Je vous ai dit que je vous apprendrais pourquoi tant de dames allaient

chez la duchesse d'Uzeda. Elle est fort aimable, et fille du duc

d'Ossone. Son mari a eu querelle avec le prince Stigliano, pour une dame

qu'ils aimaient. Ils ont tiré l'épée, c'est une assez grande affaire. Le

Roi les a mis en arrêt; ce n'est pas à dire qu'on les ait mis

prisonniers, mais il leur est défendu de sortir de leur maison, si ce

n'est la nuit, qu'ils en sortent secrètement pour aller à leurs

galanteries ordinaires. Et, ce qu'il y a de rare, c'est que la pauvre

épouse ne met pas les pieds dehors tant que son mari est en arrêt,

quoique ce soit toujours pour quelque infidélité qu'il lui a faite. Il

en est de même lorsqu'ils sont exilés ou relégués dans quelques-unes de

leurs terres, ce qui arrive fort souvent. Dans le temps de leur absence,

leurs femmes restent chez elles, sans sortir une seule fois. On m'a dit

que la duchesse d'Ossone a été plus de deux ans prisonnière de cette

sorte; c'est la coutume, et cette coutume est cause qu'elles s'ennuient

fort.

Ce ne sont pas seulement les dames espagnoles qui s'ennuient ici, les

Françaises s'y divertissent assez mal. Nous devons aller dans peu de

jours à Aranjuez et à Tolède baiser la main de la Reine mère. Je vous

écrirai, ma chère cousine, le détail de mon petit voyage, et je voudrais

être en état de vous donner des marques plus essentielles de ma

tendresse.

De Madrid, ce 25 juillet 1679.

TREIZIÈME LETTRE.

Je vous mandai par ma dernière lettre, ma chère cousine, que nous irions

saluer la Reine mère; j'ai eu cet honneur. Mais, avant de vous conduire

chez elle, il vous faut parler d'autres choses. Je ne voulais pas sortir

de Madrid que je n'eusse vu l'entrée du marquis de Villars. Il la fit à

cheval, c'est la coutume en ce pays-ci, et quand un homme est bien fait,

cela lui est avantageux. Lorsque l'ambassadeur de Venise fit la sienne,

il fut heureux de n'être pas dans son carrosse. Il en avait un qui

valait 12,000 écus, qui versa en sortant de chez lui; mais comme c'était

l'hiver, la marée (c'est cette vilaine boue noire qui fait des ruisseaux

dans les rues, où un cheval entre jusqu'aux sangles), la marée, dis-je,

gâta si fort le velours à fond d'or, la belle broderie dont il était

relevé, qu'il n'a jamais pu servir depuis. Je demeurai surprise que,

pour une chose aussi commune que ces sortes d'entrées, toutes les dames

fussent sur leurs balcons, avec des habits magnifiques, et le même

empressement qu'elles auraient pour le plus grand roi du monde. Mais

elles ont si peu de liberté, qu'elles profitent avec joie de toutes les

occasions de se montrer. Et comme leurs amants ne leur parlent presque

jamais, ils ne manquent pas de se mettre dans leurs carrosses, proche

du balcon de leurs maîtresses, où elles les entretiennent des yeux et

des doigts. C'est un usage d'un grand secours pour se faire entendre

plus promptement que s'ils se servaient de leurs voix. Ce langage muet

me paraît assez difficile, à moins que d'y avoir beaucoup d'habitude.

Mais ils l'ont aussi, et il n'y a que deux jours que je voyais une

petite fille de six ans et un petit garçon à peu près du même âge, qui

savaient déjà se dire mille jolies choses de cette manière. Don Frédéric

de Cardone, qui les voyait comme moi, et qui les entendait bien mieux,

m'expliquait tout; et, s'il n'a rien ajouté du sien à la conversation de

ces deux enfants, il faut avouer qu'ils sont nés ici pour la

galanterie[140].

La marquise de Palacios, mère de Don Fernand de Tolède, est une des

meilleures amies de ma parente. Elle a une belle maison appelée

_Igariça_, aux bords du _Xarama_. Et, bien que cette dame soit déjà

vieille, elle n'y avait jamais été, quoique ce ne soit qu'à huit lieues

de Madrid. Elles croient, en ce pays-ci, que ce n'est pas de la grandeur

de se donner la peine d'aller dans leurs terres, à moins que ce ne

soient des principautés ou des villes, et pour lors elles les nomment

leurs états. Je fis un peu la guerre à cette dame de sa paresse, et ma

parente l'engagea d'être du voyage avec sa fille Doña Mariquita, qui

est une petite personne blanche, grasse et blonde. Ces trois qualités

sont également rares ici, et elle y est admirée de tous ceux qui la

voient. La jeune marquise de la Rosa voulut être de la partie. Son époux

y vint à cheval avec Don Fernand de Tolède, Don Sanche Sarmiento et Don

Estève de Carvajal. Don Frédéric de Cardone n'y aurait pas manqué, mais

l'archevêque de Burgos lui avait écrit de venir le trouver en diligence.

Lorsqu'il me le dit, je le priai d'aller voir la belle marquise de Los

Rios à las Huelgas. Je lui donnai une lettre pour elle, par laquelle je

lui reprochais son silence et je lui demandais de ses nouvelles un peu

particulièrement. Nous partîmes dans deux carrosses le 16 août, sur les

dix heures du soir, par le plus beau temps du monde. Les chaleurs

étaient si excessives, qu'à moins que d'exposer sa vie, il serait

impossible de marcher le jour; mais les nuits sont fraîches, et les

carrosses sont, l'été, tout ouverts, les mantelets levés autour, avec de

grands rideaux de toile de Hollande fort fine, garnie de belle dentelle

d'Angleterre, avec des noeuds de ruban de couleur. Comme on les fait

changer souvent, cela est fort propre. Nous allions si vite, que je

mourrais de peur qu'il se rompît quelque chose à notre carrosse, car il

est constant que nous aurions été mille fois tuées, avant que le cocher

eût pu s'en apercevoir. Je crois que l'on ne court ainsi que pour

s'indemniser de la lenteur avec laquelle on va dans Madrid. Car, au

petit pas des mules, c'est encore trop à cause du mauvais pavé, des

trous, des boues en hiver et de la poudre en été, dont les rues sont

pleines. La marquise de Palacios avait un petit chapeau sur sa tête,

garni de plumes, selon la coutume des dames espagnoles, quand elles vont

à la campagne; et la marquise de la Rosa était fort jolie avec son

justaucorps court, ses manches étroites, et le reste de son ajustement,

sur lequel nous nous écriâmes que nous la trouvions _muy bizarra et muy

de gala_, c'est-à-dire fort galante et fort magnifique.

Je trouvai assez plaisant que ces dames nous obligeassent de descendre

en trois endroits sur le chemin, pour entendre jouer de la guitare par

deux gentilshommes du marquis de la Rosa qu'il avait amenés exprès, et

qui galopaient, leurs guitares attachées d'un cordon et passées derrière

le dos. Cette petite musique, mal concertée, ne laissa pas de ravir la

compagnie qui se récriait fort sur les agréments de la campagne pendant

une belle nuit. Je n'ai jamais vu de femmes si satisfaites. Nous

arrivâmes à Aranjuez à cinq heures du matin; je demeurai surprise de sa

merveilleuse situation. Nous passâmes, à une demi-lieue en deçà du Tage,

sur un pont de bois qui ferme, et nous entrâmes ensuite dans des avenues

d'ormes et de tilleuls si hauts, si verts et si frais, que le soleil ne

les pénètre point. C'est une chose bien extraordinaire que l'on trouve

si proche de Madrid des arbres si parfaits en leur qualité, car le

terrain est ingrat et il n'y en vient point. Cependant l'on n'a pas lieu

de s'apercevoir à Aranjuez de ce que je dis, parce que l'on a fait le

long des allées et proche des arbres, un petit fossé dans lequel l'eau

du Tage coule et humecte leurs racines. Ces avenues sont si longues

que, lorsqu'on est au milieu, l'on n'en peut voir le bout. Plusieurs

allées se joignent à celle-ci et forment des étoiles de tous côtés. On

se promène au bord du Tage et du Xarama. Ce sont deux fameuses rivières

qui entourent l'île dans laquelle Aranjuez est bâti, et qui lui

fournissent des eaux qui contribuent fort à son embellissement. En

effet, je n'ai pas vu de lieu plus agréable. Il est vrai que les jardins

sont trop serrés, et que l'on y trouve plusieurs allées étroites; mais

les promenades y sont ravissantes, et lorsque nous y arrivâmes, je

croyais être dans quelque palais enchanté. La matinée était fraîche, les

oiseaux chantaient de tous côtés, les eaux faisaient un doux murmure,

les espaliers chargés de fruits excellents, les parterres de fleurs

odoriférantes, et je me trouvais en fort bonne compagnie. Nous avions un

ordre de Don Juan pour être logés dans le château, de manière que

l'alcayde nous reçut avec beaucoup de civilité, et nous fit voir

soigneusement tout ce qu'il y avait de plus remarquable. Les fontaines

sont de ce nombre. On en trouve une si grande quantité, qu'il est

impossible de passer dans une allée, dans un cabinet, dans un parterre,

ou sur une terrasse, sans en rencontrer partout cinq ou six avec des

statues de bronze et des bassins de marbre. Les jets d'eau s'élèvent

très-haut, ils ne sont pas d'eau vive, ils viennent tous du Tage. Je

vous parlerai entre autres de la fontaine de Diane. Elle est sur une

éminence qui la fait découvrir d'assez loin. La déesse est au milieu,

entourée de cerfs, de biches et de chiens qui jettent tous de l'eau. On

a ménagé un peu plus bas, un rond de myrtes que l'on a taillés de

plusieurs manières différentes, et de petits Amours sont à moitié cachés

dedans, qui jettent de l'eau contre les animaux dont la fontaine est

bordée. Le mont Parnasse s'élève au milieu d'un grand étang avec

Apollon, les Muses, le cheval Pégase et une chute d'eau qui tombe et

représente le fleuve Hélicon. Il sort de ce rocher mille jets d'eau

différents, dont les uns s'élancent, les autres serpentent sur la

surface de l'étang; les autres coulent sans efforts, les autres forment

des fleurs en l'air, ou une pluie. La fontaine de Ganymède a ses

beautés. Ce bel enfant, assis sur l'aigle de Jupiter, semble alarmé de

son vol; l'oiseau est en haut d'une colonne, les ailes déployées; il

jette l'eau par le bec et par les serres. La fontaine de Marsen est tout

proche. Celle des Harpies est belle: elles sont sur des colonnes de

marbre fort hautes; aux quatre coins, elles jettent l'eau de tous côtés,

et il semble qu'elles ont envie d'inonder un bel adolescent qui est

assis au milieu de la fontaine et qui cherche une épine dans son pied.

Mais la fontaine d'Amour est la plus agréable. Ce petit dieu y paraît

élevé avec son carquois plein de flèches, et de chacune il sort un jet

d'eau. Les trois Grâces sont assises aux pieds de l'Amour; et ce qui est

de plus singulier, c'est ce qu'il tombe du haut de quatre grands arbres

des fontaines, dont le bruit plaît beaucoup et surprend, car il n'est

point naturel que l'eau vienne de là[141].

Je craindrais de vous ennuyer, si j'entreprenais de vous dire le nombre

de cascades, de chutes d'eau et de fontaines que je vis. Je puis vous

assurer, en général, que c'est un lieu digne de la curiosité et de

l'attention de tout le monde. Le soleil commençait d'être trop fort à

huit heures; nous entrâmes dans la maison, mais il s'en faut bien

qu'elle soit aussi belle qu'elle devrait l'être, pour répondre dignement

à tout le reste. Lorsque le Roi y va, ceux qui l'accompagnent sont si

mal logés, qu'il faut se contenter d'y aller à toute bride faire un peu

sa cour, ou de passer jusqu'à Tolède, car il n'y a que deux méchantes

hôtelleries et quelques maisons de particuliers en fort petit nombre. Si

nous n'avions pas eu la précaution de porter jusqu'à du pain, je suis

bien certaine que nous n'en aurions point eu, à moins que l'alcayde ne

nous eût donné le sien. Je vous marquerai en passant de ne pas confondre

alcayde avec alcalde. Le premier signifie gouverneur d'un château ou

d'une place, et l'autre, un sergent. Bien que les tableaux les plus

exquis soient à l'Escurial, je ne laissai pas d'en trouver de très-bons

à Aranjuez, dans l'appartement du Roi. Il est meublé selon la saison où

nous sommes, c'est-à-dire avec les murailles toutes blanches, et une

tapisserie de jonc très-fin, de la hauteur de trois pieds. Il y a

au-dessus des miroirs ou des peintures. On trouve dans ce bâtiment

plusieurs petites cours qui en diminuent la beauté. Nous déjeunâmes tous

ensemble, et l'on voulut me persuader de manger d'un certain fruit nommé

_pimento_, qui est long comme le doigt, et si violemment poivré, que si

peu qu'on en mette dans la bouche elle est tout en feu. On laisse

tremper longtemps le piment dans du sel et du vinaigre pour en ôter la

force. Ce fruit vient en Espagne sur une plante, et je n'en ai point vu

dans les autres pays où j'ai été. Nous avions une oille, des ragoûts de

perdrix froides avec de l'huile, et du vin de Canarie; des poulardes,

des pigeons qui sont excellents ici, et des fruits d'une beauté

extraordinaire. Ce repas, qui valait un fort bon dîner, étant fini, nous

nous couchâmes et nous n'allâmes à la promenade que sur les sept heures

du soir. Les beautés de ce lieu me parurent aussi nouvelles que si je ne

les avais pas vues le matin, particulièrement cette situation toute

charmante que j'admirais toujours de quelque côté que je tournasse les

yeux. Le Roi y est en sûreté avec une demi-douzaine de gardes, parce que

l'on ne saurait y arriver que par des ponts qui ferment tous; et le

Harama, qui grossit en cet endroit les eaux du Tage, fortifie Aranjuez.

Après nous être promenés jusqu'à dix heures du soir, nous revînmes dans

un grand salon pavé de marbre et soutenu par des colonnes semblables.

Nous le trouvâmes éclairé de plusieurs lustres, et Don Estève de

Carvajal y avait fait venir, sans nous en rien dire, des musiciens qui

nous surprirent agréablement; du moins les dames espagnoles et ma

parente en demeurèrent très-satisfaites. Pour moi, je trouvai qu'ils

chantaient trop de la gorge, et que leurs passages étaient si longs,

qu'ils en devenaient ennuyeux. Ce n'est pas qu'ils n'eussent la voix

belle, mais leur manière de chanter n'est pas bonne, et communément tout

le monde ne chante pas en Espagne comme l'on fait en France et en

Italie. Le souper étant fini, nous allâmes au grand canal où il y avait

un petit galion peint et doré. Nous entrâmes dedans et nous y demeurâmes

jusqu'à deux heures après minuit, que nous en sortîmes pour prendre le

chemin de Tolède.

Je remarquai qu'en sortant d'Aranjuez nous ne trouvâmes que des

bruyères. L'air ne laisse pas d'être parfumé du thym et du serpolet dont

ces plaines sont couvertes. On me dit qu'il y avait là une grande

quantité de lapins, de cerfs, de biches et de daims, mais ce n'était pas

l'heure de les voir. La conversation ayant été quelque temps générale,

j'étais déjà à deux lieues d'Aranjuez, que je n'avais pas encore parlé à

Don Fernand qui était auprès de moi. Mais voulant profiter du temps pour

m'instruire à fond des particularités de cette redoutable Inquisition

dont il m'avait promis de m'entretenir, je le priai de m'en dire quelque

chose.

L'Inquisition, me dit-il, n'a été connue dans l'Europe qu'au

commencement du treizième siècle. Avant ce temps-là, les évêques et les

magistrats séculiers faisaient la recherche des hérétiques qu'ils

condamnaient au bannissement, à la perte de leurs biens ou à d'autres

peines qui n'allaient presque jamais à la mort. Mais le grand nombre

d'hérésies qui s'élevèrent vers la fin du douzième siècle, furent la

cause de l'établissement de ce tribunal. Les papes envoyèrent des

religieux vers les princes catholiques et vers les évêques, pour les

exhorter de travailler avec un soin extraordinaire à l'extirpation des

hérésies et à faire punir les hérétiques opiniâtres, ce qui continua, de

cette manière, jusqu'à l'année 1250.

En l'année 1251, Innocent IV donna pouvoir aux Dominicains de connaître

de ces sortes de crimes avec l'assistance des évêques. Clément IV

confirma ces tribunaux en 1265. Il y en eut ensuite plusieurs qui furent

érigés dans l'Italie et dans les royaumes dépendant de la couronne

d'Aragon, jusqu'au règne de Ferdinand et d'Isabelle, que l'Inquisition

fut établie dans les royaumes de Castille, et puis en Portugal par le

roi Jean III, en l'année 1536.

Les inquisiteurs avaient eu, jusqu'alors, une puissance bornée et

souvent contestée par les évêques, à qui la connaissance des crimes

d'hérésie appartenait. Selon les canons, il était contre les règles de

l'Église que les prêtres condamnassent les criminels à mort, et même

pour des crimes que souvent les lois civiles punissaient par des peines

moins rigoureuses. Mais le droit ancien cédant au droit nouveau, les

religieux de Saint-Dominique s'étaient mis, depuis deux siècles, en

possession de cette justice extraordinaire par les bulles des papes; et,

les évêques ayant été entièrement exclus, il ne manquait aux

inquisiteurs que l'autorité du prince pour l'exécution de leurs

jugements. Avant qu'Isabelle de Castille parvînt à la couronne, le

Dominicain Jean Torquemada, son confesseur et qui, depuis, fut cardinal,

lui avait fait promettre de persécuter les infidèles et les hérétiques

lorsqu'elle serait en pouvoir de le faire. Elle obligea Ferdinand, son

mari, d'obtenir, en 1483, des bulles du pape Sixte IV, pour

l'établissement d'une charge d'inquisiteur général dans les royaumes

d'Aragon et de Valence; car ces deux royaumes étaient à lui de son chef,

et il est à remarquer que Ferdinand donnait les charges dans ses États,

et Isabelle dans les siens. Mais la Reine procura cette charge à

Torquemada. Les papes étendirent ensuite sa juridiction sur tous les

États catholiques, et Ferdinand et Isabelle établirent un conseil

suprême de l'Inquisition dont ils le firent président. Il est composé de

l'inquisiteur général, qui est nommé par le Roi d'Espagne et confirmé

par le Pape; de cinq conseillers, dont l'un doit être dominicain, par un

privilége de Philippe III accordé à cet ordre en 1616; d'un procureur

fiscal, d'un secrétaire de la Chambre du Roi, de deux secrétaires du

conseil, d'un alguazil mayor, d'un receveur, de deux rapporteurs et de

deux qualificateurs et consulteurs[142]. Le nombre des _Familiares_ et

des menus officiers de l'Inquisition, n'étant justiciables que de ce

tribunal, se mettent, par ce moyen, à couvert de la justice ordinaire.

Le conseil supérieur a une entière autorité sur les autres inquisitions,

qui ne peuvent faire d'_auto_ ou exécution, sans la permission du grand

inquisiteur. Les inquisitions particulières sont celles de Séville, de

Tolède, de Grenade, de Cordoue, de Cuença, de Valladolid, de Murcie, de

Llerena, de Logroño, de Saint-Jacques, de Saragosse, de Valence, de

Barcelone, de Majorque, de Sardaigne, de Palerme, des Canaries, de

Mexico, de Carthagène et de Lima.

Chacune de ces inquisitions est composée de trois inquisiteurs, de trois

secrétaires, d'un alguazil mayor et de trois receveurs, qualificateurs

et consulteurs.

Tous ceux qui entrent dans ces charges sont obligés de faire preuve de

_casa limpia_, c'est-à-dire de n'avoir dans leur famille aucune tache de

judaïsme ni d'hérésie, et d'être catholique d'origine.

Les procédures de ce tribunal sont fort extraordinaires. Un homme étant

arrêté demeure dans les prisons sans savoir le crime dont on l'accuse,

ni les témoins qui déposent contre lui. Il ne peut en sortir qu'en

avouant une faute, dont souvent il n'est pas coupable, et que le désir

de la liberté lui fait avouer, parce qu'on ne fait pas mourir l'accusé

la première fois, quoique la famille soit taxée d'infamie, et que ce

premier jugement rende les personnes incapables de toutes charges.

Il n'y a aucune confrontation de témoins, ni aucun moyen de se défendre,

parce que ce tribunal affecte sur toutes choses un secret inviolable. Il

procède contre les hérétiques, et particulièrement contre les chrétiens

judaïsants et les Maranes ou Mahométans secrets, dont l'expulsion des

Juifs et des Maures, par Ferdinand et Isabelle, a rempli l'Espagne.

La rigueur de cette justice fut telle, que l'inquisiteur Torquemada fit

le procès à plus de cent mille personnes, dont six mille furent

condamnées au feu, dans l'espace de quatorze ans[143].

Le spectacle de plusieurs criminels condamnés au dernier supplice, sans

avoir égard à leur sexe, ni à leur qualité, confirme, à ce que l'on

prétend, les peuples dans la religion catholique, et l'Inquisition seule

a empêché les dernières hérésies de se répandre en Espagne dans le temps

qu'elles ont infesté toute l'Europe. C'est pourquoi les Rois ont donné

une autorité excessive à ce tribunal, que l'on appelle le tribunal du

Saint-Office.

Les actes généraux de l'Inquisition en Espagne, qui sont considérés dans

la plus grande partie de l'Europe comme une simple exécution de

criminels, passent parmi les Espagnols pour une cérémonie religieuse,

dans laquelle le Roi-Catholique donne des preuves publiques de son zèle

pour la religion. C'est pourquoi on les appelle _auto-da-fe_, ou actes

de foi. Ils les font ordinairement à l'avénement des Rois à la couronne,

ou à leur majorité, afin qu'ils soient plus authentiques. Le dernier se

fit en 1632, et l'on en prépare un pour le mariage du Roi. Comme il ne

s'en est pas fait depuis longtemps, on fait de grands préparatifs pour

rendre celui-ci fort solennel et aussi magnifique que peuvent être ces

sortes de cérémonies[144]. Un des conseillers de l'Inquisition en a

déjà fait un projet qu'il m'a montré. Voici ce qu'il porte:

On dressera dans la grande place de Madrid un théâtre de cinquante pieds

de long. Il sera élevé à la hauteur du balcon destiné pour le Roi, sous

lequel il finira.

A l'extrémité et sur toute la longueur de ce théâtre, il s'élèvera, à la

droite du balcon du Roi, un amphithéâtre de vingt-cinq ou trente degrés,

destiné pour le conseil de l'Inquisition et pour les autres conseils

d'Espagne, au-dessous desquels sera, sous un dais, la chaire du grand

inquisiteur, beaucoup plus élevée que le balcon du Roi. A la gauche du

théâtre et du balcon, on verra un second amphithéâtre de même grandeur

que le premier, et où les criminels seront placés.

Au milieu du grand théâtre, il y en aura un autre fort petit, qui

soutiendra deux cages où l'on mettra les criminels pendant la lecture de

leur sentence.

On verra encore sur le grand théâtre trois chaires préparées pour les

lecteurs des jugements et pour le prédicateur, devant lequel il y aura

un autel dressé.

Les places de Leurs Majestés Catholiques seront disposées de sorte que

la Reine sera à la gauche du Roi et à la droite de la Reine mère. Toutes

les dames des Reines occuperont le reste de la longueur du même balcon

de part et d'autre. Il y aura d'autres balcons préparés pour les

ambassadeurs et pour les seigneurs et les dames de la cour, et des

échafauds pour le peuple.

La cérémonie commencera par une procession qui partira de l'église de

Sainte-Marie. Cent charbonniers armés de piques et de mousquets

marcheront les premiers, parce qu'ils fournissent le bois qui sert au

supplice de ceux qui sont condamnés au feu. Ensuite viendront les

Dominicains, précédés d'une croix blanche. Le duc de Medinaceli portera

l'étendard de l'Inquisition, selon le privilége héréditaire de sa

famille. Cet étendard est de damas rouge. Sur l'un des côtés est

représentée une épée nue dans une couronne de laurier, et sur l'autre

les armes d'Espagne.

Ensuite on portera une croix verte entourée d'un crêpe noir. Plusieurs

grands et d'autres personnes de qualité de l'Inquisition marcheront

après, couverts de manteaux ornés de croix blanches et noires bordées de

fils d'or. La marche sera fermée par cinquante hallebardiers ou gardes

de l'Inquisition, vêtus de noir et de blanc, commandés par le marquis de

Pobar, protecteur héréditaire du royaume de Tolède.

La procession, après avoir passé en cet ordre devant le palais, se

rendra à la place. L'étendard et la croix verte seront plantés sur

l'autel, et les Dominicains seuls resteront sur le théâtre et passeront

une partie de la nuit à psalmodier, et dès la pointe du jour, ils

célébreront sur l'autel plusieurs messes.

Le Roi, la Reine, la Reine mère et toutes les dames paraîtront sur les

balcons vers les sept heures du matin; à huit, la marche de la

procession commencera comme le jour précédent, par la compagnie des

charbonniers, qui se placeront à la gauche du balcon du Roi; la droite

sera occupée par ses gardes. Plusieurs hommes porteront ensuite des

effigies de carton grandes comme nature. Les unes représenteront ceux

qui sont morts dans la prison, dont les os seront aussi portés dans des

coffres avec des flammes peintes à l'entour, et les autres figures

représenteront ceux qui se sont échappés et qui auront été jugés par

contumace. On placera ces figures dans une des extrémités du théâtre. On

lira ensuite leur sentence, et ils seront exécutés. Mais je dois vous

dire, ajouta-t-il, que le conseil suprême de l'Inquisition est plus

absolu que tous les autres. On est persuadé que le Roi même n'aurait pas

le pouvoir d'en retirer ceux qui seraient dénoncés, parce que ce

tribunal ne reconnaît que le Pape au-dessus de lui, et qu'il y a eu des

temps et des occasions où la puissance du Roi s'est trouvée plus faible

que celle de l'Inquisition. Don Diégo Sarmiento est inquisiteur général.

C'est un grand homme de bien; il peut avoir soixante ans. Le Roi nomme

le président de l'Inquisition et Sa Sainteté le confirme; mais à l'égard

des inquisiteurs, le président les propose au Roi, et après avoir eu son

approbation, il les pourvoit de leur charge.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 26 / 37 段