Les couvents ont encore une autre adresse qui leur réussit

ordinairement, c'est que, lorsqu'un religieux devient fils unique, si

son père a du bien, on lui persuade de le laisser au monastère où son

fils a pris l'habit, à condition qu'il en touchera le revenu pendant sa

vie, et qu'après sa mort le couvent en héritera et priera Dieu pour le

père et pour le fils. De sorte qu'il y a de simples religieux qui ont

trente mille livres de rente à leur disposition. Cette abondance, dans

un pays où la raison n'a guère d'empire sur le coeur, ne sert pas

toujours à les sanctifier; et s'il y en a quelques-uns qui en font un

bon usage, il y en a beaucoup qui en abusent.

On remarque qu'il vient des Indes, tous les deux ans, plus de cent

millions de livres, sans que le quart entre dans les coffres du roi

d'Espagne. Ces trésors se répandent dans toute l'Europe; les Français,

les Anglais, les Hollandais et les Génois en tirent la meilleure partie.

Il semble qu'il n'est pas d'une politique aussi raffinée que celle des

Espagnols de consommer leurs propres sujets à tirer l'or des mines, pour

en laisser profiter des nations avec lesquelles ils sont bien souvent en

guerre. Mais la paresse naturelle, qui les empêche de travailler et

d'avoir chez eux des manufactures, les oblige d'avoir recours à ceux qui

peuvent fournir des marchandises pour ce pays-là.

Comme les étrangers n'osent hasarder d'y aller, parce qu'il n'y va pas

de moins que d'être pendu, ils mettent leurs effets sous le nom des

marchands espagnols, avec lesquels on trouve beaucoup de fidélité; et

quand le Roi le voudrait, il ne pourrait empêcher que les étrangers ne

reçussent leurs lots, car les Espagnols, dans cette rencontre,

aimeraient mieux perdre le leur, que de voir faire tort aux autres. Une

chose singulière, c'est que, lorsque la flotte vient mouiller à Cadix,

il se trouve là des gens qui font profession publique d'aider à frauder

les droits du Roi sur les entrées de l'argent et des marchandises. C'est

leur négoce, comme à un banquier de tenir sa banque. On les nomme

_metadors_, et, quelque fripons qu'ils soient à l'égard du Roi, il faut

convenir qu'ils ne le sont pas avec les particuliers qui font un traité

avec eux, par lequel, moyenant une certaine remise, ils leur

garantissent tout leur argent dans la ville où ils veulent. C'est un

commerce si sûr, qu'on n'en voit point qui manquent de parole. On

pourrait punir ces gens-là des friponneries qu'ils font au Roi, mais il

en naîtrait des inconvénients pour le commerce, qui nuiraient peut-être

plus que cette punition n'apporterait de profit. De manière que le

gouvernement et les juges n'entrent point en connaissance de ce qui se

passe. Il y aurait un remède assez aisé pour empêcher que le Roi perdît

tout en cette occasion; ce serait de diminuer une partie des droits, qui

sont fort hauts, et ce qui se donne à ces metadors se payerait à la

contratacion, et même davantage, parce que naturellement les marchands

n'aiment pas la fraude, et qu'ils craignent toujours de payer tout d'un

coup, ce qu'ils évitent en dix voyages. Mais les Espagnols veulent tout

ou rien, et bien souvent ils n'ont rien. Quant à Madrid, il n'y faut pas

chercher de plus grands voleurs que les gens de justice. Ce sont eux qui

s'approprient impunément les droits du Roi, et qui le pillent d'une

telle manière qu'il ne faut pas s'étonner s'il manque si souvent

d'argent. Ils ne se contentent pas de faire tort à leur souverain, ils

n'épargnent pas le peuple; et bien que les lois du pays soient

très-bonnes et même très-équitables, personne ne s'en ressent. Ceux qui

les ont en main, et qui sont préposés pour les exécuter, sont les

premiers qui les corrompent. En donnant quelque argent à un alcalde ou à

un alguazil, on fera arrêter la personne du monde la plus innocente; on

la fera jeter dans un cachot et périr de faim, sans nulle procédure,

sans ordre, sans décret; et quand on sort de prison, il ne faut pas

seulement penser à prendre à partie cet indigne officier de la justice.

Les gens de cette espèce sont ordinairement fort intéressés partout;

mais ici, c'est une chose outrée, et les bons juges sont plus rares en

ce pays qu'ailleurs.

Les voleurs, les assassins, les empoisonneurs, et les personnes capables

des plus grands crimes, demeurent tranquillement à Madrid, pourvu qu'ils

n'aient pas du bien, car, s'ils en ont, on les inquiète pour le

tirer[133].

On ne fait justice que deux ou trois fois l'année. Ils ont la dernière

peine de se résoudre à faire mourir un criminel qui est, disent-ils, un

homme comme eux, leur compatriote et sujet du Roi. Ils les envoient

presque tous aux mines ou aux galères, et quand ils font pendre quelque

misérable, on le mène sur un âne, la tête tournée vers la queue. Il est

habillé de noir; on lui tend un échafaud où il monte pour haranguer le

peuple, qui est à genoux tout en larmes, et qui se donne de grands coups

dans la poitrine. Après avoir employé le temps qu'il veut à parler, on

l'expédie gravement; et comme ces exemples de justice sont rares, ils

font beaucoup d'impression sur ceux qui les voient.

Quelques richesses qu'aient les grands seigneurs, quelque grande que

soit leur fierté ou leur présomption, ils obéissent aux moindres ordres

du Roi avec une exactitude et un respect que l'on ne peut assez louer.

Sur le premier ordre ils partent, ils reviennent, ils vont en prison ou

en exil, sans se plaindre. Il ne se peut trouver une soumission et une

obéissance plus parfaites, ni un amour plus sincère que celui des

Espagnols pour leur Roi. Ce nom leur est sacré, et pour réduire le

peuple à tout ce que l'on souhaite, il suffit de dire, le Roi le veut.

C'est sous son nom que l'on accable ces pauvres gens d'impôts dans les

deux Castilles. A l'égard des autres royaumes ou provinces, ils n'en ont

pas tant; ils se vantent, la plupart, d'être libres et de ne payer que

ce qu'ils veulent.

Je vous ai déjà marqué, ma chère cousine, que l'on suit exactement en

toutes choses la politique de Charles-Quint; sans se souvenir que la

succession des temps change beaucoup aux événements, quoiqu'ils

paraissent semblables et dans les mêmes circonstances, et que ce qu'on

pouvait entreprendre il y a six-vingts ans, sans témérité, sous un règne

florissant, serait une imprudence sous un règne qui l'est beaucoup

moins. Cependant leur vanité naturelle les empêche d'examiner que la

Providence permet quelquefois que les empires, comme les maisons

particulières, aient à proportion leurs révolutions. Pour les Espagnols,

ils se croient toujours les mêmes; mais, sans avoir connu leurs aïeux,

j'ose dire qu'ils se trompent.

Pour quitter des réflexions peut-être trop sérieuses et trop élevées

pour moi, je vais vous dire que c'est une réjouissance générale à

Madrid, dans le temps que la flotte des Indes arrive. Comme on n'y est

pas d'humeur à thésauriser, cette abondance d'argent, qui vient tout

d'un coup, se répand sur tout le monde. Il semble que ces sommes

immenses ne coûtent rien, et que c'est un argent que le hasard leur

envoie. De sorte que les grands seigneurs assignent là-dessus leurs

créanciers, et qu'ils les payent avec une profusion qui, sans contredit,

a quelque chose de noble et de généreux; car on trouve en peu de pays

une libéralité aussi naturelle qu'en celui-ci; et je dois y ajouter

qu'ils ont une patience digne d'admiration. On les a vus soutenir des

sièges très-longs et très-pénibles, où, malgré les fatigues de la

guerre, ils ne se nourrissaient que de pain fait avec du blé gâté, et ne

buvaient que de l'eau corrompue, bien qu'il n'y ait pas d'hommes au

monde plus délicats qu'eux sur la bonne eau. On les a vus, dis-je,

exposés à l'injure des temps, demi-nus, couchés sur la dure, et malgré

cela plus braves et plus fiers que dans l'opulence et la prospérité. Il

est vrai que la tempérance qui leur est naturelle leur est d'un grand

secours pour endurer la faim quand ils y sont réduits. Ils mangent fort

peu, et à peine veulent-ils boire du vin. La coutume qu'ils ont d'être

toujours seuls à table contribue à les entretenir dans leur frugalité.

En effet, leurs femmes ni leurs filles ne mangent pas avec eux. Le

maître a sa table, et la maîtresse est par terre sur un tapis avec ses

enfants, à la mode des Turcs et des Maures. Ils ne convient presque

jamais leurs amis pour se régaler ensemble; de sorte qu'ils ne font

aucun excès. Aussi disent-ils qu'ils ne mangent que pour vivre, au lieu

qu'il y a des peuples qui ne vivent que pour manger. Néanmoins, bien des

personnes raisonnables trouvent cette affectation trop grande, et, comme

il n'entre aucune familiarité dans leur commerce, ils sont toujours en

cérémonie les uns avec les autres, sans jouir de cette liberté qui fait

la véritable union et qui produit l'ouverture du coeur.

Cette grande retraite les livre à mille visions, qu'ils appellent

philosophie; ils sont particuliers, sombres, rêveurs, chagrins, jaloux,

au lieu que s'ils tenaient une autre conduite, ils se rendraient

capables de tout, puisqu'ils ont une vivacité d'esprit admirable, de la

mémoire, du bon goût, du jugement et de la patience. Il n'en faut pas

davantage pour se rendre savant, pour se perfectionner, pour être

agréable dans la conversation, et pour se distinguer parmi les nations

les plus polies. Mais bien loin de vouloir être ce qu'ils seraient

naturellement, pour peu qu'ils le voulussent, ils affectent une

indolence qu'ils nomment grandeur d'âme; ils négligent leurs affaires

les plus sérieuses et l'avancement de leur fortune. Le soin de l'avenir

ne leur donne aucune inquiétude. Le seul point où ils ne sont pas

indifférents, c'est sur la jalousie, ils la portent jusqu'où elle peut

aller. Le simple soupçon suffit pour poignarder sa femme ou sa

maîtresse. Leur amour est toujours un amour furieux, et cependant les

femmes y trouvent des agréments. Elles disent qu'au hasard de tout ce

qui leur peut arriver de plus fâcheux, elles ne voudraient pas les voir

moins sensibles à une infidélité; que leur désespoir est une preuve

certaine de leur passion; et elles ne sont pas plus modérées qu'eux

quand elles aiment. Elles mettent tout en usage pour se venger de leurs

amants, s'ils les quittent sans sujet. De sorte que les grands

attachements finissent d'ordinaire par quelque catastrophe funeste. Par

exemple, il y a peu qu'une femme de qualité, ayant lieu de se plaindre

de son amant, trouva le moment de le faire venir dans une maison dont

elle était la maîtresse, et après lui avoir fait de grands reproches,

dont il se défendit faiblement, parce qu'il les méritait, elle lui

présenta un poignard et une tasse de chocolat empoisonné, lui laissant

seulement la liberté de choisir le genre de mort. Il n'employa pas un

moment pour la toucher de pitié. Il vit bien qu'elle était la plus forte

en ce lieu, de sorte qu'il prit froidement le chocolat, et n'en laissa

pas une goutte. Après l'avoir bu, il lui dit: Il aurait été meilleur si

vous y aviez mis plus de sucre, car le poison le rend fort amer;

souvenez-vous-en pour le premier que vous accommoderez. Les convulsions

le prirent presque aussitôt. C'était un poison très-violent, et il ne

demeura pas une heure à mourir. Cette dame, qui l'aimait encore

passionnément, eut la barbarie de ne le point quitter qu'il ne fût mort.

L'ambassadeur de Venise, qui est fort poli, était chez lui ces jours

passés; on vint lui dire qu'une dame couverte d'une mante voulait lui

parler, et qu'elle se cachait si bien qu'on n'avait pu la voir. Elle

avait deux écuyers et assez de train. Il la fit entrer dans sa chambre

d'audience; elle le pria de faire sortir tout le monde. Quand elle fut

seule, elle se dévoila et elle lui parut parfaitement belle. Je suis

d'une illustre maison, lui dit-elle, je me nomme Doña Blanca de Gusman.

J'ai passé par-dessus tout ce que la bienséance me prescrit, en faveur

de la passion que j'ai pour vous; je viens vous le déclarer, seigneur,

et vous dire que je veux rester ici cette nuit. A des paroles si

impudentes, l'ambassadeur ne put douter que ce ne fût quelque friponne

qui avait emprunté un nom de qualité, pour le faire donner dans le

panneau. Il lui dit cependant avec honnêteté, qu'il ne s'était jamais

cru malheureux de servir la République, que dans ce moment il aurait

souhaité n'être point ambassadeur, pour profiter de la grâce qu'elle

voulait lui faire, mais que l'étant, il n'y avait point d'apparence

qu'il fît demeurer chez lui une personne si distinguée; que cela lui

attirerait des affaires, et qu'il la priait de vouloir bien se retirer.

Cette femme aussitôt devint comme une furieuse, et, après l'avoir chargé

d'injures et de reproches, elle tira un stylet et elle se jeta sur lui

pour le frapper. Il l'en empêcha sans peine, et ayant appelé un de ses

gentilshommes, il lui dit de donner cinq ou six pistoles à cette femme.

Elle méritait si peu cette générosité et elle en fut tellement apaisée,

qu'elle lui avoua de bonne foi qu'elle était une créature telle qu'il

l'avait soupçonnée, et que ce qui l'avait fait entrer dans un si grand

désespoir, c'est que les écuyers qui l'attendaient en bas étaient ses

amants, qui l'auraient assommée de coups si elle n'avait rien rapporté

de sa quête; qu'il aurait fallu encore qu'elle payât à ses dépens

l'équipage qui était loué pour cette unique cérémonie, et qu'elle aurait

autant aimé mourir que d'essuyer tous ces chagrins. L'ambassadeur trouva

qu'elle se confessait si plaisamment qu'il lui fit donner encore dix

pistoles; car, lui dit-il, puisque vous avez à partager avec tant

d'honnêtes gens, votre part serait trop petite. Elle réussit si bien en

ce lieu-là, que, du même pas, elle fut chez l'ambassadeur de France;

mais on ne l'y reçut point avec une pareille courtoisie. Peu s'en fallut

qu'au premier emportement qu'elle marqua, on ne la régalât des

étrivières, elle et son cortége. Il ne lui donna pas un sol, trop

heureuse d'en sortir comme elle y était entrée, parce que tout lui était

contraire.

Nous étions arrêtées ce matin dans la Plaza Mayor, pour attendre la

réponse d'un gentilhomme que ma parente avait envoyé proche de là.

C'est en ce lieu que l'on vend du poisson, et il y avait une femme qui

vendait quelques petits morceaux de saumon qu'elle disait être frais.

Elle faisait un bruit désespéré avec son saumon; elle appelait tous les

passants pour que l'on vînt le lui acheter. Enfin il est venu un

cordonnier, que j'ai connu tel, parce qu'elle l'a nommé Senor

_Capatero_. Il lui a demandé une livre de saumon. (Vous remarquerez

qu'ici l'on achète tout à la livre jusqu'au bois et au charbon.) Vous

n'hésitez point sur le marché, lui a-t-elle dit, parce que vous croyez

qu'il est à bon prix, mais vous vous trompez, il vaut un écu la livre.

Le cordonnier, indigné du doute où elle était, lui a dit d'un ton de

colère: S'il avait été à bon marché, il ne m'en aurait fallu qu'une

livre; puisqu'il est cher, j'en veux trois. Aussitôt il lui donna trois

écus, et enfonçant son petit chapeau (car les gens de métier les portent

aussi petits que les gens de qualité les portent grands), après avoir

relevé sa moustache par rodomontade, il a levé aussi la pointe de sa

formidable épée jusqu'à son épaule, et nous a regardées fièrement,

voyant bien que nous écoutions son colloque et que nous étions

étrangères. La beauté de la chose, c'est que peut-être cet homme si

glorieux n'a rien au monde que ces trois écus-là, que c'est le gain de

toute sa semaine, et que demain, lui, sa femme et ses petits enfants

jeûneront plus rigoureusement qu'au pain et à l'eau; mais telle est

l'humeur de ces gens-ci; il y en a même plusieurs qui prennent les pieds

d'un chapon, et les font pendre par-dessous leur manteau, comme s'ils

avaient effectivement un chapon; cependant ils n'en ont que les pieds.

On ne voit pas un menuisier, un sellier, ou quelque autre homme de

boutique, qui ne soit habillé de velours et de satin, comme le roi,

ayant sa grande épée, le poignard et la guitare attachée dans sa

boutique. Ils ne travaillent que le moins qu'ils peuvent, et je vous ai

déjà dit plus d'une fois qu'ils sont naturellement paresseux. En effet,

il n'y a que l'extrême nécessité qui les oblige de faire quelque chose;

alors ils travaillent les dimanches et les fêtes, sans façon, tout comme

les autres jours, et puis ils vont porter leur marchandise. Si c'est un

cordonnier et qu'il ait deux apprentis, il les mène tous deux avec lui,

et donne à chacun un soulier à porter; s'il en a trois, il les mène tous

trois, et ce n'est qu'avec peine qu'il se rabaisse à vous essayer sa

besogne. Quand elle est livrée, il va s'asseoir au soleil (que l'on

nomme le feu des Espagnols) avec une troupe de fainéants comme lui, et

là, d'une autorité souveraine, ils décident des affaires d'État et

règlent les intérêts des princes. Souvent ils se querellent là-dessus.

Quelque grand politique, qui se croit plus habile que les autres, veut

que l'on cède à son avis, et quelques autres, aussi opiniâtres que lui,

n'en veulent rien faire. De sorte qu'ils se battent sans quartier.

J'étais, il y a deux jours, chez l'ambassadrice du Danemark, lorsqu'on y

apporta un malheureux qui venait d'être blessé dans la rue. C'était un

fruitier; il avait soutenu que le Grand Seigneur serait un malhabile

homme s'il ne faisait point étrangler son frère. Un autre, à qui ce

jeune prince n'était pas si désagréable, voulut prendre son parti; et

là-dessus ils s'étaient battus. Mais il faut remarquer que tous ces

gens-là parlent des affaires de la politique avec assez de connaissance

pour appuyer ce qu'ils disent de bonnes raisons.

Il y a dans la ville plusieurs maisons qui sont comme des académies, où

chacun s'assemble: les uns pour jouer et les autres pour la

conversation. L'on y joue fort fidèlement, et quelque somme que l'on

perde sur sa parole, les vingt-quatre heures ne passent jamais que l'on

ne paye. Si l'on y manquait, on serait perdu d'honneur et de réputation.

Il n'y a aucune raison qui puisse surmonter cette nécessité de payer

dans les vingt-quatre heures. L'on y joue fort grand jeu et

très-honnêtement, sans bruit et sans faire paraître aucun chagrin. Quand

on gagne, c'est la coutume de donner le _barato_. Il me semble que cela

se pratique aussi en Italie. C'est-à-dire que vous donnez de l'argent à

quelques-uns de ceux qui sont présents, aux uns plus, aux autres moins;

soit que vous les connaissiez ou non. Celui à qui l'on a présenté le

_barato_ ne doit jamais le refuser, fût-il cent fois plus riche et plus

de qualité que celui qui le lui donne. L'on peut aussi le demander à un

joueur qui gagne, et il ne manque pas de le donner. Il y a des gens qui

ne subsistent que par ce moyen-là. Cependant cette coutume est

désagréable, parce que celui qui gagne n'emporte quelquefois rien de son

gain, et s'il recommence à jouer, il perd bien souvent le sien.

Au reste, si l'on connaissait qu'un homme eût filouté, il pourrait de

bonne heure renoncer à la société civile, car il n'y aurait pas

d'honnêtes gens qui voulussent avoir commerce avec lui, et si on le

surprenait en filoutant, il serait heureux d'en être quitte pour des

_cuchillades_, c'est-à-dire des coups du tranchant de l'épée, et non pas

de la pointe.

A l'égard des conversations que l'on fait dans ces académies, il y en a

de fort spirituelles, et il s'y trouve bien des personnes savantes. Car,

enfin, il y en a ici tout comme ailleurs, et l'on y écrit de fort jolies

choses. Ce qu'ils appellent des nouvelles me semble d'un caractère

charmant. Ils y gardent toujours la vraisemblance, et leur sujet est si

bien conduit, leur narration si concise et si simple, sans être ni basse

ni rampante, que l'on doit convenir qu'ils ont un génie supérieur pour

ces sortes d'ouvrages. Je tâcherai d'en recouvrer quelqu'un de ce genre,

je le traduirai et je vous l'enverrai, pour que vous jugiez par

vous-même. Comme je ne suis pas capable de parler des choses qui

traitent de matières plus relevées, je ne vous en dirai rien, jusqu'à ce

que je sache là-dessus le sentiment des connaisseurs, et que, tout au

plus, je puisse leur servir d'écho. Il est vrai, cependant, que je les

trouve outrés dans leurs louanges et qu'ils n'y gardent pas assez de

vraisemblance. Leur imagination, qui est fort vive, fait quelquefois

trop de chemin. Je lisais l'autre jour dans un livre, qu'en parlant de

Philippe IV, l'auteur disait que ses vertus et ses grandes qualités

étaient si étendues, que, pour les écrire, il n'y avait pas

suffisamment de papier dans l'univers, et qu'une plume ordinaire

n'était pas digne de tracer des choses si divines; qu'ainsi il fallait

que le soleil les écrivît avec ses rayons sur la surface des cieux[134].

Vous m'avouerez que c'est se perdre dans les nues, et qu'à force de

vouloir élever le héros, le pauvre auteur tombe et se casse le cou.

Leurs livres sont très-mal imprimés, le papier en est gris; ils sont

fort mal reliés, couverts pour la plupart d'un méchant parchemin ou de

basane[135].

Je ne veux pas omettre de vous dire comme une chose essentielle, que la

politique des Espagnols les oblige de hasarder la récompense d'un cent

de faux avis, plutôt que de négliger l'occasion d'en recevoir un bon. Ni

le pays d'où l'on est, ni les gens qui agissent ne leur sont point

suspects; ils veulent tout savoir et payent libéralement ceux qui les

servent. Ils n'attendent pas même que le service soit reçu pour avancer

la récompense. Vous ne sauriez croire combien cette maxime leur a valu.

Ils ont été quelquefois pris pour dupes, cela ne les a point rebutés,

et dans la suite ils y trouvent toujours leur compte. Il est encore vrai

que pour peu de prétexte que l'on ait de demander une grâce au Roi,

pourvu que l'on ne se rebute point et que l'on suive son premier dessein

avec persévérance, tôt ou tard vous obtenez une partie de ce que vous

souhaitez. Les ministres sont persuadés qu'il ne serait pas de la

grandeur d'un si puissant monarque de refuser peu de chose, et bien

qu'il n'y ait pas de justice à prétendre une faveur que l'on n'a point

méritée par ses services, cependant on l'obtient quand on la demande

sans relâche. J'en avais des exemples tous les jours.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 24 / 37 段