Je ne vous ai pas encore dit, ma chère cousine, que lorsque j'arrivai

ici, toutes les dames me firent l'honneur de me venir voir les

premières. C'est l'usage de prévenir les étrangères, quand on est

informé de leur qualité et de leur conduite. Elles regardent fort à

l'une et à l'autre. Quand je fus leur rendre visite, chacune me fit un

petit présent, et dans une seule maison j'en recevais quelquefois une

douzaine; car jusqu'aux enfants de quatre ans veulent vous régaler. On

m'a donné de grandes corbeilles de vermeil doré, enrichies de corail,

qui forme des fleurs très-délicatement travaillées. Cela se fait à

Naples et à Milan. J'ai eu des boîtes d'ambre garnies d'or émaillé,

pleines de pastilles. Plusieurs m'ont donné des gants, des bas de soie

et des jarretières en quantité. Mais ces gants ont cela de particulier,

qu'ils sont aussi courts que ceux des hommes, parce que les femmes

attachent leurs manches au poignet. Il n'y a que les doigts qui sont

d'une longueur ridicule. Pour les bas, ils les font de _pelo_, c'est de

la soie écrue. On les fait si courts et si petits par le pied, que j'ai

vu bien des poupées à qui ils ne pourraient être propres. Les

jarretières sont d'un ruban large, fort léger et travaillé très-clair,

semblable à celui dont les paysans se servent à leurs noces. Ces

jarretières sont garnies aux deux bouts de dentelle d'Angleterre de fil.

On m'a aussi donné de fort belles coupes de terre sigillée et mille

autre choses de cette manière. Si jamais je pars d'ici et que j'y fasse

un second voyage, ce sera à moi de leur faire des présents. Mais tout

les contente; des aiguilles, des épingles, quelques rubans et surtout

des pierreries du Temple les ravissent. Elles, qui en ont tant de fines

et qui sont si belles, ne laissent pas d'en porter d'effroyables. Ce

sont proprement des morceaux de verre que l'on a mis en oeuvre, tout

semblables à ceux que nos ramoneurs vendent à nos provinciales qui n'ont

jamais vu que leur curé et leurs brebis. Les plus grandes dames sont

chargées de ces verrines, qu'elles achètent fort cher. Lorsque je leur

ai demandé pourquoi elles aiment tant les diamants faux, elles m'ont dit

que c'est à cause que l'on en trouve d'aussi gros que l'on en veut. En

effet, elles en portent à leurs pendants d'oreilles de la grosseur d'un

oeuf, et tout cela leur vient de France ou d'Italie; car, comme je vous

l'ai dit, on ne fait guère de choses à Madrid; on y est trop paresseux.

Il n'y a point de bons peintres dans cette ville, la plupart de ceux

qui y travaillent ne sont pas du pays; ce sont des Flamands, des

Italiens ou des Français qui viennent s'y établir et qui n'y font

pourtant pas grande fortune, car l'argent ne roule pas et n'entre point

dans le commerce. Pour moi, je vous avoue que je n'en ai jamais moins

vu. Ma parente reçoit d'assez grosses sommes tout en _quartos_, c'est de

la monnaie de cuivre, aussi sale que des doubles, et toute vilaine

qu'elle est, elle sort du trésor royal. On les donne au poids (car quel

moyen de compter cette gueuserie-là). Des hommes les apportent dans de

grandes corbeilles de natte qu'ils attachent sur leur dos; et quand ces

payements arrivent, toute la maison passe huit jours à compter les

quartos. Sur dix mille francs, il n'y a pas cent pistoles en or ou en

argent[136].

On a ici un grand nombre d'esclaves qui s'achètent et se vendent fort

cher. Ce sont des Maures et des Turcs. Il y en a qui valent jusqu'à

quatre et cinq cents écus. Autrefois, on avait droit de vie et de mort

sur eux. Un patron pouvait tuer son esclave comme il aurait pu tuer un

chien; mais on a trouvé que cette barbarie ne s'accordait pas avec les

maximes de la religion chrétienne, et c'est à présent une chose

défendue. Cependant ils les battent jusqu'à leur casser quelquefois les

os, sans en être recherchés. Il est vrai qu'il n'y a guère de maîtres

qui se portent à ces sortes d'extrémités; et lorsqu'un homme aime son

esclave et qu'elle consent à ce qu'il veut, elle devient aussitôt libre.

A l'égard des autres domestiques, il serait dangereux de les maltraiter;

ils prétendent, la plupart, d'être d'aussi bonne maison que le maître

qu'ils servent, et s'ils en étaient outragés, ils seraient capables,

pour se venger, de le tuer en trahison ou de l'empoisonner. On en a vu

plusieurs exemples. Ils disent qu'il ne faut pas insulter à leur

mauvaise fortune; que pour être réduits à servir, ils ne renoncent pas à

l'honneur, et qu'ils le perdraient s'ils souffraient des coups de qui

que ce pût être.

Les pauvres même ont de la gloire, et quand ils demandent l'aumône,

c'est d'un air impérieux et dominant. Si on les refuse, il faut que ce

soit avec civilité, en leur disant: _Cavallero perdone usted, no tenga

moneda_; cela veut dire: Cavalier, pardonnez-moi, je n'ai point de

monnaie. Si on les rebute, ils se fondent en raisons, et veulent vous

prouver que vous ne méritez pas la grâce que Dieu vous fait de vous

donner du bien, et ils ne vous laissent pas un moment en repos. Mais

aussitôt qu'on leur parle avec honnêteté, ils semblent satisfaits et se

retirent.

Les Espagnols sont naturellement assez doux, ils marient leurs esclaves,

et quand c'est avec une autre esclave, les enfants qu'ils ont ne sont

pas libres, et sont soumis au patron comme leurs parents; mais si ces

enfants se marient, leurs enfants ne sont plus esclaves. Il en est de

même si une femme esclave épouse un homme libre, ses enfants suivent la

condition de leur père. L'on est fort bien servi de ces malheureux; ils

ont une assiduité et une soumission que les autres n'ont pas. Il y en a

peu qui veulent changer de religion. J'en ai une qui n'a que neuf ans,

elle est plus noire que l'ébène, et ce devait être un miracle de beauté

dans son pays, car son nez est tout plat, ses lèvres prodigieusement

grosses, l'émail de ses yeux blanc, mêlé de couleur de feu, et ses dents

admirables, aussi bien en Europe qu'en Afrique. Elle ne sait un mot

d'autre langue que la sienne. Elle se nomme Zayde. Nous l'avons fait

baptiser. Cette petite chrétienne avait été si bien accoutumée,

lorsqu'on la voulait vendre, de quitter son manteau blanc et de se

dépouiller toute nue, que j'ai eu beaucoup de peine à l'empêcher de le

faire; et l'autre jour que nous avions grande compagnie, mademoiselle

Zayde, que j'envoyai querir, prit la peine de paraître tout d'un coup

avec son petit corps noir aussi nu que lorsqu'elle vint au monde. J'ai

résolu de la faire fouetter pour lui faire comprendre que cette sorte

d'habitude ne me plaît point. Je ne puis le lui faire entendre que par

ce moyen. Ceux qui me l'ont vendue disent qu'elle est fille de

condition; et la pauvre enfant, bien souvent, vient se mettre à genoux

devant moi, joint les mains, pleure et me montre le côté de son pays. Je

l'y renverrais volontiers et m'en ferais même un grand plaisir, si elle

y pouvait être chrétienne. Mais cette impossibilité m'oblige de la

garder. Je voudrais bien l'entendre, car je crois qu'elle a de l'esprit,

et toutes ses actions en marquent. Elle danse à sa mode, et c'est d'une

manière si plaisante, qu'elle nous réjouit beaucoup. Je lui mets des

mouches de taffetas blanc qui l'enchantent. Elle a un habit comme on les

porte au Maroc. C'est une jupe courte et presque sans plis, de grandes

manches de chemise de toile très-fine, rayée de différentes couleurs,

semblables à celles de nos bohémiennes; un corps qui n'est qu'une bande

de velours cramoisi à fond d'or, rattaché au côté par des boucles

d'argent avec des boutons de même; et un manteau blanc d'étoffe de laine

très-fine, fort ample et fort long, dont elle s'enveloppe et dont elle

se couvre la tête d'un des bouts. Cet habit est assez beau. Ses petits

cheveux, qui ressemblent à de la laine, sont coupés en plusieurs

endroits; ils forment des croissants aux côtés, un rond au milieu et

comme un coeur au devant. Elle m'a coûté vingt pistoles. Ma fille lui a

donné son sagouin à gouverner; c'est ce petit singe dont M. l'archevêque

de Burgos lui fit présent. Je vous assure que Zayde et le sagouin sont

faits l'un pour l'autre, et qu'ils s'entendent fort bien.

Pour vous parler d'autre chose, il est arrivé ici un homme que l'on est

allé chercher jusqu'au fond de la Galice. C'est un saint qui, à ce que

l'on prétend, a fait des miracles. La marquise de Los Velez, autrefois

gouvernante du Roi, a pensé mourir, et elle l'envoya querir promptement;

mais l'on a été si longtemps à faire ce voyage, qu'elle a recouvré la

santé sans lui. L'on savait le jour qu'il devait arriver, et elle

l'attendait, lorsque Don Fernand de Tolède, qui est son neveu, et qui

n'avait pu la voir depuis son retour de Flandre, à cause de la maladie

qu'elle avait eue, sachant qu'elle était beaucoup mieux, se rendit chez

elle, à l'heure à peu près que le saint de Galice y devait venir. Les

gens de la marquise le voyant et ne le connaissant point (car il était

absent depuis plusieurs années), sans examiner qu'il n'y a guère

d'hommes de son âge et de son air assez heureux pour faire des miracles,

crurent, dès qu'il parut, que c'était le saint; ils ouvrirent la grande

porte, sonnèrent une cloche pour servir de signal, comme la marquise le

leur avait ordonné. Toutes les dueñas et les filles vinrent le recevoir

avec chacune un cierge à la main; il y en avait plusieurs qui se

jetaient à genoux, et ne voulaient pas le laisser passer qu'il ne leur

eût donné sa bénédiction. Il pensa devenir fou d'une telle réception. Il

ne savait s'il dormait ou s'il était enchanté, et, quoi qu'il pût

s'imaginer, il n'était point au fait; il avait beau parler, on ne

l'écoutait pas, tant le bruit et la presse étaient grands. On lui

faisait toucher des chapelets, et celles qui étaient éloignées les lui

jetaient à la tête avec des centaines de médailles. Les plus zélées

commencèrent à lui couper son manteau et son habit. Ce fut alors qu'il

eut la peur entière que pour multiplier ses reliques on le taillât par

morceaux. La marquise de Los Velez, que l'on portait à quatre dans un

grand fauteuil, vint au-devant du saint homme. Il est vrai que

lorsqu'elle aperçut la méprise, et qu'elle vit son neveu, elle fit de si

grands et de si longs éclats de rire, qu'ils passaient de beaucoup les

forces qu'on lui croyait. En sortant de chez elle, il vint nous voir

encore tout déchiré par ces dévotes personnes.

Je dois vous dire, ma chère cousine, que tout est fort retiré dans cette

cour; et voici comme l'on vit chez les particuliers. Le matin, en se

levant, on prend de l'eau glacée, et incontinent après le chocolat.

Quand l'heure du dîner est venue, le maître se met à table; sa femme et

ses enfants, comme je vous l'ai marqué, mangent par terre, auprès de la

table; ce n'est pas respect, c'est parce que la maîtresse ne saurait

être assise sur une chaise, elle n'y est point accoutumée, et il y a de

vieilles Espagnoles qui ne s'y sont peut-être jamais mises. Le repas est

léger, car on mange peu de viande. Ce qu'ils ont de meilleur, ce sont

des pigeons, des gelinottes, et leur oille qui est excellente. Mais on

ne servira au plus grand seigneur que deux pigeons et quelque ragoût

très-méchant, plein d'ail et de poivre, ensuite du fenouil et un peu de

fruit. Quand ce petit dîner est fait, chacun se déshabille dans la

maison et se jette sur son lit, où l'on étend des peaux de maroquin bien

passées pour avoir plus frais. A cette heure, vous ne trouverez pas une

âme dans les rues. Les boutiques sont fermées, le commerce est cessé, et

il semble que tout est mort. A deux heures l'hiver, à quatre l'été, on

commence à se rhabiller, l'on mange des confitures, l'on prend du

chocolat ou des eaux glacées, et chacun va où il juge à propos. Enfin

l'on se retire à onze heures ou minuit. Je vous parle au moins des gens

réglés. Alors le mari et la femme se couchent, l'on apporte une grande

nappe qui couvre tout le lit, et chacun se l'attache au col. Les nains

et les naines servent le souper, qui est aussi frugal que le dîner; car

c'est une gelinotte en ragoût ou quelque pâtisserie qui brûle la bouche,

tant elle est poivrée. Madame boit de l'eau tout son soûl, monsieur ne

boit guère de vin; et le souper fini, chacun dort comme il peut[137].

Ceux qui ne sont pas mariés, ou qui ne gardent guère de mesure avec

leurs femmes, après qu'ils ont été à la promenade du Prado, où ils sont

l'été à demi déshabillés dans leurs carrosses (j'entends lorsqu'il est

fort tard), font un bon repas, montent à cheval, et prennent un laquais

en trousse derrière eux. Ils en usent ainsi pour ne le pas perdre; car

allant par la plus obscure nuit dans les rues et marchant vite, quel

moyen qu'un laquais puisse toujours démêler et suivre son maître? Il y

en peut avoir quelques-uns qui le feraient, mais la plupart prendraient

la fuite en pareil cas, car ils ne sont pas braves. Cette cavalcade

nocturne se fait en l'honneur des dames. C'est pour les aller voir, et

ils ne manqueraient pas cette heure-là pour un empire; ils leur parlent

au travers de la jalousie; ils entrent quelquefois dans le jardin, et

montent, quand ils le peuvent, à la chambre. Leur passion est si forte,

qu'il n'y a point de périls qu'ils n'affrontent; ils vont jusque dans le

lieu où l'époux dort; et j'ai ouï dire qu'ils se voient des années de

suite, sans oser prononcer une parole, de peur d'être entendus. On n'a

jamais su aimer en France comme on prétend que ces gens-ci aiment; et

sans compter les soins, les empressements, la délicatesse, le dévouement

même à la mort (car le mari et les parents ne font point de quartier),

ce que je trouve de charmant, c'est la fidélité et le secret. On ne

verra jamais un cavalier se vanter d'avoir reçu des faveurs d'une dame.

Ils parlent de leurs maîtresses avec tant de respect et de

considération, qu'il semble que ce soit leurs souveraines. Aussi ces

dames n'ont point envie de vouloir plaire à d'autres qu'à leurs amants.

Elles en sont tout occupées et, bien qu'elles ne le voient pas le jour,

elles trouvent le moyen d'employer plusieurs heures à son intention,

soit en lui écrivant, ou en parlant de lui avec une amie qui est du

secret, ou demeurant une journée entière à regarder au travers d'une

jalousie pour le voir passer. En un mot, sur toutes les choses que l'on

m'a dites, je croirais aisément que l'amour est né en Espagne.

Pendant que les cavaliers sont avec leurs maîtresses, les laquais

gardent leurs chevaux à quelque distance de la maison. Mais il leur

arrive très-souvent une aventure fort désagréable. C'est que les maisons

n'ayant pas de certains endroits commodes, on jette toute la nuit, par

les fenêtres, ce que je n'ose vous nommer. De sorte que l'amoureux

espagnol, qui passe à petit bruit dans la rue, est quelquefois inondé

depuis la tête jusqu'aux pieds, et bien qu'il se soit parfumé avant de

sortir de chez lui, il est contraint d'y retourner au plus vite pour

changer d'habits. C'est une des plus grandes incommodités de la ville,

et qui la rend si puante et si sale, que l'on n'y peut marcher le matin.

Je dis le matin, parce que l'air est si vif et a tant de force, que

toute cette vilenie est consumée avant midi.

Quand il meurt un cheval, ou quelque autre animal, on le laisse dans la

rue où il est, fût-ce devant la porte du palais, et le lendemain il est

en poudre. L'on est persuadé que si l'on ne jetait pas ainsi ces ordures

dans les rues, la peste ne serait pas longtemps sans être à Madrid, et

elle n'y est jamais[138].

Sans compter que les amants voient leurs maîtresses par les moyens que

je vous ai dits, ils en ont encore d'autres; car les dames se visitent

fort, et rien ne leur est plus aisé que de prendre une mante, d'entrer

dans une chaise par la porte de derrière et de se faire porter où elles

veulent. Cela est d'autant plus facile que toutes les femmes se gardent

un secret inviolable; quelques querelles qui pussent arriver entre

elles, et quelque colère qu'elles aient les unes contre les autres,

elles n'ouvrent jamais la bouche pour se déceler. Leur discrétion ne

saurait être assez louée. Il est vrai que les conséquences en seraient

bien plus dangereuses qu'ailleurs, puisque l'on assassine ici sur de

simples soupçons.

Voici comme se passent les visites que les dames se rendent les unes aux

autres. On ne va point chez son amie quand on en a envie, il faut

attendre qu'elle vous envoie prier d'y venir; et la dame qui veut

recevoir compagnie chez elle écrit un billet le matin, par lequel elle

vous invite. Vous sortez dans votre chaise; on les fait extrêmement

grandes et larges, et, pour qu'elles soient moins lourdes, elles ne sont

que de simple étoffe tendue sur un châssis de bois. Ces étoffes sont

toujours mêlées d'or et d'argent et fort magnifiques. Il y a trois

grandes glaces, et le dessus est d'un cuir très-mince, couvert comme le

reste; il se lève pour que la dame entre et sorte plus commodément. L'on

a quatre porteurs qui se relayent; un laquais porte le chapeau du

porteur de devant, car, quelque mauvais temps qu'il fasse, il ne faut

pas qu'il soit couvert devant sa maîtresse. La dame est enchâssée dans

sa chaise comme un diamant dans son chaton. Elle n'a point de mante, ou,

si elle en porte, c'est avec une grande dentelle noire d'Angleterre, de

la hauteur d'une demi-aune, faite à dents comme les réseaux du temps

passé, fort riche et fort chère. Cela sied bien.

Il y a un carrosse à quatre mules, avec ses longs traits, dont je vous

ai parlé, qui suit la chaise au petit pas. Il est, d'ordinaire, rempli

de deux vieux écuyers et de cinq ou six pages; car elles en ont toutes,

et la femme de mon banquier en a deux. Les dames ne mènent jamais aucune

de leurs femmes et, bien qu'elles se trouvent plusieurs ensemble qui

vont au même endroit, elles montent chacune dans leur chaise, sans se

mettre les unes avec les autres dans leur carrosse. Je me trouvai

l'autre jour dans un embarras et je vis passer cinquante chaises et

cinquante carrosses à la file. On sortait de chez la duchesse de Frias,

et l'on allait chez la duchesse d'Uzeda. Je vous dirai pourquoi elles y

allaient, quand je vous aurai dit que, la dame étant arrivée chez celle

qu'elle va voir, ses porteurs la portent jusque dans l'antichambre. Les

degrés sont faits exprès fort larges et fort bas pour qu'on les puisse

monter avec plus de facilité. Aussitôt qu'elles sont entrées, elles

renvoient tous leurs gens et leurs carrosses. Elles marquent l'heure où

on viendra les querir; c'est, d'ordinaire, entre dix et onze heures du

soir, car leurs visites sont d'une longueur à faire perdre patience.

Il n'entre jamais d'hommes où elles sont. Un mari jaloux aurait beau

venir chercher sa femme, l'on s'en moquerait et l'on ne se donnerait pas

même la peine de lui répondre: elle y est ou elle n'y est pas. Elles

sont fines, les bonnes dames, et cette liberté ne les sert pas mal; car

vous observerez qu'il n'y a pas une maison qui n'ait sa porte de

derrière par où elles peuvent sortir sans être vues. Ajoutez à cela

qu'un frère demeure chez sa soeur, un fils chez sa mère, un neveu chez sa

tante, et c'est encore un moyen de se voir. L'amour est ingénieux en ce

pays-ci. L'on n'épargne rien pour satisfaire sa passion, et l'on est

fidèle à sa maîtresse. Il y a des intrigues qui durent aussi longtemps

que la vie, bien que l'on n'ait pas perdu une heure pour les conclure.

L'on met tous les moments à profit; et, dès qu'on se voit et qu'on se

plaît, il n'en faut pas davantage.

J'étais, il y a peu de jours, chez la marquise d'Alcañizas, c'est une

des plus grandes et des vertueuses dames de cette cour; elle nous disait

à toutes en parlant de cela: Je vous l'avoue, si un cavalier avait été

tête à tête avec moi une demi-heure, sans me demander tout ce que l'on

peut demander, j'en aurais un ressentiment si vif que je le

poignarderais si je pouvais. Et lui accorderiez-vous toutes les faveurs

qu'il pourrait vous demander? interrompit la marquise de Liche, qui est

jeune et belle. Ce n'est pas une conséquence, dit madame d'Alcañizas,

j'ai même lieu de croire que je ne lui accorderais rien du tout; mais,

au moins, je n'aurais aucun reproche à lui faire; au lieu que, s'il me

laissait si fort en paix, je le prendrais pour un témoignage de son

mépris. Il n'y en a guère qui n'aient de pareils sentiments

là-dessus[139].

Une chose que je trouve fort singulière et qui ne convient point, ce me

semble, dans un royaume catholique, c'est la tolérance que l'on a pour

les hommes qui ont des maîtresses si déclarées, que c'est absolument une

chose sans mystère. Il est bien vrai que les lois le défendent: mais ils

négligent les lois et ne suivent que leur inclination; personne ne se

mêle de les reprendre de leur faute. Ces maîtresses se nomment

_amancebadas_. Bien que l'on soit marié, l'on ne laisse pas d'en avoir

de cette manière; et souvent les enfants naturels sont élevés avec les

légitimes, au vu et au su d'une pauvre femme qui souffre tout cela et

qui n'en dit pas le mot. Il est même très-rare de voir des brouilleries

entre le mari et la femme, et beaucoup plus rare qu'ils se séparent

comme on fait en France. D'un nombre infini de personnes que je connais

ici, je n'ai vu que la princesse Della Rocca qui n'est pas avec son mari

et qui vit dans un couvent. La justice n'est point étourdie des démêlés

domestiques.

Il me paraît extraordinaire qu'une dame, dont un cavalier est amoureux

et aimé, ne soit point jalouse de son amancebada. Elle la regarde comme

une seconde femme, elle croit que cela ne peut entrer en comparaison

avec elle. De sorte qu'un homme a sa femme, son amancebada et sa

maîtresse. Cette dernière est presque toujours une personne de qualité;

c'est elle que l'on va trouver la nuit et pour qui l'on hasarde sa vie.

Il arrive quelquefois qu'une dame couverte de sa grande mante unie, ne

montrant, de tout son visage, que la moitié d'un oeil, vêtue fort

simplement pour n'être pas connue, et ne voulant point se servir d'une

chaise, va à pied au lieu du rendez-vous. Le peu d'habitude qu'elle a de

marcher, ou bien souvent son air, la fait distinguer. Un cavalier se met

à la suivre et à lui parler; incommodée d'une telle escorte dont il ne

lui est pas aisé de se défaire, elle s'adresse à quelque autre qui

passe, et, sans se faire autrement connaître: Je vous conjure, lui

dit-elle, empêchez que cet importun ne me suive davantage; sa curiosité

pourrait nuire à mes affaires. Cette prière tient lieu d'un commandement

au galant espagnol; il demande à celui dont on se plaint, pourquoi il

veut fatiguer une dame malgré elle; il lui conseille de la laisser en

repos; et, s'il trouve un opiniâtre, il faut tirer l'épée, et

quelquefois on s'entre-tue sans savoir pour qui l'on s'est exposé.

Cependant la belle gagne au pied, les laisse aux mains, et va où elle

est attendue. Mais le meilleur, c'est que bien souvent c'est le mari ou

le frère qui prend ainsi l'affirmative, qui défend la dame des

poursuites du curieux, et qui lui donne lieu de se rendre entre les bras

de son amant.

Il y a quelques jours qu'une jeune dame qui aimait chèrement son mari,

étant informée qu'il était assez déréglé dans sa conduite, se déguisa,

prit sa mante, et s'étant arrêtée dans une rue où il passait souvent,

elle lui donna lieu de lui parler. Après qu'il l'eut abordée, elle le

tutoya, et c'est d'ordinaire par cette manière familière que les femmes,

en ce pays, font connaître leurs sentiments. Il lui proposa un parti

qu'elle accepta sous les conditions qu'il n'aurait pas la curiosité de

la voir ni de la connaître. Il lui en donna sa parole, et il la mena

chez un de ses amis. Lorsqu'ils se séparèrent, il l'assura qu'il

s'estimait le plus heureux de tous les hommes et qu'il n'avait jamais eu

une si bonne fortune. Il lui donna une fort belle bague, et il la pria

de la garder pour se souvenir de lui. Je la garderai chèrement, et je

reviendrai ici quand tu voudras, lui dit-elle, car il vaut autant que

j'aie tes pierreries qu'une autre. En achevant ces paroles, elle ouvrit

sa mante, et le mari, voyant sa femme, resta dans la dernière confusion

de son aventure. Mais il pensa que, puisqu'elle avait bien trouvé le

moyen de sortir de chez elle pour l'attendre, elle trouverait aisément

celui de lui jouer quelque autre tour moins agréable, et pour s'en

garantir, il mit deux dueñas auprès d'elle qui ne la quitèrent plus.

Il arrive aussi quelquefois qu'un homme qui n'a pas sa maison proche du

quartier où le hasard lui fait rencontrer sa maîtresse, entre sans façon

dans celle d'un autre. Soit qu'il le connaisse on non, il le prie

civilement de vouloir bien sortir de sa chambre, parce qu'il trouve

l'occasion d'entretenir une dame, et que s'il la perd, il ne la reverra

de longtemps. Cela suffit pour que le maître de la maison la laisse au

pouvoir de l'amant et de sa maîtresse, et quelquefois je vous assure que

c'est la femme du sot qui s'en va si bonnement. Enfin l'on est d'une

témérité surprenante, pour avoir le moyen de se voir seulement un quart

d'heure.

Il me souvient d'une dame française qui, parlant d'un homme à une de ses

amies, disait: Rends-le amoureux, je te le rends ruiné. Cette maxime est

établie ici plus qu'en lieu du monde. Un amant n'a rien à lui, il n'est

pas nécessaire de lui faire entrevoir, non pas de vrais besoins, mais

seulement de légères envies d'avoir quelque chose. Ils n'omettent jamais

rien là-dessus; et la manière dont ils s'en acquittent relève beaucoup

le prix de leurs libéralités. Je les trouve bien moins aimables que nos

Français, mais on dit qu'ils savent mieux aimer. Leur procédé est aussi

mille fois plus respectueux. Cela va même si loin, que lorsqu'un homme,

de quelque qualité qu'il soit, présente un bijou ou une lettre à une

dame, il met un genou en terre, et il en fait de même quand il reçoit

quelque chose de sa main.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 25 / 37 段