Celui que je vous garde pour le dernier, c'est le prince de Stigliano.

Il a des charges et des commissions à donner à la Contratacion de

Séville, pour quatre-vingt mille livres de rente. Il aime mieux les

perdre que de signer de sa main les expéditions nécessaires, disant

qu'il n'est pas de la générosité d'un cavalier comme lui de se donner la

peine de signer son nom pour si peu de chose, car ces quatre-vingt mille

livres de rente ne sont pas en un seul article; il y en a plus de

trente; et lorsque son secrétaire lui présente une expédition de charge

à signer de quatre ou cinq mille livres, il le refuse, et allègue sa

qualité, disant toujours: _esto es una niñeria_: c'est une bagatelle. Le

Roi n'est pas là-dessus si difficile, car c'est lui qui y pourvoit à la

place du prince et qui en tire le profit. Vous m'allez dire que les

Espagnols sont fous avec leur chimérique grandeur. Peut-être que vous

direz vrai; mais pour moi qui crois les connaître assez, je n'en juge

pas de cette manière. Je demeure d'accord, néanmoins, que la différence

que l'on peut mettre entre les Espagnols et les Français, est tout à

notre avantage. Il semble que je ne devrais pas me mêler de décider

là-dessus, et que j'y suis trop intéressée pour en parler sans passion.

Mais je suis persuadée qu'il n'y a guère de personnes raisonnables qui

n'en jugent ainsi.

Les étrangers viennent moins à Madrid qu'en lieu du monde, et ils ont

raison; car s'ils ne trouvent quelqu'un qui leur procure un appartement

chez des particuliers, ils courent risque d'être fort mal logés, et les

Espagnols ne se pressent pas trop d'offrir leurs maisons à personne à

cause de leurs femmes, dont ils sont extrêmement jaloux. Je ne sais dans

toute cette ville que deux auberges, dont il y en a une où l'on mange à

la française; mais dès qu'elles sont pleines (et elles le sont bientôt,

car elles sont fort petites), l'on ne sait que devenir. Ajoutez à cela

qu'on ne trouve point de voitures commodément. Les carrosses de louage y

sont assez rares; pour les chaises, on en a autant que l'on veut, mais

ce n'est guère la coutume ici que les hommes se fassent porter en

chaise, à moins qu'ils ne soient fort vieux ou fort incommodés. Enfin

pourquoi les étrangers viendraient-ils à Madrid? ce qui est de plus beau

et de plus aimable est toujours caché. Je veux parler des dames. Ils ne

sauraient avoir de commerce avec elles, et celles que l'on peut voir

sont des femmes si dangereuses pour la santé, qu'il faut avoir une

grande curiosité pour se résoudre de la satisfaire avec de pareils

risques. Malgré cela, le seul plaisir et l'unique occupation des

Espagnols, c'est d'avoir un attachement. De jeunes enfants de qualité

qui ont de l'argent, commencent dès l'âge de douze à treize ans à

prendre une _amancebade_, c'est-à-dire une maîtresse concubine pour

laquelle ils négligent leurs études, et prennent dans la maison

paternelle tout ce qu'ils peuvent attraper. Ils ne voient pas longtemps

ces créatures sans se trouver en état de se repentir de leur mauvaise

conduite.

Ce qui est effroyable, c'est qu'il y a peu de personnes en ce pays, soit

de l'un ou l'autre sexe, et même des plus distinguées, qui soient

exemptes de cette maligne influence. Les enfants apportent le mal du

ventre de leur mère, ou le prennent en tetant leur nourrice. Une vierge

en est peut-être soupçonnée, et à peine veulent-ils se faire guérir,

tant ils ont de certitude de retomber dans les mêmes accidents. Mais il

faut qu'ils ne soient pas si dangereux en Espagne qu'ailleurs, car ils y

conservent de fort beaux cheveux et de fort belles dents. On

s'entretient de cette maladie chez le Roi et parmi les femmes de la

première qualité, comme de la fièvre ou de la migraine, et tous

prennent leur mal en patience, sans s'en embarrasser un moment. Dans le

doute où l'on est que la femme la plus vertueuse ou le petit enfant n'en

aient leur part, l'on ne saigne jamais au bras, c'est toujours au pied.

Un enfant de trois semaines sera saigné au pied, et c'est même une

coutume si bien établie, que les chirurgiens, qui ne sont pas fort

habiles, ne savent point saigner au bras. J'ai été incommodée; il a

fallu me servir du valet de chambre de M. l'ambassadeur de France pour

me saigner au bras. Il est aisé de juger par tout ce que je vous ai dit

que c'est le présent de noces qu'un Espagnol fait à sa femme; et bien

que l'on se marie, l'on ne quitte point sa maîtresse, quelque dangereuse

qu'elle puisse être. Toutes les fois que ces maîtresses se font saigner,

leur amant est obligé de leur donner un habit neuf complet, et il faut

remarquer qu'elles portent jusqu'à neuf et dix jupes à la fois; de

manière que ce n'est pas une médiocre dépense. Le marquis de Liche[128],

ayant su que sa maîtresse venait d'être saignée et ne pouvant attendre

que le tailleur eût fait l'habit qu'il voulait lui donner, lui en envoya

un qu'on venait d'apporter à la marquise de Liche, qui est extrêmement

belle. Il dit ordinairement que pour être le plus heureux de tous les

hommes, il ne souhaiterait qu'une maîtresse aussi aimable qu'est sa

femme.

Les grands seigneurs, qui reviennent fort riches de leurs gouvernements

où ils vont la plupart fort pauvres et où ils pillent le plus qu'ils

peuvent, parce qu'ils n'y demeurent au plus que cinq ans, n'emploient

pas à leur retour leur argent à acheter des terres. Ils le gardent dans

leurs coffres, et tant qu'il dure, ils font belle dépense, car ils

tiennent au-dessous d'eux de faire profiter cet argent. Il est

difficile, de cette manière, que les plus grands trésors ne s'épuisent;

mais l'avenir ne les inquiète pas trop, car chacun d'eux espère quelque

vice-royauté ou quelque autre poste qui rétablit tout d'un coup les

affaires les plus négligées. On doit convenir que le Roi d'Espagne est

bien en état de satisfaire l'ambition de ses sujets et de récompenser

leurs services. Beaucoup de ses sujets, en effet, remplissent la place

de plusieurs souverains qui ont été les premiers hommes de leur siècle.

La différence est notable entre ces souverains des temps jadis et les

Espagnols du temps présent. Elle est moindre du côté de la naissance que

de celui du mérite; car les maisons des grands seigneurs sont

très-illustres. On en voit beaucoup qui descendent des rois de Castille,

de Navarre, d'Aragon et de Portugal. Cela n'empêche pas que plusieurs

(car j'y mets une exception) ne démentent la vertu de leurs ancêtres.

Mais aussi, de quelle manière les élève-t-on? Ils n'étudient point; on

néglige de leur donner d'habiles précepteurs. Dès qu'on les destine à

l'épée, on ne se soucie plus qu'ils apprennent le latin ni l'histoire.

On devrait au moins leur enseigner ce qui est de leur métier: les

mathématiques, à faire des armes et à monter à cheval. Ils n'y pensent

seulement pas. Il n'y a point ici d'académie ni de maîtres qui montrent

ces sortes de choses. Les jeunes hommes passent le temps qu'ils

devraient employer à s'instruire dans une oisiveté pitoyable, soit à la

promenade ou à faire leur cour aux dames. Et malgré tout cela, ils sont

persuadés qu'il n'y a pas de gens au monde plus dignes qu'eux de

l'admiration publique. Ils croient que Madrid est le centre de la

gloire, des sciences et des plaisirs; ils souhaitent en mourant à leurs

enfants le paradis et puis Madrid. Et par là, ils mettent cette ville

au-dessus même du paradis, tant ils y vivent satisfaits. C'est ce qui

les empêche aussi d'aller chercher dans les autres cours une politesse

qu'ils n'ont pas parmi eux et qu'ils ne connaissent point. C'est ce qui

les oblige encore de presser leur retour à Madrid, en quelque lieu que

le Roi les envoie, quelque rang qu'ils y tiennent, quelques honneurs

qu'ils y reçoivent, quelques richesses qu'ils y amassent; l'amour de la

patrie et la prévention pour elle a un tel empire sur eux, qu'ils

renoncent à tout, et ils aiment mieux mener une vie fort commune et que

personne ne remarque, sans train, sans faste et sans distinction, pourvu

que ce soit à Madrid.

Il est très-rare qu'un père fasse voyager son fils; il le garde auprès

de lui et lui laisse prendre les habitudes qu'il veut. Vous pouvez

croire que ce ne sont pas d'ordinaire les meilleures, car il y a un

certain âge où l'on n'a pas d'autre but que de goûter les plaisirs. Ils

s'y entraînent les uns les autres, et ce qui devrait être sévèrement

repris est toléré par l'exemple de ceux de qui ils dépendent. Ajoutez à

tout cela qu'on les marie, pour ainsi dire, au sortir du berceau. L'on

établit à seize ou dix-sept ans un petit homme dans son ménage, avec une

petite femme qui n'est qu'un enfant. Cela fait que ce jeune homme

apprend encore moins ce qu'il devrait savoir, et qu'il devient plus

débauché, parce qu'il est le maître de sa conduite. De sorte qu'il passe

sa vie au coin de son feu, comme un vieillard dans sa caducité, et parce

que ce noble fainéant est d'une illustre maison, il sera choisi pour

aller gouverner des peuples qui pâtissent de son ignorance. Ce qui est

encore plus pitoyable, c'est qu'un tel homme se croit un grand

personnage, et ne se gouverne que par sa propre suffisance et sans

prendre conseil de personne; aussi fait-il tout de travers. Sa femme

n'aura guère plus de génie et d'habileté; une gloire insupportable, dont

elle s'applaudit, fera son plus grand mérite, et souvent des gens d'une

capacité consommée seront soumis à ces deux animaux qu'on leur donne

pour supérieurs[129].

Mais, d'un autre côté, rendons à César ce qui appartient à César. Il

faut convenir que quand un Espagnol a été assez favorablement regardé du

ciel pour avoir une bonne éducation, qu'il voyage et qu'il voit le

monde, il en profite mieux que personne. La nature leur a été moins

avare qu'ils ne le sont à eux-mêmes. Ils sont niais avec plus d'esprit

que les autres; ils ont une grande vivacité avec un grand flegme; ils

parlent et s'énoncent facilement; ils ont beaucoup de mémoire, écrivent

d'une manière nette et concise; ils comprennent fort vite. Il leur est

aisé d'apprendre tout ce qu'ils veulent; ils entendent parfaitement la

politique; ils sont sobres et laborieux lorsqu'il le faut. On peut sans

doute trouver de grandes qualités parmi eux, de la générosité, du

secret, de l'amitié, de la bravoure, en un mot, ces beaux sentiments de

l'âme qui font le parfait honnête homme. Il me semble que voici un

endroit assez propre pour finir ma lettre, et pour vous inspirer de

l'estime pour eux. Je ne serais pas fâchée de leur procurer cet

avantage, car je ne m'accommode point si mal de leurs manières, que

beaucoup d'autres qui crient contre eux, et qui les condamnent d'abord

sans les examiner et sans les connaître à fond. Pour moi, je dis qu'il y

a du bon et du mauvais ici, comme dans tous les autres endroits du

monde.

De Madrid, ce 27 juin 1679.

DOUZIÈME LETTRE.

Tout est ici dans la joie depuis l'arrivée du secrétaire du marquis de

Los Balbazès, qui apporta, le 13 de ce mois, les assurances que le Roi

Très-Chrétien a accordé Mademoiselle au Roi d'Espagne. Il attendait

cette nouvelle si impatiemment, qu'il demandait à toute heure si l'on ne

voyait point arriver le courrier, et aussitôt qu'il l'eut reçue, il alla

entendre le _Te Deum_ à Notre-Dame d'Atocha. Comme les dames ne vont

point là, elles se contentent de se parer beaucoup et de se mettre aux

fenêtres. J'avais pris ce parti, et je pensai étouffer et perdre les

yeux, tant la poudre était grande. Je vis le Roi dans son carrosse de

toile cirée verte à portières, comme nous en avions autrefois en France.

Il y avait peu de suite; une vingtaine de hallebardiers vêtus de jaune

avec des chausses retroussées, semblables à celles des pages, marchaient

devant et derrière. Les carrosses de suite étaient en tel nombre, à

cause des personnes de la cour qui l'accompagnaient, que l'on ne pouvait

les compter.

Le peuple, épars de tous les côtés, jusque sur les toits des maisons,

criait: _Viva el Rey, Dios le bendiga,_ et plusieurs ajoutèrent: _Viva

al Reina, nuestra señora._ Il n'y avait point de maisons particulières

ni de rues, où il n'y eût des tables pour manger; chacun avait un

oignon, de l'ail et des ciboules à la main, dont l'air qu'on respirait

était tout parfumé, et l'on faisait débauche d'eau pour boire à la santé

de Leurs Majestés. Car, je vous l'ai déjà mandé, ma chère cousine, et il

me semble que je puis encore vous le répéter, il n'y a jamais eu de gens

si sobres que ceux-ci, particulièrement sur le vin, et ils ont une si

grande horreur pour ceux qui rompent cette tempérance, qu'il est porté

par les lois, que lorsqu'on produit en justice un homme pour rendre

témoignage, il est récusé pour témoin si l'on prouve qu'il se soit

enivré seulement une fois, et il est renvoyé après avoir été réprimandé

en pleine chambre. Quand il arrive aussi que l'on appelle un homme

_borracho_, cette injure se venge par l'assassinat.

Le même soir que le Roi fut à Atocha, nous éclairâmes toutes nos maisons

avec de gros flambeaux de cire blanche que l'on nomme _hachas_. Ils sont

plus longs que ceux dont on se sert à Paris pour éclairer le soir devant

les carrosses, mais ils sont aussi bien plus chers, parce qu'on apporte

la cire à grands frais de hors du royaume, et que l'on en fait une

consommation prodigieuse en Espagne. On ne se contente pas, lorsqu'on

fait des illuminations, de mettre quatre ou six flambeaux, on en attache

deux à chaque balcon, et deux à chaque fenêtre, jusqu'aux étages les

plus élevés. Il y a telles maisons auxquelles il en faut quatre ou cinq

cents. On fit des feux partout, et nous allâmes au palais pour voir la

mascarade de cent cinquante seigneurs qui devaient y venir. Je ne sais

pourquoi on nomme ainsi ces divertissements, car ils ne sont point

masqués. On choisit d'ordinaire la nuit la plus obscure. Tous les hommes

de la cour montent sur leurs plus beaux chevaux. Ces chevaux étaient

tout couverts de gaze d'argent et de housses en broderies d'or et de

perles. Les cavaliers étaient vêtus de noir, avec des manches de satin

de couleur, brodées de soie et de jais. Ils avaient des petits chapeaux

noirs retroussés avec des diamants, des plumes sur le côté du chapeau,

des écharpes magnifiques et beaucoup de pierreries; avec cela pourtant

le manteau noir et la laide golille qui les défigure toujours. Ils vont

à cheval comme les Turcs et les Maures, c'est-à-dire à la gineta. Les

étriers sont si courts, que leurs jambes sont levées et appuyées sur les

épaules de leurs chevaux. Je ne saurais accoutumer mes yeux à cette

mode. Ils disent que, quand ils sont ainsi, ils en ont plus de force

pour donner un coup, et qu'ils peuvent s'élever et s'avancer contre

celui qu'ils attaquent. Mais pour revenir à la mascarade, ils

s'assemblèrent tous dans un lieu marqué (c'est ordinairement à

quelqu'une des portes de la ville). Les rues par où ils devaient passer

étaient sablées, et des deux côtés, il y avait des perches avec des

réchauds, qui faisaient des illuminations, sans compter les flambeaux de

cire blanche. On mit des lanternes transparentes et toutes peintes aux

fenêtres des maisons, ce qui faisait un très-bon effet. Chaque cavalier

avait un grand nombre de laquais, qui étaient vêtus de toile d'or et

d'argent. Ils marchaient à côté de leurs maîtres avec des flambeaux.

Les maîtres allaient quatre à quatre au petit pas, tenant aussi chacun

un flambeau. Ils traversèrent toute la ville avec des trompettes, des

timbales, des musettes et des fifres. Quand ils furent arrivés au

palais, qui était tout illuminé, et dont la cour était sablée, ils

firent plusieurs tours, coururent les uns contre les autres, et

s'entre-poussèrent pour tâcher de se faire choir[130].

Le prince Alexandre de Parme, qui est prodigieusement gros, tomba de

cette manière. Il fit autant de bruit qu'une petite montagne qui

tomberait d'un lieu élevé. L'on eut beaucoup de peine à l'emporter, car

il était tout froissé de sa chute. Il y en avait plusieurs avec leurs

grandes lunettes, mais particulièrement le marquis d'Astorga, qui ne les

porte pas seulement pour la gravité; il est vieux et il en a besoin;

malgré cela, il est toujours galant. Il sera _Mayordomo mayor_ de la

jeune Reine. Il est grand d'Espagne.

A propos de grand d'Espagne, Don Fernand de Tolède me disait l'autre

jour une chose assez plaisante. Son beau père, qui se nomme le marquis

de Palacios, fait des dépenses effroyables; car il est un des galants de

profession des dames du palais; et pour y parvenir, il faut avoir de

l'esprit et beaucoup de magnificence. Je dis une certaine sorte d'esprit

toute particulière; une délicatesse, des termes choisis, des modes

singulières. Il faut savoir écrire en prose et en vers, et le savoir

mieux qu'un autre. Enfin, l'on parle et l'on agit dans cette galanterie

du palais autrement qu'à la ville. Pour en revenir au marquis de

Palacios, il y avait une fête ordonnée dont le Roi l'avait mis; il

n'avait pas le sou pour y paraître. Il a plusieurs villes à lui; il

s'avisa d'y aller en poste, et dès qu'il fut arrivé dans la première, il

fit afficher que tous ceux qui voudraient être faits grands vinssent le

trouver. Il n'y eut ni juges, ni bourgeois, ni marchands qui ne se

sentissent pressés d'un désir d'ambition pour le grandat. La maison se

trouva remplie de toutes sortes de gens; il fit marché avec chacun en

particulier; il en tira le plus qu'il put, et ensuite, il les fit tous

couvrir devant lui, comme fait le Roi quand il accorde le grandat, et

leur en donna des patentes en forme. Cela lui réussit trop bien dans la

première ville pour manquer de faire la même tentative dans les autres.

Il y trouva de semblables dispositions pour lui donner de l'argent et

pour obtenir, par son moyen, le grandat. Il amassa ainsi une somme

considérable, et vint faire une grosse dépense à la cour. Mais comme

l'on a toujours des ennemis, il y eut quelques personnes qui voulurent

lui faire une affaire, auprès du Roi, de cette plaisanterie. Il en fut

averti, et il se justifia aisément, en disant que tous ceux à qui il

avait accordé la permission de se couvrir devant lui, étant nés ses

vassaux, lui devaient trop de respect pour prendre cette liberté sans

son consentement; qu'ainsi il les avait faits grands à son égard. Après

cela on tourna la chose en raillerie.

Ce marquis vient souvent nous voir, et comme il était de la vieille

cour, il me disait hier qu'un fameux astrologue étant un jour avec le

feu Roi sur la terrasse du palais, le Roi lui demanda la hauteur de cet

endroit. Il regarda le ciel et dit une hauteur fixe. Le Roi donna ordre

secrètement que l'on haussât le pavé de la terrasse de trois ou quatre

doigts, et l'on y travailla toute la nuit. Le lendemain matin, il fit

appeler l'astrologue, et, l'ayant mené sur la terrasse, il lui dit: Je

parlais, hier au soir, de ce que vous m'avez dit sur la hauteur de ce

lieu, mais l'on m'a soutenu que vous vous trompez. Sire, dit-il, j'ose

croire que je ne me suis point trompé. Considérez, dit le Roi, et puis

nous en ferons la honte à ceux qui se vantent d'être plus habiles que

vous. Il recommença aussitôt de faire ses spéculations. Le Roi le voyait

changer de couleur, et il paraissait fort embarrassé. Enfin il

s'approcha et lui dit: Ce que j'avançai hier à Votre Majesté était

véritable, mais je trouve aujourd'hui que la terrasse est un peu haussée

ou que le ciel est un peu baissé. Le Roi sourit et lui dit la pièce

qu'il lui avait faite.

Pour vous parler d'autre chose, je vous dirai que le Roi a trois

personnes dans sa maison, que l'on nomme particulièrement les grands

officiers. C'est le _Mayordomo major_, le _Sumiller_ du corps et le

Grand Écuyer. Ces trois charges sont distinguées en ce que le mayordomo

commande dans le palais, que le sumiller du corps a le pas dans la

chambre du Roi, et que le grand écuyer ordonne lorsque le Roi est

ailleurs qu'au palais.

Les charges de gentilshommes de la chambre du Roi sont après celles-là.

Ils portent, pour marque de leur dignité, une clef dorée pendue à leur

ceinture. Il y a trois sortes de ces clefs. La première donne l'exercice

de gentilhomme de la chambre; la seconde, l'entrée sans l'exercice; et

la troisième est appelée la _llave capona_, qui ne donne l'entrée que

dans l'antichambre[131]. Le nombre de ces gentilshommes est grand. Il y

en a quarante d'exercice, qui servent tour à tour chacun un jour, et ils

sont, pour la plupart, des grands d'Espagne. Les _mayordomos_, qui

veulent dire maîtres d'hôtel ordinaire, ont les mêmes entrées que les

gentilshommes de la chambre. Les personnes de la première qualité

remplissent ces charges. Ce sont, pour la plupart, les seconds fils des

grands. Ils servent par semaine, et, lorsque le grand maître est absent,

ils sont revêtus de son pouvoir. Ils servent aussi d'introducteurs aux

ministres étrangers quand ils vont à l'audience. Il y en a huit.

Quelquefois le nombre en augmente, mais il ne diminue pas.

Le Roi a trois compagnies sous sa garde, qui n'ont rien de commun les

unes avec les autres. Le marquis de Falces commande la garde flamande

ou bourguignonne. Elle est de cent hallebardiers; et, quoiqu'on les

nomme ici archers de la garde, on peut les appeler gardes du corps. La

garde allemande est de pareil nombre. Don Pedro d'Aragon en est

capitaine. La garde espagnole est aussi de cent hallebardiers, sous le

commandement du comte de Los Arcos. Il est encore capitaine d'une autre

compagnie de cent Espagnols appelés les gardes de la _Lancilla_, et

celle-là ne paraît qu'aux grandes cérémonies et aux enterrements des

Rois[132].

Les affaires de l'État sont gouvernées par un premier ministre que l'on

nomme _Privado_. Il a sous lui un secrétaire d'État, dont le bureau est

dans le palais. Les affaires qui viennent au Roi et au ministre doivent

d'abord passer par ses mains; et, comme il expédie aussi tout ce que le

Roi a ordonné, on l'appelle _Secretario del Despacho universal_.

Le conseil d'État et plusieurs autres conseils examinent les affaires,

et le Roi ou le premier ministre en décident ensuite. Il y a un grand

nombre de conseils. Voici le nom de ceux qui entrent à présent dans le

conseil d'État:

Le connétable de Castille, de la maison de Velasco, en est le doyen.

Le duc d'Albe.

Le duc de Medinaceli.

Don Pedro d'Aragon.

L'amirante de Castille.

Le marquis d'Astorga.

Le prince de Stigliano.

Le duc d'Ossone.

Le comte de Chinchon.

Don Vincente Gonzaga, prince de Guastalla.

Don Louis Portocarrero, cardinal-archevêque de Tolède.

Le marquis de Liche.

Le marquis de Los Balbazes.

Don Diego Sarmiento.

Don Melchior Navarro.

Le marquis de Los Velez.

Le marquis de Mansera.

Le duc d'Albuquerque.

Outre ce conseil, qui est le principal, il y a ceux de l'Inquisition, de

la Guerre, des ordres d'Aragon, des Indes, d'Italie, de la Hazienda, de

la Croisade et de Flandre. Il y a aussi la chambre de Castille, des

Alcaldes de Corte, de la Contaduria, del Aposento, de Los Bosques

Reales, de Los Milliones et de Competencias. Mais ne pensez pas, ma

chère parente, que les appointements et les profits soient médiocres.

Par exemple, les conseillers du conseil des Indes retirent dix-huit à

vingt mille écus de rente de leur charge. A propos de charges, on croit

qu'elles ne se vendent point ici, et cela est au moins en apparence. Il

semble que l'on accorde tout au mérite ou à la naissance; cependant on

fait sous mains des présents si considérables, que, pour avoir de

certaines vice-royautés, l'on donne jusqu'à cinq mille pistoles et

quelquefois davantage. Ce qui s'appelle acheter ailleurs, s'appelle à

Madrid faire un _regalo_, c'est-à-dire un présent, et l'un vaut l'autre,

avec cette différence qu'une charge qu'on achète, ou un gouvernement est

à vous tant que vous vivez, et passe quelquefois en héritage à vos

enfants, par le droit naturel ou par commission du prince. Mais en

Espagne on ne jouit que trois ans, cinq ans au plus, d'un poste que l'on

a payé bien cher. Il est aisé de juger que ceux qui font de telles

avances savent bien où se rembourser de l'intérêt et du principal. Le

peuple en souffre horriblement; il se voit toujours sur les bras un

nouveau vice-roi ou un nouveau gouverneur, qui vient de s'épuiser pour

donner à la cour tout ce qu'il avait d'argent comptant et quelquefois

celui de ses amis. Il arrive affamé; il faut l'enrichir en peu de temps;

et ce pauvre peuple est pillé à toutes mains, sans que des plaintes

aient lieu. C'est bien autre chose dans les Indes, où l'or est si

commun, et où l'on est encore plus éloigné du Roi et des ministres. Il

est certain qu'on en rapporte des sommes immenses, comme je vous l'ai

déjà mandé. Il n'est pas jusqu'aux religieux qui vont y prêcher qui n'en

reviennent avec quarante et cinquante mille écus qu'ils amassent en

trois ou quatre ans; de sorte que, malgré leur voeu de pauvreté, ils

trouvent le secret de s'enrichir; et pendant leur vie on les laisse

jouir du fruit de leur mission.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 23 / 37 段