La cérémonie se fit ici le dernier du mois d'août, de jurer la paix

conclue à Nimègue entre les couronnes de France et d'Espagne. J'avais

beaucoup d'envie de voir ce qui s'y passerait, et comme les femmes n'y

vont point, le connétable de Castille nous promit de nous faire entrer

dans la chambre du Roi, aussitôt qu'il serait entré dans le salon.

Madame Gueux, ambassadrice de Danemark, et madame de Chais, femme de

l'envoyé de Hollande, y vinrent aussi. Nous passâmes par un degré dérobé

où un gentilhomme du connétable nous attendait, et nous demeurâmes

quelque temps dans un fort beau cabinet rempli de livres espagnols bien

reliés et très-divertissants. J'y trouvai, entre autres, l'histoire de

Don Quichotte, ce fameux chevalier de la Manche, dans laquelle la

naïveté et la finesse des expressions, la force des proverbes et ce que

les Espagnols appellent _el pico_, c'est-à-dire la pointe et la

délicatesse de la langue, paraissent tout autrement que les traductions

que nous en voyons en notre langue. Je prenais tant de plaisir à le

lire, que je ne pensais presque plus à voir la cérémonie. Elle commença

aussitôt que le marquis de Villars fut arrivé, et l'on ouvrit une

fenêtre fermée d'une jalousie par laquelle nous regardions ce qui se

passait. Le Roi se plaça au bout du grand salon doré, qui est un des

plus magnifiques qui soient dans le palais. L'estrade était couverte

d'un tapis merveilleux. Le trône et le dais étaient brodés de perles, de

diamants, de rubis, d'émeraudes et d'autres pierreries précieuses. Le

cardinal Porto Carrero était assis dans un fauteuil au bas de l'estrade,

à la droite du trône; le connétable de Castille était sur un tabouret.

L'ambassadeur de France s'assit à la gauche du trône, sur un banc

couvert de velours, et les grands étaient proche du cardinal. Lorsque

chacun se fut placé selon son rang, le Roi entra, et quand il fut assis

dans son trône, le cardinal, l'ambassadeur et les grands s'assirent et

se couvrirent. Un secrétaire d'État lut tout haut le pouvoir que le Roi

Très-Chrétien avait envoyé à son ambassadeur. On apporta ensuite une

petite table devant le Roi, avec un Crucifix et le livre des Évangiles,

et pendant qu'il tenait la main dessus, le cardinal lut le serment par

lequel il jurait de garder la paix avec la France. Il se passa encore

quelques cérémonies, auxquelles je ne fis pas assez attention pour

pouvoir vous en rendre compte. Le Roi rentra peu après dans son

appartement, et nous en sortîmes auparavant. Nous restâmes dans le même

cabinet où nous nous étions arrêtées d'abord. Il était si près de la

chambre, que nous entendions le Roi qui disait qu'il n'avait jamais eu

si chaud et qu'il allait quitter sa golille. Il est vrai que le soleil

est bien ardent en ce pays. Les premiers jours que j'y ai été, j'étais

accablée d'une migraine extraordinaire dont je ne pouvais trouver la

raison; mais ma parente me dit que c'était de me couvrir trop la tête,

et que si je n'y prenais garde, j'en pourrais perdre les yeux. Je ne

tardai pas à quitter mon bonnet et mes cornettes, et, depuis ce

temps-là, je n'ai point eu de mal de tête. Pour moi, je ne saurais

croire qu'en aucun lieu du monde, il y ait un plus beau ciel qu'ici. Il

est si pur, qu'on n'y aperçoit pas un seul nuage, et l'on m'assure que

les jours d'hiver sont semblables aux plus beaux jours qu'on voit

ailleurs. Ce qu'il y a de dangereux, c'est un certain vent de Gallego,

qui vient du côté des montagnes de Galice; il n'est point violent, mais

il pénètre jusqu'aux os, et quelquefois il estropie d'un bras, d'une

jambe ou de la moitié du corps pour toute la vie. Il est plus fréquent

en été qu'en hiver. Les étrangers le prennent pour le zéphyr et sont

ravis de le sentir; mais à l'épreuve, ils connaissent sa malignité. Les

saisons sont bien plus commodes en Espagne qu'en France, en Angleterre,

en Hollande et en Allemagne; car, sans compter cette pureté du ciel, que

l'on ne peut s'imaginer aussi beau qu'il est, depuis le mois de

septembre jusqu'au mois de juin, il ne fait pas de froid que l'on ne

puisse souffrir sans feu. C'est ce qui fait qu'il n'y a point de

cheminée dans aucun appartement, et que l'on ne se sert que de brasiers.

Mais c'est quelque chose d'heureux que, manquant de bois comme on fait

dans ce pays, on n'en ait pas besoin. Il ne gèle jamais plus de

l'épaisseur de deux écus et il tombe fort peu de neige. Les montagnes

voisines en fournissent à Madrid pendant toute l'année. Pour les mois

de juin, juillet et août, ils sont d'une chaleur excessive.

J'étais, il y a quelques jours, dans une compagnie où toutes les dames

étaient bien effrayées. Il y en avait une qui disait qu'on lui avait

écrit de Barcelone qu'une certaine cloche dont on ne se sert que dans

les calamités publiques, ou pour les affaires de la dernière importance,

avait sonné toute seule plusieurs coups. Cette dame est de Barcelone, et

elle me fit entendre que lorsqu'il doit arriver quelque grand malheur à

l'Espagne, ou que quelqu'un de la maison d'Autriche est près de mourir,

cette cloche s'ébranle; que, pendant un quart d'heure, le battant tourne

dans la cloche d'une vitesse surprenante et frappe des coups en

tournant. Je ne voulais pas le croire et je ne le crois pas trop encore;

mais toutes les autres confirmèrent ce qu'elle disait. Si c'est un

mensonge, elles sont plus de vingt qui l'ont aidée à le faire. Elles

songeaient sur quoi ou sur qui pourrait tomber le malheur dont ce signal

avertissait, et comme elles sont assez superstitieuses, la belle

marquise de Liche augmenta leur frayeur en venant leur apprendre que Don

Juan était fort malade.

Dans leur grand deuil, ils sont faits comme des fous, particulièrement

les premiers jours, que les laquais aussi bien que leurs maîtres ont de

longs manteaux traînants, et qu'ils mettent, au lieu de chapeau, un

certain bonnet de carton fort haut, couvert de crêpe. Leurs chevaux sont

tout caparaçonnés de noir, avec des housses qui leur couvrent la tête et

le reste du corps. Rien n'est plus laid. Leurs carrosses sont si mal

drapés, que le drap qui couvre l'impériale descend jusque sur la

portière. Il n'y a personne qui, en voyant ce lugubre équipage, ne croie

que c'est un corps mort qu'on porte en terre. Les gens de qualité ont

des manteaux d'une frise noire, fort claire et fort méchante; la moindre

chose la met en pièces, et c'est le bon air, pendant le deuil, d'être

tout en guenilles. J'ai vu des cavaliers qui déchiraient exprès leurs

habits, et je vous assure qu'il y en a à qui l'on voit même la peau,

peau médiocrement belle à voir; car encore que les petits enfants soient

ici plus blancs que l'albâtre et si parfaitement beaux, qu'il semble que

ce soient des anges, il faut convenir qu'ils changent en grandissant

d'une manière surprenante. Les ardeurs du soleil les rôtissent, l'air

les jaunit, et il est aisé de reconnaître un Espagnol parmi bien

d'autres nations. Leurs traits sont pourtants réguliers, mais enfin ce

n'est pas notre air ni notre carnation.

Tous les écoliers portent de longues robes avec un petit bord de toile

au cou. Ils sont vêtus à peu près comme les Jésuites. Il y en a qui ont

trente ans et davantage; on reconnaît à leurs habits qu'ils sont encore

dans les études.

Je trouve que cette ville-ci a l'air d'une grande cage où l'on engraisse

des poulets. Car enfin, depuis le niveau de la rue jusqu'au quatrième

étage, l'on ne voit partout que des jalousies dont les trous sont fort

petits, et aux balcons même, il y en a aussi. On aperçoit toujours

derrière de pauvres femmes qui regardent les passants, et, quand elles

l'osent, elles ouvrent les jalousies et se montrent avec beaucoup de

plaisir. Il ne se passe pas de nuit qu'il n'y ait quatre ou cinq cents

concerts que l'on donne dans tous les quartiers de la ville. Il est vrai

qu'ils sont à juste prix, et qu'il suffit qu'un amant soit avec sa

guitare ou sa harpe, et quelquefois avec toutes les deux ensemble,

accompagnées d'une voix bien enrouée, pour réveiller la plus belle

endormie et pour lui donner un plaisir de reine. Quand on ne connaît pas

ce qui est de plus excellent, ou qu'on ne peut l'avoir, on se contente

de ce qu'on a. Je n'ai vu ni téorbes ni clavecins.

A chaque bout de rue, à chaque coin de maison, il y a des Notre-Dame

habillées à la mode du pays, qui ont toutes un chapelet à la main et un

petit cierge ou une lampe devant elles. J'en ai vu jusqu'à trois ou

quatre dans l'écurie de ma parente, avec d'autres petits tableaux de

dévotion; car un palefrenier a son oratoire aussi bien que son maître,

mais ni l'un ni l'autre n'y prient guère. Lorsqu'une dame va en visite

chez une autre, et que c'est le soir, quatre pages viennent la recevoir

avec de grands flambeaux de cire blanche, et la reconduisent de même;

pendant qu'elle entre dans sa chaise, ils mettent d'ordinaire un genou

en terre. Cela a quelque chose de plus magnifique que les bougies que

l'on porte en France dans des flambeaux.

Il y a des maisons destinées pour mettre les femmes qui ont une mauvaise

conduite, comme sont à Paris les Madelonnettes. On les traite avec

beaucoup de rigueur, et il n'y a point de jour qu'elles n'aient le fouet

plusieurs fois. Elles en sortent, au bout d'un certain temps, pires

qu'elles n'y sont entrées, et ce qu'on leur fait souffrir ne les corrige

pas. Elles vivent presque toutes dans un certain quartier de la ville,

où les dames vertueuses ne vont jamais. Lorsque, par hasard, quelqu'une

y passe, elles se mettent après elle et lui courent sus comme à leur

ennemie, et s'il arrive qu'elles soient les plus fortes, elles la

maltraitent cruellement. A l'égard des cavaliers, quand ils y passent,

ils courent risque d'être mis en pièces. C'est à qui les aura. L'une les

tire par le bras, une autre par les pieds, une autre par la tête; et

lorsque le cavalier se fâche, elles se mettent toutes ensemble contre

lui, elles le volent et lui prennent jusqu'à ses habits. Ma parente a un

page italien qui ne savait rien de la coutume de ces misérables filles,

il passa bonnement par leur quartier; en vérité, elles le dépouillèrent

comme des voleurs auraient pu faire dans un bois; et il faut en demeurer

là; car, à qui s'adresser pour la restitution?

La cloche de Barcelone n'a été que trop véritable dans son dernier

pronostic. Don Juan se trouva si accablé de son mal le premier de ce

mois, que les médecins en désespérèrent, et on lui fit entendre qu'il

fallait se préparer à la mort. Il reçut cette nouvelle avec une

tranquillité et une résignation qui aida bien à persuader ce qu'on

croyait déjà, qu'il avait quelques secrets déplaisirs qui le mettaient

en état de souhaiter plutôt de mourir que de vivre. Le Roi entrait à

tous moments dans sa chambre et passait plusieurs heures au chevet de

son lit, quelque prière qu'il pût lui faire de ne se pas exposer à

gagner la fièvre. Il reçut le saint viatique, fit son testament, et

écrivit une lettre de quelques lignes à une dame dont je n'ai pas su le

nom. Il chargea Don Antoine Ortis, son premier secrétaire, de la porter

avec une petite cassette fermée que je vis. Elle était de bois de chêne,

assez légère pour croire qu'il n'y avait dedans que des lettres, et

peut-être quelques pierreries. Comme il était dangereusement malade, il

arriva un courrier qui apporta la nouvelle du mariage du Roi avec

Mademoiselle. La joie ne s'en répandit pas seulement dans le palais,

toute la ville la partagea, de sorte qu'il y eut des feux d'artifice et

des illuminations pendant trois jours dans tous les quartiers de Madrid.

Le Roi, qui ne se contenait pas, courut dans la chambre de Don Juan; et,

quoiqu'il fût un peu assoupi et qu'il eût grand besoin de repos, il

l'éveilla pour lui apprendre que la Reine viendrait dans peu, et le pria

de ne plus songer qu'à sa guérison, afin de lui aider à la bien

recevoir. Ah! Sire, lui répondit le prince, je n'aurai jamais cette

consolation; je mourrais content si j'avais eu l'honneur de la voir. Le

Roi se prit à pleurer, et lui dit qu'il n'y avait au monde que l'état où

il le voyait qui pût troubler son contentement. On devait faire une

course de taureaux, mais la maladie du Prince la fit différer, et le Roi

n'aurait pas permis que l'on eût fait des feux d'artifice dans la cour

du palais sans que Don Juan l'en priât, bien qu'il souffrît d'un mal de

tête horrible. Enfin, il mourut le 17 de ce mois, beaucoup regretté des

uns, et peu des autres. C'est la destinée des princes et des favoris,

aussi bien que celle des personnes ordinaires. Et comme son crédit

était déjà diminué, et que les courtisans ne pensaient qu'au retour de

la Reine mère et à l'arrivée de la nouvelle Reine, c'est une chose

surprenante que l'indifférence avec laquelle on vit la maladie de Don

Juan et sa mort. On n'en parlait pas même le lendemain; il semblait

qu'il n'eut jamais été au monde. Hé! mon Dieu, ma chère cousine, cela ne

mérite-t-il pas un peu de réflexion? Il gouvernait tous les royaumes du

Roi d'Espagne. On tremblait à son nom. Il avait fait éloigner la Reine

mère; il avait chassé le père Nitard et Valenzuela, qui étaient tous

deux favoris. On lui faisait plus régulièrement la cour qu'au Roi. Je

vis, vingt-quatre heures après, plus de cinquante personnes de la

première qualité en différents endroits, qui ne disaient pas un mot de

ce pauvre prince, et il y en avait plusieurs qui lui avaient beaucoup

d'obligation. Il est vrai, de plus, qu'il avait de grandes qualités

personnelles. Il était d'une taille médiocre, bien fait de sa personne.

Il avait tous les traits réguliers, les yeux noirs et vifs, les cheveux

noirs, en grande quantité et fort longs. Il était poli, plein d'esprit

et généreux, très-brave, bienfaisant et capable de grandes affaires. Il

n'ignorait rien des choses convenables à sa naissance, ni de toutes les

sciences et de tous les arts. Il écrivait et parlait fort bien en cinq

sortes de langues, et il en entendait encore davantage. Il savait

parfaitement bien l'histoire. Il n'y avait pas d'instrument qu'il ne fît

et qu'il ne touchât comme les meilleurs maîtres. Il travaillait au tour;

il forgeait des armes; il peignait bien; il prenait un fort grand

plaisir aux mathématiques; mais, ayant pris en main le gouvernement, il

fut obligé de se détacher de toutes ces occupations. Les choses

changèrent de face en un moment. Il avait à peine les yeux fermés, que

le Roi, n'écoutant plus que sa tendresse pour la Reine sa mère, courut à

Tolède pour la voir et pour la prier de revenir. Elle y consentit avec

autant de joie qu'elle en eut de revoir le Roi. Ils pleurèrent assez

longtemps en s'embrassant, et nous les vîmes revenir ensemble. Toutes

les personnes de qualité allèrent au-devant de Leurs Majestés, et le

peuple témoignait beaucoup de joie. Je m'étendrais davantage sur ce

retour si je n'en parlais dans les mémoires particuliers que j'écris.

Don Juan demeura trois jours sur son lit de parade, avec les mêmes

habits qu'il avait fait faire pour aller au-devant de la jeune Reine. On

le porta ensuite à l'Escurial. Le convoi funèbre n'avait rien de

magnifique. Les officiers de sa maison l'accompagnèrent et quelques amis

en petit nombre. On le mit dans le caveau qui est proche du Panthéon,

lequel est destiné pour les princes et les princesses de la maison

royale. Car il faut remarquer que l'on n'enterre que les Rois dans le

Panthéon, et les Reines qui ont eu des enfants. Celles qui n'en ont

point eu sont dans ce caveau particulier.

Nous devons aller dans peu de jours à l'Escurial, c'est le temps que le

Roi y va. Mais il est si occupé de la jeune Reine, qu'il ne songe qu'à

s'avancer vers la frontière pour aller au-devant d'elle. Dans tous les

endroits où je vais, l'on me fait sonner bien haut qu'elle va être

Reine de vingt-deux royaumes. Apparemment qu'il y en a onze dans les

Indes, car je ne connais que la vieille et la nouvelle Castille,

l'Aragon, Valence, Navarre, Murcie, Grenade, Andalousie, Galice, Léon et

les îles Majorques. Il y a dans ces lieux des endroits admirables, où il

semble que le ciel veuille répandre ses influences les plus favorables.

Il y en a d'autres si stériles que l'on ne voit ni blé, ni herbe, ni

vignes, ni fruits, ni prés, ni fontaines; et l'on peut dire qu'il y en a

plus de ceux-là que des autres. Mais, généralement parlant, l'air y est

bon et sain; les chaleurs excessives en certains endroits; le froid et

les vents insupportables en d'autres, quoique ce soit dans la même

saison. On y trouve plusieurs rivières; mais ce qui est plus singulier,

c'est que les plus grosses ne sont pas navigables, particulièrement

celles du Tage, du Guadiana, du Minho, du Douro, du Guadalquivir et de

l'Èbre; soit les rochers, les chutes d'eau, les gouffres ou les détours,

les bateaux ne peuvent aller dessus, et c'est une des plus grandes

difficultés du commerce, et qui empêche davantage que l'on ne trouve les

choses dont on a besoin dans les villes; car, si elles pouvaient se

communiquer les unes aux autres les denrées et les marchandises qui

abondent en de certains endroits, et dont on manque dans d'autres,

chacun se fournirait de tout ce dont il a besoin à bon prix, au lieu que

le port et les voitures par terre sont d'un si grand coût, qu'il faut se

passer de tout ce dont on n'est pas en état de payer trois fois plus

qu'il ne vaut.

Entre plusieurs villes qui dépendent du Roi d'Espagne, ou compte, pour

la beauté ou pour la richesse: Madrid, Séville, Grenade, Valence,

Saragosse, Tolède, Valladolid, Cordoue, Salamanque, Cadix, Naples,

Milan, Messine, Palerme, Cagliari, Bruxelles, Anvers, Gand et Mons. Il y

en a quantité d'autres qui ne laissent pas d'être fort considérables, et

la plupart des bourgs sont aussi gros que de petites villes. Mais on n'y

voit point cette multitude de peuple qui fait la force des Rois;

plusieurs raisons en sont cause[148]. Premièrement, lorsque le Roi Don

Ferdinand chassa les Maures de l'Espagne et qu'il établit l'Inquisition,

tant par le châtiment que l'on a exercé sur les Juifs que par l'exil, il

est mort ou sorti de ce royaume, en peu de temps, plus de neuf cent

mille personnes. Outre cela, les Indes en attirent beaucoup; les

malheureux vont s'y enrichir, et quand ils sont riches, ils y demeurent

pour jouir de leurs biens et de la beauté du pays. Ou lève des soldats

espagnols que l'on envoie en garnison dans les autres villes de

l'obéissance du Roi. Ces soldats se marient et s'établissent dans les

lieux où ils se trouvent, sans retourner dans celui où on les a pris.

Ajoutez à cela que les Espagnoles ont peu d'enfants. Quand elles en ont

trois, c'est beaucoup. Les étrangers ne s'y viennent point établir comme

ailleurs, parce qu'on ne les aime pas et que les Espagnols se tiennent

naturellement _recatados_, c'est-à-dire particuliers et resserrés entre

eux, sans se vouloir communiquer avec les autres nations pour lesquelles

ils ont de l'envie ou du mépris. De manière qu'ayant examiné toutes les

choses qui contribuent à dépeupler les États du Roi Catholique, il y a

encore lieu d'être surpris de trouver autant de monde qu'il y en a.

Il croît peu de blé dans la Castille; on en fait venir de Sicile, de

France et de Flandre. Et comment en pousserait-il, à moins que la terre

n'en voulût produire d'elle-même, comme dans le pays de promission? Les

Espagnols sont trop paresseux pour se donner la peine de la cultiver;

et, comme le moindre paysan est persuadé qu'il est _hidalgo_[149],

c'est-à-dire gentilhomme, que dans la moindre maisonnette il y a une

histoire apocryphe, composée depuis cent ans, qui se laisse pour tout

héritage aux enfants et aux neveux du villageois, et que, dans cette

histoire fabuleuse, ils font tous entrer de l'ancienne chevalerie et du

merveilleux, disant que leurs trisaïeux, Don Pedro et Don Juan, ont

rendu tels et tels services à la couronne, ils ne veulent pas déroger à

la _gravedad_ ni à la _descendencia_. Voilà comme ils parlent, et ils

souffrent plus aisément la faim et les autres nécessités de la vie, que

de travailler, disent-ils, comme des mercenaires, ce qui n'appartient

qu'à des esclaves. De sorte que l'orgueil, secondé par la paresse, les

empêche, la plupart, d'ensemencer leurs terres, à moins qu'il ne vienne

des étrangers la cultiver, ce qui arrive toujours par une conduite

particulière de la Providence et par le gain que ces étrangers, plus

laborieux et plus intéressés, y trouvent. De sorte qu'un paysan est

assis dans sa chaise lisant un vieux roman, pendant que les autres

travaillent pour lui et tirent tout son argent[150].

On n'y voit point d'avoine, le foin y est rare. Les chevaux et les mules

mangent de l'orge avec de la paille hachée. Les montagnes sont, dans les

royaumes dont je vous ai parlé, d'une hauteur et d'une longueur si

prodigieuses, que je ne pense pas qu'il y ait aucun lieu du monde où il

y en ait de pareilles. On en trouve de cent lieues de long, qui

s'entretiennent comme une chaîne, et qui, sans exagération; sont plus

élevées que les nues. On les nomme _Sierras_, et l'on compte, entre

celles-là, les montagnes des Pyrénées, de Grenade, des Asturies,

d'Alcantara, la Sierra Morena, celle de Tolède, de Doua, de Molina et

d'Albanera. Ces montagnes rendent les chemins si difficiles, que l'on

n'y peut mener de charrette, et l'on porte tout sur des mulets dont la

jambe est si sûre, qu'en deux cents lieues de chemin dans des rochers et

dans des cailloux continuels, ils ne bronchent pas une seule fois.

On m'a montré des patentes expédiées au nom du Roi d'Espagne. Je n'ai

jamais lu tant de titres; les voici: Il prend la qualité de Roi

d'Espagne, de Castille, de Léon, de Navarre, d'Aragon, de Grenade, de

Tolède, de Valence, de Galice, de Séville, de Murcia, de Jaën, de

Jérusalem, Naples, Sicile, Majorque, Minorque et Sardaigne, des Indes

orientales et occidentales, des îles et terre ferme de la mer Océane,

archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant, de Luxembourg, de

Gueldre, de Milan, comte de Habsbourg, de Flandre, de Tyrol et de

Barcelone, seigneur de Biscaye et de Molina, marquis du Saint-Empire,

seigneur de Frise, de Saline, d'Utrecht, de Malines, Over-Yssel,

Gronenghen; Grand Seigneur de l'Asie et de l'Afrique. On m'a conté que

François Ier s'en moqua, lorsqu'ayant reçu une lettre de

Charles-Quint remplie de tous ces titres fastueux, en lui faisant

réponse, il n'en prit pas d'autres que Bourgeois de Paris et Seigneur de

Gentilly.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 28 / 37 段