'un Crucifix détaché de sa croix qui

fait souvent des miracles. Après y avoir fait nos prières, nous

descendîmes de l'autre côté de la montagne, dans un ermitage, où il y

avait un reclus qui ne voulut ni nous voir ni nous parler; mais il jeta

un billet par sa petite grille, dans lequel nous trouvâmes écrit qu'il

nous recommanderait à Dieu. Nous étions toutes extrêmement lasses, car

il avait fallu monter la montagne à pied, et il faisait très-chaud. Nous

aperçûmes dans le fond du vallon une petite maisonnette au bord d'un

ruisseau qui coulait entre des saules. Nous tournâmes de ce côté-là, et

nous étions encore assez loin, lorsque nous vîmes une femme et un homme

fort propres, qui se levèrent brusquement du pied d'un arbre où ils

étaient assis, et entrèrent dans cette maison, dont ils fermèrent la

porte avec la même diligence que s'ils nous avaient pris pour des

voleurs. Mais c'était sans doute la crainte d'être reconnus qui leur

faisait prendre cette précaution. Nous vînmes dans le lieu qu'ils

venaient de quitter, et, nous étant assis sur l'herbe, nous mangeâmes

des fruits que nous avions fait apporter. C'était si proche de la petite

maison que l'on pouvait nous voir des fenêtres. Il en sortit une

paysanne fort jolie, qui vint à nous, tenant une corbeille de jonc

marin; elle se mit à genoux devant nous et nous demanda des fruits de

notre collation, pour une personne qui était grosse et qui mourrait si

nous lui en refusions. Aussitôt nous lui envoyâmes les plus beaux. Un

moment après, la jeune fille revint avec une tabatière d'or, et nous dit

que la señora de la _casilla_, c'est-à-dire la dame de la petite maison,

nous priait de prendre de son tabac, en reconnaissance de la grâce que

nous lui avions faite. C'est la mode ici de présenter du tabac, quand on

veut témoigner de l'amitié. Nous demeurâmes si longtemps au bord de

l'eau, que nous fîmes résolution de n'aller pas plus loin que la

_Carçuela_, qui est encore une maison du Roi, moins belle que le Pardo,

et tellement négligée, que l'on n'y trouve rien de recommandable que les

eaux. Nous y couchâmes assez mal, quoique ce fût dans les lits mêmes de

Sa Majesté, et nous ne fîmes jamais mieux que d'y porter tout ce qu'il

fallait pour notre souper. Nous entrâmes ensuite dans les jardins qui

sont en mauvais ordre. Les fontaines jettent jour et nuit. Les eaux sont

si belles et si abondantes que, pour peu qu'on le voulût, il n'y aurait

pas de lieu au monde plus propre à faire un séjour agréable. Ce n'est

pas la coutume de ce pays, depuis le Roi jusqu'aux particuliers,

d'entretenir plusieurs maisons de campagne. Ils les laissent périr,

faute d'y faire quelques petites réparations. Nos lits étaient si

mauvais, que nous n'eûmes pas de peine à les quitter le lendemain de

bonne heure, afin d'aller à l'Escurial. Nous passâmes par Monareco, où

commencent les bois, et un peu plus loin, le parc du couvent de

l'Escurial; car c'en est un, en effet, que Philippe II a bâti dans les

montagnes pour y trouver plus aisément la pierre dont il avait besoin.

Il en a fallu une quantité si prodigieuse, que l'on ne peut le

comprendre sans le voir, et c'est un des grands bâtiments que nous ayons

en Europe. Nous y arrivâmes par une très-longue allée d'ormes, plantée

de quatre rangs d'arbres. Le portail est magnifique, orné de plusieurs

colonnes de marbre, élevées les unes au-dessus des autres, jusqu'à une

figure de saint Laurent qui est au haut. Les armes du Roi sont là

gravées sur une pierre de foudre que l'on apporta d'Arabie, et il coûta

soixante mille écus pour les faire graver dessus. Il est aisé de croire

qu'ayant fait une dépense si considérable pour une chose si peu

nécessaire, on n'a pas épargné celles qui pouvaient être utiles pour

contribuer à la beauté de ce lien. C'est un grand bâtiment carré; mais

par delà le carré on trouve une longueur qui sert aux bâtiments de

l'entrée, et représente, en cette sorte, un gril qui servit au supplice

de saint Laurent, patron du monastère. L'ordre est dorique et fort

simple. Le carré se divise par le milieu, et une des divisions qui

regardent l'Orient se partage de chaque côté en quatre autres moins

carrées, qui sont quatre cloîtres bâtis selon l'ordre dorique; et qui en

voit un, voit tous les autres. Le bâtiment n'a rien de surprenant, ni

dans le dessin, ni dans l'architecture. Ce qu'il y a de beau, est la

masse du bâtiment qui est de trois cent quatre-vingts pas d'un homme, en

carré. Car outre ces quatre cloîtres, dont j'ai parlé, l'autre partie du

carré, subdivisée en deux, forme deux autres bâtiments. L'un est le

quartier du Roi, et l'autre est le collège, parce qu'il y a là-dedans

quantité de pensionnaires auxquels le Roi donne pension pour étudier.

Les religieux qui l'habitent sont Hiéronymites. Cet ordre est inconnu en

France, et il a été aboli en Italie, parce qu'un Hiéronymite attenta à

la vie de saint Charles Borromée, mais il ne le blessa point, encore

qu'il eût tiré sur lui, et que les balles eussent percé ses habits

pontificaux. Cet ordre ne laisse pas d'être ici en grand crédit. Il y a

trois cents religieux dans le couvent de l'Escurial. Ils vivent à peu

près comme les Chartreux. Ils parlent peu, prient beaucoup, et les

femmes n'entrent point dans leur église. Outre cela, ils doivent étudier

et prêcher.

Ce qui rend encore ce bâtiment considérable, c'est la nature de la

pierre que l'on y a employée. On l'a tirée des carrières voisines. Sa

couleur est grisâtre. Elle résiste à toutes les injures de l'air. Elle

ne se salit pas, et conserve toujours la couleur qu'elle a apportée à sa

naissance. Philippe II fut vingt ans à le bâtir; il en jouit treize et

il y mourut. Cet édifice lui coûta six millions d'or. Philippe IV y

ajouta le Panthéon, c'est-à-dire un mausolée à la façon du Panthéon de

Rome, pratiqué sous le grand autel de l'église, tout de marbre, de jaspe

et de porphyre, où sont enchâssés dans les murailles vingt-six tombeaux

magnifiques. On descend par un degré de jaspe. Je me figurais entrer

dans quelqu'un de ces lieux enchantés, dont parlent les romans et les

livres de chevalerie. Le tabernacle, l'architecture de la table d'autel,

les degrés par où on y monte, le ciboire fait d'une seule pièce d'agate,

sont autant de miracles. Les richesses en pierreries et en or ne sont

pas croyables. Une seule armoire de reliques (car il y en a quatre, dans

quatre chapelles de l'église) surpasse de beaucoup le trésor de

Saint-Marc de Venise. Les ornements de l'église sont brodées de perles

et de pierreries. Les calices et les vases sont de pierres précieuses,

les chandeliers et les lampes de pur or. Il y a quarante chapelles et

autant d'autels où l'on met tous les jours quarante divers parements. Le

devant du grand autel est composé de quatre ordres de colonnes de jaspe,

et l'on monte à l'autel par dix-sept marches de porphyre. Le tabernacle

est enrichi de plusieurs colonnes d'agate et de plusieurs belles figures

de métal et de cristal de roche. On ne voit au tabernacle qu'or, lapis

et pierreries si transparentes, que l'on voit au travers le

Saint-Sacrement. Il est dans un vaisseau d'agate. On estime ce

tabernacle un million d'écus. Il y a sept choeurs d'orgues. Les chaires

du choeur sont de bois rare; il vient des Indes, admirablement bien

travaillé, sur le modèle de Saint-Dominique de Bologne. Les cloîtres du

monastère sont parfaitement beaux. Il y a au milieu un jardin de fleurs

et une chapelle ouverte des quatre côtés, dont la voûte est soutenue de

colonnes de porphyre, entre lesquelles il y a des niches où sont les

quatre Évangélistes avec l'ange et les animaux de marbre blanc plus

hauts que nature, qui jettent des torrents d'eau dans des bassins de

marbre. La chapelle est voûtée, d'une fort belle architecture, pavée de

marbre blanc et noir. Il y a plusieurs tableaux d'un prix inestimable,

et dans le chapitre, qui est très-grand, outre des tableaux excellents,

on y voit deux bas-reliefs d'agate, chacun d'un pied et demi, qui sont

hors de prix. Pour l'église, elle n'a rien d'extraordinaire dans sa

structure. Elle est plus grande, mais de la façon de celle des Jésuites

de la rue Saint-Antoine, excepté qu'elle est, comme la maison, d'ordre

dorique. Bramante, fameux architecte d'Italie, donna le dessin de

l'Escurial. Les appartements du Roi et de la Reine n'ont rien de fort

magnifique. Mais Philippe II regardait cette maison comme un lieu

d'oraison et de retraite, et ce qu'il a voulu embellir davantage, c'est

l'église et la bibliothèque. Le Titien, fameux peintre, et plusieurs

autres encore ont épuisé leur art pour bien peindre les cinq galeries

de la bibliothèque. Elles sont admirables tant par les peintures, que

par cent mille volumes, sans compter les originaux manuscrits de

plusieurs saints Pères et docteurs de l'Église, qui sont tous fort bien

reliés et dorés. Vous jugerez aisément de la grandeur de l'Escurial

quand je vous aurai dit qu'il y a dix-sept cloîtres, vingt-deux cours,

onze mille fenêtres, plus de huit cents colonnes, et un nombre infini de

salles et de chambres. Peu après la mort de Philippe III, on ôta aux

religieux de l'Escurial une terre que le feu Roi leur avait donnée,

nommée _Campello_, qui vaut dix-huit mille écus de rente, et cela en

vertu de la clause de son testament, par laquelle il révoquait les dons

immenses qu'il avait faits pendant sa vie.

Le duc de Bragance étant à la cour de Philippe II, le Roi voulut qu'on

le menât à l'Escurial pour voir ce superbe édifice. Et comme celui qui

avait charge de le montrer lui dit qu'il avait été bâti pour accomplir

le voeu qu'avait fait Philippe II à la bataille de Saint-Quentin; le duc

repartit fort spirituellement: «Celui qui faisait un si grand voeu devait

avoir grand peur.» En vous parlant de Philippe II, je me souviens qu'on

m'a dit que Charles-Quint lui recommanda de conserver les trois clefs

d'Espagne. C'étaient la Goulette en Afrique, Flessingue en Zélande, et

Cadix en Espagne. Les Turcs ont pris la Goulette; les Hollandais,

Flessingue; les Anglais, Cadix. Mais le Roi d'Espagne n'a pas été

longtemps sans recouvrer cette dernière place.

L'Escurial est bâti sur la pente de quelques rochers, dans un lieu

désert, stérile, environné de montagnes. Le village est au bas, où il y

a peu de maisons. Il y fait presque toujours froid. C'est une chose

prodigieuse que l'étendue des jardins et du parc. On y trouve des bois,

des plaines, une grande maison au milieu où logent les garde chasses.

Tout y est rempli de bêtes fauves et de gibier. Après avoir vu un lieu

si digne de notre admiration, nous en partîmes tous ensemble, et comme

nous avions passé par les maisons royales du Pardo et de la Carçuela,

nous revînmes par les montagnes, dont le chemin est plus court, mais

plus difficile. Nous passâmes par Colmenar, et, côtoyant la petite

rivière de Guadarama, nous nous rendîmes par Rozas et Aravaca à Madrid,

où nous apprîmes que la maison de la Reine allait partir pour l'aller

attendre sur la frontière. Nous fûmes aussitôt au palais pour dire adieu

à la duchesse de Terranova et aux autres dames. Le Roi les avait fait

monter toutes à cheval, pour voir de quelle manière elles seraient le

jour de l'entrée. Les portes et les jardins étaient soigneusement gardés

à cause de cela, et il ne fallait pas qu'aucun homme y entrât. Les

jeunes dames du palais avaient assez bonne grâce; mais, bon Dieu!

quelles figures que la duchesse de Terranova et Doña Maria d'Alarcon,

gouvernante des filles de la Reine! Elles étaient chacune sur une mule

toute frisée et ferrée d'argent, avec une grande housse de velours noir,

semblable à celle que les médecins mettent sur leurs chevaux à Paris.

Ces dames, vêtues en veuves, costume dont je vous ai fait la

description, fort vieilles, très-laides, l'air sévère et impérieux,

avaient un grand chapeau rattaché avec des cordons sous le menton, et

vingt gentilshommes qui étaient à pied autour d'elles, les tenaient, de

peur qu'elles ne se laissassent tomber. Elles n'eussent jamais souffert

qu'ils les eussent touchées ainsi, sans qu'elles appréhendassent de se

casser le cou. Car vous savez, ma chère cousine, qu'encore que les dames

aient deux écuyers et qu'ils aillent avec elles partout où elles vont,

ils ne leur donnent jamais la main. Ils marchent à leurs côtés et leur

présentent les coudes enveloppés dans leurs manteaux, ce qui fait

paraître leurs bras monstrueusement gros. Les dames n'en approchent

point. Mais bien davantage, si la Reine en marchant venait à tomber et

qu'elle n'eût pas ses dames autour d'elle pour la relever, quand il y

aurait cent gentilshommes, elle prendrait la peine de se relever toute

seule ou de rester par terre tout le jour, plutôt qu'on ôsât la

relever[152].

Nous passâmes une partie de l'après-midi à voir ces dames. L'équipage

qu'elles ont mené est fort magnifique, mais médiocrement bien entendu.

La duchesse de Terranova seule a six litières de velours de différentes

couleurs en broderies, et quarante mulets, dont les housses sont aussi

riches que j'en ai jamais vu!

Vous n'aurez pas de mes nouvelles, ma chère cousine, que la Reine ne

soit ici. Pendant que le Roi ira au-devant d'elle et que toute la Cour

va s'absenter, ma parente veut aller en Andalousie, où elle a quelques

affaires. Je pourrai vous envoyer une petite relation de notre voyage,

si vous m'assurez que ce soit un plaisir pour vous. Je vous embrasse de

tout mon coeur.

Ce 30 septembre.

QUINZIÈME LETTRE.

Toute la cour est de retour, et vous verrez dans mes Mémoires, ma chère

cousine, les particularités du voyage de la Reine. Je la vis arriver

avec le Roi dans un même carrosse, dont les rideaux étaient tout

ouverts. Elle était vêtue à l'espagnole, et je ne la trouvai pas moins

bien dans cet habit que dans le sien à la française. Mais le Roi s'était

habillé à la Schomberg; c'est l'habit de campagne des Espagnols, et

c'est être vêtu presque à la française. J'ai entendu raconter la

surprise de la Reine lorsqu'elle eut l'honneur de le voir la première

fois. Il avait un justaucorps fort court et fort large de bouracan gris,

des chausses de velours, des bas de _pelo_ (c'est de la soie écrue que

l'on travaille si lâche, que l'on voit la chaussette au travers). Cela

est fin comme des cheveux, et le Roi veut les chausser tout d'un coup,

bien qu'ils soient fort justes, de sorte qu'il en rompt quelquefois

jusqu'à vingt paires. Il avait une fort belle cravate que la Reine lui

avait envoyée; mais elle était attachée un peu trop lâche.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 29 / 37 段