Le tribunal connaît tout ce qui regarde la foi, et il est absolument

revêtu de l'autorité du Pape et de celle du Roi. Ses arrêts sont sans

appel, et les vingt-deux tribunaux de l'Inquisition qui sont dans tous

les États d'Espagne, et qui dépendent de celui de Madrid, lui rendent

compte tous les mois de leurs finances, et tous les ans des causes et

des criminels. Mais ceux des Indes et des autres lieux éloignés ne

rendent compte qu'à la fin de chaque année. A l'égard des charges de ces

tribunaux inférieurs, elles sont remplies par l'inquisiteur général,

avec l'approbation des conseillers. Il serait assez difficile de pouvoir

dire précisément le nombre d'officiers qui dépendent de l'Inquisition,

car dans l'Espagne seule il y a plus de vingt-deux mille familiares du

Saint-Office. On les nomme ainsi, parce que ce sont comme des espions

répandus partout, qui donnent sans cesse à l'Inquisition des avis vrais

ou faux, sur lesquels on prend ceux qu'ils accusent[145].

Dans le temps que j'écoutais Don Fernand avec le plus d'attention, la

marquise de Palacios nous interrompit, pour nous dire que nous étions

proche de Tolède, et que les restes antiques d'un vieux château que

nous voyions à gauche, sur une petite montagne, étaient ceux d'un palais

enchanté. Nous voici encore, dis-je tout bas à Don Fernand, aux châteaux

de Guebare et de Nios. Nous en sommes à tout ce qu'il vous plaira,

dit-il, mais il est certain que c'est une tradition très-ancienne dans

ce pays-ci. On prétend qu'il y avait une cave fermée, et une prophétie

menaçait l'Espagne des derniers malheurs lorsqu'on ouvrirait cette cave;

chacun, effrayé de ces menaces, ne voulait point en attirer les effets

sur soi. Ce lieu demeura donc fermé pendant des siècles. Mais le Roi Don

Rodrigue, moins crédule, ou plus curieux, fit ouvrir la cave, et ce ne

fut pas sans entendre des bruits épouvantables. Il semblait que tous les

éléments allaient se confondre, et que la tempête ne pouvait être plus

grande. Cela ne l'empêcha pas d'y descendre, et il vit, à la clarté de

plusieurs flambeaux, des figures d'hommes dont l'habillement et les

armes étaient extraordinaires. Il y en avait un qui tenait une lame de

cuivre, sur laquelle on trouva écrit en arabe, que le temps approchait

de la désolation de l'Espagne, et que ceux dont les statues étaient en

ce lieu ne seraient pas longtemps sans arriver. Je n'ai jamais été en

aucun endroit, dis-je en riant, où l'on fasse plus de cas des contes

fabuleux qu'en Espagne. Dites plutôt, reprit-il, qu'il n'y a jamais eu

de dame moins crédule que vous, et je n'ai pas entrepris de vous faire

changer de sentiment en vous disant cette histoire. Mais autant qu'on

peut assurer des choses sur la foi des auteurs, celle-ci doit être

recevable.

Le jour était assez grand pour bien remarquer tous les charmes de la

campagne. Nous passâmes le Tage sur un beau et grand pont, dont on

m'avait parlé, et ensuite je découvris Tolède tout environnée de

montagnes et de rochers qui la commandent. On trouve là des maisons

très-belles, que l'on a bâties dans les montagnes pour jouir d'une

agréable solitude. L'archevêque de Tolède y en a une où il va souvent.

La ville est élevée sur le roc, dont l'inégalité en plusieurs endroits

contribue à la rendre haute et basse. Les rues sont étroites, mal pavées

et difficiles; ce qui fait que toutes les personnes de qualité y vont en

chaise ou en litière. Et comme nous étions en carrosse, nous allâmes

demeurer proche de la Plaza Mayor, parce que c'est le seul quartier où

l'on puisse passer en voiture. Nous descendîmes, en arrivant, à

l'hôpital de Foira, qui est dans le faubourg et dont le bâtiment entoure

de trois côtés une très-grande cour carrée. L'église contient le

quatrième; nous y entendîmes la messe. Cet hôpital a été bâti par un

archevêque de Tolède, dont le tombeau et la statue en marbre sont au

milieu de la nef. Les murailles de la ville ont été rebâties par les

Maures; elles sont bordées d'une grande quantité de petites tours qui

servaient autrefois à les défendre, et la place serait bonne, étant

presque tout entourée du Tage, et ayant des fossés extrêmement profonds,

si les montagnes voisines ne la commandaient pas; car on peut aisément

la battre de ces lieux-là. Il n'était pas huit heures quand nous

arrivâmes. Nous voulûmes employer le reste de la matinée à voir

l'église, qui est, à ce que l'on dit, une des plus belles de l'Europe.

Les Espagnols l'appellent Sainte, soit à cause des reliques que l'on y

voit, ou par quelque autre raison que l'on ne m'a pas expliquée. Si elle

était aussi longue et aussi haute qu'elle est large, elle n'en serait

que mieux. Elle est ornée de plusieurs chapelles aussi grandes que des

églises. Elles sont tout éclatantes d'or et de peintures. Les

principales sont celles de la Vierge, de saint Jacques, de saint Martin,

du cardinal de Sandoval, et du connétable de Luna. Je vis une niche dans

le choeur, d'où l'on prétend qu'il sortit une source d'eau plusieurs

jours de suite, et qui servit à désaltérer les soldats et les citoyens,

dans le temps qu'ils soutenaient le siége contre les Maures, et qu'ils

étaient demi-morts de soif. Car, sans m'éloigner de mon discours, je

dois dire qu'il n'y a pas une fontaine dans la ville, et qu'il faut

descendre jusqu'au Tage pour en apporter l'eau; ce qui est une chose si

incommode, que je ne puis comprendre comment Tolède est aussi peuplé. On

trouve, proche de l'entrée de l'église, un pilier de marbre que l'on y

révère, parce que la Sainte Vierge apparut dessus à saint Alphonse. Il

est enfermé dans une grille de fer, et on le baise par une petite

fenêtre, au-dessus de laquelle il est écrit: _Adorabimus in loco ubi

steterunt pedes ejus_. Entre chaque siége des chanoines, il y a une

colonne de marbre, et la sculpture de toute l'église est fort délicate

et bien travaillée. Je vis le trésor avec admiration. Il faut trente

hommes pour porter le tabernacle le jour de la Fête-Dieu. Il est de

vermeil doré, il finit en plusieurs pointes de clocher, d'un travail

exquis, couvert d'anges et de chérubins. Il y en a encore un autre au

dedans, lequel est d'or massif, avec une quantité de pierreries si

considérable, que l'on n'en peut dire la juste valeur. Les patènes, les

calices et les ciboires ne sont pas moins beaux. Tout y brille de gros

diamants et de perles orientales. Le soleil où l'on met le

Saint-Sacrement, les couronnes de la Vierge et ses robes sont les choses

les plus magnifiques que j'aie vues de mes jours. Mais, en vérité, cet

archevêché est si riche, qu'il est bien juste que tout y réponde. Je

vous ai mandé, ma chère cousine, que l'archevêque de Burgos me dit que

celui de Tolède avait trois cent cinquante mille écus de rente. Ajoutez

à cela que la fabrique en a cent.

Quarante chanoines, chacun mille. Le grand archidiacre, quarante mille.

Trois archidiaconés, dont le premier vaut quinze mille écus; le second,

douze mille; le troisième, dix mille. Le doyenné, dix mille.

Il y a, de plus, un nombre infini de chapelains, de clercs de chapelle

et de personnes qui reçoivent la distribution des rations.

Il y a le chapelain mayor de la chapelle de los Reis, qui jouit de douze

mille écus de revenu, et six autres sous lui, qui ont chacun mille écus.

Après avoir passé beaucoup de temps à considérer les beautés dont cette

cathédrale est remplie, dans le moment que nous allions en sortir pour

retourner dans l'hôtellerie où nous avions laissé notre carrosse, nous

trouvâmes un aumônier et un gentilhomme du cardinal Porto-Carrero, qui

vinrent de sa part nous faire un compliment, et nous assurer qu'il ne

souffrirait pas que nous fussions demeurer ailleurs qu'à l'archevêché.

Ils s'adressèrent particulièrement à la marquise de Palacios, qui est sa

proche parente et qui nous pressa fort d'y aller. Nous nous en

défendîmes sur le désordre où nous étions, ayant passé la nuit sans

dormir, et n'étant qu'en déshabillé. Elle dit à son fils d'aller trouver

M. le cardinal et de le prier d'agréer nos excuses. Don Fernand revint

au bout d'un moment, suivi d'un grand nombre de pages, dont quelques-uns

portaient des parasols de brocart d'or et d'argent. Il nous dit que Son

Éminence souhaitait fort que nous allassions chez lui, et qu'il lui

avait témoigné tant de chagrin du refus que nous en faisions, qu'il lui

avait promis de nous y mener; que là-dessus il avait commandé que l'on

prît des parasols pour nous garantir du soleil, et que l'on arrosât la

place que nous avions à traverser pour aller de l'église à l'archevêché.

Nous aperçûmes aussitôt deux mules qui traînaient une petite charrette,

sur laquelle il y avait un poinçon plein d'eau. On nous dit que c'était

la coutume, toutes les fois que le cardinal devait venir à l'église,

d'arroser ainsi le chemin.

Le palais archiépiscopal est fort ancien et fort grand, très-bien

meublé, et digne de celui qui l'occupe. On nous conduisit dans un bel

appartement, où l'on nous apporta d'abord du chocolat, et ensuite toutes

sortes de fruits, de vins, d'eaux glacées et de liqueurs. Nous étions si

endormis, qu'après avoir un peu mangé, nous priâmes la marquise de

Palacios de voir M. le cardinal, et de nous excuser auprès de lui si

nous différions à nous donner cet honneur, mais que nous ne pouvions

plus nous passer de dormir. En effet, la jeune marquise de la Rosa, ma

parente, nos enfants et moi, nous prîmes le parti de nous coucher, et,

sur le soir, nous nous habillâmes pour aller chez la Reine mère. La

marquise de Palacios, qui lui avait toujours été fort dévouée, était

allée à l'Alcazar (c'est ainsi que l'on nomme le château), et elle

l'avait vue pendant que nous dormions. De manière qu'elle lui dit

qu'elle nous donnerait audience sur les huit heures du soir; et pour la

première fois je me mis à l'espagnole. Je ne comprends guère d'habit

plus gênant. Il faut avoir les épaules si serrées, qu'elles en font mal,

on ne saurait lever le bras, et à peine peut-il entrer dans les manches

du corps. On me mit un guard-infant d'une grandeur effroyable (car il

faut en avoir chez la Reine). Je ne savais que devenir avec cette

étrange machine. On ne peut s'asseoir, et je crois que je le porterais

toute ma vie sans m'y pouvoir accoutumer. On me coiffa à la _Melene_,

c'est-à-dire les cheveux tout épars sur le cou, et noués par le bout

d'une nonpareille. Cela échauffe bien plus qu'une palatine. De sorte

qu'il est aisé de juger comme je passais mon temps au mois d'août en

Espagne. Mais c'est une coiffure de cérémonie, et il ne fallait manquer

à rien en telle occasion. Enfin je mis des chapins, plutôt pour me

casser le cou que pour marcher avec. Quand nous fûmes toutes en état de

paraître, car ma parente et ma fille allaient aussi à l'espagnole, on

nous fit entrer dans une chambre de parade, où M. le cardinal nous vint

voir. Il se nomme Don Luis Porto-Carrero, il peut avoir quarante-deux

ans; il est fort civil, son esprit est doux et complaisant. Il a pris

assez les manières polies de la cour de Rome. Il demeura une heure avec

nous; on nous servit ensuite le plus grand repas qui se pouvait faire,

mais tout était si ambré, que je n'ai jamais goûté à des sauces plus

extraordinaires et moins bonnes[146]. J'étais à cette table comme un

Tantale mourant de faim, sans pouvoir manger. Il n'y avait point de

milieu entre des viandes toutes parfumées ou toutes pleines de safran,

d'ail, d'oignon, de poivre et d'épices. A force de chercher, je trouvai

de la gelée et du blanc-manger admirable, avec quoi je me dédommageai.

On y servit aussi un jambon qui venait de la frontière du Portugal, et

qui était meilleur que ceux de mouton que l'on vante si fort à Bayonne,

et que ceux de Mayence. Mais il était couvert d'une certaine dragée que

nous nommons en France de la nonpareille, et dont le sucre se fondit

dans la graisse. Il était tout lardé d'écorce de citron, ce qui

diminuait bien de sa bonté[147]. Pour le fruit, c'était la meilleure et

même la plus divertissante chose que l'on pût voir, car on avait glacé

dans le sucre, à la mode d'Italie, des petits arbres tout entiers: vous

jugez bien au moins que les arbres étaient fort petits. Il y avait des

orangers confits de cette manière, avec des petits oiseaux contrefaits

attachés dessus. Des cerisiers, des framboisiers, des groseilliers, et

d'autres encore, chacun dans une petite caisse d'argent.

Nous sortîmes promptement de table, parce que l'heure d'aller chez la

Reine approchait. Nous y fûmes en chaise, quoiqu'il y ait loin et

particulièrement beaucoup à monter, car l'Alcazar est bâti sur un rocher

d'une prodigieuse hauteur, et la vue en est merveilleuse. Il y a devant

la porte une très-grande place; l'on entre ensuite dans une cour de cent

soixante pieds de long et de cent trente de large, ornée de deux rangs

de portiques, et dans la longueur de dix rangs de colonnes, chacune

d'une seule pierre. Il y en a huit rangs dans la largeur, et cela fait

un bel effet. Mais ce qui plaît beaucoup davantage, c'est l'escalier qui

est au fond de la cour, et qui contient les cent trente pieds qu'elle a

de largeur. Après que l'on a monté quelques marches, il se sépare en

deux, et l'on doit dire en vérité que c'est un des plus beaux de

l'Europe. Nous traversâmes une grande galerie et des appartements si

vastes, et dans lesquels il y avait si peu de monde, qu'il ne paraissait

pas que l'on y dût trouver la Reine mère d'Espagne. Elle était dans un

salon, dont toutes les fenêtres étaient ouvertes et donnaient sur la

plaine et la rivière. La tapisserie, les carreaux, les tapis et le dais

étaient de drap gris. La Reine était debout, appuyée sur un balcon,

tenant dans sa main un grand chapelet. Lorsqu'elle nous vit, elle se

tourna vers nous, et nous reçut d'un air assez riant. Nous eûmes

l'honneur de lui baiser la main, qu'elle a petite, maigre et blanche.

Elle est fort pâle, le teint fin, le visage un peu long et plat, les

yeux doux, la physionomie agréable, et la taille d'une médiocre

grandeur. Elle était vêtue comme toutes les veuves le sont en Espagne,

c'est-à-dire en religieuse, sans qu'il paraisse un seul cheveu, et il y

en a beaucoup (mais elle n'est pas du nombre) qui se les font couper

lorsqu'elles perdent leur mari, pour témoigner davantage leur douleur.

Je remarquai qu'il y avait des troussis autour de sa jupe pour la

rallonger quand elle est usée. Je ne dis pas pour cela qu'on la

rallonge, mais c'est la mode en ce pays-ci. Elle me demanda combien il y

avait que j'étais partie de France, je lui en rendis compte. Elle

s'informa si en ce temps-là on parlait du mariage du Roi son fils avec

Mademoiselle d'Orléans; je lui dis que non. Elle ajouta qu'elle voulait

me faire voir son portrait, que l'on avait tiré sur celui que le Roi son

fils avait, et elle dit à une de ses dames, qui était une vieille dueña

bien laide, de l'apporter. Il était peint en miniature de la grandeur de

la main, dans une boîte de satin noir dessus et de velours vert dedans.

Trouvez-vous, dit-elle, qu'elle lui ressemble? Je l'assurai que je n'y

reconnaissais aucun de ses traits. En effet, elle paraissait louche, le

visage de côté, et rien ne pouvait être moins ressemblant à une

princesse aussi parfaite que l'est Mademoiselle. Elle me demanda si elle

était plus ou moins belle que ce portrait. Je lui dis qu'elle était sans

comparaison plus belle. Le Roi mon fils sera donc agréablement trompé,

reprit-elle, car il croit que ce portrait est tout comme elle, et l'on

ne peut en être plus content qu'il est. A mon égard, ses yeux de travers

me faisaient de la peine, mais pour me consoler, je pensais qu'elle

avait de l'esprit et bien d'autres bonnes qualités. Ne vous

souvenez-vous pas, ajouta-t-elle en parlant à la marquise de Palacios,

d'avoir vu mon portrait dans la chambre du feu Roi? Oui, Madame, reprit

la marquise, et je me souviens aussi qu'en voyant Votre Majesté nous

demeurâmes fort étonnées que la peinture lui eût fait tant de tort.

C'est ce que je voulais vous dire, reprit-elle; et lorsque je fus

arrivée, et que je jetai les yeux sur ce portrait que l'on me dit être

le mien, j'essayai inutilement de le croire, je ne pus y réussir. Une

petite naine grosse comme un tonneau, et plus courte qu'un potiron,

toute vêtue de brocart or et argent, avec de longs cheveux qui lui

descendaient presque jusqu'aux pieds, entra et se vint mettre à genoux

devant la Reine, pour lui demander s'il lui plaisait de souper. Nous

voulûmes nous retirer; elle nous dit que nous pouvions la suivre, et

elle passa dans une salle toute de marbre, où il y avait plusieurs

belons sur des escaparates. Elle se mit seule à table, et nous étions

toutes debout autour d'elle. Ses filles d'honneur vinrent la servir,

avec la camarera mayor, qui avait l'air bien chagrin. Je vis

quelques-unes de ces filles qui me semblèrent fort jolies. Elles

parlèrent à la marquise de Palacios, et elles lui dirent qu'elles

s'ennuyaient horriblement, et qu'elles étaient à Tolède comme on est

dans un désert. Celles-ci se nomment _Damas de palacio_, et elles

mettent des chapins; mais, pour les petites menines, elles ont leurs

souliers tout plats. Les menins sont des enfants de la première qualité

qui ne portent ni manteau ni épée.

On servit plusieurs plats devant la Reine: les premiers furent des

melons à la glace, des salades et du lait, dont elle mangea beaucoup

avant de manger de la viande, qui avait assez mauvaise grâce. Elle ne

manque pas d'appétit, et elle but un peu de vin pur, disant que c'était

pour cuire le fruit. Lorsqu'elle demandait à boire, le premier menin

apportait sa coupe sur une soucoupe couverte; il se mettait à genoux en

la présentant à la camarera, qui s'y mettait aussi lorsque la Reine la

prenait de ses mains. De l'autre côté, une dame du palais présentait à

genoux la serviette à la Reine pour s'essuyer la bouche. Elle donna des

confitures sèches à Doña Mariquita de Palacios et à ma fille, en leur

disant qu'il n'en fallait guère manger, que cela gâtait les dents aux

petites filles. Elle me demanda plusieurs fois comment se portait la

Reine Très-Chrétienne, et à quoi elle se divertissait. Elle dit qu'elle

lui avait envoyé depuis peu des boîtes de pastilles d'ambre, des gants

et du chocolat. Elle demeura plus d'une heure et demie à table, parlant

peu, mais paraissant assez gaie. Nous lui demandâmes ses ordres pour

Madrid; elle nous fit une honnêteté là-dessus, et ensuite nous prîmes

congé d'elle. On ne peut pas disconvenir que cette Reine n'ait bien de

l'esprit, et beaucoup de courage et de vertu, de prendre, comme elle

fait, un exil si désagréable.

Je ne veux pas oublier de vous dire que le premier des menins porte les

chapins de la Reine, et les lui met. C'est un si grand honneur en ce

pays, qu'il ne le changerait pas avec les plus belles charges de la

couronne. Quand les dames du palais se marient, et que c'est avec

l'agrément de la Reine, elle augmente leur dot de cinquante mille écus,

et d'ordinaire on donne un gouvernement ou une vice-royauté à ceux qui

les épousent.

Lorsque nous fûmes de retour chez M. le cardinal, nous trouvâmes un

théâtre dressé dans une grande et vaste salle, où il y avait beaucoup de

dames d'un côté et de cavaliers de l'autre. Ce qui me parut singulier,

c'est qu'il y avait un rideau de damas qui contenait toute la longueur

de la salle jusqu'au théâtre et qui empêchait que les hommes et les

femmes se pussent voir. On n'attendait plus que nous pour commencer la

comédie de _Pyrame et Thisbée_! Cette pièce était nouvelle et plus

mauvaise qu'aucune que j'eusse encore vue en Espagne. Les comédiens

dansèrent ensuite fort bien, et le divertissement n'était pas fini à

deux heures après minuit.

On servit un repas magnifique dans un salon où il y avait plusieurs

tables, et M. le cardinal nous y ayant fait prendre place, alla

retrouver les cavaliers, qui, de leur côté, étaient servis comme nous.

Il y eut une musique italienne excellente; car Son Éminence avait amené

des musiciens de Rome, auxquels il donnait de grosses pensions. Nous ne

pûmes nous retirer dans notre appartement qu'à six heures du matin; et

comme nous avions encore bien des choses à voir, au lieu de nous

coucher, nous allâmes à la Plaza Mayor, que l'on appelle _Socodebet_.

Les maisons dont elle est entourée sont de briques, et toutes

semblables, avec des balcons. Sa forme est ronde; il y a des portiques

sous lesquels on se promène, et cette place est fort belle. Nous

retournâmes au château pour le voir mieux, avec plus de loisir. Le

bâtiment en est gothique et très-ancien; mais il y a quelque chose de si

grand, que je ne suis pas surprise de ce que Charles-Quint aimait mieux

y demeurer qu'en aucune ville de son obéissance. Il consiste en un carré

de quatre gros corps de logis, avec des ailes et des pavillons. Il y a

de quoi loger commodément toute la cour d'un grand roi. On nous montra

une machine qui était merveilleuse avant qu'elle fût rompue; elle

servait à puiser de l'eau dans le Tage, et la faisait monter jusque dans

le haut de l'Alcazar. Le bâtiment en est encore tout entier, bien qu'il

y ait plusieurs siècles qu'il soit fait. On descend plus de cinq cents

degrés jusqu'à l'a rivière. Lorsque l'eau était entrée dans le

réservoir, elle coulait par des canaux dans tous les endroits de la

ville où il y avait des fontaines. Cela était d'une extrême commodité,

car il faut à présent descendre environ trente toises pour aller querir

de l'eau.

Nous vînmes entendre la messe dans l'église de Los Reys. Elle est belle

et grande, et toute pleine d'orangers, de grenadiers, de jasmins et de

myrtes fort hauts, qui forment des allées dans des caisses jusqu'au

grand autel, dont les ornements sont extraordinairement riches. De sorte

qu'au travers de toutes ces branches vertes, et de toutes ces fleurs de

différentes couleurs, voyant briller l'or, l'argent, la broderie et les

cierges allumés dont l'autel est paré, il semble que ce soient les

rayons du soleil qui vous frappent les yeux. Il y a aussi des cages

peintes et dorées remplies de rossignols, de serins et d'autres oiseaux,

qui font un concert charmant. Je voudrais bien que l'on prît, en France,

la coutume d'orner nos églises comme elles le sont en Espagne. Les

murailles de celles-ci sont toutes couvertes en dehors de chaînes et de

fers des captifs que l'on va racheter en Barbarie. Je remarquai en ce

quartier-là que, sur la porte de la plupart des maisons, il y a un

carreau de _fayence_ sur lequel est la salutation angélique avec ces

mots: _Maria sue concebida sin pecado original_. On me dit que ces

maisons appartenaient à l'archevêque, et qu'il n'y demeure que des

ouvriers en soie, qui sont nombreux à Tolède.

Les deux ponts de pierre qui traversent la rivière sont fort hauts, fort

larges et fort longs. Si l'on voulait un peu travailler dans le Tage,

les bateaux viendraient jusqu'à la ville, ce serait une commodité

considérable; mais on est naturellement trop paresseux pour considérer

l'utilité du travail préférablement à la peine de l'entreprendre. Nous

vîmes encore l'hôpital de _Los Niños_, c'est-à-dire des Enfants

trouvés, et la maison de ville, qui est proche de la cathédrale. Enfin,

notre curiosité étant satisfaite, nous revînmes au palais

archiépiscopal, et nous nous mîmes au lit jusqu'au soir, que nous fîmes

encore un festin aussi splendide que ceux qui l'avaient précédé. Son

Éminence mangea avec nous, et après l'avoir remerciée autant que nous le

devions, nous partîmes pour nous rendre au château d'Igariça. Le marquis

de Los Palacios nous y attendait avec le reste de sa famille, de manière

que nous y fûmes reçues si obligeamment, qu'il ne se peut rien ajouter à

la bonne chère et aux plaisirs que l'on nous procura pendant six jours,

soit à la pêche sur la rivière du Xarama, soit à la chasse, à la

promenade ou dans les conversations générales. Chacun faisait paraître

sa bonne humeur à l'envi l'un de l'autre, et l'on peut dire que lorsque

les Espagnols font tant que de quitter leur gravité, qu'ils vous

connaissent et qu'ils vous aiment, on trouve de grandes ressources avec

eux du côté de l'esprit. Ils deviennent sociables, obligeants, empressés

pour vous plaire et de la meilleure compagnie du monde. C'est ce que

j'ai éprouvé dans la partie que nous venons de faire et dont je ne vous

aurais pas rendu un compte si exact si je n'étais persuadée, ma chère

cousine, que vous le voulez ainsi, et que vous me tenez quelque compte

de ma complaisance.

A Madrid, ce 30 août 1679.

QUATORZIÈME LETTRE.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 27 / 37 段