l'on envoie aux Indes, et il y a d'autres grands navires de guerre
qu'ils appellent galions, par lesquels le Roi les fait escorter. Ces
navires ne devraient porter aucune marchandise, mais l'avidité du gain
l'emporte sur les défenses expresses du Roi, et ils sont quelquefois si
chargés, que si l'on venait à les attaquer, ils ne pourraient se
défendre. Lorsque les navires partent, l'expédition que les marchands
obtiennent au conseil des Indes de Madrid, afin de les envoyer, coûte
pour chacun depuis trois jusqu'à six mille écus, selon que les vaisseaux
sont grands. Il est aisé de juger, que puisque l'on donne tout, l'on est
assuré de gagner bien davantage.
Les galions ne vont que jusqu'à Porto-Velo, où l'on apporte tout
l'argent du Pérou. La flotte les quitte en cet endroit, et continue le
voyage jusqu'à la Nouvelle-Espagne. Pour les galions, ils vont de San
Lucar à Carthagène des Indes, en six semaines ou deux mois au plus. Ils
y demeurent peu, et en cinq ou six jours ils se rendent à Porto-Velo.
C'est un bourg situé sur la côte de l'Amérique. L'air en est
très-malsain, et il y fait des chaleurs excessives. De l'autre côté de
l'isthme, à dix-huit lieues seulement de distance, on trouve la ville de
Panama où l'on apporte du Pérou une grande quantité d'argent en barre,
et des marchandises que l'on voiture toutes par terre jusqu'à Porto-Velo
où sont les galions, et où il se tient une des plus grandes foires de
l'univers; car en moins de quarante ou cinquante jours, il s'y débite au
moins pour vingt millions d'écus de toutes sortes de marchandises
d'Europe, que l'on paye comptant. Après que la foire est finie, les
galions retournent à Carthagène, où il se fait un assez gros commerce de
marchandises des Indes et de celles du royaume de Sainte-Foy, aussi bien
que de la Morigenta. Ensuite il vont à la Havane prendre les choses
nécessaires pour leur voyage, et de ce lieu à Cadix, ils reviennent
d'ordinaire en deux mois.
Mais à l'égard de la flotte, elle s'arrête à Porto-Rico, pour se
rafraîchir. Elle se rend à la Vera-Cruz en cinq semaines. Elle y
décharge ses marchandises que l'on porte par terre à quatre-vingts
lieues de là, dans la grande ville de Mexico. La vente en est bientôt
faite, et la flotte part ensuite pour venir à la Havane. Mais il faut
que ce passage ne se fasse que dans les mois d'avril ou de septembre, à
cause des vents du nord. Le voyage des galions au Pérou est
ordinairement de neuf mois, celui de la flotte est de treize ou de
quatorze; quelques particuliers y vont aussi à leurs frais, après en
avoir obtenu une permission du Roi, et s'être fait enregistrer à la
contratacion de Séville. Ceux-là vont aux côtes de San-Domingo,
Honduras, Caracas et Buenos-Ayres[119].
Il faut toujours que l'argent qui vient des Indes, directement pour le
Roi, soit apporté par un galion. On donne cet argent à un maître de la
monnaie, lequel paye au Roi six mille écus toutes les fois qu'il fait le
voyage, et il retient un pour cent de l'argent qui lui passe par les
mains, ce qui va fort loin. A l'égard de l'argent des particuliers, il
vient dans les vaisseaux qu'ils veulent choisir. C'est le capitaine qui
doit en rendre compte.
Il y a un certain droit appelé avarie, c'est-à-dire qu'on le prend sur
les marchandises enregistrées et sur l'argent que l'on rapporte des
Indes. Ce droit est si considérable, qu'il fournit à ce qu'il faut pour
mettre les galions et la flotte en état de faire le voyage, bien que la
dépense monte à neuf cent mille écus. Celle de la flotte n'est pas si
grande.
Celui que le Roi choisit pour être général des galions lui avance
quatre-vingts ou cent mille écus, qu'on lui rend aux Indes avec un gros
intérêt. Chaque capitaine avance aussi de l'argent au Roi, à proportion
de la grandeur du vaisseau qu'il commande. Il y a, de plus, une patache
qui va avec les galions et s'en sépare au golfe de Las Jeguas. Elle va
aux îles de la Marguerite prendre les perles que l'on paye au Roi pour
le droit du cinquième, c'est-à-dire le cinquième de tout ce que l'on
pêche de perles, et ensuite elle se rend à Carthagène.
L'on a découvert, il y a peu d'années, à soixante-dix lieues de Lerma,
des mines qui sont d'un grand revenu. Celles du Pérou et de tout le
reste des Indes occidentales rendent le cinquième au Roi, tant de l'or
que de l'argent et des émeraudes. Il y a, au Potosi, des mines plus
abondantes que partout ailleurs. On porte tout l'argent que l'on tire au
port d'Arica, on l'envoie de là à Callao. C'est un des ports de Lima où
les galions viennent le recevoir. Le royaume du Pérou rend, chaque
année, en or et en argent, la valeur de onze millions d'écus[120]. On
tire de la nouvelle Espagne cinq millions d'écus et des marchandises
qui sont ordinairement des émeraudes, de l'or, de l'argent, de la
cochenille, du tabac, des laines de vigogne, du bois de Campêche, du
bejouar et des cuirs.
On a été longtemps, dans la nouvelle Espagne, sans y vouloir souffrir
des ouvriers qui travaillassent en soie et en laine. Il y en a
présentement, et cela pourra faire tort aux étoffes que l'on apporte
d'Europe. On ne permet pas d'y planter des oliviers ni des vignes, afin
que le vin et l'huile qu'on y apporte se vendent aisément. Le Roi a dans
les Indes, aussi bien qu'en Espagne, le droit de vendre la bulle de la
Cruzada, pour manger de la viande tous les samedis, et pour jouir du
bénéfice des indulgences.
Les Indiens idolâtres ne sont point soumis à l'Inquisition des Indes;
elle n'est établie que contre les hérétiques et les Juifs. On ne souffre
point que les étrangers aillent aux Indes; et, s'il y en va quelqu'un,
il faut qu'il ait une permission expresse, que l'on n'accorde que
très-rarement.
Comment vous exprimerai-je, continua Don Augustin, les beautés de la
ville de Mexique, les églises, les palais, les places publiques, les
richesses, la profusion, la magnificence et les délices; une ville si
heureusement située, qu'elle jouit, dans toutes les saisons, d'un
printemps continuel, où les chaleurs n'ont rien d'excessif, et où l'on
ne ressent jamais la rigueur de l'hiver! La campagne n'est pas moins
charmante; les fleurs et les fruits en toute saison chargent également
les arbres. La récolte se renouvelle plus d'une fois pendant le cours de
l'année; les lacs sont pleins de poisson, les prairies chargées de
bétail; les forêts, d'excellent gibier et de bêtes fauves. La terre ne
semble s'ouvrir que pour donner l'or qu'elle renferme. L'on y découvre
des mines de pierreries, et l'on y pêche les perles. Ah! m'écriai-je,
allons vivre dans ce pays-là, et quittons celui-ci. Une telle
description m'enchante; mais comme le voyage est long, il faut, s'il
vous plaît, Madame, dis-je à Doña Tereza en riant, que vous soupiez
avant de partir. Je la pris aussitôt par la main, et nous entrâmes dans
la salle où j'avais pris soin de faire venir les meilleurs musiciens,
qui sont assez mauvais, et qui, à mon avis, ne se peuvent rendre
recommandables que par leur cherté. Mon cuisinier nous fit quelques
ragoûts à la française, que Doña Tereza trouva si excellents, qu'elle me
pria qu'on lui fît un mémoire de la manière dont on les apprêtait, et
Don Augustin me pria aussi de lui faire donner des lardoires. En effet,
on chercherait par toute l'Espagne sans en trouver une seule. Nous
demeurâmes fort tard ensemble; car, en cette saison, on veille jusqu'à
quatre ou cinq heures du matin à cause des chaleurs, et que le meilleur
temps est celui de la nuit.
Il y a de certains jours dans l'année où tout le monde se promène sur
les ponts traversant le Mançanarès; mais, à présent, les carrosses
entrent dans son lit; le gravier et quelques petits ruisseaux
contribuent à le rendre fort frais. Les chevaux souffrent beaucoup de
ces promenades-là; rien ne leur use davantage les pieds que les cailloux
sur lesquels ils marchent toujours. On s'arrête en quelques endroits
dans cette rivière, et l'on y demeure jusqu'à deux et trois heures après
minuit. Il y a souvent plus de mille carrosses. Quelques particuliers y
portent à manger, les autres y chantent et jouent des instruments. Tout
cela est fort agréable pendant une belle nuit. Il y a des personnes qui
s'y baignent; mais, en vérité, c'est d'une manière bien désagréable.
L'ambassadrice de Danemark le fait depuis quelques jours. Ses gens vont
un peu avant qu'elle arrive creuser un grand trou dans le gravier, qui
s'emplit d'eau. L'ambassadrice se vient fourrer dedans. Voilà un bain,
comme vous le pouvez juger, fort plaisant; cependant c'est le seul dont
on puisse user dans la rivière.
Vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir qu'il faut, en faisant ici
ses preuves de noblesse, prouver que l'on descend, du côté de père et de
mère, de _viejos cristianos_, c'est-à-dire d'anciens chrétiens. La tache
que l'on doit craindre, est qu'il soit entré dans une famille des Juifs
ou des Maures[121].
Comme les peuples de Biscaye et de Navarre ont été défendus de
l'invasion des barbares par la hauteur et l'âpreté de leurs montagnes,
ils s'estiment tous cavaliers, jusqu'aux porteurs d'eau. En Espagne, les
enfants prennent quelquefois le nom de leur mère, lorsqu'il est plus
illustre que celui du père. Il est certain qu'il y a peu de familles qui
n'aient été interrompues, et dont le nom et la noblesse n'aient été
portés par une fille unique dans une autre famille. Celle de Velasco
n'est pas comprise dans ce rang, car ils comptent dans leur maison dix
connétables de Castille, de père en fils[122]. Une chose assez
singulière, et qui, je pense, n'est établie en aucun autre pays, c'est
que les enfants trouvés sont nobles, et jouissent du titre d'_hidalgos_
et de tous les priviléges attachés à la noblesse. Mais il faut, pour
cela, qu'ils prouvent qu'on les a trouvés, et qu'ils ont été nourris et
élevés dans l'hôpital où l'on met ces sortes d'enfants.
Il se trouve de grandes maisons en Espagne, lesquelles possèdent presque
tout leur bien à titre de _Mayorasgo_, et lorsqu'il arrive que tous ceux
du nom sont morts et aussi les plus proches parents mâles, s'il y a des
fils naturels, ils héritent; s'il n'y en a point, c'est le plus ancien
domestique qui prend le nom et les armes de son maître, et qui devient
héritier de ses biens[123]: C'est ce qui fait que des cadets d'autres
maisons, aussi nobles et aussi illustres, ne dédaignent point de servir
dans celles-là, et leurs espérances sont assez bien fondées, car il
arrive souvent que les familles s'éteignent à cause que les Espagnoles
ont moins d'enfants que les femmes d'aucun autre pays.
Il est arrivé depuis peu une aventure bien funeste à une fille de
qualité, nommée Doña Clara. Son coeur n'avait pu se défendre contre le
mérite du comte de Castrillo[124], homme de la cour très-spirituel et
très-bien fait. Ce cavalier avait su lui plaire sans en former le
dessein; il ignorait les dispositions qu'elle avait pour lui, et ne
cultivait point son bonheur. Bien que le père de cette aimable fille fût
absent, elle n'en avait pas une plus grande liberté, parce que son
frère, Don Henriquez, à qui son père l'avait recommandée, veillait
incessamment sur sa conduite. Elle ne pouvait parler à ce qu'elle
aimait, et c'était pour elle un nouveau martyre de souffrir sans se
plaindre et sans partager au moins sa peine avec celui qui la causait.
Elle résolut enfin de lui écrire et de chercher quelque moyen de lui
faire rendre sa lettre. Mais comme cette affaire lui était de la
dernière conséquence, elle hésitait à faire le choix d'une confidente,
et elle resta ainsi quelque temps, jusqu'à ce qu'ayant jeté les yeux sur
une de ses amies, qui lui avait toujours témoigné beaucoup de tendresse,
sans balancer davantage, elle écrivit une lettre fort touchante au
comte de Castrillo, et elle allait chez son amie pour la prier de la
faire rendre à ce cavalier, lorsqu'elle le vit passer proche de sa
chaise. Cette vue augmenta le désir qu'elle avait de l'informer de ses
sentiments, et, prenant tout d'un coup parti, elle lui jeta le billet
qu'elle tenait, feignant dans ce moment que c'en était un qu'il venait
lui-même de lui donner en passant. Apprenez, Seigneur, dit-elle tout
haut et d'un air plein de colère, que ce n'est point à moi, qu'il se
faut adresser pour des desseins tels que sont les vôtres. Voilà votre
billet que je ne veux seulement pas ouvrir. Le comte avait trop d'esprit
pour ne pas comprendre l'intention favorable de cette belle personne,
et, ramassant ce papier avec soin: Vous ne vous plaindrez point, Madame,
lui dit-il, que je n'aie pas profité de vos avis. Il se retira aussitôt
pour lire une lettre qui ne pouvait lui donner que beaucoup de plaisir.
Il fut informé, par ce moyen, des intentions de Doña Clara et de ce
qu'il fallait faire pour la voir. Il ne manqua à rien, il en devint
éperdument amoureux, et il se crut, avec raison, un des cavaliers
d'Espagne qui avait la meilleure fortune. Ils attendaient avec
impatience le retour du père de Doña Clara, pour lui proposer le
mariage, qui apparemment ne pouvait que lui être fort agréable. Mais
quelques précautions que ces jeunes amants eussent prises pour bien
établir et pour faire durer un commerce qui faisait la félicité de leur
vie, le soupçonneux et trop vigilant Henriquez découvrit leur intrigue.
Il la crut criminelle, et dans l'excès de sa rage, sans en rien
témoigner ni faire aucun éclat, il entra une nuit dans la chambre de
l'infortunée Doña Clara, et comme elle dormait profondément, il
l'étrangla avec toute la barbarie imaginable.
Cependant, bien que l'on connût qu'il était l'auteur de cette méchante
action, elle ne fut point poursuivie par la justice, parce que Don
Henriquez avait trop de crédit, et que cette pauvre fille n'ayant point
de parents qui ne fussent ceux de son frère, sa famille ne voulut pas
augmenter des malheurs qui étaient déjà assez grands. Après ce mauvais
coup, Henriquez feignit de se mettre dans une grande dévotion. Il ne
paraissait plus en public; il entendait la messe chez lui et voyait
très-peu de monde. C'est qu'il appréhendait que le comte de Castrillo,
qui n'avait point caché son désespoir, et qui l'avait laissé paraître
dans toute sa force, ne vengeât enfin sa maîtresse. Il en cherchait
aussi les occasions avec les derniers soins; mais après avoir tenté
inutilement tous les moyens qu'il pût s'imaginer, il en trouva un qui
lui réussit.
Il se déguisa en _aguador_, c'est-à-dire en porteur d'eau. Ces sortes de
gens chargent un âne de plusieurs grandes cruches, et les portent par la
ville. Ils sont vêtus d'une grosse bure; leurs jambes sont nues avec des
souliers découpés, ou bien ils ont de simples semelles attachées avec
des cordes. Notre amant ainsi déguisé se tenait tout le long du jour
appuyé sur le bord d'une fontaine, dont il grossissait les eaux par
l'abondance de ses larmes; car cette fontaine était devant la maison où
il avait vu si souvent sa chère et belle Clara, et c'était là que
demeurait l'inhumain Henriquez. Comme le comte avait les yeux attachés
sur cette maison, il en aperçut une des fenêtres entr'ouverte, et il vit
en même temps que son ennemi s'en approchait. Il tenait un miroir dans
sa main et s'y regardait. Aussitôt le fin aguador lui jeta des noyaux de
cerises, comme en riant, et quelques-uns l'ayant frappé au visage, Don
Henriquez, offensé de l'insolence d'un homme qui ne lui paraissait qu'un
misérable aguador, emporté du premier mouvement de sa colère, descendit
seul pour le châtier. Mais à peine fut-il dans la rue, que le comte, se
faisant connaître et tirant une épée qu'il tenait cachée pour ce
dessein: Traître, lui cria-t-il, songe à défendre ta vie. La surprise et
l'effroi surprirent à tel point Don Henriquez, qu'il ne se trouva en
état que de lui demander quartier; mais il ne put en obtenir de cet
amant irrité, qui vengea la mort de sa maîtresse sur celui qui l'avait
si cruellement fait périr. Le comte aurait eu bien de la peine à se
sauver, venant de faire un tel coup devant la maison d'un homme de nom,
et qui avait un grand nombre de domestiques. Mais dans les moments que
tous les gens de Don Henriquez sortaient sur le comte, il fut si heureux
que le duc d'Uzeda passa avec trois de ses amis. Ils sortirent aussitôt
de leur carrosse et le secoururent si à propos, qu'il s'est sauvé sans
que nous sachions encore où il est. Je m'y intéresse parce que je le
connais, et que c'est un très-honnête homme.
Il est assez ordinaire, en ce pays-ci, d'assassiner pour plusieurs
sujets qui sont même autorisés par la coutume, et l'on n'en a point
d'affaire fâcheuse. Par exemple, lorsqu'on prouve qu'un homme a donné
un soufflet à un autre, ou un coup de chapeau dans le visage, ou du
mouchoir, ou du gant, ou qu'il l'a injurié, soit en l'appelant ivrogne,
ou en certains termes qui intéressent la vertu de son épouse; ces
choses-là ne se vengent que par l'assassinat. Ils disent pour raison,
qu'après de telles insultes, il n'y aurait pas de justice de hasarder sa
vie dans un combat singulier avec des armes égales, où l'offensé
pourrait périr de la main de l'agresseur. Ils vous garderont vingt ans
une vengeance, s'ils ne peuvent trouver, avant ce temps-là, l'occasion
de l'exécuter. S'ils viennent à mourir avant de s'être vengés, il
laissent leurs enfants héritiers de leur ressentiment comme de leurs
biens; et le plus court, pour un homme qui a fait affront à un autre,
c'est de quitter le pays pour le reste de sa vie. L'on m'a raconté, il y
a peu, qu'un homme de condition, après avoir été vingt-cinq ans aux
Indes, pour éviter le mauvais tour qu'un autre qu'il avait offensé, lui
voulait faire, ayant appris sa mort, et même celle de son fils, crut
être en sûreté. Il revint à Madrid, après avoir pris la précaution de
changer son nom, pour n'être pas reconnu; mais tout cela ne le put
garantir; et le petit-fils de celui qu'il avait maltraité le fit
assassiner peu après son retour, bien qu'il n'eût encore que douze ans.
Pour faire ces mauvaises actions, l'on fait d'ordinaire venir des hommes
de Valence. C'est une ville d'Espagne, dont le peuple est de la dernière
méchanceté. Il n'y a pas de crimes dans lesquels ils ne s'engagent
déterminément pour de l'argent. Ils portent des stylets et des armes
qui tirent sans faire aucun bruit. Il y a deux sortes de stylets. Les
uns de la longueur d'un petit poignard, qui sont moins gros qu'une
grosse aiguille, et d'un acier très-fin, carré et tranchant par les
quarts. Avec cela ils font des blessures mortelles, parce qu'allant fort
avant, et ne faisant qu'une ouverture aussi petite que le pourrait faire
une piqûre d'aiguille, il ne sort point de sang; à peine peut-on voir
l'endroit où vous avez été frappé. Il est impossible de se faire panser,
et l'on en meurt presque toujours. Les autres stylets sont plus longs,
et de la grosseur du petit doigt, si fermes que j'en ai vu du premier
coup percer une grosse table de noyer. Il est défendu de porter de ces
sortes d'armes en Espagne, comme il l'est en France de porter des
baïonnettes. Il n'est pas permis non plus d'avoir de ces petits
pistolets qui tirent sans bruit. Mais, malgré la défense, beaucoup de
personnes s'en servent.
On m'a dit qu'un homme de qualité, croyant avoir sujet de faire périr un
de ses ennemis, s'adressa à un _bandolero_ de Valence; il lui donna de
l'argent pour l'assassiner. Mais ensuite il s'accommoda avec son ennemi,
et voulant en user avec bonne foi, le premier de ses soins fut d'avertir
le bandolero de ce qui se passait, afin qu'il se gardât bien de tuer cet
homme. Le bandolero voyant que l'on n'avait plus besoin de lui, offrit
de rendre la somme qu'il avait reçue, et celui qui la lui avait donnée
le pria de la garder. Eh bien! dit-il, j'ai de l'honneur, je garderai
l'argent et je tuerai votre homme. L'autre le pria instamment de n'en
rien faire, attendu leur réconciliation. Tout ce que je puis faire, lui
dit-il, c'est de vous donner le choix, que ce soit ou vous, ou lui; car
il faut nécessairement que pour gagner en conscience l'argent que vous
m'avez donné, je tue quelqu'un. Quelques prières que l'autre lui pût
faire, il persista dans son dessein et l'exécuta. On aurait bien pu le
faire prendre, mais il y a trop de danger; car ils sont tant de
bandoleros ensemble, que la mort de celui qu'on exécuterait serait
bientôt vengée. Ces misérables ont toujours une liste de meurtres et de
méchantes actions qu'ils ont commis, dont ils se font honneur; et
lorsqu'on les emploie, ils vous la montrent et demandent si l'on veut
qu'ils portent des coups qui fassent languir, ou qu'ils tuent tout d'un
coup. Ce sont les plus pernicieuses gens de l'univers. En vérité, si je
voulais vous dire tous les événements tragiques que j'apprends chaque
jour, vous conviendriez que ce pays-ci est le théâtre des plus terribles
scènes du monde[125]. L'amour en donne souvent le sujet. Pour le
satisfaire ou pour le punir, il n'y a rien que les Espagnols ne puissent
entreprendre; rien n'est au-dessus de leur courage et de leur tendresse.
On dit que la jalousie est leur passion dominante; on prétend qu'il y
entre moins d'amour que de ressentiment et de gloire; qu'ils ne peuvent
supporter de voir donner la préférence à un autre, et que tout ce qui va
à leur faire un affront les désespère: quoi qu'il en soit, et de
quelques sentiments qu'ils soient animés, il est constant que c'est une
nation furieuse et barbare sur ce chapitre. Les femmes ne voient point
d'hommes. Il est vrai qu'elles savent fort bien écrire pour les
rendez-vous qu'elles veulent donner, quoique le péril soit grand pour
elles, pour leurs amants et pour le messager. Mais malgré le péril, par
leur esprit et par leur argent, elles viennent à bout de tromper les
plus fins Argus.
Il est difficile de comprendre que des hommes qui mettent tout en usage
pour satisfaire leur vengeance, et qui commettent les plus mauvaise
actions, soient superstitieux jusqu'à la faiblesse, dans le temps qu'ils
vont poignarder leur ennemi. Ils font faire des neuvaines aux âmes du
Purgatoire, et portent sur eux des reliques qu'ils baisent souvent, et
auxquelles ils se recommandent pour ne pas succomber dans leur
entreprise[126]. Je ne prétends pas attribuer ce caractère à toute la
nation. On peut dire qu'il y a d'aussi honnêtes gens qu'en lieu du
monde, et qu'ils ont beaucoup de grandeur d'âme. Je vais vous en citer
quelques exemples que vous regarderez peut-être comme des folies, car
chaque chose a un bon et un mauvais côté.
Le connétable de Castille est, en vérité, un des plus riches seigneurs
de la cour en fonds de terre; mais comme il a la même négligence que
tous ses semblables, qui est de ne prendre connaissances d'aucuns de ses
intérêts, cela est cause qu'il ne l'est pas en argent comptant. Les
pensions que le Roi lui fait, pour être doyen du conseil d'État,
connétable de Castille et grand fauconnier, sont si considérables,
qu'elles pourraient suppléer à ce qui lui manque; mais il est si fier
qu'il ne veut rien recevoir. Il dit pour ses raisons que, lorsqu'un
sujet a suffisamment de quoi vivre, il ne doit pas être à charge à son
Prince; qu'il doit le servir et s'en estimer heureux; que de se faire
payer comme un mercenaire, c'est devenir esclave.
Le duc d'Arcos, autrement d'Aveïro, a bien une autre opiniâtreté. Il
prétend que le Roi de Portugal a usurpé la couronne sur ceux de sa
maison, et par cette raison, lorsqu'il en parle, il ne le nomme que le
duc de Bragance[127]. Il a cependant quarante mille écus de rentes au
Portugal, dont il ne jouit pas, parce qu'il ne veut pas se soumettre à
baiser la main de ce Roi, ni lui faire hommage. Le Roi de Portugal lui a
fait dire qu'il le dispensait d'y venir lui-même, pourvu qu'il envoyât à
sa place un de ses fils, soit l'aîné ou le cadet, à son choix; qu'il lui
laisserait recevoir son revenu et lui en payerait les arrérages qui
montent à des sommes immenses. Le duc d'Aveïro n'en veut pas seulement
entendre parler. Il dit qu'après avoir perdu la couronne, il serait
honteux de se soumettre à l'usurpateur pour quarante mille écus de
rente; que les grands maux empêchent de ressentir les petits, et que le
Roi tirerait plus de gloire de son hommage qu'il ne tire de profit de
son revenu; qu'il aurait à se reprocher de lui avoir fait un honneur
qu'il ne lui doit pas.